‹ Mélanges biographiques et littérairesChapitre 20 sur 27 · Le 23 Juillet · texte numérisé non relu

Le 23 Juillet

voyé tout aussitôt un exemplaire, ainsi que le protocole du 10 juillet; son billet d'envoi exprimait la satisfaction que lui donnait cette bonne nouvelle, et il me rappelait que la veille il m*avait annoncé qu'elle ne pouvait tarder à arriver. J'avais eu grand soin de ne montrer aucun empressement, aucun désir vif de notre rentrée dans les délibérations des quatre grandes puissances, de sorte que M. de Nésselrode, en ayant pour moi cette attention, ne pouvait avoir la pensée de me faire un grand plaisir et de mettre fin à une attente impatiente; son billet était un signe de son contentement plutôt que du mien. L'effet a été le même dans le corps diplomatique; les ministres d'Angleterre et de Prusse et le chargé d'affaires d'Autriche se sont empressés de me témoigner combien ils se réjouissaient de cet heureux accord entre ces puissances et la France. Je n'ai aucun motif de supposer que l'empereur en ait reçu une impression contraire : il est fort dans son caractère d'attendre avec une sorte d'impatience un événement regardé comme nécessaire et dont il a pris son parti. Il lui reste toujours la satisfaction d'avoir essentiellement contribué à ce que l'affaire d'Egypte reçût une solution opposée aux désirs du gouvernement du roi. A dire vrai, ses vues ne se

sont guère portées au delà; il n'a point songé à tirer un bénéfice de conquête, ni même d'influence, des embarras et des périls où se trouve l'empire ottoman; il n'a point désiré la guerre, il avait même flni par la craindre, ou du moins par voir que les puissances allemandes Téviteraient presque à tout prix. Il a pu espérer que l'isolement de la France serait prolongé et que nous obtiendrions moins de ménagements et d'égards; mais depuis plus de deux mois il a cessé de compter sur ce plaisir. Le voilà tout accoutumé à la situation nouvelle, elle avait déjà commencé pour lui avant la signature de la convention. »

M. de Barante avait trop de confiance dans le bon sens résigné de l'empereur Nicolas. Devant une nécessité évidente, un despote se résigne & son impuissance, mais non à son déplaisir, et dès qu'une occasion se présente de le manifester sans se.compromettre trop gravement, il s'empresse de la saisir. L'empereur Nicolas fit plus que de saisir une occasion semblable, il la fit naître ; trois mois après la signature de la convention du 13 juillet 1841, le 30 octobre 18/^1, le comte de Pahlen, son ambassadeur à Paris, vint me voir, et me lut une dépêche en date du 12 qu'il venait de recevoir du

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comte de Nesseirode; elle portait que l'empereur Nicolas regrettait de n'avoir pu faire venir son ambassadeur de Garlsbad à Varsovie, et désirait s'entretenir avec lui; qu'aucune affaire importante n'exigeant en ce moment sa présence à Paris, Tempereur lui ordonnait de se rendre à Saint- Pétersbourg, sans fixer d'ailleurs avec précision le moment de son départ. Le comte de Fabien ne me donna et je ne lui demandai aucune explication, et il partit le 11 novembre suivant.

Nous ne pouvions nous méprendre et nous ne nous méprîmes pas un moment sur le vrai motif de cet ordre impérial et du départ inattendu de l'ambassadeur. C'était l'usage que chaque année, le 1" janvier et aussi le l**" mai, jour de la fête du roi Louis-Philippe, le corps diplomatique vînt, comme les diverses autorités nationales, offrir au roi ses hommages, et celui des ambassadeurs étrangers qui se trouvait à cette époque le doyen de ce corps portait la parole en son nom. Plusieurs fois cette

mission était échue à l*ambassadeur de Russie qui s'en était acquitté sans embarras, comme eût fait tout autre de ses collègues; le 1®"^ mai 1834, entre autres, et aussi le i^^ janvier 1835, le comte Pozzo di Borgo, alors doyen des ambassadeurs à Paris,

avait été auprès du roi, avec une parfaite convenance, rinterprète de leui-s sentiments. Dans Fautomne de 18^1, le comte d'Appony, alors doyen du corps diplomatique, se trouvait absent de Paris, et son absence devait se prolonger au delà du 1^ janvier 18!i2. Le comte de Pahlen, après lui le plus ancien des ambassadeurs, était appelé à le remplacer dans la cérémonie de ce jour. L'empereur Nicolas, encore plein du déplaisir que lui ayait causé, dans la convention récente du 13 juillet 18&1, réchcc de son mauvais vouloir envei*s le gouvemement fiançais, ne voulut pas que, si près de son échec, son ambassadeur vint rendre à la sagesse et à la situation du roi Louis-Philippe, un hommage public, et il se donna la *mesquine satisfaction de témoigner indirectement, par cet appel momentané du comte de Pahlen à Saint- Péterbourg, l'humeur que jusque-là il n'avait eu garde de montrer.

Cet incident et ses conséquences sont trop connus pour que je m'y arrête ici plus longtemps; je les ai déjà racontés avec détail et en en publiant les documents diplomatiques, d'abord dans la Revue des Deux Mondes, ensuite dans mes Mémoires K Au

I. Revue des Deux Mondes du 1*' Janvier 1861; — Mémoirêê pour servir d l'histoire de mon temps^U VI, p. 335-342; 400-524.

moment où l'ambassadeur de Russie partit ainsi de Paris, M. de Barante s'y trouvait en congé pour trois mois; je donnai sur-le-champ au premier secrétaire de l'ambassade de France à Saint-Pétersbourg, M. Casimir Perier, qui le remplaçait momentanément, l'ordre de se tenir renfermé dans rhôtel de l'ambassade le jour de la Saint-Nicolas^ et de répondre à l'invitation qu'il recevrait sans doute, suivant l'usage, du comte de Nesselrode, en alléguant une indisposition. C'était rendre simplement, mais clairement, â l'empereur Nicolas, le procédé qu'il venait d'avoir envers le roi -Louis- Philippe. M. Casimir Perier exécuta mes instructions avec autant de dignité que de mesure. Le violent déplaisir qu'en ressentit l'empereur Nicolas et dont il imposa le joug à toute sa cour en lui interdisant, pendant plusieurs mois, toute relation sociale avec M. Casimir Perier et l'ambassade de France, ne dépassa point les strictes convenances diplomatiques ; mais, à partir de ce jour, tout en gardant l'un et l'autre le titre d'ambassadeurs, M. de Barante ne retourna plus en Russie, le comte de Pahlen ne revint plus à Paris, et de 18/|2 à 18<i8,

1. Le 18 décembre selon le calendrier russe, le G selon le n6tre.

MfiO MÉLANGES BIOGRAPHIQUES.

malgi^ quelques indices du dësir qu'on éprouvait à Saint-Pdtersbourg de mettre fin à cette froideur officielle des deux cours, le cabinet français maintint l'attitude qu'il avait prise, et il n'y eut plus, entre la France et la Russie, que des chargés d'at faires.

Pendant ces six années de vacances inyolon* taires, M. de Barante ne demeura point inaetif: & l'époque des sessions, il prenait aux travaux de la chambre des pairs une part assfdae; il y était fort considéré et toujours prêt à donner ft notre gouvernement un utile appui. Il passait presque tout le reste de l'année dans sa terre de Barante, s'occupant des affaires locales de son pays natal, dçs établissements d'instruction, de bien public et de charité chrétienne qu'il y fondait on qu'il y soutenait, et entretenant avec moi une correspondance intime pleine de ses idées et de ses impressions agréables ou tristes, confiantes on craintives, sur la situation de la France, de son gouvernement, du cabinet, sur ma propre situation et sur les bonnes ou mauvaises chances de la politique à laquelle nous étions l'un et l'autre voués et dévoués. A rapproche de la sessjion de 18&3, quand l'ébranlement de 1840 eut bien rëellement cessëf il

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m'écrivait* : « Le calme dont nous jouissons continue et semble prendre un caractère naturel et plus que transitoire. Je ne me souviens pas d'avoir vu un moment où il y eût tant de repos dans les esprits, et je dirais presque de sécurité pour le lendemain. Vous n'en aurez pas moins à livrer bataille dans trois mois ; mais chaque jour passé tranquillement vous donne des chances meilleures. Une opposition qui ne sait pas quels seront ses points d'attaque voit nécessairement diminuer ses forces. Si vous franchissez cette session, vous aurez une grande et belle position, a Trois semaines plus tard, il était plus frappé des périls permanents de la situation :\i II y a, me disait-il*» dans le gouvernement de ce pays, une difficulté radicale; il a besoin de repos, il aime le statu quo, il tient à ses routines ; le soin .des intérêts n'a rien de hasardeux ni de remuant. D'autre part, les esprits veulent être occupés et amusés, les imaginations ne veulent pas être ennuyées; il leur souvient des révolutions et de l'empire. De ces deux dispositions, la première est plus réelle que la seconde; M. Thiers lui-même ne s'y trompe pas; du moins sa raison sait cela à

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