PHILIPPE II
Christophe Colomb, du fond de son tombeau, l'ait à TEspagne de nouyeaux dons, bien inattendus. Au XV» siècle, il lui a donné le nouveau monde. Au x\\^ siècle, le nouyeau monde donne à l'Espagne des historiens qui se plaisent passionnément à étudier et à raconter, non-seulement les grandes actions et les conquêtes de TEspagne dans ce nouveau monde, leur patrie, mais les destinées de la vieille Espagne elle-même, au sein de la vieille Europe. C'est d'Amérique que sont venus, de nos jours, les travaux les plus complets, les récits les plus attachants sur l'histoire politique ou littéraire de l'Espagne; et Ferdinand le Catholique, Isabelle de Castille, Charles-Quint et Philippe II inspirent à
MH Mr.T.AN(;T:s niOCnAPIlIQUES.
rrs hislorinis «'iiiK'rirnins nntant do cnriositri ot «rinh'nM (|ur (loiHv. an Mcxiquo on Pixurrc au INtoii,
Voir! 1111 aiitn* Tait <|ni no iiu^rilopns moins d'(itrc iriiianiiK'. iWs liistorirns do rKspa^'iio (uiropdcnno on aiiH^'iraino no sonl ni dos Kspngnols, ni des raliioli(|nos. Ils appnrtionnont t^ nno autre race; i(s pn)rossonl nnoantro rolif!;ion; ils parlont une autre lanjîiio. MM. Washington Irving, Prescolt, Motley, 'rirknor sont dos .\n((Iais (*t dos protestants. Ce sont los onfant.s do TAiif^IotoiTo prolostanle qui dominent anjonrd'Iinî dans ool fî(^misphftre découvert et conf|iiis, il y a biontAt quatre siftclos, par lès (tnt^^très
l'Kspagno r^'itholiquo. I/hisfoirc de F Espagne est fonilnV, coinmo sa dottiinallon dans le nouveau mondo» outre los mains dos ^^traugers et des htfréti((nos.
Ksi 00 \t\ un dos bi/arros joiïx du sort Haiih ta tic dos ponpios? Ksf-co Tnn do cos mystères qui restent ohsrni-s, ni/^ino apnVs des siftclos (<coul(*s, daiis IcJi dossoîhs do la Providonco divine sur le ittohdc? \on.c*ost nii fait natnrol ot h^piilinie, qui âTèxpllqne ploinomonf par Tliistoiro do TKspagne et Ad FEnropo dopnis quatre si^olos; c'est un arW^t jtf sterricht rendu ot clairement motive^ (tar les (FvérieriMlM.
Quand Charles- Oui nt, las du pouvoir, des horiimes et de liiî-mêiriè, prononça sa troisième abdication, èf aîla chercher dans le monastère de tuste, pour son corps et pour son âme, un peu de repos, il légua à soïi fils Philippe II la plus vaste et la plus puissante motiàirchie que le monde chrétien èûi jamais connue. Eh Europe, l'Espagne, le nord et le midi de FlfaKë, leà Ptfys-Bas, c'est-à-dire la Hollande, la Bélgi^tié et ^x dèà plus beaux départements dû noM ef dii nôftd-est de la Fraiice. En Afrique, quelquei^-tih^ deâ poîhts les plus importaints de la côte sèpftëhtrionalé, Oran, Tunis, et sur la côte occidentale les ôrèhîpelë du Gap -Vert et des Canaries. En ASîe, l'arèhipel dès Philippines et plusieiirs des gMÉldes îleSf à épicéa. En Amérique, l'archipel des Aritîlles, le Mexique, le Pérou et ces territoires indéfltils que la théocrartie romaine s'arrogeait le droit de cof^cédei" d'àVaùce & ramfbition espagnole. Philippe fifàit de plm le mari de là reine d'Afigleterre. L'èttpiiré d'Alfeffiàgne, dont son père û'avait pu téH^sit k M irafisttîeltt'e la possession personnelle, était ètiirè ïe^ iflâifis de stfn oncle Ferdinàtid, allié si intinffe qu'il rè^emblait presqiïe à un tassai. Satff la dîgtfitë impériale, Philippe suécédait & tdtis le» âtfîiiéittés êè son père, qui ardt
.'iKo Mi:i.AN(;i':s ni()(J(AiMiioiiKA.
vu, selon In b'Ilf* expression (!<* Montnsfiuicu , » lo niondt*. sf'lrndre pour lui procun>r un iiouvcmiu ^enre (le. f^r.indmu'; » nt rn lui houm Hon W*Kin% <]U(* rorgueil (In ses sujets se roniplul h (Vuv. quo lo soleil ne s(* rourliail j.'iniiiis dans ses l^ilalM.
A relie époque, (^1 roniparée i\ C(*lle des niilrofl nalions, la prospérité intérieurn dn la nionarchio espa^'nol(* étail érialiuite. Kn KspaKiHs lin docuitUMit oniriet de 1 V.)2 porte la population du seul royaume de Castille, à six niillions snpl (UHil cin(|uanlo mille habitants, h peu près le double de ce (prélail vei*H le uiènie temps, selon M. Ilallam, celle d(*. rAnKletnrre. Le revenu |)erman(uiL d(> la couronne de (^islille, (|ui nVlail en 1/i7/i, i\ ravénemenl de la reine*. Irnibelle, (|ue d(* KHI), ()()() réaux, H*élevait, en 150(i, h !>('», i>H:t,:^:Wt réaux, et le vole des CorlAs y ajoutait, pour cette même année, 10,112,01/1 réaux, on tout li'l ,'Mn) ,'M\H réaux (plus de 10 millions de francH). La dérouv(*rle du nouveau monde el les relations (Mitr(> les divfu'ses parli(*s de la monarchie avaient imprinui h Tartivilé commerciale de rKMpagtio un rapide* élan; sa marine marcliande comptait h la flii du XV siècle près de nn'lle navires. L(». |)i*ogrA8 et la richesse des provinces flamandcH étaient cncoro bien supéri(uirs; elles contenaient troitt.cenl cin-
PHILIPPE II ET SES NOUVEAUX HîSTORIKNS. 381
qiiante cités entourées de murs et plus de six mille petites villes ou bourgs. Anvers avait déjà cent mille habilants, et pour retendue de son commerce, l'ambassadeur vénitien, malgré la vanité nationale, n'hésitait pas à la comparer à Venise. Telle était, dans les villes, l'activité des manufactures flamandes, que des enfants de cinq ou six ans y trouvaient, selon Guichardin, un utile emploi ; et dans les campagnes, au milieu de terres cultivées et arrosées comme la plaine de Grenade, le développement intellectuel était déjà à ce point qu'à en croire le même historien, on rencontrait peu de paysans qui ne sussent lire et écrire. Lejs arts de la guerre et ceux de la paix florissaient ainsi également. Le même souverain avait à sa disposition Tor du Mexique et du Pérou, l'infanterie espagnole, l'industrie flamande, la science et l'esprit de Tltalie.
Il en disposait, en Espagne du moins, pleinement et sans effort. Ferdinand et Isabelle d'abord, puis Charles-Quint, avaient vaincu les adversaires et renversé les obstacles qui entravaient jadis le pouvoir royal. Plus de royaumes divisés entre eux. Plus d'infidèles partageant l'Espagne avec les chrétiens. Le Portugal excepté, le mariage et la conquête avaient fait de la Péninsule un seul État. L'unité
m Mr-:LAN(;KH iihxjkapiijqukb.
iivail trioinplM^ clans lo f^'ouvoruc^nuMit commo nui* II* irniioin*. L<'s LMcndoza, hîH (iuxinuu, lûs Ponce' (In lit^ou, vvH llciH grands Hei|j[iicurH qui armaient 1*1111 œiiln* raiiU'Q mille |aiU'iei*H h clieval, dix mille fantassins, et lirAlaienl daiiH Séville mille ciiMi conLs maisons de hiiiri^ eniiemitf, avaient été domptas par la couronne ehiliuunl vpnuH se ranger autour (felh* pour la dt^corer et lu HUiYw. Los GominuiH'!^ de Coslille et I9 couple |idroIque qui mardiail (i leur I6ie, don hm\ de Padiilu et dona Maria Pac'lieco, sa fumme, n*avaipnt pqs 6i^ plus heureux, en 1522, dans leur mouvement ^e ritisistapce et de iil)(>rl(;. Ni la nobhissc fdqdale ni la bonrgeoiale communale de l'Espagne n'avaiqnt Iden mesura leurs i)r(itenlion}^ et leurs forces; plies avaient man- ([ué l*une et l'autre d'intelligence politique 0t de cet esprit d'organisalion et de tronsactipn qui peut f^eul assurer aux Ijonnes causes un succ/is tonjours difficile. Aristocrates ou démocrates, nûl)Ies8e ou peuple, personne ne mdconnatt impunément les besoins de sou temps, les condilions essentielles de Tordre social el sa propre situation. Une juste sympatiiic. s'attache A la mémoire de ces défenseurs des droibj anciens ou d(^s lil)nriés puiiltques; mais leur délaiie fut naturelle, et s'ils avaient vaincu un wo-
PHILIPPE II KT SE3 ft^PJjypAUX HI3TQRIENS. 383
me^t- Fierdinapd ou Gh^rfea- Quint, ils auraient bientôt perdu le pouvoir, n'ayant ni assez de sagesse, ni assez (}e fprce pour l'exercer.
Philippe II recueillait donc à la fois j|ne vaste monarchie et un pouvoir moqarphique v^ingi|iei|r. Et nul n'était, par nature, p}us proprie que lui à jouir, sans le compromettre, de ce double héritage. Capable, laborieux, pepsév^riant, ferme, sagace, habile $ ^^ §ervir des hommes jst à Sfe passer de ceux qui l'avaient le mieux servi, il n'iavait point cette ardent? fécondité d'esprit, cette intempérance d'a^^bitiqp ,et d'activité qui poussent aux entreprises variées et démesurées, et qui développent, pour les usejp rapidement, toutes les forces du corps et de l'ftme. Autant il avait goût au travail, autant il dé* testait le mouvement; les voyages, les changements fréquents jBt rapides de séjour, de relations, de mœurs, les ^atigueç matérielles et les chances soudaines de }a guerre, le? communications avec les masses, tputes |es grandes scènes publiques et vives de l£| vie et (de la çpçiété bumaîp^ lui étaient antipatbique^. I) aimait à la fois la pompe et le silence, les aflfairps et le repos, le gouvernement et la solitude. Pu toute occasion, il était lent et caché; les plus importantes aquyelles, les personnages les plu$
384 MÉLANfiKS BIOGRAPIIIQliKS.
considérable^ h*s questions les plus pressées n'obtenaient (le lui, pend.'Mit lonp;tenips, point de réponse; quand il entrait dans une ville, quand il (*tait obligé de paraître au milieu des peuples, il senfonrait dans son carrosse pour éviter !«»s regards. Cétait un souverain de cabinet et de téte-à-téte, qui n'fùt jamais conquis les États ni le pouvoir, ni la grandeur dont il béritait, mais qui semblait né pour les conserver intacts et qui se vouait avec passion il ce dï'ssein.
Il a\ait. pour y n*ussir, un gi*and avantage qui a\nit manqué à son prre; il était vraiment et profondénu'ul Es|)a^'nol. \é et élevé en Flandre, Charies- Ouint fut d*abord et longtenq)s Flamand. Quand il commença à ré^nr»r en Hspagne, Thumeur y fut \\\i' et jîénérale contre ses habitudes et ses préféreiires flamandes. Plus tard, passant sa vie à courir et a K^iu\f*rner de tous côtés en Europe, Charies- Qiiint ri :>(a moins Flamand, mais n'en devint pas plus FSpa^Miol. Il parlait allemand, français, italien, flanianri . aus<>i bien et aus.si volontiers qu*eq[>8gnol; et nial^M'é s<i n'haite dans les montagnes de TEstramadurr*. la Flandre, au fond de son cœur, fut peutf'ire truijour^ s*'! patrie, Philippe H n*eut jamais, en fait ni par aiïr>rh'on, d^aiili-e patrie que FEspagne.
Il y vécut depuis sa naissance jusqu'à Tâge de vingt et un ans, n'en soTtit jamais que pour de pressantes nécessités, y rentra dès qu'il le put sans de trop graves dangers politiques, et éluda constamment, pendant les trente -neuf dernières années de son règne, les raisons et les instances qui l'appelaient dans quelque autre partie de ses États. Il ne savait ni l'allemand ni le flamand , assez mal l'italien et le français; l'espagnol était presque sa seule langue comme l'Espagne son séjour de prédilection. Il ne se plaisait et ne se confiait qu'au milieu des Espagnols. Entre leur foi et sa foi , leurs mœurs et ses mœurs, leurs goûts et ses goûts, l'harmonie devint de jour en jour plus entière. Il n'appelait dans ses conseils à Madrid que des Espagnols, même pour régler les affaires de ses autres États; et loi^que en 1559, au milieu des états généraux des Pays-Bas réunis à Gand , les Flamands lui demandaient le renvoi des soldats espagnols et du cardinal Granvelle, à titre d'étrangers, il repoussait leur vœu par cette brutale raison : « Moi aussi , je suis étranger. »
Pour l'Espagne et son souverain , que de moyens de force et de succès I Que de gages d'un puissant et brillant avenir!
La situation de la monarchie espagnole au milieu
du \\v sitVle pardtlra bien meilleure encore, si on la compare à celle de^ deux monarchies avec les* quelles elle a\a'\\ \os plus fréquents et les plus im* portants rapports, la France et FAnglcterre.
A François l*''^ avait succède en France un prince médiocre, imprévoyant, vaniteux, également prompt à s*engager dans de grands desseins et à reculer devant les olvstacles ou le^ revers. Charles-Quint, avant d^abdiquor, avait pris soin d'assurer à son fils, par la trèAo de Vaucellcs œncluc pour cinq ans, un ivpos dont la France n'avait pas moins besoin peut-être que TF^pagne. Quelques mois à peine écoulés, peut-étix^ même pendant que la trêve se nt^gociait, Henri 11 se liguait avec le pape et le sultan pour faire la guerre au roi catholique, et par ses ordres la trêve était tout à coup rompue, en Italie par le duc de (lUise, en Flandre par Tamiral do Coligtty. Partout la guerre tourna mal; malgré riiabileté de Guise, la vieille expérience de llontmoreiicy et rhéroïsme de Coligny, les batailles de Saiut-Quentin et de Gravelines furent perdues. Saint- Quentin fut pris par les Espagnols, Tltalie évacuée par les Français; et apiH^s deux ans d'une lutte ruineuse, ou Calais enlevé à TAnglelerrc fut, pour la France, le seul coup d*éclat et de bonheur, Henri II
se hâta de conclure dvec Philippe II la triste paix de Cateau-Gambrésis, et de lui promettre en mariage, pour ce ûls si tragiquement célèbre , l'infant don Carlos, sa ûlie Elisabeth, qui devait, quelques mois après, épouser, au lieu de Tinfant, Philippe lui^ même, veuf de la rei^e Marie d'Angleterre, Les affaires de la France u'éti^i^o^t t^as mi^m eoiMliiites ni plus heureuses au dedans qu'au dehors; la Réfor^ie s'y répandait rapidçnient, pas assez pour triompher, assez pour lutter longtemps et survivre à la difaite. La persécution s'aggravait de jour en jour; la guerre civile éclatait; les passions religieuses l'emportaient sur les sentiments nationaux t la foi parlait plus haut que la patrie ; catholiques et protestants invoquaient également l'appui de l'étraqger. Les catholiques envoyaient de fréquents messagers porter à Philippe II leurs alarmes et leurs instances. Son ^^qaba^sadeur à Paris, Perreuot de Chantonnay, frère du cardinal de Granvelle, lui dénonçait la moll^se de Catherine de Médicis en* vers les protestants : « Faites compte, lui écrivait-il, qu'aujourd'hui ce qui est loîsfble à Genève , tant quant aux prêches, administration des sacrements que choses semblables, se peut faire autant impu^ nément par tout ce royaume, commençant dès l'hâ^
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loi nu^iuo (lu rt)i. » Quaiul Cnthortno obtenait A Kraiurpoino quo la ivino inispagno» sn illle» vtntia voir A Hayoiuu\ ollo trouvait auprôs d'elle le duc dVVIIuM|ui lui n^iu^tait, au nom de son mattre et avec wi \MV\nv rudesse : « lin |irince ne peut ftiliv chose plus honteuse ni plus dommageable pour lui-nuMue que de permettre aux peuples de vivre selon leur conscience...; il faut avant tout, aveodea ivnu\les sih'i^res« et sans t^^argner le fer ou le fou« extirper ce mal justprà la racine « car la douceur et le supi^ort ne servent qu*ù raocroltn^.. Si la reine manquait i\ un si juste devoir, 8a Majt^td Galboli<|U(« a n^solu de sacrifier tous ses biens, sa vie nu^uu\ pour arinMer le cours d'une peste qu'il repaie couime mouai^ant (également la Fitince et rKsp»gue. » Kt soit que tour à tour C«alherlne suivit ou m' suivit pas ces violents conseils, la France tomlmitdeplusen plus eu proie aux discordes re* ligiouses et civiles ; et d'accoixl tantôt avec la cour» taulùt avec les nu^contents fanatiques qui devaient hieuhM devenir les ligueuis , rinfluence espagnole y pt^nètrait chaque jour plus avant*
Sur i\Vugleteri\) et sa nouvelle reine làliaabeth, IMùlippe II avait moins de prist>, A la mort de ilarie« il avait teutt) do i^uouer avec sa aCBur le mtaie
lien et de rester encore roi d'Angleterre. Elisabeth éluda, sans refuser absolument. Philippe insista, mais en chargeant son ambassadeur, le duc de Feria, « de parler clair en matière de religion et de déclarer qu'il ne pouvait épouser qu'une reine catholique et décidée à maintenir la foi catholique. » Elisabeth éluda tout à fait, mais avec ménagement, donnant pour raison qu'elle n'avait point dessein de se marier. Si elle ne voulait pas s'unir à Philippe, elle n'avait garde de se brouiller avec lui sur-le-champ et sans absolue nécessité. Elle con-
naissait trop bien les difficultés et .les périls dont elle était assiégée pour aller étourdiment au-devant des inimitiés qu'elle prévoyait. Protestante par situation, par politique, par patriotisme, et aussi, dans une certaine mesure , par conviction , elle avait à la fois à maintenir et à réprimer le protestantisme ; elle était en présence et des catholiques qui ne pouvaient se résoudre à perdre l'empire que Marie leur avait rendu , et des puritains qui aspiraient, dans l'État comihe dans l'Église , à une réforme bien plus hardie et plus conséquente. Dès le lendemain de son avènement, aux portes de son royaume, sur le même sol , une reine catholique , puissante par ses protecteurs et par ses propres
charmes, Msrie Stiiart se dt^clarait sa rltalo, prenait le titro de it^ine d'Angleteri'e, et oominenfait contre elle celte sihio de complots qni devait finir, au bovt de trente ans, pour Marie par réohafiiud, pour ÉlisalR'tli par un odieux triomphe. Et par-dessus ces embarras intc^rieui^ « Elisabeth, quelle que fût sa n^serve, se trouvait enjra^<?e au dehors, avec le seul appui d*un paiHement et d'un peuple dévoués mais exigeants, dans la grande lutte des deux croyances qui se disputaient, au sein du inonde chrétien, Tempire et la liberté.
Souverain incontesté de la plus vaste et de la plus riche des monarchies européennes , maître absolu dans s6s États, intimement uni de fol, d*ittstîncls et de mœui^s, avec son pays natal et préMré, Philippe II, au conunencement de son règne, n'avait donc pour voisins et pour rivaux que des pen|)los travaillés par les discoiiles religieuses et politiques, et des princes incapables ou desfottimes inexpérimentées sur des ti>ônes chancelants.
Je passe brusquement du milieu à la fin du xvi^ sii^cle, de l'avènement à la mort de Philippe II. Je ne m'arréto pas A suivre la marche des événements; je cours aux résultats. Je viens de voir dans quoi état Philippe II a pris lamontircbie espagptrie;
je veux savoir dans <(îuei état U Ta laissée, ce qu'il en a fait après l'avoir fouvernée plus de quarante ans.
La scène est complétidaiént t^hangée, et dans Tintérieur de chacune des trois monarchies, et dans leurs rapports mutuels de force, d'activité, d'influence et de grandeur européenne.
L'Espagne ne possède plus les Pays-Bas. Sept de ce» provinces se sont complètement affranchîies de son empire, ont embrassé le protestantisme et forment , sous le nom de Provinces-Unies, une république déjà admise parmi les Étals européens. Philippe II, bien que mollement et presque sans espoir, lui tait encore la guerre; mais il va mourir, et dans quelques années son iils, Philippe III, conclura à la Haye, sous le nom de trêve de douze ans, par égard pour Tamour-propre royal, un traité qui sera la reconnaissance du nouvel État et la paix. Les autres provinces flamandes, restées fidèles à l'Église catholique , n'en furent pas moins perdues pour la monarchie espagnole; Philippe II, ne pouvant venir à bout de les gouverner à son gré, renonça tout à fait à les gouverner, et en transmit la souveraineté à sa fille ainée, l'infante Isabelle, qui épousa l'archiduc Albert, d'abord cardinal, puis affranchi de ses
30i MÉLANGES BIOGRAPUIQCBS.
liens atoc TËgliso pour devenir prince sonveniia. En 1599. rinfante et son mari régnaient i Bruxelles, appelés ensemble Us Archiducs. Ainsi , la patrie de Charles-Quint, ces belles prorinces pour lesquelles PhiIipiH> 11 avait, pendant quarante ans« foil tant d eiïorts. commandé tant d*iniquité$ et de cruautés, causé tant de douleurs et encouru tant de haines, étaient « au moment où il descendit dans le tombeau, les unes penlues à jamais pour sa couronne, les autres passées sous la domination de la branche allemande de sa maison , à la seule condition de faire retour à rKsi>agne si leurs nouveaux maîtres n'avaient pas d'entmts.
Hors de ses Ëtats, et notamment dans ses relations avec la France , les desseins et les travaux de Philippe 11 ne fuiv nt pas moins vains» Il avait ardeinnuMit fomenté en France la persécution religieuse et la guerre civile. Il avait soutenu la Ligue et les Uuise dans leurs plus factieux complots; i tel point que le i>ape lui-m<>me, Sixte-Quint, en ëtait choqué et disait à Louis de Gonsague, duc de Nevei^ : u A quelle école avex-vous appris qu'il Adile former des partis contre la volonté de votre prince légitime? Je crains bien fort que Ton ne pousse les choses si avant qu enfin, tout catholique qu*ii est.
le roi de France ne se voie réduit à appeler les hérétiques à son secours pour se délivrer de la tyrannie des catholiques. » Henri 111 encore vivant, et pour exclure Henri IV du trône, Philippe 11 avait conclu avec les Guise un traité formel, s'ençageant tous mutuellement « à ce que nul ne puisse jamais régner en France qui soit hérétique, ou qui permette, étant roi, impunité publique aux hérétiques. » Après Tassassiiiat de Henri 111, mêlant ramJ)ition uiondaine à la ferveur religieuse, Philippe avait demandé aux ligueurs d'appeler au trône de France Tinfanle Isabelle, sa flllje, et ordonné au duc de Parme d'entrer en France avec son armée pour y soutenir la Ligue à tout prix , même aux dépens de la sécurité deâ Pays-Bas. Le duc de Parme, par deux campagnes savantes, avait arrêté les progrès de Henri IV et tenu la couronne de France en suspens. Dans les états généraux réunis à Paris en 1593, Philippe avait pu se croire tout-puissant ; la faction des Seize lui avait formellement offert le trône « pour lui-même ou pour quelqu'un de sa postérité. » Mais quelques mois après ces emportements de fanatisme espagnol, Henri IV, vainqueur et pacificateur, entrait dans Paris. Deux ans après, Mayenne et la Ligue se sou-
mettaient à lui. L'année suivante, Philippe II laimOmo entrait en nc^gociation avec lui, et le 2 mai 1598 les amlmssadeui^s d*Espngne signaient la paix à Venins, quinze jours apr{»s que Henri IV, par redit lie Nantes, venait de décit?ter pour les protestants la libellé de conscience , bien imparfaite encore, mais très-supérieure à l'esprit général du temps et consacrant avec éclat la défaite de Philippe 11, de ses maximes comme de ses pi*étentioD8. Il avait subi, dans ses rappoils avec l'Angleterre, des échecs, sinon plus amers, du moins encore plus directs et plus graves. Ses complots-ayec Marie Stuart, tantôt pour la marier à T infant don Garios, tantôt pour la tirer de sa prison et la remettre sur lo trône (rÂngleterre, « soit que la reine Elisabeth mourût de sa mort naturelle ou d'une autre mort, ■ avaient échoué plus tragiquement encore que ses menées en France avec les Guise. Il avait vu la phis puissante flotte qu'eût jamais équipée l'Espagne, son Invincible Artnada, dispersée etdétruit^en quelques jours parla tempiMe et par la hardiesse des marins anglais. Les escadi*es anglaises étaient venues, à plusieurs reprises, ravager les côtes d'Espagne t la derniôre, commandée par le comte d'Essex, avait pris et pillé Cadix sans que Philippe réussit ni i
i'ei3ousser d6 tels eiffarts, ni à s'en venger* et ce fut à grand'peine qu'Elisabeth se décida , sur les instances de Henri IV, à coaclure aussi à Vervins une paix dont Philippe avait bien plus besoin qu'elle et témoignait un bien plus vif désir.
La paix à peine signée, Philippe II mourut, mutilé dans ses possessions, déjoué dans son ambition religieuse et politique, humilié dans son orgueil, laissant l'Espagne faible et triste devant des voisins naguère ses alliés empressés ou ses ennemis timides , maintenant ses vainqueurs , et n'ayaiit à montrer que l'acquisition contestée de là couronne de Portugal pour toute compensation à tant de pertes et de revers. C'était là ce que Philippe II avait fait, après quarante-deux années de règne, de la monarchie de Charles-Quint.
Un tel déclin était-il^ dans les destinées de l'Espagne, un accident, la faute d'un homme, le fruit de la mauvaise mais passagère politique d'un règne? Pour résoudre cette question, je i^eprends ma course ; comme j'ai passé tout à l'heure de l'avénement à la mort de Philippe II, je passe maintenant du temps de Philippe II à notre propre temps; j'interroge lé grand témoin de l'histoire,
les événements mis à l'ëpreUve des siècles. Qu'est
390 MÉLANGKS BIOGRAPHIQUES.
devenue la monarchie de Charles-Quint depuis les revers que, sous le règne de son ûls, elle avait déjà subis ?
Hors d'Europe, en Amérique, l'Espagne n'est plus rien ; loutes ses conquêtes ont secoué son joug; tous ses élablisscmenls lui ont échappé. Une belle possession lui resle seule, Tlle de Cuba, la reine des Antilles; possession précaire, de jour en jour plus convoitée cl plus menacée par les États-Unis, voisin aussi puissant qu'ambitieux, aussi audacieux que puissant, et qui fait des conquêtes comme les grands fleuves inondent leurs rives, en s' épanchant et par la seule force de leur cours.
Séparées de leur métropole, les anciennes colonies espagnoles ne sont point devenues pour elle, comme les États-Unis pour l'Angleteri'C, un riche marché, de nombreux et laborieux essaims sortis d'une ruche mère, et, malgré leur rivalité, conservant avec elle, par habitude, par intérêt, par godt, des relations intimes, actives, fécondes. Les colonies espagnoles ont voulu devenir des États libres; mais l'Espagne ne leur avait légué ni les principes, ni les institutions, ni les traditions, ni les exemples de la liberté. En conquérant l'indépendance, la plupart de ces peuples nouveaux sont
tombes dans Tanarcliie, dans une anarchie aussi stérile que Tétait jadis leur servitude. Les idées les plus radicales, les passions les plus désordonnées se déplofent sans obstacle comme sans succès dans ces immenses territoires démembrés de la monarchique Espagne. Catholiques de nom, ils sont envahis par la licence d'esprit et Timpiélé; c'est là que
s'importent et se répandent, par milliei*s, les plus cyniques productions de l'incrédulité du siècle dernier, les rebuts de rindifférence du nôtre. L'Espagne n'a pas mieux instruit ses colonies à défendre et à garder la foi qu'à conquérir et à pratiquer la liberté.
Au nord de l'Afrique où elle avait d'abord rejeté, puis poursuivi les musulmans, l'Espagne s'est retirée devant eux; elle leur a abandonné les conquêtes de Charles-Quint et du cardinal Ximénès; elle ne possède plus sur cette côte qu'un coin de terre où elle envoie ses galériens.
Sur son sol natal, entre les Pyrénées, la Méditerranée et l'Océan, la prospérité et la grandeur de la monarchie espagnole n'ont pas eu un meilleur sort. Deux races royales, rivales de gloire et de pouvoir en Europe, la maison d'Autriche et la maison de Bourbon, se sojit assises sur son trône ; l'une et
a08 Mt'LANGBS DIOGRAPIIIQr ES.
Tautiv ont êgalonient viVu et laisse toml)or la nation ospai^nolo dans la faiblosso et TaïKithio: les dosconilants do Louis \IV ont pronipteniont dcgénôrô À Madrid connue ceux de Clharles^juint« l/Ks|)agno a \u dopôrir sous leur i>>gne le travail, la i ichosso, rarnuV, la marine, les finances, les iellres ooninie la politique, les esprits comme TÉtat. Les honnêtes mais incomplets et incoh<^rents essais de ivforme de Charles 111 ont voilé un momeut plutôt que suspendu la diVadence ; les xvir et xvin* siècles ont ôiè pour rt-spagne deux siùcles de gouvernement sêniie. de désorganisation et de torpeur.
Celle apathie intellectuelle et politique du pou- >oir et du pays le^ a-t-ello du moins préservés Tun ot Taulre des inivolutions? LMmmobilité a-t-elle fondé la durée? Le sol, en cessant de produire, at-il C4}ssé de tix^mbler? Dans le sommeil l'Espagne a-l-elle tixnivé le repos?
Nullement : di\s que Toccasion s'est rencontrée. dès qu'un grand vent venu du dehors a soufflé sur l'Kspague. Tespril novateur sy est levé soudain, comme s*il n\nU jamais cessé d'y fermenter; uiéM comme ailleui^i de lumièi» et d'aveuglement, de nobles désirs et de piVtentions insensées, aussi ambitieux, aussi pitisomptueux, aussi licencieux que
rniLIPPE II ET SES NOUVEAUX HISTORIENS. 399
dans les sociétés où depuis longtemps il se déployait en liberté et s'avançait vers la domination. Tirée de sa torpeur par l'honneur national et la guerre, TEspagne s'est aussitôt lancée dans la carrière des révolutions; ses anciennes mœurs, ses anciens principes monarchiques et catholiques n'ont pas été tout à fait vains; ils l'ont plus d'une fois arrêtée au bord de l'abîme, et ils joueront encore, à coup sûr, un rôle considérable dans ses destinées; mais ils n'oçt suffi ni à la satisfaire, ni à la contenir; ils se sont trouvés impuissants et pour prévenir l'invasion de l'esprit révolutionnaire et pour lui résister; et si l'Espagne s'en affranchit, un jour, ce ne sera certainement pas pour rentrer sous le régime à la fois oppressif et impuissant que lui avaient fait Philippe Il et ses successeurs.
Pendant que l'Espagne tombait dans cette apathie qui ne l'a pas sauvée de l'anarchie, que devenaient les États voisins en qui elle avait, au xvi^' siècle, des sujets ou des rivaux? Comment se développaient les destinées des Pays-Bas, de la France, de l'Angleterre ?
Qu'on se figure Philippe II revenant à Bruxelles et contemplant le spectacle qu'offre la Belgique de nos jours. Au lieu de provinces sujettes et inces-
4U0 Mf:r.AN(;KS iuoorapiiiques.
Kf'imiiuMii diviK(^ffS(*ijiilous<*H dons loMv Aépondance,
un royaiiiiio encore nouveau, mai» drij alTcrmi par d(* n'doutnt)l(*s (^{neuves ; un roi protestant qui no. sVsl pas cru olili^i^ d*ubjun*r sa foi natale, mais qui ôU>\(» M!s (Mirants dans la foi catliolique, entouré do la confiaiKM*, du respect, de la ferme adliëslon d*un peu|)le (uiUiolique; la liherli^ religieuse la plus enti/tre, |)rouv(^e clia(|ue jour par la manifestation sin('>^u*e et forte des croyan(^*s et des passions reli- Ki(*us(*set |)liiloso|)hiques, de leurs prétentions mutuell(*s et de leurs débats; les anciennes lilicrtc'^ munici|)ales du |)ays en vigueur et toujours chères h la population; une grande libc^rté politique prali- (|U(W! avec bon sens et mesure au milieu d'institutions ass(*z mal combinées; une immense somme de travail et de |)r()spérité répandue dans toutes les classes de la société et amenant le développement de leur intelligena' comme de leur bien-être. Quel clinngenient du xvi*' au xix<* siècle I Quels obstacles Hiinnontésl Quels progrès accomplis! A coup sûr la surprise» de Philippe II serait grande, et je ne K«'iis s*il consentirait A croire h ce qu*il verrait.
Kn passjint de Hruxelies A la Haye, il éprouverait un iKMiveau et encore plus vif sentiment d'étonné* ment et de mécompte; il verrait 1& son ancien et
plus efficace ennemi, la maison de Nassau, tranquillement établie sur le trône, avec le plein assentiment et au milieu de toutes les libertés, anciennes et nouvelles, du pays. Les Pays-Bas protestants ont traversé avec succès, depuis trois siècles, les plus rudes épreuves qu'ait jamais eu à subir un peuple. Constitués en république, ils ont conquis, avec des efforts et des sacrifices inouïs, la liberté de leur foi et rindépendance de leur État ; au dehors, ils ont lutté contre les plus grands souverains de l'Europe, la maison d'Autriche et la maison de Bourbon, Philippe II et Louis XIV; au dedans, ils ont résisté et survécu à de déplorables dissensions, à la rivalité passionnée des deux puissances civiles qui avaient fait ensemble leur salut, l'aristocratie républicaine et une famille de princes patriotes et populaires. Et ces travaux une fois accomplis, ces périls surmontés, quand d'autres temps sont venus, quand les révolutions de la grande société européenne ont pesé sur la Horande, l'ancienne république s'est changée en monarchie constitutionnelle, sans obstination intraitable comme sans désaveu de son passé, sachant reconnaître les convenances nouvelles de sa situation, et se servir, pour y satisfaire, des divers éléments de son histoire. Il n'y à, pour
MH MltlLANGblS inOCilUPIlIQUKS.
iino nation (|ni a fail du briiil dans Lo monde, point do pi'ognXs [)lus diriicilos ni plus n)(!ritoircs que ces Iranslbrnialions qui s accoin|)ii$sent modestement, sans défaite ni sacrifice de dignité pour aucun parti, au nom de Tintërût national sagement reconnu et par un grand acte de l)on sens public.
La France a subi, depuis trois siècles, de bien plus profondes et bien plus douloureuses ti-ansfoi^ malions que la Hollande. Elle a désiré ou accepte les j'égimes les plus divers, la monarchie et la répul)li(ine, la monarchie pure et la monarchie constitutionnelle, le despotisme (Pun homme et le despotisme d'une assem1)léo, la domination en Europe tantôt i)ar la guerre, tantôt par la paix, Tempire des armes et l'empire des idées. Elle ne s'est fixée dans aucun de ces régimes; aucun n'a réussi soit à la contenter, soit à Tarrêter; elle les a tentés et traversés comme des expériences qui sont bientôt devenues, pour elle, des mécomptes; elle a donné €^ l'Europe le spectacle d'une nation tour k tour ardente ou indifférente, propre ou impropre à la vie politique, aussi changeante que puissante, capable de tout conquérir et inhabile à rien conserver.
Ce n'est pas qu'en y regardant attentivement et
(le près, on n'aperçoive, au fond des vicissitudes et des inconstances françaises en fait de gouvernement, un vœu, un espoir, un travail national toujours le même, souvent interrompu, quelquefois repoussé avec colère, jamais complètement abandonné, et vivace dans le cœur de la nation, même quand sa vie extérieure et active n'en révèle pas la présence. Au xvi® siècle, au milieu des crimes et des calamités de la guerre religieuse et civile, le chancelier de THÔpital, le président de Thou, les grands magistrats , la haute bourgeoisie du temps s'efforçaient de poser les bases d'une monarchie légale et les garanties des principales libertés individuelles. Au xvii® siècle, le même dessein, agrandi jusqu'à la prétention de limiter l'autorité royale et d'assurer l'influence du pays dans son gouvernement, fut la tentative à la fois égoïste et sincère, sanglante et frivole, d'une partie de la noblesse et de la bourgeoisie coalisées dans la Fronde. Quand ce dessein eut échoué, quand Mazarin et Louis XIV eurent fait triompher la monarchie pure, un pieux et illustre archevêque , un honnête et fier grand seigneur, un vertueux héritier du trône, Fénelon, le duc de Saint-Simon et le duc de Bourgogne se livrèrent au rêve de la réformer pour l'honneur
m UÉLANGKS BIOGRAPHIQUES.
aristocratique el le bien public. Des réforuies bieu autrcnienl vastes el hardies devinreut l'idée fixe et relFort passionné du xviir siècle. La révolution de 1789 en sortit, c*esl-Â-dire la refonte démocratique de l'ancienne société française, réforme commencée au nom de la monarchie constitutionnelle, poursuivie à travers les crimes de la république, consacrée par les gloires de l'Empire. Après vingt-cinq ans de chaos et de création, d'anarchie et de despotisme, de triomphes et de revers, quand la France se vit contrainte par l'Europe au repos qu'elle souhaitait elie-mônie, ce fut ù l'ombre de la monarchie constitutionnelle qu'elle le trouva et qu'elle en a joui pendant trente-quatre ans, se flattant qu'elle possédait enfin ce gouvernement libre qu'elle invoquait en 1789. Retombée tout à coup dans l'anarchie , elle a accepté avec empressement, pour y échapper, un despotisme modéré, fort d'un nom glorieux et de la sanction populaire. Mais qui affl^ merait que ce sera là le terme de ses courses politiques, et qu'elle ne reviendra pas un jour à ces espérances et à ces essais de gouvernement libre que déjà tant de fois elle a pris, abandonnés et repris avec la même ardeur? Dans la nouvelle préface que j'ai mise en télo de la sixième édition de mon
Histoire de la civilisation en France, j'ai essayé de résumer, en termes précis, ce fait caractéristique de l'histoire de ma patrie : « La France a subi, depuis quatorze siècles, les plus éclatantes alternatives d'anarchie et de despotisme , d'illusion et de mécompte; elle n'a jamais renoncé longtemps ni à l'ordre, ni à la liberté, ces deux conditions de l'honneur comme du bien-être durable des nations. C'est par là que notre histoire, souvent triste , demeure pourtant rassurante. Elle nous apprend que, malgré les erreurs et les crimes de nos jours, nous ne sommes pas des novateurs aussi inouïs , ni des rêveurs aussi chimériques qu'on nous en accuse. Le but que nous poursuivons est, au fond, le même qu'ont poursuivi nos pères; comme nous, ils ont travaillé ù émanciper et à élever moralement et matériellement les diverses classes de la société; comme nous, ils ont aspiré à garantir, par des institutions libres et par l'intervention efficace de la nation dans son gouvernement, la bonne gestion des affaires publiques, les droits et les libertés des personnes. Et s'ils ont, à plusieurs reprises, échoué dans ce généreux dessein, toujours de grands el fermes esprits, nobles ou bourgeois, magistrats ou simples citoyens, sont restés debout au milieu de ia
fh'f'nillniiH; f^niirnilf; , in;iiiiU*iuiril U*h bons priiiripos, \on lin u l(^s ospr^ni rires, ot no Houiïniiil pns que, W. fou s;im; s'iU^m^miU pnrcc qu'on n'nvnit pa» (ïHcoro réussi h ii\('.\(*v U* liMiipIc. Kl In conflnnco do c<>s pftrsr'vrirnnts déffirisf'urs tUi In bonn(! CÂiimi maliHîUH'Usrî iiVi point (•!«; Iroiiqx'n; non-souiomont olln n surv(écu/i sos ninllieurs; riinis, In jour vnriu, olh! n H'pnru plus nxigennL(M;l plu» forte. Le U;mp«i ^Tnndil co qu'il ik*, Iuo pns. »
Qu(;lb'S qun soient, pour son rc^gîmc politique, Ips ohscurilfîs rie rnvenir, In Frnnco no s'en doit pns trop nlnrni(;r; elle n, (Inns son liistoirc pawKîe, df; quoi m; consoler un peu d(^s difflcultr";» qu'elle rencontre, et mZ-ine des revers, plus ou molnH durnhles, qu'elle essuie en fnit d'institulions. Il y a, pour les peuples, plus d'une voie qui mftne à la pros[)érit('; , h In civilisnllon et h In lil>ert(i. La Frnnce n'n pns pris In plus courte ni la plus »ûre; rnnis dnns celle qu'elle n suivie, et mnlgré «es temps (ViiirHou ses drîtours, (lile n'n [»ns ce»s4 de marcher. Ix'solfïe et rnulil('u3, nu xvi" ftiëcle, par les hnifies et les persréculions religieuses, elle n*cn a pns moins pris, au xvn* sitele, sous la main de Henri IV et le sceptre de Louis XIV, un rapide élan vers tous les genres d'activité , de progrés et de
gloire. Épuisée et éclairée par les revers et le prompt déclin de la monarchie pure , offensée , en les partageant, des vices de ses maîtres, elle s'est jetée avec passion, au xviii® siècle, dans l'esprit d'opposition, de réforme et de liberté ; et là, à travers des prétentions et des erreurs insensées, elle a brillé d'un grand éclat intellectuel , répandu dans le monde ses idées, ses mœurs, son influence, e^ préparé aux peuples de nouvelles destinées. Nation pleine de force vitale, qui s'emporte, s'égare, le reconnaît , change brusquement de route , ou bien s'arrête tout à coup, lasse en apparence et dégoûtée de chercher en vain, mais qui ne se résigne point à l'impuissance, se distrait de ses revers par d'autres travaux et d'autres gloires, reste grande, intelligente et puissante en dépit de ses fautes, et semble avoir le privilège d'échouer sans dépérir.
Dans sa vie politique , l'Angleterre a été , depuis trois siècles, plus habile, plus sage et plus heureuse que la France. Elle a accompli l'œuvre que jusqu'icila France a vainement tentée ; elle s'est donné un gouvernement libre. Il lui en a coûté deux révolutions, mais des révolutions qui (même la première, malgré ses égarements) ont été le développement, non l'abolition des croyances, des mœurs.
des instilulons nalionales. En 1640 et 1688, le mouyement qui a éclaté et triomphé était essentiellement protestant et parlementaire ; or, le Parlement depuis des siècles, et le protestantisme depuis cent ans déjà, c'était la vieille Angleterre. En changeant son gouvernement, la nation anglaise n'a point rompu avec son passé ; loin d'abjurer sa foi et ses lois, elle les a défendues, affermies, étendues. L'esprit de tradition a tenu, dans ses sentiments et dans ses actes, autant de place que Tesprit d'innovation. C'est à l'influence combinée et balancée de ces deux esprits que l'Angleterre a dû le solide succès de ses révolutions, et ce progrès continu de liberté légale, de fermeté religieuse et morale, d'activité hardie et persévérante, qui fait, depuis bientôt deux siècles, au milieu des bouleversements et des tâtonnements européens, sa force, sa prospérité et sa gloire.
J'arrive au terme de mes comparaisons. J'ai caractérisé et mis en regard, à leurs grandes époques depuis trois siècles, les destinées si diverses des trois grandes nations de l'Europe occidentale. Quelle cause dominante a fait cette diversité? Pourquoi l'Espagne, si puissante il y a précisément trois cents ans, quand Charles-Quint, en 1556, remettait à
Philippe II son empire , est-elle aujourd'hui si faible ? Pourquoi la France et l'Angleterre, par des routes très-diflférentes et avec des succès inégaux, n'ont-elles pas cessé Tune et l'autre d'avancer et de grandir ? Problème essentiel à résoudre , car lorsqu'ils embrassent tant de pays et de siècles, les événements révèlent les lois et sont la justice de Dieu.
Le xvi« siècle a été l'âge critique de l'Europe chrétienne, le tombeau du moyen âge et le berceau des temps modernes. Les principes de pensée et d'action qu'ont adoptés à cette époque les États européens ont décidé de leurs destinées.
Ni l'intelligence, ni l'énergie, ni la vertu ni la gloire n'ont manqué au moyen âge, longtemps injustement méconnu, et non moins injustement célébré ou injurié aujourd'hui. Époque de foi et de dévouement naïf, d'activité forte, d'invention originale, qui a fait de grandes choses et de grands hommes, et de courageuses tentatives de liberté et de progrès; époque qui, dans l'ordre moral, a débattu sincèrement, bien que chargée d'entraves, les grands problèmes de l'humanité , qui , dans les lettres et les arts , a connu quelquefois le beau, souvent le sublime, et qui ne méprisait point les
410 Mf;L\\r.Ks nior.UAiMiioiiKs.
hommes, (luoiquVIlo les opprimiU et les huiuilit\t brutalement.
Mais après plusieui^s siècles d'une lermentatioii à la fois \iolente et uu>iio(one, le jour de la grande épreuNe es! \eiui pour le mojeii Age, de ceUe épreuve à Uupielle sont tiM ou (ani soumis tous les ;\ges et tous les états de Thumanité. La fermentation ne saurait être perpétuelle et \aine; il faut que Toiganisaliou arri\e. A mesure que la société du mi)>en î^e a dure, les hesoins de Justice et de bienêtre, d'ordre et de lilMMlé,se sont répandus dans les couches di\ei^es dont elle était formtk^; les \ices et les abus que toutes choses apportent en naissant, ou (|ue le tenq)s y introduit, ont éclaté au bas et au sommet de l'échelle sociale, dans rÉglise comme dans ri^lal. l.e mo}en i\^e a été appelée s'organiser et à se rt»t'ormer. Les intérêts généraux di'\enus plus puissants, el les esprits devenus plus sé\ères. ont sinnuié celte sociéli* tV'odale et municipale, laïque et ecclésiastique, de se constituer n^ gulièrement, aviH- ensemble et durée, et de fayon à donner ii tous ses meml)ces des chances de déveloi)pemeiit comme des [;;aranties de sécurité. Le mojeiï i^jj:e a succombf». à cette épreuve; il s'est trouNé inca[)able d'organisation régulière et de ré-
forme efficace. Les bonnes intentions et les tentatives honnêtes n*ont point manqué : dans l'ordre politique, des rois et leurs conseillers, les états généraux en France, les cortès en Espagne, les parlements en Angleterre, les confédérations municipales d'Italie , de Flandre et d'Allemagne ; dans l'ordre religieux, des papes et des conciles, des évéqucs et des moines se sont plus d'une fois efforcés , du xi^ au xv® siècle , de redresser les griefs, de réformer les abus, de donner à la société civile ou religieuse un gouvernement régulier, un ordre équitable et stable. Vains efforts! l'anarchie tyrannique du moyen âge a été indomptable ; aucune création n'a pu sortir naturellement de ce chaos.
Il ne faut pas s'en prendre aux seuls maîtres des peuples à cette époque, laïques ou ecclésiastiques , rois, papes ou grands seigneurs, à leur égoïsme et à leurs vices seuls. L'incapacité et la faute, en fait d'organisation politique , ont été générales au moyen âge, aussi bien dans les sujets que dans les gouvernants, et dans les efforts de la liberté comme dans les œuvres du pouvoir. Quels que soient la cause et les acteurs, il y a une certaine mesure de lumière, de sagesse, de prévoyance, de modération
419 MiaANCKS niOCIRAPHlQUKS.
intelligente et pei'sévc^ranle, (lui est indispensable pour le succi\s; les peuples ne peuvent pas plus s'en passer (lue les souvcniins, les insurgés pas plus que les oppresseui*s ; et dans la vie publique comme dans la vie privée, rintér^l bien entendu a des sacrifices à faire et des conditions à subir. Ni les poupfes, ni les rois, ni les nobles, ni les laïques, ni les ecclésiastiques n*ont été, au moyen Age, asses siuisés, assez éclairés, assez réfléchis et patients pour reconnatti^ , sur une grande échelle d'espace et de temps, leur intérêt bien entendu, on accepter les lois, et se conduire de manière à en assurer le succi^'s. C'était une époque d*instincts empoilés, de résolutions soudaines, d'action aveugle, de force brutale. Enfermés, même les plus grands, dans un horizon étroit et obscur, mal instruits , même les plus habiles, des faits et des obstacles avec lesquels ils avaient à traiter, les hommes échouaient dans leurs desseins politiques par leur ignorance autant que par leurs vices ; et les vues courtes , les idées fausses, les erreurs d'esprit, les ténèbres générales ont tenu, dans t'im|)uissance d'organisation et de réforme du nmyen Age, au moins autant de place que les intérêts égoïstes et les mauvaises passions. Un grand événement, celui qu'on est convenu
d'appeler la Renaissance, vint, dans le cours du xv« siècle, ajouter, à cette incapacité naturelle du moyen âge pour s'organiser et se réformer, des difficultés nouvelles. La résurrection de l'antiquité républicaine et païenne remua et troubla profondément le monde chrétien : tant de grands faits et de grands hommes, si différents de ceux qu'il avait coutume de contempler, tant de chefs-d'œuvre poétiques, philosophiques, historiques, littéraires, si supérieurs, du moins pour la perfection du travail et de la forme, à ses propres ouvrages, la nouveauté , la beauté et la liberté , ces trois séducteurs si puissants, enivrèrent, surtout dans les classes élevées, une société ardente et grossière, avide de mouvement et de plaisir intellectuel , en échange du joug et des maux dont elle souffrait. L*épreuve était Jnévitable; les nations et les générations humaines ne remplissent pas les siècles de leurs œuvres pour demeurer inconnues et étrangères à celles qui leur succèdent. Dieu ne permet pas, dans le développement du genre humain, une telle déperdition de force et de génie. C'est ia mission, c'est la gloire des peuples et des temps divers de se transmettre mutuellement leur mémoire et leurs travaux, et d'agir les uns sur les autres sans se
ili M^.l.ANr.KS 1)10(;RAPIIIQUKS.
n>niiai(iv. Il v a nno sorto lio barbarie aussi inint(»lli«j:t'nlo (|uo vaiiu* fi accusiM* ol A (k^pIoiHîr la Reiiaissaiico qm nous a roiulu rauciouiio Grùcc et ranrionin» Homo, parco (pio rKiirope du moyeu î\go (Ml a M rt>rl(MiHMi! alloiiilo et lîbranWo. G*(itait une (ifs pliasos par los(|iiollos la sucidtë chrétienne (l(»vai! passer; o! i\ coup silr, aprC's avoir, quinze KiiVlos auparavant, vaincu la société païenne, elle n\'tait pas dosliiuk' (\ succomber en en voyant 1*0pâraîlre Touibro. A considérer les cboses dans leur (M)S(Mublo et lour durée, la Uonaiss^inco n*a point allén'' ni corrouipu le monde chrétien ; elle lui a, au ronlraire, imi>rinié un mouvement nouveau et phis tarife, source ({^admirables développements. Mais il est certain (|u'au moment de son opparilion, oWo a ai^^ravé h» désordre et les embarras qui pesaient déji^i sur TKaropo; elle a jeté le doute et le tronide dans les croyances et k^s habitudes chrëliennes ; elli* a inspiré ù boau(*.oup dMionimes distin^'ués un sentiment ({ui isole et énei*ve, le dédain de leur proi^re pays et de leur propice temps. Les esprits sont devenus exigeants, scoptitiues, ironittues, et h^s nueurs se sont amollies et l'el&chëos. Le i)ro';r(\s de Tactivité et de la curiosité intelleotuelle a rendu la réforme sociale 1 que le moyen
ûge avait vainement tentée, à la fois plus nécessaire et plus difficile à accomplir.
Le monde ne s'arrête pas parce qu'on ne le dirige plus, et si ses chefs s*endorment ou lui manquent il en prend d'autres qui lui donnent satisfaction, n'importe à quel prix. En présence de l'antiquité païenne renaissante avec éclat et du moyen âge impuissant à réorganiser fortement la société chrétienne ébranlée, le xvi® siècle s'est ouvert par deux événements immenses et corrélatifs bien que trèsdivers , la Réforme religieuse et les grandes monarchies.
Entre les trois grands États dont j'essaye de caractériser la politique et la destinée comparées, l'Espagne était le mieux préparé et le plus résolu à accueillir l'un de ces événements et à repousser l'autre. La monarchie venait d'y triompher plus complètement et plus glorieusement que nulle autre part en Europe à cette époque. Par le mariage ou la conquête, Ferdinand et Isabelle avaient fait, de la péninsule espagnole, un seul royaume. Sans violence extrême ni choquante iniquité , au nom et dans l'intérêt de l'ordre, de la justice et du bienêtre général, le pouvoir y avait été concentré presque autant que le territoire. La noblesse féodale
4tO Mf^LANGKS DIOOnAPHIQURS.
(ioii)|)t(W^ se rtUiuisuit, sans vivo résistauco, à sei*vir et A brillor d rariiuk». çit & In cour. EIIo ne paraissait mônio pas toujours dans les cortùs, oi\ la couronne prenait souvent soin do n'appeler que les députes des villes, plus eniprcsscfs et plus docilos, pourvu ((u'elle les laiss«'\t jouir de leurs franchises municipales et ne leur demandftt pas trop d'argent. II y avait, d(^ la part de la bourgeoisie espagnole du XV* siiVIe, si peu d'ardeur A intervenir dans le gouverneuient de l*État, que dos villes consid(}rabIos, connue Hurgos et Tolède, deniandèi'ent nu roi do payer lui-uiènie leura di4>nt(Vs, et que beaucoup d'autres, investies du (ln>it d\Miv reprc^senWes aux corti^'s, trnnsnu'ttnient leur dmit aux représentants de ((ueltiue ville voisine qu'elles chnrgenient de paraître et d(^ voter eu leur nom. Les disputés de Salauuinque repn^sentaient, dit-on , cinq cents villes et (piator/.e cents villages. La Ualice tout entiàre n*a- Nait point (Pautivs dt^iutt^s que ceux de la petite ville de /anmra; et loi'sque, en 1506, dans une cireonstanoe oCi elles se sentaient intéressées à sii^ger dans les eortiVs, plusieurs villes en réclamèrent le priviU^ge, relies ((ui Pavaient consfamment exerc(^ s'opposèrent ù leur demande, soutenant que u par les anciens usages, le droit de dépu-
tation n'avait été réservé qu'à dix-huit cités du royaume. «En face de prétentions populaires si limitées et si modestes, Ferdinand et Isabelle avaient peu de peine à conquérir ou à maintenir la plénitude et Findépendance du pouvoir royal.
La royauté eut de plus, en Espagne, au xv*' siècle, une fortune qui lui a souvent manqué quand elle en eût eu le plus pressant besoin ; les personnes royales furent habiles , considérées , Tune d'elles même respectée et chérie des peuples à un degré rare, et aussi fidèlement que glorieusement servies par leurs principaux conseillers. Ferdinand d'Aragon , sans grandeur d'âme ni éclat de génie, sans probité dans ses relations au dehors, sans fidélité dans ses mœurs domestiques, n*en était pas moins un prince sérieux, laborieux, sensé, modéré, économe, soigneux de la justice, ne poussant pas son ambition au delà de sa force et peu enclin à abuser du succès. Isabelle de Castille est, de toutes les reines de l'histoire d'Europe , celle qui a laissé le plus beau renom de vertu en même temps que de capacité; grande âme consciencieuse, entreprenante et hardie au besoin, modeste et vraiment femme dans le cours ordinaire de la vie, digne et affectueuse, fidèle à ses amitiés comme à ses devoirs, et
41H Ml^l.ANC;»» HKXillAPIIIQtlKS.
dniiM M!H riipportH (|urlquefoiH dirilclios nviïc lo roi, Noii ilinri, Micliaiil su dévouer Huna H*nw»ervir. Coftil r\U*. c|iii noiii|)rll cl Houliiil constniuiiieiit, i|UGl<|iieloJH 1^ Ki'<iiHr|H-iii<-« OlniNtophu Uuloinb, <iuiir.alve du Conloim cl le caiiliiial Xiiiu^iiùH, le» tnds plUH glorieux vl pluH houu^itïM Hervilcurri qu'ait jainnis ous une ooui'unuet Irui» liéroH huuh le froc, souti la cuirasse ei dans les Hulilude» de rOctSati ; ni lous tmis inilhrnnlaiilesdans leur Ud(UiUS i|Uoi(|un mallraitOs, aprôs la niorl d'isahelle, par des niatlrt*ti A qui ils avainnl dunnt^ l'un lo Nouvi>au-Monde, l'aulroritalie, le Iroisiènie les boulevards de rislaniisnio sur In v.Ci\r d'AlVi(pl(^ (Quelle royaulcSau sortir du l'anarchie IVodalo, (*l qurl corU^^^e pour la myauU^ 1
Aulanl rKs|mf;ne, h Viximnv du xvi** Hiôclo« dlnil |)r4Meet empressée A accueillir la grande uioiiorcliio* autant r\W repoussait la lUW'orniu iHîllKieuso. I^n lult(^ contre les lnlldcM(*s était, depuis huit 8ii>oloH. la pensée, la passi(ni, le tmvaii, la Kl<>h*<) ^^ In nation es|mKnole. Pour elle, lus iniliiiMes n*étAiont pas lellt^ ou (elle secte du chrétiens, telle ou iellu tribu d'Ks|HiKiu)ls; c'éUueut les Araltes, les MuttuluKUKs, lies ennemis d(^ race comme de foi, dOH élitin- Kci^i comme des mécréants, d'anciens vaiuqueum (Milln vaincus. Tous ces sentiments i^i^liKieux ei |Hl-
iriotiques , tous ces motifs de haine et de guerre s*altachaientt pour les Espagnols, âu nom d'inûdëlest et restèrent dans leurs oœurs quand les inûdèlcs devinrent les protestants , les hérétiques. Ce fut contre les Maures et les Juifs, contre les sectateurs de Mahomet et les meurtriers do JdsUs-Christ, que Ferdinand et Isabelle s'engagèrent dans la pei^ sécution ardente et instituèrent Tlnquisition, poursuivant ainsi d'anciens ennemis au nom de la patrie» de TÉglise et de la victoire. Une œuvm et une gloiix3 à la fois nouvelles et semblables s*ouvriiX3nt pour eux quand Colomb leur eut donné le Nouveau- Monde ; il s'agit alors d'amener à la foi chrétienne comme sous leur empire ces nations idolâtres dont on ne savait seulement pas les noms ni le nombre. La reine Isabelle surtout s'en préoccupa passionnément. Quelque trouble se mêla bientôt à sa pieuse ambition; les violences avides auxquelles les Indiens furent en proie, les cruautés exercées pour les subjuguer et les dépouiller en les convertissant, excitèrent dans son Âme des scrupules que, peu de jours avant sa mort et dans son testament même, elle témoigna avec une touchante sollicitude. Ferdinand, de son côté, point scrupuleux mais prudent, garda longtemps envoie les Maures, après leur
420 MKLANc.r.s nior;n APiiiorKS.
défaire, des soins ot des mesures. Plusieurs do. ses ordonnances attestent que, jusqu'en 1599, les Irailés qui leur avaient promis, dans les territoires qu'ils occupaient, le libre exercice de leur culte et de leurs mœurs, furent assez cxaclûment obsciTés. Mais quelques scrupules de conscience et quelques pnicautions de prudence ne résist(Md pas longtemps c'i Tempirc d'un principe et à reniratnement d'une passion proclamés et soutenus par les institutions et les pouvoirs de l'État. Quand la couronne de Ferdinand et d'Isabelle |)assa à leur petit-fils, l'unité de la foi catholique imposée par la force politique, n'importe à quels rebelles et à ([uel prix, était déjà la loi et le sentiment de l'Espagne, nation et souverain. En héritant de son grand-p6re, avec le titre do roi CatlioIi(|ue, cotte foi et cette loi, Charles-Quint se trouva, comme lui et bien plus que lui, contraint h de grands ménageuKints. Les iMaures d'Espagne étaient des ennemis vieillis et vaincus; les protêtlants d'Allemagne, des adversaires jeunes , ardents et en progn^s. Par l'étendue et la variété de ses possessions et de ses ambitions, Charles-Quint se vit (engagé, tour h iour ou môme h la fois, en Italie conlrcî la FYance et le Pape, en Allemagne contre les réformés, un Afrique contre les Arabes, à l'oriciit
de l'Europe contre les Turcs, dans des luttes inconséquentes et changeantes qui ne lui permettaient pas de concentrer sur un seul point et vers un seul but ses mouvements et ses forces. Despote croyant, mais encore plus politique que fanatique, esprit juste, clairvoyant et étendu, il savait reconnaître et accepter d'avance la nécessité, et s'arrêter dans ses plus chers desseins. En luttant contre la Réforme, il affichait la prétention de ne faire que de la politique et de ne point repousser la liberté religieuse absolument et pour elle-même. 11 avait des alliés protestants contre la confédération protestante, et le cardinal Farnèse quittait son camp avec colère parce que le culte réformé s'y célébrait à côté delà messe. L'histoire de Charles-Quint en Allemagne n'est qu'une longue série de demi-mesures, d'ajournements, de concessions, de fluctuations, de transactions ; et en définitive ce fut sur deux grands actes acceptés de lui , le traité de Passau en 1552 et le recez de la diète d'Augsbourg en 1555, que la paix religieuse, c'est-àdire la liberté religieuse entre les États allemands, commença à se fonder. Mais dans ses États héréditaires, dans les Pays-Bas, en Italie, en Espagne surtout, Charles-Quint se vengeait de ses hypocrisies forcées, et mettait rigoureusement en pratique le
432 MKLANr.ES niOGnAPIIIQCES.
principo do TuniU^ et do la contrainte on matiiVo do foi. Il le proclama bien plus aUsolnment oncoro, du fond du nmnastôro de Yusle, loi*squo, dricliargé de la faligue et do la responsabilité du pouvoir, il n'eut plus qu*à donner, au nom do sa conscience et de son expr^ricnce, les conseils d'un spectateur libre et passionné. Apprenant, en mai 1558, quq les doc* trinos de la Réforma avaient pénétré en Andalousie et en Castille, il écrivit sur-le-champ à sa flUe l'Infante doua Juana, régente d'Espagne en Tabscnce de Philippe II : u Croyez, ma llllc, qiie cette affaire m'a mis et me tient en si grand souci et me cause une si vive peine que je ne saurais vous rexprimor« en voyant que ces it>yaumes, durant FabseQce du roi et la mienne, ont été parfaitement tranquilles et exempts d'une telle calamité, et que maintenant que je suis venu m'y retirer, m'y reposer et y servir Notne-Scigneur, il y éclate, en poa prince et en la vôtre, une si énorme et si impudente abomination, où se sont laissé entratner de telles personnes ; moi qui sais combien de fatigues et de peines j'ai supportées , à ce sujet « en AUemagoe, et que j'y ai risqué une grande part de mon salut. Assurément, si je n'avais la certitude que vous, e' les membres du Conseil qui sont auprès de vous
extirperez ce mal jusqu*à la racine je ne sais si
je me résignerais à rester ici et à ne pas aller y porter remède moi-môme. » Et quatre mois après, pea de jours avant sa mort , ajoulant à son testament an codicille , il adressait au roi son ûls ces dernières paroles i u Je lui ordonne, en ma qualité de père et par Tobéissance qu'il me doit , de travailler soigneusement à ce que les hérétiques soient poursuivis et ehfttiés avec tout Téclat et toute la sévérité que mérite leur crime, sans permettre d'excepter aucun coupable, et sans égard pour les pridr0S, le rang et la qualité de personne. Et afin que mes intentions puissent avoir leur plein et entier effet, je l'engage à faire partout protéger le
saint office de l'Inquisition Il se rendra digne
par là que Notre-Seigneur assure la prospérité de son règne, conduise lui-môme ses affaires et le protège contre ses ennemis, pour ma plus grande consolation. »
Philippe accomplit le vœu de son père , fort au delà, à coup sûr, de ce qu'eût fait Charles-Quint lui-môme. Le châtiment et l'extirpation de Thérésle, lo maintien , ou le rétablissement , ou l'extension , par le fer et le feu, do l'unité de la foi, fut sa préoccupation constante et ardente, la règle et le but
42i MÉLANGES BIOGRAPHIQUES.
supivine de sa poliliqiic et de sa conduite, au dehui*s comme au dedans, dans sa famille comme dans ses États. C*est toute son histoire. Je n'ai garde de m'y arrêter; j*en veux seulement recueillir quelques traits qui révèlent, avec un sombre éclat, ce que devinrent Tâme de cet homme et le gouvernement de ce roi sous Tempire de Tidée fixe et fatale qui en prit possession.
Le 29 août 1550, Philippe était rentré de Flandre en Espagne où il n'avait pas encore paru depuis que son père lui en avait remis le sceptre. Il était dans cette veine de fortune et de satisfaction que la Providence accorde souvent aux nouveaux rois. Il venait de terminer heureusement et modestement en Italie, contre le pape lui-même, une guerre qu'il détestait en la faisant, mais à laquelle le fougueux patriotisme italien de Paul IV ne lui avait pas permis d'échapper. Contre le roi de France, ses deux généraux, le duc Philibert de Savoie à Saint- Quentin et le comte d'Egmont à Gravellnes, lui avaient donné de brillantes victoires. Il en avait habilement profité pour conclure la paix de Gâteau- Ganibrésis et pour épouser la fille de Henri II, Elisabeth de Valois, charmante princesse de quinze ans. Elle devait arriver, sous peu de mois, en
Espagne. Pour célébrer, en l'attendant, ses succès et son bonheur, Philippe voulut se donner et donner à son peuple une fête. Le 8 octobre 1559, six semaines à peine après Tarrivée du roi, un amphithéâtre s'élevait sur la place publique, devant réglise de Saint-François, à Valladolid. A six heures du matin, toutes les cloches de toutes les églises de la ville sonnèrent; une procession solennelle sortit de la prison de Tlnquisition. Trente prisonniers marchaient en tête ; à côté de chacun, deux familiers du saint office, et de plus, pour quatorze d'entre eux, deux moines. Quelques-uns des prisonniers étaient simplement vêtus de noir ; les autres, enveloppés d'un sac de drap jaune, la tête couverte d'un bonnet conique, et sur tous ces vêtements des figures de démons et des flammes brodées en couleurs éclatantes. A leur suite venaient les magistrats de la cité, les juges civils, les prêtres, les nobles à cheval; puis, les membres mêmes du tribunal sacré, précédés d'un drapeau de damas rouge, aux armes de l'Inquisition. Derrière ce corlége se précipitait une grande foule accourue de toutes parts pour voir son roi sur le trône et des hérétiques sur le bûcher. Selon le dire d'un témoin oculaire, deux cent mille personnes
420 MfiLANfîKS nTOGnAPHTOnES.
(«InliMil n'imics co jonr-iïi finns Vnllndolid. Los iiH|iiisit<*iirs priront l(Mirs plaros. Dnns une trihuno (»l<'vr*p pr^s «roux, le mi outra, suivi de sa sœur, rinfaiHo dona Juana, do son fils Tinfant don Carlos, do sou iKîvou Aloxandro Farn(!^s(», dopuis duc de Parmo» des ainhassadours «•li'aufçoi's ol des grands do sa cour. Kn faro do la tribune royale (fiait dresse^ un grand (^chafaud, visible do toutes les parties de la |)laco. Toute Tassc^mblée nîunîft, révoque de Zauiora pn^cba un sermon, dit le sermon de la foi. La prôdiraliou terminée, le grand inquisiteur, Fernand Valdojî, arcbov^ique de rtévllle, s'avança vers le roi , qui se leva et lira son épdc : « Votre Majosir» jure, dit Valdo/, par la croix de ¥6pée sur laquello repose votrc! main royale, que vous donnoroz au saint office de Tlnquisition, contre les liérr-tiriiics, les a|)ostals ot tous ceux qui leur sont favorabb's, ton! l'appui n(5cossairo, et que vous foroz rochorclier i»l poui'suivre quiconque agira ou parliM'a conlro la foi. — Je le jure, » répondit Philippe, ot il signa le sonnent qui fut aussitôt répété par toute Tassombléo. On fit avancer les trente prisonniers. On lut leur sentence. Seize étaient riconcilih, c'est-i'i-dire condamnés à un emprisonnement soit perpétuel, soit limité, et à la confiscation de
tous leurs biens. Ceux-là s'agenouillèrent et abjurèrent leurs erreurs. Les quatorze autres, condamnés à mort, furent immédiatement livrés au bûcher. Ceux à qui TeCProi arracha, dans ce moment suprême, des paroles de repentir, obtinrent la grâce d'être étranglés avant qu'on jetât leurs corps dans les flammes. Deux seulement se refusèrent absolument à toute rétractation : un moine dominicain , Domingo de Roxas, fils du marquis de Posa, et un noble florentin, don Carlos de Seso, qui avait joui longtemps de la faveur de Charles- Quint. En montant sur le bûcher, le dominicain voulut parler au peuple ; le roi indigné ordonna sur-le-champ qu'il fût bâillonné, et le bâillon lui ferma la bouche jusqu'à son dernier soupir, consumé avec la victime. Le gentilhomme florentin, Seso, passait devant la tribune royale pour se rendre au bûcher :« Pouvez-vous, dit-il au roi, voir vous-même ainsi brûler vos innocents sujets ? — Quand ce serait mon propre flls, lui répondit Philippe, j'apporterais moi-même le bois pour le brûler, s'il était un misérable tel que toi. » Commencée à six heures du matin, la cérémonie ne fut terminée qu'à deux heures après midi. C^était le second auto-da-fé consacré aux protestants.
42K MI'LANGKS HIOC;» APIIIQdKS.
Trilcs ('l«'n(Mil, (Lins ses pins braiix joni'S, les frlos (|(> ]MiilJ|)|)(^ 11 (*l. SCS p;^A^(^s au inilicMi dos fclos.
Ooinino il avnil ap;i, sonli ot ])ai'l(' I(î 8 octobre 1559, ainsi il a^'il, s(;nlit. o1 parla loulo sa vlo. La guorro ol la cliass(» aux hordliquos (iUiicnl son imvail, Vauto-da-fà son trioni])lic : « IMulôl ne pas n^fcnor du tout, disail-il, (|ue de rrlgner sur des li(îr(îli(|Uf's. — Jn sacrilicrais CA\ui mille vies, si je les avais, plulot (|uo de souiïrir un seul changenicnlcn nialière de relifçion. » Quand le comte d*Egmont vini, ru 150/1, à Madrid, lui aj)porIer les représentations de la noblesses rianiande conlreses rigueurs, Pbiiippc* réunit un conseil de tbéologions, et leur exposa la silualion des Pays-llas profondément agités (>l demandant Ui liberté d(î conscience. Croyant que le roi voulait mettre ses concessions à couvert derrière leurs a\is, les Ibéologiens répondirent d'abord r|n(>, '( \u {'('tat cri liriufMles provinces flamandes et le dan^'er imminent (prun refus ne poussAt ces peuples (') la révolt(! contre la couronne et à rentier abandon de Tl^i^lise, le roi pourrait avec raison leur acrordcîr la liberté du culte (pi'ils préféraient: Je ne \ous ai |)as appcilés, b'ur dit IMiilippe, pour savoir si }r. puis, mais si j(i dois accorder œla aux Flamands. » La lé'ponse des tbéologiens devint alors
absolument négative, et Philippe, tombant à genoux devant le crucifix placé dans la salle, s'écria : « Souverain maître de toutes choses, j'implore ta majesté divine; maintiens-moi dans la résolution où je suis de ne jamais devenir et de ne me laisser jamais appeler le seigneur de ceux qui te rejettent pour leur Seigneur! » Tout ce qu'on put obtenir de lui, ce fut la formation, dans les Pays-Bas mêmes, d'une commission de trois évêques et de trois jurisconsultes chargés d'examiner, de concert avec le conseil d'État, les griefs et les vœux des Flamands. En juillet 1565, cette commission envoya à Madrid son rapport; elle concluait au maintien de toutes les rigueurs, proposant seulement qu'en cas de repentir de rhérétique convaincu, les juges pussent transformer la peine capitale en bannissement. Philippe approuva le rapport, sauf cette faculté d'adoucir la peine qu'il refusa absolument aux juges; et trois mois après, les 17 et 20 octobre 1565, il adressa à la régente, sa sœur, Marguerite de Parme, sa résolution définitive de n'accorder aux Pays-Bas, pas plus en matière de gouvernement que de religion, aucun des changements qu'ils sollicitaient; surtout point de convocation des états et point d'atténuation des pouvoirs des inquisiteurs. Quand ces lettres
rui*cnt lues itans le Conseil el leur publication réboluc, « C'est maintenant, dit le prince d'Orange eu sortant, que nous allons voir commencer une belle tragédie. »
Elle commença, en effet* le printemps suivant, d*aboixl par la résistance aristocratique guidant et contenant la passion populaii'e : les Giuux de 1566 avaient pour chefs avoués ou patrons k peine secrets k' prince Guillaume d'Orange, ses &*6res, les comtes Louis et Adolphe de Nassau, les comtes d'Egmout, de llurn, de Brederode, les plus grands seigneurs du pays, la plupart encore catholiques» ligués pour réclamer leurs anciennes libertés politiques aussi bien qu'un peu de tolérance pour les réfonnés, acceptant ûèi^ement ce nom de gueux, dont les conseiliei-s espagnols voulaient les insulter, et faisant frapper eux-mêmes des médailles pour le^consacrer. Devant celte explosion partie de si haut et qui i*etenti$sait partout, Philippe s'inquiéta et s'arrêta un moment ; il écrivit au prince d'Orange qui voulait se retirer du Conseil : a Vous vous tromperiez l)eaucoup si vous pensiei que je n'ai pas en vous pleine confiance. Si quelqu'un cherchait à vous nuire auprès de moi, je ne serais pas si léger que de lui prêter l'oreille i moi qui ai tant éprouvé
votre loyauté et vos services. » Peu après , le 31 juillet 1566, il adressa à la régente^ sa sœur« des instructions plus douces : « Pour rinclination naturelle que j'ai toujours eue de traiter mes vassaux et subjects plus par voye d'amour et de clémence que de crainte et de rigueur, je me suis accommodé à tout ce qui m'a été possible. » Il consentait notamment, disait-il, à Tabolition de l'Inquisition dans les Pays-Bas, et à ce que les évéques demeurassent seuls investis des pouvoirs des inquisiteurs. Mais au moment même où il envoyait à Bruxelles ces concessions, il appelait dans son palais, à Madrid, un notaire, et, en présence du duc d'AIbe et de deux docteurs en droit, il déclarait « que ne les ayant faites ni librement, ni spontanément, il n'entendait point être lié par là t » et trois jours après, . le 12 août 1566, il chargeait son ambassadeur à Bome, don Louis de Bequesens, de dire au pape Pie V : « Sur le point de l'abolition de l'Inquisition, il eût été juste que Sa Sainteté fût consultée ; mais on n'en eut pas le temps, à cause des instances qu'on faisait en Flandre afin d'obtenir une prompte décision. Et peut-être a-t-il mieux valu qu'il en ait été ainsi, puisque l'abolition de l'Inquisition ne peut avoir de force qu'autant qu'elle soit consentie
433 MÉLANGES DIOÛRAPHIQUES.
par le pape (lui a ('labli celle-ci. Mais il convient de garder sur cela le sociel. »
IMiilippe ne se doutait pas que> malgré ses soins et sa puissance, ses secrets étaient presque toujoure connus de son plus redoutable adversaire. La cause de la iléfornie et de la liberté dans les Pays-Bas eut celle fortune que son principal chef était nonseulement un grand seigneur, mais un homme de la cour et du monde , longtemps associé h leurs plaisirs, versé dans leurs relations et leurs in- Irigues, et aussi habile à se conduire dans les déloui^ du palais que dans les débats da Conseil ou dans les luttes de la guerre civile. Tout en s'efforrant de modérer un pouvoir inique et de contenir ou même de réprimer un peuple irrité, Ciuillaume d'Orange prévoyait le mauvais succès de sa double résistance, el, les yeux fixés sur Tavenir, il enlrolcnait à Madrid de nombreux agents empressés à rinfonner de tout ce qui s'y préparait, et qui lui transmettaient même quelquefois les plus secr(»ls détails du cabinet du roi, enti*e autres des copies de sa correspondance avec la régente à Bruxelles. « Il veut tromper tout le monde, disait-il (le Philippe, el pour y mieux réussir, il commence par lioiuper sa sœur.» Les concessions apparentes
n'abusèrent point Guillaume; un renseignement venu de Paris, où il avait aussi des agents, l'avertit que Philippe méditait contre les rebelles des Pays- Bas et leurs trois grands protecteurs, les comtes d'Egmont et de Horn et Guillaume lui-même, de sinistres desseins. C'était la mission du duc d'Albe qui se préparait. Guillaume comprit que le jour était venu de se prononcer avec éclat, et en même temps de se mettre à Tabri, en attendant qu'on pût agir; il refusa formellement le serment d'obéissance implicite que Philippe demanda aux chevaliers de la Toison d'or, et partit pour l'Allemagne le 30 avril 1567, après s'être vainement efforcé de décider ses deux amis, Egmont et Horn, à prendre la même résolution. Il avait quitté les Pays-Bas depuis quatre mois quand le duc d'Albe y arriva, vrai confident (si jamais Philippe II eut un confident) et digne exécuteur de la politique de son maître. Je n'ai iïul besoin d'en reproduire ici les détails; ils sont partout. Ce fut la politique de l'échafaud et du gibet au lieu de Yauto-da-fé, au nom du même principe, l'unité de la foi et du pouvoir. Pendant six ans, avec l'aide de son Conseil de sang, et à force de proscriptions, de condamnations, d'exécutions, de confiscations, d'exactions, de dépopulation, le
Ui 2 mnm lOOH, ;jij nom disH iiliïclMin d<i VKtttplrn fV WU'jwî^ui'. r/irrirrir* f*ri M^iri |)ro|inï nom, l^fmpi;nriir \l;uimilirfn II fixrivlinn roi d'KHp;iKnc pour miUMiitr, i\t* Hit iirtnUtucM mmma iUî m (Mtwmm^ un v^'^Uîw. (ilijH rJoijx /l;inH l<fM Payn-Ban, Ptiilipprf lui rt^nifulii : ti O* qui mt tn\i tlnnn vmm \mmnc4% a pour iHit lf!Ur flv;int;i^<? /ît jf'ur rqioH, xiinf^i qaiscl'y ton«>«frvf;r <ft r^U5n/]rc là foi «s^Uioliqu^; ; ni Je irarabi f);iH voulu pror/ffh^r nv<$c ùint d<! juhtic4% lif» c\umm y nunûffUt (U^! linirrH lUvA \t: pn;miffr jour... Ut n*H%irH\n pft'i i\\\ivt*AWini qufitul Mihtui j<! riH/|u«fraf.H la ft^juroniin<;t<* (W kcm I^.UjIh f;t i|U2jmi li; mondes vi<5ndraU A fomlMîr mtr nm UtUi, h
l'ourlijut, mt bout (Ut h\x nu% IMitlip|Ki ne pot m /li<ipf;nv?r tUt n'ftittirrjtyoiv (\n(* ni TuniUi de la fol »i r^fll<' <lu pouvoir ttd ^o iitUtUlmniatti dnm Um PayflUtH, Ht t\tt(t IcH victoirr;H ttt^ttwM nx^ravaieiii la ^ui;rn; nu li^Mj d'y rn^^Une un UtrnUi. L'état de TKurop^! fourniHviit d'ailliiun» h m politiqiia una r/ifton ol /i Hon /unourpropn; un^. laetiao pour un dinuK^MU'fnt , nu uioin^ /ippan^nt, da eondulla at d*«jç<MitH /i Hrux/îli'fH, L<îH «AViims d*An^lat<»rrft «tde Vt'itttvM n\t\}<t\tiU'Mi tUt itUt'i (*M pluH «on atU^ntion at miH riirortH. Kn An^U'Usmi, malgré touta m réierfB^
PHILIPPE lî ET SES NOUVEAUX HISTORIENS. 435
la politique d'Elisabeth, au dehors aussi bien qu'au dedans, devenait décidément protestante, et les réformés des Pays-Bas, comme ceux de France, y trouvaient un appui efficace, bien que sans cesse désavoué. En France, la guerre religieuse, de jour en jour plus acharnée, ouvrait à Philippe II un nouveau théâtre et die nouvelles chances ; il applaudissait avec passion à la Saint-Barthélémy, entrait avec les Guise et la Ligue en relation intime, et traitait avec eux de la succession à cette belle couronne de France qu'un peu plus tard il devait voir flotter un moment au-dessus de sa propre tête. 11 s'associait en même temps à tous les complots de Marie Stuart contre Elisabeth , et se préparait à des mesures plus effectives que des complots. C'était en France et en Angleterre que se transportait, pour lui, la lutte de l'Église catholique contre la Réforme ; sa guerre dans les Pays-Bas avec ses propres sujets demeurait incertaine et devenait secondaire. Le duc d'Albe fut rappelé ; et depuis son rappel jusqu'à la fin du règne de Philippe II, six gouverneurs différents, don Louis de Requesens, don Juan d'Autriche, le duc de Parme, le comte de Mansfeld, l'archiduc Ernest et le comte de Fuentes, essayèrent successivement, à divers
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(l(»fi:r('s et avec do continuelles oscillations, de pratiquer dans les Pays-Has une politique plus modérée. Les n(»{»;ocia lions, les promesses do concessions, les tentiilives de séduction adressées aux chefs des réfoi'més, au prince d'Orange lui-même, se mêlèrent incessamment à la guerre à la fois continuée et ralentie. Mais à travers toutes ses négociations et ses promesses, Philippe demeurait îiiéhranlahle dans son principe et immuable dans son but. Jamais il ne consentit ni ne se laissa croire disposé à consentir que le culte réformé fût libre ot praliqué dans ses États. En matière de libertés et de garanties politiques, il faisait des concessions et des promesses; en matière de lil)erlé religieuse, aucune. Et même ses concessions politiques n'étaient que des ajournements et des leurres dont il se promettait bien de ne tenir nul compte dès qu'il pourrait rengager la lutte et rétablir, par la force, l'unité de la foi. L'assurance en fut souvent renouvelée à la cour de Rome, et la sagacité supérieure du prince d'Orange n'était pas nécessaire pour pénétrer la consciencieuse duplicité du roi.
Je dis la conscienciiHise duplicité. Qu'on me pardonne ce choquant assemblage de termes qui semblent s'exclure absohnnent. Quand on entre
dans Tâme de Philippe II, on assiste à un spectacle plus étrange et plus triste encore que celui de son règne; la moralité de Thomme est faussée et pervertie au moins autant que la politique du souverain. Sincère dans sa foi et dévoué sans limite à ce qu'il regardait comme l'intérêt de sa foi, Philippe, en accomplissant ce devoir, semblait ne se souvenir et ne se soucier d'aucun autre : dans sa vie publique et dans sa vie privée, la cruauté, le mensonge, l'assassinat, les faux, les rivalités honteuses dans l'adultère, l'égoïsme ingrat, la vengeance perfide ou atroce, toutes sortes d'actes vicieux et odieux se rencontrent, accomplis avec une sécurité d'esprit effroyable, en homme pei'suadé que sa religion permet ou couvre tout, pourvu qu'il soit prêt à lui tout sacrifier.
IL lui fit un sacrifice, moins coupable peut-être que d'autres, car les motifs graves, sinon légitimes, n'y manquaient pas, mais empreint de tant de dureté et qui est resté couvert de tant d'obscurité, que non-seulement l'indignation, mais la calomnie s'y sont attachées. Plus on regarde de près ù l'histoire de l'infant don Carlos, plus on demeure convaincu qu'il n'y eut, ni de l'une ni de l'autre part, point de crime commis ou projeté, et que la sombre inquié-
438 MÉLANGES DIOUHAIMIIQUËS.
ludn (lu porc sur Icssonlimenls et la conduite future do son fils on niaiiëro religieuse est la véritable explication de leurs tragiques rapports. Le roman qu*on a cherdu! dans l'histoire, les prétendues amoui^ do don Oailos avec sa belle-mère Elisabeth de Franco et la jalousie de Philippe, sont repoussiSs par les lôuioignagos historiciuos, par les vraisemblances morales, et par des impossihilitc^s mak4*ielles. LiO di^sordre mental oh tomba Tinfant après une chute violente, et qu'attestent divers actes d*emportement absurde ou furieux, suIDrail à expliquer la rdsolulion de IVcarter du trôn(\ et nu'^uu^ sa dcHention, mais non 1(^ mystère des mesures et encore moins la pi*on^ure moitié poli(i(iue, moitié religieuse, dont il ' fui t*ol)jet. L*aliiination constalikuiu illseût dtd,pour le ptM'e, la meilleure jusliliealion, et rien no ferait con4)rendre pourquoi Philippe se la serait refusée. Ses rigueurs silencieuses eurent uno autre cause. « U\ prince, (écrivait le ministre de Toscane k son uiattre, est soupeonnd d*ètre peu catholiqifc. » 11 avait t(^moign(S pour les griefs et la rdsistanco des l\)ys-llas, un vif intiMt. Quand le duc d'AIbo (>n alla prendre le gouvernement, don Carlos lui lit \\\u\ scMo violont(\ s'opposant ù son départ et déclarant qu*il voulait aller lui-même à Bruxelles,
Plus lard, il médita de s'enfuir, soit dans les Pays- Bas, soit en Allemagne, et il fut arrêté le jour même où il se disposait à exécuter son projet. Il s'était plus d'une fois exprimé, sur l'Inquisition, en termes amers et menaçants : « Les Choses en sont venues à ce point, écrivit Philippe à sa tante, lareine de Portugal, que pour remplir, comme prince chrétien, mon devoir envers Dieu et mon royaume, j'ai été obligé de soumettre mon fils à un rigide emprisonnement. J'ai pris le parti de sacrifier à Dieu mon propre sang, préférant son service et le bien de mes peuples à toutes les considérations humaines. J'ajouterai seulement que cette résolution n'a point été amenée par aucun méfait de mon fils ni par aucun manque de respect envers moi; je ne le traite point ainsi pour le châtier, ce qui aurait, quelque justes qu'en fussent les motifs, son temps et sa limite. Ce n'est pas non plus un expédient pour réformer sa vie désordonnée. Ce que j'ai fait se fonde sur d'autres raisons; le remède que j'applique n'est ni un expédient ni une affaire de temps ; j'ai dû y recourir, comme je viens de vous le dire, pour remplir mes devoirs envers Dieu et mon peuple. » •— « Sa Sainteté, écrivait t Philippe Zuniga, son ambassadeur à Rome, loue hautemeat
le parti qu'a pris Votre Majesté ; le Pape sent que, pour le salut de la chrétienté, il faut que vous viviez beaucoup d'années et que vous ayez un successeur qui marche sur vos traces. » Apr6s six mois consumés on accès alternatifs de fureur et d'aflaissemcnt, le 21 juillet 1568, don Carlos expirant était étendu sur son lit, assoupi ou déjà insensible; Philippe entra sans bruil dans la chambre de son fils, et, caché derrière le prince d'Kboli et le grand-prieur don Antonio de Toledo, il le rogaixla, étendit vers lui sa main, et faisant le signe de la croix, lui donna sa bénédiction d\idicu : « Après quoi, dit son historien Cabrera, le roi rentra dans sa chambre, plus affligé et moins soucieux. » Son flls mort, Philippe croyait sa politique hors de péril.
Mais autour de ses États se formaient et prévalaient, malgré ses cfTorts, d'autres politiques, bien plus différentes de la sienne que n'eût pu Tôtre celle do don Carlos devenu roi, et bien plus redoutables, soit comme rivales, soit comme ennemies.
En Angleterre, Elisabeth, en montant sur le trône, se trouva en présence do deux réformes religieuses, Tanglicane et la puritaine. Tune royale, Tautrc populaire, toutes deux délivrées, par son avènement, de grands maux et de grands dangers;
la première se tenait pour satisfaite et voulait s'arrêter; la seconde, incomplète et fervente, aspirait avec passion à se déployer. Le catholicisme était vaincu, mais seulement d'hier, et toujours redouté; TÉglise anglicane dominait; les dissidents invoquaient la liberté.
La liberté religieuse avait besoin de la liberté politique et comptait sur son appui. C'était avec le concours du Parlement que Henri VIII avait tyranniquement accompli la réforme royale; c'était à l'aide du Parlement que la réforme populaire se promettait d'être libre et de prévaloir. Dans le triomphe de la royauté sous les Tudors , le Parlement n'avait point disparu ; servile et mobile, il était toujours resté présent et actif dans le gouvernement de l'État. L'arène était là, ouverte à tous les combattants et à toutes les victoires. Fait singulier, quoique très-explicable : la protestante Angleterre est le pays où les institutions du moyen âge, ce temps catholique par excellence, se sont le mieux maintenues et perpétuées. C'est par les franchises politiques conquises au xiu* siècle que la réforme religieuse du xvi® a triomphé. Le peuple anglais réformé le pressentait avec un profond instinct, et dans ses efforts comme dans ses affections il unis-
ii2 M^.LANGRS niOOn APIflOtlRS.
St'iit ronsUiinmenl la caubc de s» foi nouvelle à ccllo (l(^ses viiiiiics libcrU^s.
Dans cette sitiialioti C()inpli(|ii(!e cl orageuse, Elisabeth dt^plo^a une justesse v.[ une fermeté d* esprit a(lnural)l(\s. Avec des ^oOts ciitholiques, ollo fut, dans les atVaires de son pays cl de sua gouvernetnent, sérieusenuMit et sincèrement prolestante. Despote par caractère , i)ar tradition cl par calcul, elle ne. poussai jamais à Tiatrâme w» préifulions ni ses actes; tout eu gourmondaut avec hauteur son ParlenuMit et son peuple, elle s'arrOla devant leurs griefs et leurs droits quand la royauté eût trop risqué à les méconnaître. Elle réprima dur(>m(*nt et même o|)priuu) kouv(UiI le grand paiti réformateur, religi(*u\ et iK>litiquo, né de sou temps, et qui devait, dans le siècle suivant, aux dépens de ses inhabiles successeurs, fonder la liberlt* dans la monarchie ; mais elle sut le ménager en le combattant, et il grandit sous sa prud(Mite, malveillance. M la liberté religieuse, ni la liberté politique n'existaient sous Elisabeth; mais c*est de son règne et de sa politique que date en Angleterre le triouiplu? du prot(*stanlisme, berceau de Tune et de Tautn*.
Le protestantisme ne saurait être lavé du ro-
proche d'intolérance et de persécution ; il n'a point proclamé la liberté de conscience et il -Fa souvent violée; mais il en contenait le germe; et ce germe, méconnu ou môme désavoué en principe, ne pouvait manquer, en fait, de se développer. Pour des hommes qui réclamaient, contre les pouvoirs établis, la liberté de leur foi, la tyrannie en matière de foi était choquante; et parmi les protestants, les sectes diverses ne tardèrent pas à se la reprocher mutuellement. Au-dessus des sectes, plusieurs des chefs du protestantisme naissant, et des plus éminents, surtout les hommes de gouvernement ou d'épée, affranchis, par leur grand esprit ou par leur judicieuse expérience, des passions vulgaires de leur temps, reconnurent bientôt qu'en matière religieuse la liberté était le meilleur gage de la paix publique aussi bien que le droit de la conscience, et ils tentèrent d'en faire pénétrer le principe dans les esprits et dans les lois. Guillaume d'Orange eut, au XVI® siècle, l'honneur d'être l'un des premiers et des plus hardis à soutenir cette grande vérité morale dont, à la fin du xvii^ siècle, le plus glorieux de ses descendants devait si puissamment avancer le triomphe. Ces précoces défenseurs de la liberté religieuse échouèrent; mais il n'y a
441 MÉLANGES niOGRAPIIlQUËS.
point (le vains (>flbrls dans une l>onnc cause qui reste pendante et active ; les successeurs ne leur nianqu(*iTnt point, philosophes ou chrétiens, magistrats ou simples citoyens, acteurs ou spectateurs dans les luttes de religion. Celait d'ailleurs Tua des plus grands et des plus essentiels caractères de la réforme qu'elle réduisant heaucoup et quelquefois m(^me supprimait le rôle du pr£trc dans les rapports des fidèles avec Dieu, rendant ces rapports bien plus directs et pei*sonnels, ce qui amène infailliblement, dans la vie religieuse des âmes, un grand dtHeloppoment d*activité propre et intime, ^ et par conséquent Thabitude comme le besoin de la liberté. A travei*s les guerres continuel!^ et les ardentes persécutions religieuses desxvi«et xvu* siècles, on voit poindre et on suit pas à pas, dans les États proleslanls, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre, le progrès difficile, mais continu, da principe de la liberté religieuse, conséquence naturelle des idées générales , des sentiments et des institutions que le protestantisme tendait à làire prévaloir.
Parmi les nations catholiques, la France eut, au xvi« siècle, la gloire d'Olre la premiôrc à entrevoir la justice de ce grand principe et à en tenter
Tapplication. Elle était alors, en fait de religion comme de politique, dans une situation encore plus compliquée et plus difficile que celle d'Angleterre. En religion, le catholicisme prévalait, mais sans être en état de réduire le protestantisme à rimpuissance et au silence; les réformés étaient bien plus forts en France que les catholiques en Angleterre; la lulte religieuse y fut plus prolongée, plus incertaine, et marquée, de part et d*autre, par de bien plus sanglants excès. En politique, la royauté dominait, mais n'ayant pour appui, comme pour frein, aucune de ces grandes institutions qui, en associant la nation à son gouvernement, rendent le pouvoir bien plus sûrement et plus généralement efficace. A peu près absolue en principe, la royauté française était, au xvi® siècle, trèsfaible en fait et incai^able de suffire soit à ses devoirs publics, soit à ses propres intérêts. Elle ne pouvait ni protéger ses sujets les uns contre les autres, ni se protéger elle-même contre les ambitions des grands ou les passions populaires. La nation était sincèrement monarchique, noblesse et peuple, mais en se livrant à toutes les prétentions, à toutes les licences les plus fatales à la monarchie. Au sein d'un pays royaliste, une royauté souve-
iio Mf:LANGR8 nior.nAPîîTonRS.
rninn voynit In guorro civile et rnnnrcliîe ravnRor Vi^Uxl (»t elle s'y plongeait elle-mCme, sauf ft lenlor (ineUnif'fois, pour en arrêter le cours, de languissants efforts.
Deux classes crhommes, trfis-différents les nns clos autres, ne s'aveuglaient point sur ce déplorable (Çtat (lu pays et du pouvoir, et cherchaient sérieusement les moyens d'y mettre un terme. D'une part, des hommes iU\ guerre et d'affaires expérimentés, judicieux, froids dans la lutte religieuse, peu soucirMix d(t la yOrW ou de la morale, mais attachés â la grandeur et h Tindc^pendance nationale, voulant pour eux-m(^mes, et aussi pour le pays, un peu d'ordre et do sclcuiih^,, hahiles de plus & pressentir les diversos chances do l'avenir et soigneux de les ménager. D'autre part, des hommes do bien, la plupart magislrals, do grande ou de modeste situation, df^.voués A la patrie et au roi, ennemis des intrigues do cour et dos influences étrangères, voulant dos lois justes sous un pouvoir efficace, et arrivos par la vertu, la piété éclairée, la science, les lettres, l'c^xporionce, h des notions de justice et de gouvcrnoinont fort supérieures ft celles de leur temps : le chanoolier de L'IÎApital et Du Plessls- Mornay â côté du maréchal de Damville et du due
de Brissac. De ces éléments si dissemblables, mais rapprochés par le bon sens et le péril, se forma le parti dit des Politiques. Parti vraiment digne de son nom, car malgré la vanité de ses efforts dans le coui:^ de la lutte, il exerça sur le dénoûment une influence décisive; et ce fut de lui que la politique de la monarchie française reçut, dès cette époque, son caractère propre et l'impulsion qui fit plus tard son originalité et son succès.
Au point de vue moral, on ne saurait juger trop sévèrement Catherine de Médicis : corrompue et corruptrice, froide et légère dans le crime, perfide et changeant incessamment de perfidie, capable de tout faire et de tout risquer pour le plaisir de remuer et de dominer. Mais à travers tant de vices, Catherine eut des mérites; elle prit à cœur la royauté et la France; elle défendit de son mieux, contre les Guise et l'Espagne, Tindépendance de Tune et de l'autre, ne voulant les livrer ni aux partis extrêmes, ni à l'étranger. Égoïste et perverse, elle n'était, par instinct, ni violente, ni fanatique; malgré sa méfiance et son antipathie pour les protestants, elle n'^avait contre eux point d'idée fixe ni de résolution permanente; de 1562 à 1584, Charles IX et Henri III, conseillés par
leur mùrc, cssay(>rcnt, par neuf dtlils ou traites, de niellie fln h la lulle, el ces tentatives de pacification ne furent pas toutes menteuses et perfides; Callicrlne pouvait admettre des concessions & la iibert(i religi(>use, non par justice et comme un droit, mais comme une nécessité prdfcSrable aux excès de la guerre civile ou de la tyrannie. Elle prit LMIÔpital pour minisire el le soutint assez longtemps contre les fanatiques. Ce n*est pas le cardinal de Richelieu qui a inventé de s*allier avec les protestants d'Allemagne ou du Nord pour maintenir ou élever la France contre rAutrichc; François r»^ avait commencé, contre Gharles-Quint, cette politique; Catherine de Médicis la pratiqua contre Philippe II. Esprit naturellement modéré et libre, sa foi irétouiïait pas son bon sens, et au milieu de ses trahisons et de ses cruautés elle ne perdait jamais de vue la royauté et la Franco, leur sûreté et leur grandeur. Elle eut sa part dans le travail de la politique qui les sauva enfin des factions et de l'étranger.
Le triomphe de cette politique fut l'œuvre et la gloire de Henri IV. Ni l'Europe, ni même la France, qui a gardé de ce roi un souvenir si populaire, ne lui ont encore rendu pleine justice. Les protestants
ne lui ont pas pardonné de s*être fait'catholiqiie, les catholiques d'avoir été protestant. Il fit les deux choses les plus grandes, les plus difficiles et les plus salutaires que demandât et comportât son temps. Au dedans, après les plus sanglantes discordes civiles, il rétablit la paix, non par un pouvoir rude et despotique, mais par un gouvernement. modéré; il donna la victoire à Tun des partis sans opprimer l'autre, en lui assurant, au contraire, plus de liberté qu'il n'en avait jamais possédé. Au dehors, il pratiqua une politique parfaitement indépendante et nationale, ne cherchant que la sûreté et la grandeur de la France, et dégageant les affaires extérieures de toute considération, de toute influence contraires à ces intérêts suprêmes. Il fit la paix avec l'Espagne, malgré l'humeur de l'Angleterre, son alliée. Il persista, malgré sa conversion au catholicisme, dans son alliance avec l'Angleterre et les États protestanis, sachant bien que là étaient les adversaires naturels des puissances ennemies ou rivales de la France et de lui-même. Esprit libre et tempéré, aussi juste que vif, aussi exempt de découragement que d'illusion, faisant aux divers intérêts, aux divers motifs d'action, leur place et leur part, et n'acceptant aucun joug, ni du dehors sur le dedans, ni du dedans sur
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le dehors, ninhilieux civec mesure et patience, prompt à la s\inpalliio et peu accessible à rinflucnce, so communiquant volontiers saus jamais se livror, hal)iie à faire accepter sa volonté et son pouvoir sans les laisser mettre en question, et aussi persévérant dans ses desseins que souple et varié dans ses moyens de succès. Jamais roi, venu dans des temps d'extrême violetoce, n'a, par des procédés pins doux, mis fin à tant de mal, commencé tant de l)i(>n, et relevé la monarchie avec tant de ménagement pour les anciennes traditions ou les nouveaux besoins de libertév
Le xYi*" siècle avait atteint son terme. Par Timpuissance du moyen âge à organiser et à réformer efficacement le monde chrétien, par la renaissance de l'antiquité païenne, par la réforme de Luther et de Calvin, toutes les grandes questions qui peuvent agiter fortement l'âme et la sodété humaine, les questions de liberté religieuse, de liberté intellectuelle et de liberté politique, avaient été soulevées et débattues dans le cours de cette puissante époque. A l'ouverture du xvn* siècle, dans les trois grands États de l'Europe occidentale, trois politiques profondément diverses avaient prévalu et entraient en pleine action. En Espa-
gne, une politique exclusivement et absolument catholique. En Angleterre, une politique essentiellement protestante. En France, une politique mixte et tempérée, catholique, mais plus laïque qu'ecclésiaslique, et royale sans être complètement despotique. Ces trois politiques faisaient aux grandes questions du temps des réponses et des destinées très-différentes. En Espagne, point de liberté ni religieuse, ni intellectuelle, ni politique; Tlnquisition et la Royauté gouvernant despotiquement ensemble; la littérature et la poésie nationales, que le XVI* siècle avait vues si brillantes, tombant ^n langueur et en déclin, comme la société. En Angleterre, les symptômes et les débuts d'un ardent travail national pour la conquête des trois libertés ; les sectes chrétiennes de plus en plus nombreuses et ferventes; la lutte déjà engagée entre les puritains et rÉglise anglicane, le Parlement et la couronne. En France, la liberté religieuse admise et pratiquée; redit de Nantes en vigueur; la liberté politique soutenue par quelques esprits élevés, dans quelquesuns de ses principes, mais sans application forte ni sûre; les états généraux apparaissant encore pour se montrer vains et disparaître sans retour; la liberté intellectuelle active et puissante, dans la
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philosophie, les sciences, les lettres; les grandes lumiôivs qu'elle devait jeter sur ce siècle déjà visibles h l'horizon ; Descartes, Gassendi, Fermât, Corneille, Pascal, Bossiiet, dc5jà nés et se préparant à traiter toutes les grandes ({uestions, (\ émouToir toutes les passions nobles, c^ satisfaire et à développer toutes les facultés hautes de l'esprit humain.
Depuis cette époque, deux siècles se sont écoulés; un troisième a déjà dépassé la moitié de son coars; les trois politiques qui avaient prévalu au xvi* siècle, dans les ti*ois grands États de PEui^ope occidentale, ont subi répreuve décisive de la durée; les causes ont eu le temps de produire leui*s effets. La lumière s'est faite sur cette histoire; l'enseignement est aussi clair que le spectacle est grand.
En Angleterre, la liberté religieuse, la liberté intellectuelle et la liberté politique, s'appelant et se soutenant l'une l'autre, ont réussi dans leurs communs .efforts; Tâme humaine dans ses rapports avec Dieu, et l'esprit humain dans ses manifestations devant les hommes, sont libres; des institutions libres garantissent les libertés des pei*sonnes comme Taclion du pays dans les affaires de l'État. Sous l'empire de ces institutions et de ces libertés, la prospérité et la puissance publiques se sont mer-
veilleusement développées et s'accroissent de jour en jour; la foi chrétienne, le respect du passé et de l'ordre établi se sont fortement maintenus ou ranimés à travers les plus redoutables épreuves. La condition essentielle de la moralité, de la force et du bonheur pour les sociétés humaines, l'alliance de la perpétuité et du mouvement, de la conservation et du progrès, est obtenue et garantie, autant du moins que permet de l'espérer Tincurable imperfection des hommes et de leurs œuvres. Le mérite de ce résultat n'appartient pas à la liberté seule, religieuse, intellectuelle ou politique ; d'autres causes, des causes essentiellement et directement conservatrices, y ont eu leur part, et une grande part; mais la liberté aussi a droit de réclamer la sienne; en donnant satisfaction au besoin d'action spontanée et indépendante qui pousse dans des voies nouvelles les générations successives, elle n'a point empêché les forces conservatrices d'exercer leur action, et ces forces elles-mêmes avaient besoin que la liberté fût là pour demeurer pures et salutaires. En France, dans les xvn® et xviii® siècles, la liberté politique a manqué; la liberté religieuse, acceptée et garantie par la sagesse libérale de Henri IV, a succombé sous l'orgueil despotique et aveugle de
451 MÉLANGES DIOCnAPHIQUBS.
Louis XIV; mais en dépit des entraves légales, la liberté intellectuelle s* est déployée arec éclat; absentes des institutions, T indépendance et la publicité se sont réfugiées dans la vie sociale; le mouvement et la manifestation de^ idées, les travaux, les plaisii^ et les gloires de Tesprit ont eu la faveur pul)liqiic, quelquefois celle du despote lui-même. Louis XiV s'y complaisait; Louis XV les tolérait. La pensée huibaine est restée libre et active, quoique sans efficacité directe et précise. Son influence, admise par un gouvernement modéré en fait quoique à peu près absolu en droit, a suffi pour que le développement des forcos morales et sociales de la nation ne s*arrtHât point. La France, mal gouvernée, mais non pas opprimée, a brillé, prospéré, grandi ; et un jour est venu où la liberté intellectuelle, seule en face d'un pouvoir faible et doux, a réclamé impérieusement la liberté religieuse et la liberté politique, comme les droits de Thomme et du pays. La France, depuis ce jour, eri^e de tempête en tanipOte sur les mers où elle s'est lancée, et c*est encore un problème de savoir si elle entrera définitivement dans le port qui était, au départ, le but de sa course, et auquel elle a, deux fois, paru toucher. Maisgrftoe à la liberté intellectuelle qu'elle a toujours coo-
servée et à la politique tempérée de son ancienne monarchie, la France est arrivée- à ses épreuves pleine de force et de vie ; elle a pu les supporter sans y périr; elle a fait» en les subissant, de grandes et précieuses conquêtes; elle a réformé son ordre civil; le travail est, chez elle, libre de toute entrave; l'administration des affaires matérielles du pays et ce qu'on peut appeler la mécanique sociale ont reçu d'admirables perfectionnements; la liberté religieuse, mal définie encore et imparfaitement garantie, est pourtant reconnue et en vigueur. Malgré ses fautes et ses revers, la France a droit de penser qu'elle n'est pas plus au terme de ses succès que de ses épreuves, et qu'elle n'a pas tant travaillé ni tant avancé depuis trois siècles pour ne jamais obtenir, dans la liberté politique, la garantie de ses conquêtes et la satisfaction de ses espérances.
Les destinées de l'Espagne sont plus tristes et plus obscures. Noble nation que ses maîtres spirituels et temporels ont vouée, pendant trois siècles, à l'état de nation stagnante, et qui a accepté cette vocation jusqu'au jour où les affronts et les armes de l'étranger sont venus l'y arracher. La victoire nationale qu'avec l'aide de l'Angleterre elle a remportée dans cette grande lutte sera-t-elle pour l'Es-
pagne un principe suffisant de régénération politique? Triomphera-t-elle, à l'intérieur, de deux siècles d'apathie, de stérilité et de décadence, comme elle a triomphé de l'oppression étrangère? Les Espagnols ont raison de Tespérer et de le tenter. Le doute est permis aux spectateurs.
En essayant de caractériser, dans leurs principes et dans leurs eiïets, les diverses politiques qui, depuis trois siècles, se disputent Tempire de l'Europe, je me suis renfermé dans l'Europe occidentale et dans trois États. On peut porter plus loin ses regards ; on peut comparer ces mêmes politiques dans les États du nord et les États du midi de TEurope, dans les colonies anglaises et hollandaises et les colonies espagnoles en Amérique ou en Asie; on rencontrera partout les mêmes résultats; aux mêmes questions on recevra partout les mêmes réponses. Là où l'absolutisme catholique a dominé, il a arrêté et glacé la vie sociale; il a frappé les nations de stérilité; en étouffant la liberté, il n'a établi qu*un ordre sans solidité ni force réelle, qui n'a point empêché que les jours des grandes épreuves n'arrivassent, et qui, ces joui's venus, s'est trouvé impuissant contre leurs excès et presque aussi incapable de se réformer que de se maintenir. Là, au con-
PHILIPPE II ET SES NOUVEAUX HISTORIEiNS. 457
traire, où ont prévalu, soit le protestantisme comme en Angleterre, en Hollande et dans le nord de rÈurope, soit le catholicisme intelligent, et qui ne s'est fait ni l'instrument ni le dominateur du pouvoir civil, comme en France, en Belgique et dans une partie de l'Allemagne, l'activité morale, la puissance sociale , la prospérité publique se sont déployées, sous des formes diverses et à des degrés inégaux , mais partout avec des résultats glorieux et salutaires pour l'humanité. Ces nations ont commis de grandes fautes, de grands crimes, et subi de grands maux; leurs progrès ont été plus ou moins rapides, plus ou moins complets^ mais elles ne se sont point affaissées ni éteintes; à travers les égarements de leur conduite et les vicissitudes de leur destinée, elles sont restées ou devenues capables de ces riches développements, en apparence contradictoires, mais au fond pleins d'harmonie, qui dctonent satisfaction à toute la nature humaine et à la société tout entière; elles ont vu s'ouvrir devant elles ces avenirs illimités qui sont le sublime caractère de la civilisation chrétienne et attestent sa divine origine.
Deux ouvrages, publiés naguère aux États-Cnis d'Amérique , Y Histoire du règne de Philippe II, par
458 Mf.LANGKS BIOGRAPHIQUKS.
iM. JM'0.s(X)tt, et VHUloire de la fondation de la répur bliqur, des Provincri-Unm , par .M. Molloy, ont prdcisf^inrMit pour snjr't les proiinV'res srrrie» et les prrMni(*rs ficlcujrs du ^nuid drame europrien dont j*ai i\ssi\yiï de lésunirM* le cours et le sens : la monnrrhieespHKnoIe dans sa morne splendeur et la r(ipul)Ii(iue hollandaise dans son sanglant berceau ; Philippe 11 et Guillaume d'Oran^r^ ; le catholicisme et le protestantisme aux prises avec une égale ardeur (*t sous leurs plus indomptables chefs. Les deux hi.*vtoriens se sont, pour ainsi dire, partagr^ cette nif^morahle c^po((ue ; ils ont pris, pour objet principal de leur r(*cit, l'un le roi et le peuple calh<di(|ues, Taulre le peuple et le prinœ réformés. L'ouvrage de M. l'rescott doit embrasser tout le r(';f<ne de Philippe il, et les deux premiers volumes, les seuls publiés Jusqu'ici, n'en contiennent que les douze premières années, de 1550 h 1568. Le livre de M. Motley est déjA une œuvre complète; voulant faire assister ses lecteurs ix la naissance de la république des Provinces- Unies, il a pris la vie de Guillaume d'Orange, dit le Taciturne, pour centre et mesure de son travail.. Après une Introduction sur l'ancienne histoire dos Pays-Has et les dernières scènes du règne de Charles-Quint, il commence
son récit à Tavénement de Philippe II, au moment où la lutte s'engage, bien que d'abord sans bruit, entre le roi inquisiteur et le prince réformateur, et il s'arrête en 158/i , au moment où Guillaume tombe frappé par l'assassin payé par Philippe, qui s'écrie en l'apprenant : « Si ce coup eût été porté deux ans plus tôt, l'Église catholiqiflB et moi nous y aurions gagné. » Philippe II avait raison de ne se réjouir qu'avec regret; Guillaume de Nassau était mort, mais la république des Provinces-Unies était fondée.
En retraçant cette tragique et glorieuse histoire, M. Motley a porté dans son travail deux grandes qualités, la science et la passion; il a profondément étudié les faits, et en les racontant il a ressenti, avec une ardeur sincère, toutes les émotions qu'ils pouvaient susciter dans une âme sympathique et généreuse. De nos jours seulement, les événements et les hommes de cette époque ont été mis en pleine lumière et peuvent être bien compris. Non que, jusque-là, les historiens leur eussent manqué ; Charles-Quint et Philippe II s'étaient inquiétés d'en avoir, et même de les bien instruire. Trois Espagnols et un Napolitain, leurs contemporains, Sépuivéda, Herrera, Cabrera et Campana, ont laissé, de
400 Mr:rAN(iK8 tnor.i\APiiiQUKS.
IcHirs W'^iips, (l(* loii^uPH liiHtoiroH. Sripulvddo et llornsra (itaioiit hisloriogniplum nii litro, l'un do (]liniioH-(^iiiiil, raiitro dn lMiili|)|H* II, (?t In prmtuor nvnil, h rn (|iril |mral(, ohloini dn hou maître |)roH(|ii(» aiilaiiL (riiidi^MMidancn qnn do lumières. Il voulut un jour liro A l*oui|)pnMir quoIqucH frngmnntH do son Iravail : <( Non, dil Oharlen-Quint, Jo no \t*\\\ ni ontondro ni liro ro que vouh avcx dit do moi; d'aulros lo liront quand jo n'y Horai pluH; . nuds si vous avox, sur un point quolconquo, besoin d'infornuilions, jo sorai loujours pr^t ft vous Ic9 donnor. » M(^uu\ dans sa rolraito <lo Yuste, l'emporour admit quol(|uoroiH S(^pulv(^da qui, rolircS aussi dans uno polilo nuuHon d(^ (Mimpa^no près de Cordouo, sa villes natato, (V.rivail son livre commo Charlos-Quint (Inissail sa vio« loin du monde et en so roposani du passt^ sans h\*u dcMaoher. lUcn n*iudi(|uo quo IMiilippo II ail arconhi A sou historiograplio llorn*ra la m^mo ravourni la m^me libcrtd. imporlanis A litre* de», tchnoins oontompornins et hlon inloruu^, vvh historions onioiols, 8(4)uIv(Sda surtout, ont nn^mo (|uolquofoi.s rotto impartialité inv<dontain» (|uo donno la ronnaissanco précise des faits ot dos arl(Mii*s. Dans yilisloiir th Philippe II par Cabrera, ({ui n'a d'ailleurs rien d ufllciol, et dont
la première partie seulement a été publiée, on rencontre, sur le caractère et la politique intime du roi, des traits d'une énergique vérité, et dont Fauteur ne paraît pas sentir lui-même toute la portée. Après ces contemporains, plusieurs écrivains postérieurs, entre autres Gregorio Leti dans le XVII* siècle et Watson dans le xvm«, ont écrit l'histoire de Philippe II, mais sans puiser à des sources nouvelles. Depuis trente ans, elles se sont ouvertes de toutes parts : en Espagne, en Hollande, en Belgique, en France, les archives ont été fouillées; les coTrespondances, les mémoires, les documents originaux, ont été recherchés et livrés aux curieux de toute sorte, savants ou oisifs. Trois grands recueils surtout, les Archives de la maison de Nassau, publiées à Leyde par M. Groen van Prinsterer, les Correspondances de Charles-Qui^t, de Phi-lippe II et de Guillaume le Taciturne, que M. Gachard a tirées, soit textuellement, soit par extraits, des archives de Simancas et de Bruxelles, et les Papiers du cardinal Granvelle insérés dans la grande Collection des documents inédits relatifs à l'histoire de France, dont en 1833, et comme ministre de Tinstructîon publique, j'ai fait commencer la publication, tous ces travaux ont inondé de lumière Tbistoire dû
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celle époque, et nous pouvons assister aujourd'hui au spectacle du xvi« siècle, presque comme si les acteurs étaient là, agissant et parlant devant nous.
A tant de docinnents dont le public était déjù en possession, et après les avoir soigneusement exploités, M. Molley en a lui-même ajouté de nouveaux ; il a voyagé, il a séjourné longtemps en Kurope, particulièrement en Hollande, en Belgique, eu Allemagne ; il connaît les lieux ; il a visité les théâtres des événements; il a fouillé dans les bi« hliolhèques, dans les archives, dans les collectioDB de manuscrits; il rend compte dans sa préface des sources d'information, jusque-lc^ inconnues, oCi il a puisé, des bienveillants appuis qu'il a rencontrés, des résultats qu'il se flatte d'avoir obtenus; et la lecture de son ouvrage confirme pleinement, quant à sa profonde élude du sujet, la confiance qu'inspire, au |)remier aspect, le sim|)le exposé de ses travaux.
A la scitîuce M. Molley joint la passion. Protestant et républicain, il porte à son sujet, aux destinées de la lléforme et de la république hol-, landaise, un intérêt ardent; libéral, sincère et honnête homme, il s'indigne, comme s'ils étaient d'hier, contre les attentats dont la liberté religieuse et politique a eu tant à souifrir, il y a trois
siècles, dans un pays lointain et étranger à sa patrie. Il s'attache et se complaît à flageller les auteurs de ces violences faites à Tàme et de ces souffrances infligées à la vie humaine. Il porte la môme ardeur dans son admiration pour les défenseurs de la cause libérale et protestante; autant il déteste Philippe II et le duc d'Albe, autant il aime Guillaume d'Orange; il le raconte, il le commente, il l'explique en homme pei^onnellement intéressé dans sa destinée et sa gloire; Guillaume le Taciturne n'est pas seulement pour lui un héros; c'est son héros. Trop bien instruit pour méconnaître et trop véridique pour taire les faits, reprochés à ce prince, loin de les éluder, il s'y arrête, les examine, en scrute tous les détails, en avocat convaincu de Texcellence de sa cause et décidé à la soutenir sans réserve. Le récit du mariage de Guillaume, en 1561, avec la princesse Anne de Saxe, fille du grand électeur Maurice, et des ambiguïtés religieuses du prince dans la négociation de l'affaire, est un modèle de plaidoyer obstiné et habile pour couvrir les côtés faibles d'une bonne cause et d'un client chéri. Ce parti pris si tranché, ce sentiment si arrêté et si vif enlèvent à M. Motley, habituellement, l'appa-
rence et ciuelquofois la rc^aliU* de cette Ajuité historique qui, (le nos joui^s, n'est souvent que du scepticisme ou de TindifTërence ; il ne s'applique pas i\ péniUror dans les rangs et dans les cœurs ennemis pour les coinpivndre et lés décrire avec une impartialitë scrupuleuse; il développe avec complaisance les faits et les scùnes propres à susciter dans TAine de ses lecteurs les sentiments dont il est lui-môme animé, et il ne donne presque jamais, à Tautre face des événements et des hommes, autant de place et de couleur. Mais ce caractùre de Touvrage frappe au premier coup d'œil et empêche le lecteur de se livrer sans réserve à Fauteur. Et deux mérites s'élèvent bien au-dessus de cette imperfection trop apparente pour être périlleuse : le livre est vrai et aussi attachant que concluant; c'est un grand plaidoyer historique en faveur de la liberté i^eligieuse et politique; la cause est évidemment bonne et gagnée, quoi qu'on puisse dire de la passion du rapporteur.