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LES DESSINS DE RAPHAËL

On sait qu'une bonne partie des dessins de l'ancien Cabinet du roi provient de la collection du banquier allemand Jabach, qui avait acheté en Angleterre les plus belles pièces des collections d'art de Charles 1"^ vendues à l'encan en 1650. M. le comte Léon de Laborde, dans son ouvrage si curieux et si plein de choses intitulé le Palais Mazarin , a donné pour la première fois quelques renseignements tout à fait nouveaux sur la vente des dessins delà collection Jabach, à Louis XIV, en 1671. Ces renseignements, il les a extraits d'un manuscrit original, du fonds Cangé (n® 16), conservé à la Bibliothèque Impériale et coté aujourd'hui 7-230. Ce manuscrit, de format in-folio, contient non-seulement les inventaires des dessins, mais encore différentes lettres et plusieurs documents relatifs à la

cession qui en fut faite au roi par l'entremise de Colbert et d'après les conseils du peintre Lebrun.

Depuis la publication du précieux livre de M. de Laborde, M. Tarral, dans une de ses Lettres sur le Musée du Louvre, est revenu sur la vente des tableaux et des dessins de ce qu'on appelle la seconde coUeclion Jabach, la première ayant été acquise presque en totalité par le cardinal Mazarin vingt ans auparavant. M. Tarral a publié une lettre inédite de Jabach, pour nous faire connaître les difficulLi's que cet amateur avait eues à surmonter dans l'affaire de sa dernière vente.

Mais ni M. Tarral ni M. de Laborde n'ont remarqué qu'un grand nombre de dessins vendus au roi n'avaient jamais été livrés, et que les tableaux, dont l'inventaire a été soustrait ou anéanti, ont sans doute donné lieu à des détournements du même genre. Il est certain que desdessins qui auraient dû entrer alors dans le Cabinet du roi se sont retrouvés plus tard dans la collection de Crozat et dans d'autres collections célèbres , notamment dans celle du roi de Hollande, dispersée aux enchères, sous nos yeux, durant l'année 1849.

Nous avons donc réuni et classé toutes les pièces qui concernent la dernière vente de Jabach, que nous sommes forcé, après sérieux examen, de considérer comme un spéculateur de mauvaise foi. Nous ne contestons pas, d'ailleurs, que ce fût un très-fin connaisseur en matière d'art. La publication complète

de ces documents jettera beaucoup de jour sur des circonstances encore inconnues de la vente, qui a pleinement justifié les défiances de Lebrun et surtout celles de Charles Perrault.

Lorsque Jabach voulut vendre au roi toutes les collections d'art qu'il possédait encore, il en fit porter les plus beaux échantillons de son hôtel à Thôtel de Grammont, où ils furent mis sous les yeux de Colbert, au mois de décembre 1670, et les négociations pour la vente s'entamèrent : elles durèrent trois mois; le marché fut signé au milieu de mars 1671; le payement eut lieu comptant à la fin de ce même mois; mais la livraison des objets vendus ne fut entièrement effectuée que le 27 mai suivant.

Voici la première lettre de Jabach à M. Du Metz, trésorier des parties casuelles :

« Ce vendredi, 6 février 1671 .

(c Je vous envoie, Monsieur, l'inventaire d'une des cinq collectionspoursçavoir s'il esta vostre gré : les autres s'achèvent, et je vous prie de me faire sçavoir si, en vous envolant une des collections que j'ay icy, vous trouvères à propos de m'en renvoier une de celles qui sont chez vous, affin que j'en fasse pareillement faire l'inventaire et vous le renvoie après pour avoir l'autre et finir par ce moien-là. Je vous assure que c'est une besogne bien pénible, mais il en faut faire une fin dans demain, Dieu aydant, quoy que j'aie de la peine à me soustenir debout, tant me

trouve-ie foible des deux saignées quMl m'a fallu souffrir pour contenter M'^ les médecins, (c Je reste, Monsieur,

(( Voire très humble et obéissant serviteur,

« Jabach »

On voit que Jabach avait déposé plusieurs parties de sa collection entre les mains de M. Du Metz, probablement pour que Colbert pût les faire examiner ou les examinât lui-même. Lp premier inventaire, remis à M. Du 3ïetz, est celui qui comprend les dessins de Raphaël et de son École.

La décision du ministre ne se fit pas attendre : il ordonna que tous les dessins et tous les tableaux de la collection fussent apportés à Thôtel de Grammont. Jabach écrit à M. Du Metz :

« Ce 7 février 1671.

« Je feray donc tout partir demain de grand matin, conformément à la volonté de Monseigneur, et vous prie, Monsieur, de vouloir donner des ordres dès à ce soir à Fhostel de Grammont, affin que quelqu'un s'y trouve pour les rescevoir et ranger. Je me donneray le bien de vous advertir demain comment les volages auront succédé, et vous suis cependant, c( Monsieur, « Très humble et obéissant serviteur,

« Jabach. ;>

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Jabach s'est conformé aux ordres de Colbert : il a tout envoyé, mais on ne lui accuse pas réception de son envoi et il ne peut même pénétrer jusqu'au trésorier. Il écrit, tout inquiet du sort de ses collections :

« Ce lundi, 9 février 1671.

a Je VOUS fis sçavoir hyer au matin, Monsieur, que le tout estoit parti et heureusement arrivé à Thostel de Grammond, non obstant le mauvais temps. J'ay esté du depuis deux fois chez vous pour avoir le bien de vous entretenir plus particulièrement et rescevoir vos ordres sur ce qu'il reste à faire, sçavoir si trouvés à propos, non pas que je me rende chez vous à quelque heure de ce iour, ou bien chez Monsigneur, ou bien à l'hostel de Grammond, pour avoir l'honneur de faire la révérence à mondit signeur et estre présent à la vue qu'il prendra de ces meubles, ou bien si je ne m'y doibs point trouver du tout. De grâce, là dessus, un mot de vos nouvelles. Voicy un inventaire d'une autre collection de dessins. A ce soir, vous en aurés un Iroisiesme, et je reste cependant,

« Monsieur, « Votre très humble et obéissant serviteur, « Jabach. »

La réponse du trésorier ne fut pas sans doute telle que Jabach la désirait. On lui demandait de nouveaux renseignements sur l'importance de ses collections. Il se hâte d'envoyer un état de tous les

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dessins qu'il regarde déjà comme vendus au roi

Voici cet État écrit de sa main :

ce 640 desseins de l'EscoIe de Rafaël, 448 dito Escoles de Venise et Lombardie, l'Escole de Florence, l'Escole de Carache et Modene, Escoles d'Allemagne et Flandres.

dito

dito

dito

dito

copiés d'après Rafaël et Jules.

2,631 desseins d'ordonnances, collés et dorés, en six portefeuilles.

2,911 dito, non collés, estant le rebut de la collection.

5,542 desseins, en tout, vendus au roy. »

Il joint à cet état des Dessins un autre état de tous les objets d'art qu'il voulait vendre en même temps, avec les prix d'estimation :

« 2,631 desseins d'ord., collés, un à 100 1. 263,100 1. I,5f6 dito, non collés, à 25 1. 37,900

1,395 dito, figures et testes, h 5 1. 6,975 101 tableaux ... reviennent à 155,450

dito, restants chez nous, 32,300

Diamants, 22,000

Bustes, bas-reliefs, marbres, 28,700

Sept grands bronzes, 6,500

Meubles de la maison, vaisselle d'argent, 12,800 212 planches gravées, 15,300

La lettre suivante a M. Du Metz accompagnait les deux pièces précédentes :

« Ce lundi, 16 février 1671.

(( Je vous envoie, Monsieur, cy enclos un Estât de touts mes dessins, dont ceux marqués X à costé sont présentement à Thostel de Grammond, conformément h vos ordres. Il y a aussi 101 tableaux spécifiés par le mémoire encore cy joinct, et le porteur vous délivrera un roulleau, dans lequel il y a Finventaire commencé de la collection de Rafaël à mettre au net et son brouillion. Je me donneray l'honneur de vous aller trouver à l'hostel de Grammond et de vous assurer combien je vous suis, « Monsieur, (( Très humble et très obéissant serviteur,

« Jabach.

u Au mémoire des tableaux est arrivé un malheur, de sorte qu'il le faut rescrire. »

Lebrun avait été chargé par Colbert de faire un rapport détaillé sur les collections de Jabach. Il se montrait assez mal disposé pour l'acquisition des Tableaux, et Ton peut croire qu'il n'était pas tout à fait impartial, mais il semblait prendre à cœur l'affaire des Dessins.

Il remit à M. Du Metz cette Note autographe, non

signée, qui ne fut probablement pas connue de Jabach :

(( Le prix que M. Jaback demande de ses desseins paroist exorbitant; à la vérité, il y a quelques grands desseins de Raphaël, Jules Romain et autres grands maistres, qui sont considérables, mais il y en a aussy quantité de ces mesmes maistres, qui sont fort petits, où il y a peu de travail, et beaucoup de peu finis.

« L'on croit que, pour régler le prix de ces desseins, il en fault considérer en quelque façon la rareté, et combien il cousteroit pour en faire faire de semblables et d'une aussy grande ordonnance, mesmes par des peintres médiocres, ou mesmes pour en faire faire des copies. Car si Ton voulloit avoir esgard à ce qu'ils ont cousté, l'on estime que led. sieur Jaback les a peut-eslre plus achepté qu'il n'en demande.

« Pour la rareté, il est constant qu'il n'y a point de collection de desseins semblable dans l'Europe, ny mesme qui en approche.

ce Quant au prix que l'on demanderoit pour en faire faire de pareille grandeur et autant chargés d'ouvrage^ ou mesme pour les copies, M"" ne croit pas que personne voulust entreprendre de le faire, à moins de deux ou trois cens livres pour les grands, et de 20, 25, 30, iO et 50 livres pour les petits.

ce De manière que l'on estime que l'on pourroit offrir 60 liv. de chacun des 2,631 desseins d'or-

donnances collés sur de la charte, qui reviendroyent à 157,860 liv.

« Des 1,516 desseins non collés, 10 ou 12 livres pièce, l'un portant Tautre 15,160 »

« Et des 1,395 desseins de figures et testes, sur le pied de 3 liv. pièce. . 4,185 »

« Et a l'esgard des 101 tableaux, Ton estime que l'on pourroit rabattre le tiers de ce que Ton en demande. . 103,634 »

« Cy resteroit. . . 280,839 1. )>

Jabach apprit avec douleur la réduction énorme qu'on faisait subir à son prix d'estimation, qu^il assurait être inférieur à ses déboursés; il fit des démarches réitérées, pour obtenir des conditions meilleures : il ne put rien tirer de Colbert, et le marché, qu'il considérait comme conclu, fut sur le point de se rompre. Après vingt jours de pourparlers et d'efforts inutiles, Jabach écrivit à M. Du Metz celte lettre désespérée :

« Paris, 10 mars 1671.

« Sur l'espérance que vous me donnastes hier, Monsieur, de voir bientost mon malheureux affaire de Dessins et Tableaux terminé, je vous envoie icy joint encore un inventaire des 460 dessins qui font partie des 1,516 que j'ay mis sur le mémoire à 25 L. Je donne au plus fin d'en trouver des pareils à 50 L. ; vous savés, Monsieur, qu'il y en a 5,542, en

tout, (lesquels je pourrois facilement mettre 7 à 800 à part, qui, Tun portant l'autre, me reviennent à plus de 100 écus pièce, et en valent plus de 300 chascun : aussi, ne doivent-ils pas passer pour dessins, ains pour des meilleurs et plus friands tableaux de l'Europe , lorsqu'ils seront embordurés; tout homme cognoissant vous le peut dire, et Monsieur le Brun, mieux que personne, en ayant une cognoissance plus achevée. Vous y ferés telle reflection qu'il vous plaira : pourveu que me sorties d'affaire et qu'après tant de remises, je puisse finalement sçavoir de quelle mort je dois mourir, je seray contant. Le seul mal que j'y prévois est qu'ils sont et trop beaux et en trop grand nombre : s'ils estoient moins bons et en moindre quantité, leur prix aggréeroit d'advantage et feroit ma condition assurément meilleure, mais comme je vais toujours le grand chemin, je n'en ay rien voulu séparer et y ay tout laissé jusques aux copies que j'avois fait faire avec soin pour m'en servir un jour, au défaut des originaux. Vous les y trouvères aussi, et, voiant de quelle façon j'y vais, vous aurés, j'espère, la bonté de me rendre quelque justice et addoucir mon mal. Je parle à vous, Monsieur, ne cognoissant autre à qui m'addresser; si M. Perrault estoit de mes juges, je le prierois de me traiter en ce rencontre icy en Crestien et non en More, et surtout de contribuer à l'achèvement d'un ouvrage qui a tant tresné et me donne continuellement et m'a donné tant de pêne par là.

Considérés, au nom de Dieu, que je me trouve entre

le marteau et l'enclume, et j'ay à faire à des gens

avec qui il n'y a aucun quartier.

« Je vous en conjure derechef du fond du cœur,

estant, Monsieur, votre très humble et obéissant

serviteur,

« Jabach. »

La vente fut enfin décidée sur les bases que Lebrun avait fixées, en diminuant toutefois 60,000 liv. environ sur le prix d'estimation, et Jabach dut subir ces conditions qui lui semblaient bien dures de la part de Louis XIV; mais Colbert n'était pas homme à payer plus qu'il ne fallait, et il eût plutôt renoncé à faire entrer ces belles collections dans le Cabinet du roi. Une ordonnance, dont il n'existe plus que la minute, régla ainsi le payement des 101 tableaux et (les 5,5 i2 dessins que Jabach vendait au roi :

(( Garde de mon Trésor royal Maistre Estienne Jehannot, sieur de Bartillat, payez comptant au Trésorier général de mes bastimens, arts et manufactures de France, Maistre Charles le Besgue, la somme de deux cens vingt un mil huit cens trente trois livres six sols huict deniers pour employer au faict de sa charge : mesme icelle délivrer au s'^. Jabak ii*=xx™. livres pour son payement de cent un tableaux et de cinq mil cinq cens quarante deux dessins de toutes lesescolles des meilleurs maistres, quMl m'a vendus et livrez dans mon Cabinet des tableaux, le tout suivant les ordonnances particulières du s^ Colbert,

surintendant et ordonnateur général des bastimens, arts et manufactures de France, et xviiicxxxiii livres VI sols viii deniers, pour les taxations dudit trésorier, à raison de II deniers pour livre.

ff Faict à St. Germain en Laye, le 29 mars 1671.

(( Louis.

(( Comptant au Trésor royal, es derniers juin, juillet, aoust 1671. bon, Louis, et plus bas, Colbert. >>

Au dos de cette minute, on lit ces annotations, de différentes écritures :

« Payement de 101 tableaux et de 5,542 desseins livrés au Cabinet des tableaux.

« Jaback 220,000 livres.

(c Amiens tableaux du Roy.

ce Première collection de M, Jabak.

(c M. de Mazarin.

« M. le Légat.

« M. de Richelieu.

ce M. le cardinal Anthoine.

« M. Foucquet.

« M. le nunce Pamfîle.

« Seconde collection de M, Jaback^ febvrier 1671.

ce M. de la Feuille, mars 1671.

« M. Oursel.

« M. Mignié.

(( M. Huict. »

La vente avait été faite sur pièces et sur inventaires. Ces derniers, certifiés conformes et signés

par le trésorier Du Metz, Lebrun et Jabach, étaient restés entre les mains de l'acquéreur. On ne peut savoir comment l'inventaire des tableaux s'est égaré et n'a pas été réuni aux autres qui ont été et qui devaient être conservés comme pièces comptables.

11 y en a cinq : Tun, intitulé Desseins d'ordonnances de VEscoUe de Raphaël^ comprend 6iO numéros, dont les 134 premiers sont attribués à Raphaël et reconnus par Lebrun comme authentiques.

Les dessins de Jules Romain sont décrits ensuite depuis le n° 135 jusqu'au n° 235 inclusivement. Ceux des autres élèves de Raphaël et des maîtres de son École se suivent dans l'inventaire, qui se termine ainsi, après le n° 640 : « Je soussigné conseiller du Roy en ses conseils, intendant et contrôleur général des meubles de la Couronne, certifie à tous qu'il appartiendra que les 640 desseins mentionnez en l'inventaire cy dessus ont esté livrez par M. Jaback au Cabinet de Sa Majesté, où ils ont esté veus et certifiez, en présence de M. Lebrun, aussy conseiller du Roy, premier peintre de Sa Majesté, entre les mains de qui ils ont esté remis. Fait à Paris, le quatrième jour de janvier 1672, signé en fin Du Metz, Lebrun et Jaback. « Cette déclaration, postérieure de plus d'une année à la vente des dessins et des tableaux, doit être la copie d'un original qui n'a pas été conservé.

Le second inventaire, où sont décrits Q^'à Desseins de VEscoUe de Carrache et modernes^ est terminé par

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une déclaration analogue à la précédente et signée en original, sous la même date, par les trois parties.

On trouve, après, Tinventaire de 448 dessins des Écoles de Venise et de Lombardie; celui de 517 Desseins cfûrdonnances de TÉcole florentine; et enfin celui de 309 dessins des Écoles d'Allemagne et de Flandre, parmi lesquels on remarque 2 dessins d'Israël Van Mecken, 1 d'Hubert Van Eyck, 23 d'Albert Durer, 4 de Lucas de Leyde, 48 de Rubens, 4 de Van Dyck, etc. Chacun de ces inventaires porte la même déclaration que les deux premiers, sous la date du 4 janvier 1672.

Nous avons déjà dit que l'inventaire des tableaux n'existait plus, si toutefois il a jamais existé ; nous serions tenté de croire que son absence est la preuve de quelque fraude qui fut commise lors de la livraison de ces tableaux, car une fraude analogue s'est produite dans la livraison des dessins, sans qu'il soit permis d'en signaler l'auteur. Il y a une Note autographe de Jabach ainsi conçue :

(c Ce 27 may 1671, livré :

veu 266 desseins de l'Escole de Rafaël.

veti 581 dito, des Escoles de Venise, Lombardie et

Florence.

veu 604 dito, de l'Escole des Carrache et modernes. vcu 173 dito, des Escoles d'Allemagne et Flandre.

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