‹ Mélanges Cagnat: recueil de mémoires concernant l'épigraphie et les antiquités romaines; dédie par ses anciens élèves du College de France à René Cagnat, à l'occasion du 25e anniversaire de sa nomination comme professeur au Collège de FranceChapitre 12 sur 66 · F. -G. DE PACHTERE · texte numérisé non relu

F. -G. DE PACHTERE

A vrai dire, cette spéculation paraît bizarre, enfantine. On ne conçoit guère que les matériaux de démolition d'une maison puissent être de meilleur rapport que la maison môme. Et si quelquefois, s'attaquant à une très vieille demeure inhabitée, le nouveau propriétaire tirait encore quelque parti de ses pierres et de sa charpente, le profit ne devait pas être si gros qu'on recherchât par toute la péninsule les masures à jeter bas. Enfin ce nettoyage de l'Italie urbaine et rurale l'embellissait au lieu de l'enlaidir et méritait à qui s'en chargeait, non pas les blâmes, mais les éloges du sénat.

Mais il faut, pour mieux juger de ces individus, les opposer aux propriétaires dont la loi se fait protectrice. Au début du règne de Claude, la crise agricole dont avait souffert le pays sous Tibère devait se poursuivre ou se renouveler. Dans les campagnes, bien des petits cultivateurs, accablés de dettes, acculés à la ruine, ne songeaient plus qu'à liquider avec leurs fonds la maison qu'ils habitaient. Jugeaiit inutile, n'ayant pas le cœur de détruire eux-mêmes le gîte qu'ils allaient quitter, il préféraient, pour un maigre profit, le laisser démolir par d'autres. Les gens d'affaires qui les chassaient achetaient moins la ferme que le bien qui l'entourait. Et si le sénatus-consulte s'en prend à leur œuvre, comme perverse, c'est qu'en abattant les maisons, ils dépeuplaient les campagnes.

Encore s'ils n'avaient acquis ces terres, mal tenues par des maîtres indigents, que pour les livrer avec leurs ressources puissantes à des colons prêts à les travailler! Un fermier eût du moins remplacé sur le domaine l'ancien propriétaire. Mais en démolissant les bâtisses, les acquéreurs affichaient leur intention de cesser une exploitation peu rémunératrice pour les soins qu'elle exigeait et les soucis qu'elle donnait et de laisser la terre à elle-même, livrée à la pâture des bêtes dont l'élevage, on la pensée des contemporains de Columelle, rapportait plus que la culture. C'est donc à juste titre que le sénatus-consulte llosidien, non content de

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châtier les spéculateurs d'une forte amende, les accable d'épithètes infamantes. Non seulement ils détruisaient la petite propriété, mais surtout ils tuaient l'agriculture. Le même mépris public ne s'attache-t-il pas aujourd'hui à ces « vendeurs de biens » qui, surtout dans notre France de l'ouest, achètent entiers les grands domaines forestiers et jettent bas la haute futaie qu'ils vendent avant de se défaire de la campagne hideuse qu'ils ont créée?

Qu'on doive comprendre ainsi le sénatus-consulte Hosidien, nous en avons la preuve dans les motifs mêmes invoqués par les parents d'Alliatoria Gelsilla pour y pouvoir déroger. Les bâtiments qu'ils demandaient permission de détruire n'étaient pas habitables; ils tombaient de vieillesse. Mais, en admettant même que leur réfection fût possible, ils devaient rester inutiles. Personne n'y demeurait plus. Personne n'y voulait plus demeurer. Pas un colon qui consentît à venir s'établir en cette solitude, parmi ces ruines croulantes (1) ! Sans doute, après l'acquisition du territoire, Allialorius Celsus avait-il d'abord voulu en continuer la culture, et, ne trouvant plus de main-d'œuvre sur le sol môme qu'il avait dépeuplé, avait-il recherché des fermiers. Mais ses essais d'exploitation n'avaient pas réussi, et toute tentative nouvelle était vouée à l'insuccès.

Ces arguments convainquirent le sénat. Sans doute, il renouvelle en 56 les avertissements de la loi Hosidienne en termes assez menaçants pour donner à penser qu'il était alors grand besoin de rappeler des prescriptions cependant si récentes. Mais il excepte des rigueurs de la loi le domaine

(1) Le sénatus-consulte (C. /. L., X, 1401, lignes 35-37) est assez éloquent en sa brièveté pour n'avoir pas besoin d'être développé dans le texte : « ...eaque aedificia lonqa veliislale dilaberenhir, neqiie refecla usui essent ftitura quia neque habilaret in iis quisquam ripqne vellel in déserta [a]c ruentia commigrare. »

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d'AUiatoria Celsilla. Pourtant cette veuve sans enfants n'avait pas rintention de venir d'Herculanum exploiter les Campi i7iacri, et ses parents annonçaient assez clairement à rassemblée leur intention d'abattre eux-mêmes les bâtiments ou de les vendre à qui les pourrait démolir. C'est qu'aux Campi macri l'homme cédait enfin à la nature. On interdisait partout ailleurs la destruction des maisons, l'expulsion des colons. On protégeait de force, par la loi, les champs que do nouveaux propriétaires auraient voulu livrer aux friches. Mais là, on rendait à la pâture des terres qui, dès l'origine, avaient été laissées au pacage et qui, malgré les efforts de l'homme, n'étaient bonnes qu'au parcours des moutons paissants.

Retracer l'existence des Campi îiiacri, de la bourgade et de sa campagne, c'était raconter un curieux épisode de l'histoire urbaine, de l'histoire rurale de l'Italie antique. En un site désolé, au pied de l'Apennin modénois, des nécessités militaires, amenèrent, sans doute au début du if siècle avant l'ère, les Romains à établir un camp. La paix régnant enfin dans la région, la place devint un marché qui prospérait encore au temps d'Auguste, avant que les foires urbaines de la plaine padane l'aient tué, dès Tibère. Le marché avait attiré des habitants. La culture était née sur cette terre du mouton. Ses efforts devinrent stériles quand le marché disparut. Alors une riche famille, qui demeurait à l'autre bout de l'Italie, acquit aussitôt tous les fonds. Peut-être essaya-t-ellc d'abord d'exploiter le nouveau latifundimn à l'aide de colons. En 56, elle y avait déjà renoncé. Ces collines subapennines du Modénois retournaient au salins. Elles redevenaient ce qu'elles n'auraient jamais dû cesser d'être.

F. -G. De Pachtere.

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