LES AUTOGRAPHES DU MASQUE DE FER
On n'a aucune idée de l'immense quantité de papiers que renfermait la Bastille. C'était dans les archives de cette prison d'État qu'on avait accumulé, pendant trois siècles, non -seulement les dossiers des prisonniers, contenant toutes les pièces relatives à leur arrestation et à leur condamnation, mais encore le dépôt de tous les manuscrits et de tous les imprimés saisis par la police. Ces archives remplissaient de vastes salles, où elles étaient rangées dans un ordre parfait. Elles furent bouleversées, saccagées, pillées, aussitôt après la prise de la forteresse, le U juillet 1789.
On avait essayé de les détruire, et plusieurs bûchers, formés de registres de liasses et de ballots
3IÉLANGES BIBLIOGRAPHIQUES. 259
de livres en feuilles, commencèrent à flamber, dans la cour, devant Thôtel du gouvernement; mais le feu s'éteignit de lui-même ou fut éteint par prudence. Quoi qu'il en soit, pendant plusieurs jours où la Bastille resta ouverte à une foule de curieux qui* venaient la visiter, le pavé des cours, le plancher des lieuK d'habitation eurent pour litière un amas de papiers à demi-brûlés ou déchirés, que les pieds des passants maculaient de boue et de poussière. Selon les souvenirs de Villenave, qui ne manqua pas de courir à cette mine imprévue de documents historiques et qui en rapporta une masse de pièces intéressantes, de quelque côté que la vue se portât, la sol était jonché de papier écrit ou imprimé. On comprend que les amateurs (et il y en a toujours, même en temps de révolution) ne se firent pas faute d'imiter Villenave et se mirent en quête des pièces d'archives et des papiers d'État, qu'ils jugeaient dignes d"êire recueillis.
Il n'y eut pas que des amateurs, malheureusement : il y eut aussi des épiciers, qui ne virent dans ces amas de vieux papiers que matière à faire des sacs et qui enlevèrent par charretées ce qu'on leur laissa emporter. Les chiffonniers, par bonheur, ne se mirent pas de la partie, car il ne fût rien resté des archives de la Bastille. Quelques bouquinistes, quelques marchands regrattiers, firent là de précieuses trouvailles, qui passèrent presque aussitôt dans les mains des collectionneurs. Un de ces ma-
Riaques, le russe Dubrowsky, acheta ainsi au hasard tout, ce qu'on voulut lui vendre de ces paperasses trouvées à la Bastille, et il s'empressa de les faire sortir de France, pour les mettre à Tabri d'une revendication de TÉtat; il les envoya en Russie, où on les trouve encore dans la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg.
Il eut fallu des mois cependant pour ramasser tout ce qu'il y avait de papiers à la Bastille, qu'on commençait à démolir. Ces papiers , en se répandant de main en main, éveillèrent la curiosité publique; on ne parla plus que des découvertes singulières qu'on y avait faites, et Ton en espéra de plus extraordinaires encore. De là diverses publications de documents, tirés, disait-on, des archives de la police, que la prise de la Bastille avait livrées au peuple. L'Autorité s'émut^enfin de cet état de choses. La Commune de Paris, qui était souveraine, fut avertie de vouloir bien intervenir pour sauver, dans l'intérêt de l'histoire, sinon dans l'intérêt du gouvernement, une multitude de documents originaux iiu plus grand prix, qui étaient déjà dispersés ou qui allaient l'être d'un moment à l'autre. La Commune, poussée et dirigée par un petit nombre de citoyens éclairés qui avaient cette affaire à cœur, consentit à prendre sous sa sauvegarde les papiers de la Bastille.
Sur-le-champ, des ordres furent donnés pour rassembler avec soin tout ce qu'on trouverait de pa-
piers provenant des archives de la Bastille. On en trouva sur les lieux mômes de quoi remplir plusieurs voitures. Ce n'est pas tout : un arrêté de la Commune ordonna, en termes très - explicites, à quiconque aurait entre les mains quelques-uns de ces papiers, de les rapporter à THôtel de ville, où ils devaient être déposés, pour qu'on en fît le dépouillement, en vue d'une publication destinée àmettre en lumière les secrets d'État de l'ancienne monarchie. Des affiches avaient été placardées dans les rues, et la foule qui s'arrêtait pour les lire approuvait hautement la restitution de ces papiers, dans lesquels, disait l'arrêté , le peuple apprendrait à connaître les crimes de la royauté et les monstrueux abus de la tyrannie. Cet appel au peuple produisit un effet immédiat : tout détenteur de papiers pris à la Bastille s'empressa de s'en dessaisir. Comme la possession de ces papiers eût été dangereuse et compromettante, les marchands et même les amateurs n'hésitèrent pas à obéir à l'invitation de la Commune. Pendant plus de six semaines on ne cessa de déposer au greffe de IHôtel de ville des paperasses de toute espèce et de toute provenance, qui permirent de créer à nouveau les archives de la Bastille.
Ces archives avaient été rangées dans plusieurs chambres des galetas de l'Hôtel de ville, par les soins d'un archiviste provisoire. On peut lire, dans la préface de la Bastille dévoilée, de Charpentier, quelques détails sur leur installation, car cet ouvrage,
la Bastille dévoilée, qui commençait à paraître à la fin de 1789, devait sortir tout entier de ces archives; mais Tauleur n'en publia que neuf livraisons formant trois, volumes, dans l'intervalle de quinze mois, et l'on peut supposer que la source abondante oii il puisait avec certaine réserve lui fut fermée tout à fait en 1791. On avait eu besoin, en effet, pour Tusage de îa Commune de Paris, des locaux où les archives étaient réorganisées, et il avait fallu les transporter ailleurs. On eut l'idée de les envoyer dans les bâtiments de l'Arsenal, où était le siège de la commission nommée pour dresser Tinvenlaire de tous les livres provenant des maisons' religieuses supprimées, et pour créer djes bibliothèques publiques dans les principales villes de la France. La place manquîîit peut-être pour recevoir ces archives ou du moins pour leur donner use installation convenable; on n'y attachait sans doute alors aucune importance : on les entassa dans des greniers, £t elles furent absolument oubliées, sinon dilapidées, durant vingt ans. Nous raconterons une autre fois leur résurrection, et nous parlerons de leur état actuel.
Cependant toutes les pièces qui avaient appartenu aux archives de la Bastille n'étaient pas réintégrées au dépôt formé par ordre de la Commune de Paris, Un grand nombre de ces pièces, et les plus précieuses, bien entendu, les lettres autographes surtout , se trouvaient encore dans les mains des
particuliers, qui, les ayant choisies sur place, croyaient en être légitimes propriétaires. N'était-ce pas, comme la pierre, le fer et le plomb provenant des démolitions de la forteresse, un trophée de victoire, un souvenir mémorable de la journée du 1-4 juillet 89? Les amateurs avaient aussi de meilleures raisons pour garder ce que le dieu des chercheurs et des curieux leur avait fait découvrir de pièces et de documents parmi les ruines de la Bastille. Il faut dire, en outre, que Manuel, procureur syndic de la Commune, ne s'était pas gêné pour fourrager ces archives, quand elles furent rassemblées à riïôtei de vii'e, et qu'il en avait tiré, pour son propre compte, les matériaux de son ouvrage la Police de Paris dévoilée^ ainsi que la correspondance originale de Mirabeau avec sa maîtresse Sophie de Monnier. Beaucoup de papiers ei surtout d'autographes étaient donc sortis des archives, à cette époque, quoique le goût des autographes fût encore dans Tenfance et que les collectionneurs ne fussent pas plus intelligents que passionnés.
On comprendra, néanmoins, que dès la prise de la Bastille on se soit préoccupé d'y chercher la clef de l'énigme du Masque de fer, qui avait si vivement excité l'attention publique depuis cinquante ans, et qui avait donné lieu à tant de suppositions et de débats historiques. Les archives de la Bastille devaient révéler, pensait-on, un secret d'État qu'elles n'avaient probablement jamais eu a garder. On vit
successivement reparaître, sous le prête-nom de ces archives, tous les systèmes qui avaient été mis en avant par Voltaire, le P. Griffet, Saint -Foix, Lagrange -Chancel, etc., sur le personnage inconnu qu'on qualifiait de Masque de fer. Ce fut d'abord le duc de 3Ionmouth qu'on présenta au public dans le Véritable Masque de fer, d'après les archives de la Bastille^ 1789, in- 8"^ de 8 pages; ensuite on ramena le comte de Vermandois dans VHisloire du fils d'un roi, prisonnier à la Bastille, trouvée dans les débris de cette forteresse, 1789, in-8" de Î6 pages; mais, pour la première fois, on fit apparaître Kouquet dans VEomme au masque de fer, d'après une note trouvée dans les papiers de la Bastille^ Î789, in-8'' de 7 pages; enfin, on prétendit avoir trouvé, dans ces complaisantes archives de la Bastille , la preuve de Topinion prépondérante qui faisait du prisonnier masqué un frère jumeau de Louis XIV. Villenave, qui était dès lors un ardent collecteur de manuscrits et d'autographes, avait fait, dans les papiers de la Bastiiie, des trouvailles plus réelles au sujet du Masque de fer ; mais il ne les publia pas. Ce n'est que quarante ans plus lard qu'il consentit à communiquer à un ami les correspondances de îvlaiesherbes, ministre de Louis XVI, avec le major Chevalier, archiviste de la Bastille, les extraits des registres de la prison d'État, et quelques pièces relatives à la détention de Thomme au masque de kr. Certes, la réunion de ces documents sur un sujet
si mystérieux attestait l'adresse et la persévérance de Villenave, qui avait dû remuer des montagnes de vieux papiers pour rencontrer ceux qu'il cherchait; mais il n'avait pas réussi toutefois à se procurer une ligne écrite de la main du prisonnier masqué, que ce fût le duc de Montmouth, ou le comte de Vermandois , ou le surintendant Fouquet, ou le fils d'Anne d'Autriche.
Un chercheur, moins habile et moins patient, se piquait d'avoir été plus heureux. Un avocat royaliste, Baude de la Croix, qui demeurait rue du Ponceau et qui continuait la publication annuelle des Ètrennes du Parnasse, commencée en 1770 par J.-B. Milliet, se vanta d'avoir trouvé une lettre autographe du Masque de fer. 11 fit plus : il osa la publier dans ses Ètrennes du Parnasse (Paris, Belin, 179i, in-l!2,fig.), où il inséra « plusieurs manuscrits trouvés à la Bastille par les soins du rédacteur, dans lesquels est celui du Masque de fer ». Cette addition à l'Avertissement mérite d'être citée textuellement : « Nous n'avons plus rien à ajouter à UAvertissement de ce recueil, sinon les manuscrits trouvés à la Bastille ; nos recherches pour les découvrir ont été pénibles : il nous a fallu suivre pendant six mois les ouvriers pas à pas dans les chambres et les cachots. Notre patience, il est vrai, n'a pas été infructueuse, mais combien de peines ces recherches nous ont coûté ! Combien nous avons été obligés d'user de ménagement avec les ouvriers
et de les intéresser, pour obtenir d'eux Tagréoient de pouvoir fouiller dans les fentes des pierres, joints, lambris, pavés mêmes des cachots! Les personnes qui aiment à douter de tout diront peut-être qu'ordinairement les prisonniers de la Bastille n'avaient ni plumes ni encre? Mais aussi nous leur répondrons qu'excepté deux des manuscrits que nous avons insérés dans notre recueil, tous les autres sont écrits au crayon. Nous avons, d'ailleurs, entre nos mains, les originaux de ces mêmes manuscrits à représenter; nous avons aussi entre nos mains un manuscrit du Masque de fer, que sa famille a bien voulu nous envoyer pour faire pièce de comparaison avec celui du même personnage qui se lit dans notre recueil. ■» Nous aurions été très-curieux de voir ce manuscrit que la /awu7/e du Masque de fer avait envoyé, pour servir de pièce de comparaison, à M. Baude delà Croix ; mais voici toujours la lettre trouvée dans une fente des pierres d'un cachot ; elle est en anglais (quel anglais, bon Dieu!), puisque le Masque de fer, suivantM. Baude de la Croix, n'était autre que le duc de Montmouth, fils naturel de Charles II, roi d'Angleterre.
(( I am conveyed into my third prison, having still the iron mask on my face, only wishing that an end should soon be put to my wreehed life. Tis not my ovs'n self I lament, but that truth should die and be buried with me. At the sight of thèse colossial turrets I schivered, and ail my limbs were strok with
horror ; this his Ihe spot, said I Vithin my self, where the inexorable ministers of a despot cause the innocent victims of his hatred thus to linger loaded with chains. So soon as I had been secured within the dark some celi that had been prepared for me, my body sinking thro' te fatigue I had undergone, enjoyed a few minutes of sleep ; but when l awokei my excessive fright and distracting despair thre me into such a state of lethargy, that Ihe tears I had shed, suddlently frose up on my cheeks, my voice was choked ^vithin my breast, and death was the only deity I invoked for putting an end to my misery. My having been of a party opposite to that of king James the second was the true source of my misfortunes. Done in the Bastille, Feb. the 9th.
(( DUKE OF MONSDH. ))
La traduction de cette incroyable lettre n'est pas moins étrange que l'original; elle porte sa date avec elle, et Ton peut assurer qu'elle a été faite avant la lettre.
« J'arrive dans ma troisième prison, le masque de fer sur la figure, chercher la fin de mes jours malheureux. Ce n'est pas moi que je plains, c'est la vérité qui meurt avec moi. A l'aspect de ces tours colossales, tous mes sens frémirent; c'est là, me dis-je à moi-même, que les ministres inexorables d'un despote font charger de fer les victimes inno-
i268 MÉLANGES BIBLIOGRAPHIQUES.
centes de sa haine. Entré dans îa chambre obscure qui m'était destinée, mon corps, appesanti par la fatigue, prit quelques instants de repos. A mon réveil, Texcès de la frayeur et du désespoir me fit tomber dans une telle insensibilité que mes larmes tout à coup s'arrêtèrent sur ma figure ; ma voix demeura étouffée dans ma poitrine, et je n'invoquai plus que la mort, pour voir le terme de mes douleurs.
« La cause de tous mes malheurs est d'avoir été du parti opposé à Jacques II.
« A la Basli'ie, le 9 mai 1(85.
« Duc DE MONMOUTH. »
Baude de la Croix était probablement de bonne foi, mais il avait été la dupe de quelque mystificateur. Néanmoins, il fut si joyeux et si fier de sa trouvaille qu'il ne se contenta pas d'insérer dans ses Étrennes du Parnasse la lettre du duc de Monmouth : il fît graver, par Carrée, la scène à laquelle se rapporte cette lettre, c'est-à-dire l'entrée du Masque de fer dans sa troisième prison, le prisonnier vêtu à la mode de 1790, la tête couverte d'une sorte de morion avec ventail, comme si c'était un casque de paladin, escorté de deux gardes -françaises et précédé d'un officier en uniforme du temps de la bataille de Fontenoy. Aussi, l'éditeur des Èlrennes du Parnasse, dans l'explication de cette figure, se
plaint-il que « le dessinateur n'ait pas saisi avec assez de précision V esprit du manuscrit du Masque de fer». Nous ne savons pas quel fut l'effet produit par la lettre du duc de Monmouth , et nous serions tenté de croire que personne n'y prit garde, car, en cette menaçante année 1791, on n'avait guères sujet de rire, même aux dépens de M. Baude de la Croix et de son Masque de fer. Dans tous les cas, nous ose rons assurer que ce ne fut pas en expiation de cette innocente supercherie, si fraude il y eut de sa part, que le pauvre éditeur des Êtrennes du Parnasse éprouva les rigueurs du tribunal révolutionnaire : il put se dire, en allant à la guillotine, que le Masque de fer avait été moins malheureux que lui.