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LES FAUX AUTOGHAPHES DE RABELAIS

Voici bientôt vingt mois que j'ai pris un engagement vis-à-vis de vous, vis-à-vis des lecteurs instruits et éclairés de V Amateur d'Autographes, c Je m'engage, vous disais-je dans ma réponse à un article du 16 novembre 1865, je m'engage à vous prouver, par un document contemporain, que Rabelais était à Paris au mois de mars 1138. »

Cette preuve historique devait donc établir, d'une manière incontestable, que Rabelais n'étaii pas, ne pouvait pas être à Rome, le 23 mars 153S', ni à Plaisance, les 13, 17 et 51 avril de la même

année, et que, par conséquent, il n'a pas écrit, il n'a pu écrire les quatre lettres qui nous ont été présentées, sous ces quatre dates, comme des autographes de ce célèbre écrivain.

« Ce serait pour vous un grand triomphe, disiezvous au sujet de ma réclamation , d'établir que Rabelais n'avait pas mis le pied en Italie en 1538; aujourd'hui vous promettez de prouver que Rabelais était à Paris à la date des lettres en question : ce serait un plus grand triomphe encore ! » Ce triomphe, je n'aurai pas de peine à l'obtenir, et je vous en fais juge vous-même.

Quant au retard que j'ai mis à tenir un engagement aussi sérieux, ne l'attribuez qu'à la multitude de mes travaux et aussi à mon désir de ne pas chagriner îc brave Teulet, qui avait eu le malheur de se faire le champion aveugle et convaincu des fausses lettres de Rabelais. La mort regrettable de Teulet m'a laissé libre de formuler mon opinion, sans blesser, sans affliger cet estimable savant.

J'ai dit son fait à la première prétendue lettre de Rabelais, en date du 23 mars 1538; les Annales ecclesiatici d'Odoricus Raynaldus m'y ont aidé pour beaucoup. Je pourrais trouver encore dans ces Annales de quoi constater l'origine des trois autres lettres^ qui ont été fabriquées cependant avec plus d'art et de soin que leur sœur aînée ; mais il faut savoir se borner, même lorsqu'il s'agit de faire la guerre aux faux autographes.

Je ne résiste pourtant pas au plaisir de surprendre en flagrant délit d'erreur et de mensonge la lettre du 13 avril 1538, que vous avez publiée în extenso dans votre i" volume de l'Amateur d'Autographes^ p. 345, et que j'avais déjà moi-même fait imprimer dans mes Dissertations bibliographiques ( Paris , Jules Gay , 1864, in-12, p. 87).

Cette lettre, datée de Plaisance, commence ainsi : « Monseigneur, hier un gentilhomme du légat Jacobas, qui estoit party de Barcelonne le V, vint trouver le Pape à Pontremoli. y> 11 résulterait de cette phrase que le Pape, qui était à Plaisance le 13 avril ( (f par ensemble, dit la lettre, s'en debuoient b v venir en diligence vers ledit Saint Père, où sa Sainteté les attend »), se serait trouvé la veille, 12 avril, à Pontremoli. C'eût été bien difficile, sinon impossible, car de Pontremoli à Plaisance il y a 24 à 25 lieues, et le chemin à travers les montagnes ne permettait guère à la litière du pape Paul III de courir la poste. Peut-on supposer que ce Pape, âgé de 70 ans, qui d'ordinaire ne faisait pas plus de six à sept lieues par jour, se soit condamné à voyager jour et nuit pendant 20 à 24 heures consécutives?

Ce n'est pas tout : Raynaldus nous apprend que le Pape resta jusqu'au 8 avril dans la ville de Lucques et qu'il se rendit ensuite à Parme, puis à Plaisance, où il s'arrêta plusieurs jours : « Hinc primo Parmam, deinde Placenliam venit, ubi substitit per aliquot dies. » Il y était encore le 25 avril. Le Pape

avait pu sans doute arriver à Pontremoli le 12, après avoir séjourné successivement à Massa, à Sarzana, à Villafranca, mais il ne pouvait pas être le 13 à Plaisance , lui qui avait jusque-là voyagé à petites journées , pour alle| de Rome à Lucques ! Hâtons - nous , quoique tous les chemins mènent à Rome et à Plaisance, de démontrer que Rabelais était en France, et non en Italie, pendant le voyage du pape. Changeons d'abord de rouie et de personnage.

Le '.^■'janvier 1538, Etienne Dolet, qui habitait à Lyon, où il imprimait alors le second volume de ses Commentarïa linguœ latinœ, eut une querelle avec un peintre italien, nommé Campanini, et le tua...

Chacun de s'écrier que Dolet n'a rien à faire ici et que son nom n'est pas cité dans les fausses lettres de son ami Rabelais. Patience : il s'agit de prouver que Rabelais se trouvait à Paris au mois de mars ou d'avril 153S, et c'est justement Etienne Dolet qui va nous aider à en fournir la preuve.

11 ne faut pas perdre de vue, en lisant mes observations sur les fausses lettres de Rabelais, que Tannée commençait alors au jour de Pâques, du moins en France, et que, par conséquent, d'après celte manière de compter, le i^'' jour de l'année lo3S tombait le vendredi 21 avril. Ainsi donc Etienne Dolet tue un homme à Lyon le l^'" janvier 1o3S, arrive à Paris au mois de mars 1538, obtient sa grâce et s'en réjouit avec ses amis au mois d'avril 1538, et cela

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toujours SOUS le millésime dé 1537, selon le calendrier français de ce Icmps-là.

Nous ne saurions pas dire si Rabelais, dans le voyage qu'on lui fait faire en Italie pour les besoins des fausses lettres écrites sous son nom, avait adopté le calendrier romain, qui faisait commencer l'année au l^' janvier, car lesdites fausses lettres ne portent pas de millésime, ce qui est moins compromettant. Dans tous les cas, les almanachs qu'il publiait à Lyon se conformaient aux habitudes de la France et dataient du jour de Pâques le cemmencement de Tannée.

Les biographes ont voulu reporter au 1" janvier 1537 le meurtre commis par Etienne Dolet; mais il suffit, pour fixer la date de ce meurtre, de transcrire ce passage de la dédicace du second livre des Carmina, de J)olet, dédicace adressée au cardinal de Tournon et datée du l^'' juin (calendis juniis) 1538. « Casum meum vel fatum potius (falum enim quam casum rectius appellaturusvideor) carminé heroico descriplum ad te mitto : simul reliqua secundi meorum carminum libri carmina. Casum illum meum breviter hic quidem perslrinxi, longe pluribus in ea oratione enarraturus quam de interfecio a me sicario aliquando emittam, noslrœ, si quod aliud, et eloqueiitiae et innocentiae certum, comprobandumque testimonium. » Il est clair que Dolet n'aurait pas attendu plus d'un an pour envoyer à son protecteur, le cardinal de Tournon, le récit de sa tragique aventure.

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En outre, Etienne Dolet obtint de François i*'" un privilège, daté du 6 mars i 536 (1 537), qui l'autorisait pendant dix ans « à faire imprimer tous les livres par luy composez et traduictz, et aultres œuvres des auteurs modernes ou antiques, qui par luy seroient duement revus, amendez, illustrez ou annotez », et ce privilège exceptionnel n'eût pas été accordé à l'auteur, accusé d'homicide, avant les lettres de rémission, datées du mois d'avril 1538.

Voici maintenant les suites de l'aventure de Lyon, d'après le témoignage de Dolet lui-même dans son épître au cardinal : « caedis a se factœ et sui deinde exilii descriptio. » Après avoir tué son homme, le l*"' janvier 1538 {calendœ januariœ)^ il s'enfuit de Lyon, en plein jour, protégé et accompagné par ses amis (urhe obstipalus amicis exeo sub lucem'); il se réfugie en Auvergne; l'hiver sévissait dans toute sa rigueur. Dolet traverse les montagnes couvertes de neige, gagne les bords de la Loire et monte sur une barque qui le conduit à Orléans. Là il trouve un cheval et se rend à Paris^ où était le roi. Ce voyage, dont il fait la relation, n'avait pas eu lieu sans danger ni sans difficulté : on peut estimer qu'il ne dura pas moins de deux mois, car Dolet, coupable d'un meurtre, était sans cesse obligé de se cacher et de se dérober aux poursuites des gens de justice, comme il le raconte dans son épître au cardinal de Tournon. Une fois arrivé à Paris, il pouvait se croire en sûreté, car il avait droit de compter sur la protection

(le François 1", qui avait accepté la dédicace des deux volumes de ses Commentaria linguœ latinœ^ et auquel il eut l'honneur de les présenter lui-même à Moulins. Il demanda donc et il eut une audience du roi; il plaida lui-même sa cause, en soutenant qu'il n'avait tué son ennemi que pour défendre sa propre vie. François T'^ lui octroya des lettres de rémission (annuit his, tutumqtie jubet discedere). Il semble que la reine Marguerite de Navarre ne contribua pas peu à lui faire obtenir sa grâce :

PàUas, Virginibus comilata noyem, nos exoipit illinc Figressos, et lœta suo gralatur alumno.

Certes, ce n'est pas exagérer que de donner le mois de mars tout entier aux démarches que Dolet eut à faire auprès de ses protecteurs, au sauf-conduit que le roi lui fit délivrer pour sa sûreté, et surtout à l'enregistrement de ses lettres de rémission à la Cour du Parlement de Paris. On peut dire que ce mois-là fut bien employé. Enfin, Dolet n'a plus rien à craindre des suites d'un procès criminel : il est libre de retourner à Lyon, où l'appellent ses travaux littéraires et typographiques. Nous sommes au mois d'avril 1538, et nous allons rencontrer Rabelais à Paris.

Les amis de Dolet, savants et littérateurs, avaient préparé un banquet en réjouissance de l'heureuse issue de son affaire :

Conliuuo ad cœnam vcnlum est, quani docla parafai Docia cohors corailum....

Il nous apprend lui-même quels étaient les convives : « Là prennent place ( nous empruntons la traduction de M Rathery à sa belle notice sur Rabelais) ces hommes qu'on a nommés avec raison les lumières de la France : Budé, le premier de tous par la science; Bérauld, à l'esprit supérieur, à la parole facile; Danès, illustre par les connaissances les plus variées; Toussain, .surnommé la Bibliothèque vivante; Macrin, pour qui l'art des vers n'a point de secrets; Bourbon, riche également des trésors de la poésie; Voulté, qui donne aux savants de si belles espérances ; Marot, ce Virgile gaulois, qui a le souffle divin de l'inspiration poétique; enfin François Rabelais, l'honneur de la médecine, qui peut rappeler les morts des portes du tombeau et les rendre à la lumière. »

Franciscus Rabelsesus honos et gloria certa Ârtis Pœoniœ, qui Tel de limine Ditis Extinctos rcvocare potesl et reddere luci.

Au sortir de table, Dolet part pour Lyon, et va retrouver son imprimerie, où il met sous presse, en arrivant, le recueil complet de ses poésies latines {Stephani Doleli Galli Aurelii carminum lihri quator, Lugduni, anno MDXXXVIII, in-i"), dont la dédicace générale à Claude Cottereau est datée du P"" juin 1538 {Lugduni^ calendis jwiii).

Rabelais aura pu partir pour Montpellier presque en même temps que Dolet pour Lyon, car nous

le voyons, à la Faculté de médecine de Monlpelller, faire un cours d'analomie vers le milieu de 1r)38. Mais nous sommes plutôt tenté de croire qu'il accompagna ou suivit de près, à Lyon, Etienne Dolet, et qu'il passa un mois ou deux dans celte ville , l'Athènes française au XVF' siècle, pour y faire imprimer une édition de Pantagruel, qui se termine par la Pantagrueline prognostication pour l'année 1538.

N'était- il pas à Lyon avec Dolet, en cette année 1538, puisque Dolet, dans le 4« livre des Carmina, a imprimé en son honneur une pièce de vers sur un supplicié qui avait servi de sujet pour ses leçons analoraiques? Voici le titre de cette pièce célèbre : Cvjusdam epUaphium, qui ^ exemplo edito strangulalus^ publico poslea spectaculo Lugdunî sectus est, Francisco Rabdœso^ medico doclissimo, fabricam corporis interprétante.

Il faut bien d.ter cette pièce de vers du mois d'avril ou du mois de mai au plus tard, puisque le recueil qui la renferme porte la date du i^'' juin 1538, au bas de la dédicace préliminaire, et qu'il dut paraître dans le courant de ce mois. Or, Rabelais faisait publiquement à Lyon l'autopsie du corps d'un pendu, dans le moment même où on lui fait écrire de Plaisance trois lettres qui n'ont jamais pu être de son style ni de sa main! Mais, direz-vous, qui lui a fait écrire ces trois lettres fausses , ridiculement fausses? Qui les a écrites pour lui, en imitant maladroitement -ses inscriptions autographes conservées

dans les registres matricules de la Faculté de médecine de Montpellier?

Un jour, peut-être, je répondrai à cette question, naguère brûlante, maintenant refroidie, et je vous raconterai l'histoire des lettres fausses et des faussaires en Tan de grâce 1843. Dieu fasse que nous soyons à toujours débarrassés des uns et des autres! Mais hélas l ce n'est pas ici qu'on peut appliquer le proverbe : Morte la bête, mort le venin.

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