‹ Mélanges Cagnat: recueil de mémoires concernant l'épigraphie et les antiquités romaines; dédie par ses anciens élèves du College de France à René Cagnat, à l'occasion du 25e anniversaire de sa nomination comme professeur au Collège de FranceChapitre 5 sur 66 · LE VASE GALAS SI · texte numérisé non relu

LE VASE GALAS SI

Ce petit vase, en bucchero nero^ haut de 0 m. 17, a la forme d'une bouteille au col large et long. Découvert dans les fouilles que firent à Gerveteri en 183S l'archiprêtre Regolini elle général Galassi, il est actuellement au Musée grégorien du Vatican. Il porte, gravés à la pointe, sur sa base un alphabet et sur sa panse un syllabaire.

Le vase Galassi a été publié et commenté par Lepsius (1), qui, tout en reconnaissant a l'alphabet une indiscutable origine grecque, n'ose pas l'appeler un alphabet grec, et l'attribue à un élément de population italique qui se serait mélangé plus tard avec les Etrusques. Après lui Franz (2), sans formuler aucune réserve, classe l'alphabet comme grec archaïque, à la suite des inscriptions de ïhéra. Mommsen, qui a consacré au vase Galassi un travail très étudié (3), conclut que si le syllabaire est étrusque, l'alphabet est grec, et représente le prototype de l'alphabet étrusque. Fr. Lenormant (4) n'a guère fait que résumer les conclusions de Momm-

{i) Annali delV Islitulo di correspondenza archeologica, VIII, 1836, pp. 186-

(2) Elementa epigraphices qraecae, pp. 21-23 et Corp. inscr. graec. n» 8342.

(3) Die unteritalischen Dialekte, pp. 8-21.

(4) Etudes sur l'origine et la formation de Valphabet grec, dans Rev. archéoL, 2' sér., t. XVII, 1868, pp. 198-206; et art. Alphabelum dans Daremberg et Saglio, Dict. des antiq., t. I, p. 198-201.

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sen, en insistant sur l'idée que certains signes figurant dans l'alphabet pouvaient bien n'avoir pas servi dans l'usage cpigraphique. Enfin Kirchhoff (!), reprenant et discutant l'étude de Mommsen, aboutit comme lui, malgré des divergences de détail, à considérer l'alphabet comme grec chalcidien.

Sans doute ces savants se sont préoccupés plutôt de replacer l'alphabet du vase Galassi dans la série des alphabets grecs que de se prononcer sur son attribution à tel ou tel peuple. Mais l'un ne va pas sans l'autre, et le classement dépend toujours d'une attribution plus ou moins explicite. Or il semble qu'à cet égard les prudentes restrictions de Lepsius aient été trop oubliées par ses successeurs. C'est là-dessus que je voudrais insister. Lepsius a prononcé le mot de pelas gique : je crois qu'on peut le reprendre et le justifier tant par l'étude précise de l'alphabet et du syllabaire que par les données archéologiques qu'on possède sur l'origine du vase Galassi.

De ce vase il faut rapprocher une inscription découverte sur la paroi d'un tombeau des environs de Sienne, malheureusement fragmentaire. Elle reproduit, jusqu'à la lettre O inclusivement, l'alphabet du vase Galassi, et un maigre fragment du syllabaire. Publiée parDempsier (2), elle a été commentée parLanzi (3), Lepsius, Franz, Mommsen, Lenormant et Kirchhoff. Je la reproduis ci-contre au-dessous du vase.

(1) Studien zur Geschichte des griechischen Alphabets, pp. 122-129.

(2) De Elruria regali. II, pi. CXIl.

(3) Saggio dilingua elrusca, II, p. 436.

LE VASE GALASSI

imiiiiiiiiiiiiiiii iiiiiiiDiiiri'

wijiiiiiijniiiiiiiijijiiiiiiiiiin

IN

Mco^^tBlM^

g<^|p^pvTrt^T

ABCP£ClBoiKHv/G*^œo

AOvy A V\ V ^ B "Ml^ A^

Le vaso Galassi et l'alphabet de Sienne (d'après Lepsius, Ann. dell'ht., 1836, Tav. d'agg. C).

20 D. ANZIANI

Je lis :

1 ci ca eu ce vi va vu ve

2 zi za z

3 u ze hi ha hu he

4 Oi Ba Qu 8e mi m

5 a mu me 7^ ne é % pipU

6 ne 7^ pi pa pu pe ri ra ru re si sa su se

7 y\ jâ yu y^e fi fa fu fe ti ta tu e.

abcdevzhGik/mn'.^opsrstuxf-)^ abvdcczh9iklmn?o

.ma mi me mu na n.

Cette lecture appelle quelques observations :

Ligne 4. 9w. La haste secondaire de Vu coupe la haste principale au lieu de s'y arrêter : simple maladresse du graveur.

Ligne S. me. Le graveur voulait faire descendre sa ligne d'écriture en hélice. 11 n'a pas su s'y prendre : après avoir tracé son dernier m, i\ a rencontré le 9 qui commence la ligne 4, ce qui l'a obligé à écrire son e au-dessous. La séparation n'est qu'apparente.

Suit une série de signes assez confus.

^. Le graveur commence un n, puis l'abandonne, je ne sais trop pourquoi. Peut-être voulait-il laisser après la syllabe ?ne un plus large intervalle.

ne . Ecrivant na, le graveur se rappelle tout à coup que dans l'ordre qu'il a adopté pour le syllabaire il devrait commencer par ni : il a abandonné son a sans tracer la haste transversale.

Té' ^. Ce sont les seules ligatures du syllabaire. Je ne me les explique qu'en supposant que le graveur ait voulu

LE VASE GALASSI

rattraper la place précédemment perdue. Le retour à gauche de la haste de Vi n'est qu'une maladresse.

/^^. Le graveur a tracé un second n en surcharge du premier. Serait-ce qu'il ne trouvait pas celui-ci assez franchement dessiné?

Ligne 6. 7H • Après avoir écrit un /; et un i presque soudés, le graveur, trouvant probablement cet assemblage obscur, le biffe d'un trait oblique; puis il récrit à la suite un p et un i séparés.

Ligne 7. [t]e. A la dernière syllabe, le graveur, pressé d'en finir, a oublié le t.

Dans l'alphabet du vase Galassi, les lettres disparues se restituent sans difficulté, par comparaison avec le syllabaire :

k\j±XP\

Dans l'alphabet de Sienne, on rencontre à la place du c une lettre carrée, rappelant la forme du v sur un certain nombre de miroirs étrusques; par contre^ le v se présente arrondi en c. Je ne crois pas qu'on puisse avec Franz dériver cette forme du vaii phénicien. Mais je n'admettrais pas non plus avec Mommsen une déformation de F en C, qui serait tout à fait extraordinaire, encore qu'un miroir étrusque nous en donne un exemple (1). Le plus simple est de supposer que le graveur ait interverti les deux lettres, qui se retrouvent l'une à la place de l'autre, chacune avec sa forme normale.

Le y n'a pris la valeur de Tia qu'à une époque relativement basse : ici comme dans les alphabets doriens et dans l'écriture étrusque il ne peut désigner que la gutturale aspirée. Par suite, comme dans ces mômes alphabets, le + équivaut non pas à y, mais à i : c'est l'ancêtre de l'X latin. Reste le signe ffl, dont l'interprétation est très difficile. On ne le

(1) Gerhard, Etruskisclie Spiegel, t. I, pi. LXVIII.

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trouve que sur le vase Galassi, dans l'alphabet de Sienne et dans le premier des deux alphabets du vase Chigi (d). Sa parenté avec le î hellénique (alphabets de Samos et de Milet) n'est pas douteuse; il est également hors de doute que ces deux signes dérivent du samech phénicien ($ sur la stèle de Mésa) : toutefois rien n'indique que S ait été tiré de î plutôt que î de ffl ; il se peut même que tous les doux aient été empruntés indépendamment au môme modèle. Mais quelle peut être la valeur de ce caractère? Le î hellénique représente xt ou yj^ dans les alphabets où + représente y : en Eubée, en Laconic, en Achaïe et dans les colonies achéennes de la Grande-Grèce où l'on a + = ^, il a disparu comme faisant double emploi. Pourquoi donc subsiste-il sur le vase Galassi? On ne peut pourtant pas admettre qu'un alphabet possède deux lettres pour un môme son. Pour sortir de cet embarras, Mommsen a cherché quelle est dans la prononciation grecque la consonne double la plus voisine de xu, et, d'après les alternances : ion. oi\rtc, — att. 8i.T':6s(p. Sio-o-ôs); ion. '0Su(77£Ùç — sicil. OÙAt^riç (2), il a attribué à la lettre S la valeur o-t. C'est ingénieux, mais on n'a aucun exemple épigraphique de ffl notant la sifflante double, puisque ce caractère est inconnu en dehors des trois alphabets trouvés au nord-ouest du Tibre. KirchholT, qui range l'alphabet du vase Galassi dans le groupe qu'il appelle occidental, groupe caractérisé précisément par + r= ^, admet que la lettre S ou ï, encore que sans emploi dans l'usage épigraphique, appartenait primitivement à tous les alphabets du groupe, et s'est conservée comme une survivance dans l'un d'entre eux.

(1) Et non dans les deux comme l'indique à tort W. Larfeld, Griechische Epigraphik [llandbuch dl. v. Millier, t. I, D), 2* éd., p. 505; cf. Mélanges d'archéologie et d'histoire, t. II (188J), pi. V!, où l'on voit que le second alphabet du vase Chigi donne la forme Nfî. — Lenormant (Rev. archéol., art. cité, suite, p. 286) dit qu'on retrouve ce signe dans le nom SAMA®B« »ra!xa6T,, sur une hydrie corinthienne de la collection Campana; mais c'est une erreur; le vase en question porte QÂMÂOO^; 'AjxaOoî ; cf. E. Pottier, Vases antiques du Louvre, E, 643; vol. I, p. 59.

(2) Plut., MarcelL, 20.

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Soit; mais pourquoi cette survivance ne se constate-t-elle que dans les alphabets trouvés en territoire étrusque, alors que ceux de Métaponte ou de ïarente ont perdu complètement la quinzième lettre? La conclusion de Kirchhoff a été confirmée dans une certaine mesure par la découverte du vase Chigi. En effet, les deux alphabets qu'il porte, presque identiques par ailleurs (1), représentent la quinzième lettre l'un par S l'autre par W . Pour que le graveur pût hésiter ainsi sur la forme de la lettre, il fallait qu'elle ne fût pas d'un emploi bien fréquent. Le tort de Kirchhoff n'est donc pas d'être réservé, mais de ne pas l'être assez. Car son hypothèse admet implicitement que BB ne peut pas avoir une autre valeur que i, et, d'autre part, l'argument qu'il tire de la présence de cette lettre sur le vase Galassi pour prouver qu'elle a appartenu originellement à tous les alphabets de la Grèce occidentale peut se retourner contre lui : car de cette constatation l'on peut aussi bien conclure que l'alphabet du vase Galassi se classe en maige du groupe occidental, puisqu'il conserve une lettre que tous les autres ont perdue. De fait, nous ne pouvons même pas affirmer que cet alphabet — non plus que ceux de Sienne et du vase Chigi — aient servi à écrire un dialecte hellénique. Dès lors, on ne peut formuler qu'une conclusion : le ffl est un dérivé du samedi phénicien, une forme parallèle au î de Milet et d'autres alphabets asiatiques ou insulaires; il semble avoir été d'un emploi rare, mais on ne sait pas quel son il pouvait noter.

Le P non renversé se retrouve à Cumes, en Béotie et chez les Locriens. Mais le P arrondi est inconnu aux alphabets helléniques : il apparaît plutôt comme l'ancêtre du P latin. Enfin, les formes M et M pour NN et N sont tout à fait extraordinaires. Non qu'il soit malaisé d'en suivre la genèse. L'alphabet du vase Galassi a conservé ^, qui est le o-àv

(1) Les deux seules différences sont : que le premier écrit : dm. . ., le second : dev..., et que le koppa est figuré 9 dans le premier, *1 dans le aecond.

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classique, dérivé du tsade phénicien comme le M qu'on trouve à Théra, en Crète, à Corinthe et en Etrurie. Dans les alphabets grecs, M et 1 s'excluent, si bien que l'orthographe ne distingue pas sifflante et chuintante (1); mais les inscriptions étrusques font très bien la différence : la valeur de 'l ne prête donc à aucun doute. Seulement la forme particulière de ce caractère, très voisine de l'original phénicien, pouvait le faire confondre par un simple retournement avec n. Pour empêcher cette confusion on a ajouté à M une haste supplémentaire, et naturellement on a été conduit à en faire autant pour N/Vl. La transformation est logique ; néanmoins elle est tout à fait particulière à l'alphabet du vase Galassi. Le vase Ghigi porte les formes étrusques V* et K, et même sur l'alphabet de Sienne le m étrusque a remplacé l'autre, et le n, bien que semblable à celui du vase Galassi, est tracé avec des contours bizarres, qui donnent à croire que le graveur était frappé par la singularité du caractère qu'il employait.

Il faut enfin signaler l'ouverture anormale du cp. Je croirais volontiers que nous avons là une forme intermédiaire entre gr. <l> et étr. 8, ce qui prouverait que le / étrusque dévive bien du (p, non du 9 (2).

L'alphabet du vase Galassi ne se présente donc pas comme un alphabet grec ordinaire. Les aberrances qu'on vient de constater ne s'expliquent pas : elles n'ont pas leur origine dans l'imitation des alphabets de Gumes ou de la Grande-Grèce, auxquels elles sont étrangères. En dehors de ces cités, le commerce de Caere se faisait principalementavec Corinthe : or rien sur le vase Galassi ne rappelle la paléographie si originale des vases corinthiens.

(1) Qui pourtant étaient distinctes à l'origine, Z ou $ marquant la première, M la seconde : au reste les Grecs eux-mêmes n'avaient pas oublié cette différence. Cf. Lenormant, Dict. des antiq., art. cité, p. 200.

(2) Mommsen a déclaré les deux hypothèses également admissibles. Il me semble toutefois qu'en dehors de l'argument tiré de cette forme intermédiaire, le tp marque un son plus voisin de f que le 9.

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Quant au syllabaire, il répète, suivies des voyelles <2, i, K, e, les consonnes de l'alphabet sauf b, d, /<;, /, ffl, ^, x. Il y a toutefois quatre modifications notables.

Le |î est simplifié en ^, simplification dont on trouve des exemples en épigraphie étrusque (1) : il n'y a donc aucune raison d'admettre avec Mommsen que r puisse être le j^ étrusque, encore moins de le lire b comme Franz.

Le P de l'alphabet est retourné : q. Ceci ne doit pas nous le faire prendre pour un koppa. Il est naturel que le graveur ait voulu mieux distinguer par ce procédé les deux lettres P et P, qui prêtaient à confusion.

Le ^ est remplacé par le koppa corinthien 9.

Enfin l'ordre des trois dernières consonnes est renversé : /, ç), ^j; dans l'alphabet, J>, 9, t dans le syllabaire.

A part l'omission inexplicable de /, il est frappant de voir que ce syllabaire ne reprend que les consonnes qui ont leurs correspondantes dans l'alphabet étrusque, et que des cinq voyelles il n'a laissé tomber que l'o, que l'étrusque ne connaît pas. Il apparaît donc qu'il a été gravé par un Etrusque. Cependant celui-ci n'a pas voulu reproduire les lettres de son propre alphabet : aux formes I, ©, Wi, M, P, S, M', T il n'a pas substitué *, O, f^, K, T, $, i, +. Il avait conscience d'user d'un alphabet étranger; mais dans cet alphabet étranger il cherchait les équivalences de son alphabet national.

C'est pourquoi malgré l'autorité de Kirchboff je ne puis attribuer au 9 du syllabaire la valeur de Koppa. Le Koppa est d'un emploi trop rare en étrusque, et du reste il ne viendrait pas à son rang : après le y, l'étrusque place /. C'est donc bien /que le graveur a voulu écrire. Mais la forme ^ de l'alphabet lui a paru bizarre; il ne pouvait y reconnaître

(l) On lit sur la face d'une urne du musée de Leyde, provenant de Volterra, •|VQV0vl3i*>lliNl'MA0, qu'il faut évidemment lire Qanyvil velburui (Bull. delV Ist., 1840, p. 100). On comprend toutefois que cette simplification soit rare, car rien ne distinguait plus ce 'l du p étrusque.

26 D, ANzum

* une forme de transition entre <t> et 8 ; il a donc cherché

parmi les lettres grecques qu'il connaissait celle qui ressemblerait le mieux à ce modèle étrange, et il a trouvé le 9 que les vases corinthiens lui faisaient connaître.

Quant à Tordre anormal : 'i>, 9, t, il ne s'explique qu'en supposant que le graveur, ayant oublié le / à sa place normale, l'a rajouté à la fin.

Voici donc, à côté d'un alphabet d'origine hellénique, mais bien distinct des autres alphabets grecs, un syllabaire gravé par un Etrusque. Le vase Galassi — comme l'inscription de Sienne — est l'œuvre d'un Etrusque qui s'exerce à reproduire un alphabet étranger. Ceci ne se comprend que si cet alphabet servait à écrire une langue que le graveur avait besoin de connaître. Quelle pouvait être celle langue?

Caere, lieu d'origine de notre vase, passait dans l'antiquité pour avoir été fondée par les Pélasges sous le nom d'Agylla, qu'elle avait changé au moment de la conquête étrusque. C'est même une des villes italiques où la tradition des origines pélasgiques est le plus formellement attestée par les écrivains de l'antiquité (1). On comprendra que je ne veuille pas ici traiter à fond la question des Pélasges : elle dépasse infiniment le cadre de cette étude. Je me contenterai d'observer que les tombeaux sont les seuls monuments qui nous restent de Caere, et qu'ils forment trois groupes.

Le premier, et le plus considérable, occupe le plateau rocheux de la Banditaccia, au nord de la ville antique dont un ravin le sépare. Des fouilles récentes, qui se poursuivent, y mettent à jour, entre les grands tumuli qu'on connaissait déjà, des rues bordées de tombeaux plus modestes. C'est la nécropole étrusque proprement dite, la cité des morts en face de celle des vivants.

(1) Strabon, V, ii, 3 (C. 220) ; Dion, liai., I, 20; Verg. Aeii. VIII, 597-602 ; Seru. ad Aen. X, 183.

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Le second groupe comprend un certain nombre de tombes étrusques dissémindes dans la campagne, à plusieurs kilomètres au sud-est de Caere.

Le troisième est constitué autour de la fameuse tombe Regolini-Galassi, au pied du bord occidental du plateau caerite. Au lieu que les lombes étrusques se composent d'une ou plusieurs chambres taillées dans le roc, celle-ci forme un long couloir construit suivant le système dit de la fausse voûte : des blocs rectangulaires de tuf surplombant progressivement jusqu'à se toucher au sommet, les angles étant recoupés de manière à former deux parois symétriquement inclinées. Etrangère aux Etrusques, qui ont apporté en Italie la voûte, cette architecture est caractéristique des tombeaux mycéniens. D'autre part, la position môme de la tombe Regolini-Galassi rappelle celle du prétendu tombeau de Clytemnestre au pied du rempart de l'agora à Mycènes : les tombes étrusques au contraire sont tantôt très éloignées des cités, tantôt groupées sur des plateaux qui leur font face (1). L'archéologie confirme donc la tradition, et nous invite à voir dans ce tombeau le plus illustre sépulcre de l'Agylla pélasgique.

La tombe Regolini-Galassi était surmontée d'un tumulus assez petit. Autour de celui-ci, à un niveau supérieur, on a trouvé cinq tombes disposées en rayons, recouvertes à leur tour par un tumulus gigantesque qui englobe le premier (2). Quoique appartenant certainement à une époque plus récente, ces tombes ont même disposition et môme architecture que la Regolini-Galassi. Or c'est dans l'une d'elles qu'a été trouvé notre vase. Comme il est indiscutablement de fabrication étrusque, la tombe qui le contient doit ôtre de très

(1) Cf. les nécropoles de Veii, Tarquinii, Vulci, Clusium. La seule exception connue en Étrurie est celle de la petite nécropole découverte au pied de la falaise d'Orvieto (Dennis, CUies and cemeleries of Eiruria, t. II, pp. 42-46), mais le mobilier en est très archaïque et l'architecture toute pélasgique, malgré les inscriptions étrusques.

(2) Canina, Eiruria Maritihna, t. I, p. 174 et pi. LU.

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peu postérieure à l'occupation d'Agylla par les Etrusques. Elle remonterait donc au vu" siècle : aussi bien la fabrication des vases en biicchero nero n'a-t-elle commencé qu'à cette époque (1).

Nous ne savons malheureusement pas quel était le mobilier de cette tombe, car elle a été pillée. Mais nous en connaissons une semblable aux Monteroni, près de l'emplacement d\ilsim?i, port antique de Caere : elle n'a livré que des produits d'art mycénien (2). Or dès la fin du vii° siècle, et pendant tout le vi% le commerce grec est fort actif à Caere, et les poteries grecques se retrouvent dans toutes les tombes étrusques. Les tombes d'architecture pélasgique, antérieures à l'hellénisme, ne peuvent donc dater que d'une époque plus reculée : le vase Galassi doit remonter à la fin du vn* siècle.

A cette époque, les Etrusques qui viennent de conquérir Caere s'y trouvent en contact avec leurs nouveaux sujets les Pélasges, et presque aussitôt avec les navigateurs et marchands grecs. J'ai montré que le 9 du syllabaire suppose un graveur ayant quelque connaissance de l'alphabet corinthien. Que ce graveur éprouvât le besoin de reproduire Talphabet pélasgique, avec le syllabaire qui l'expliquait, sur les flancs d'un vase — comme un autre sur les parois d'un tombeau de Sienne (3) — , ce n'est pas un fait extraordinaire, et point n'est besoin d'y chercher magie. L'alphabet, et surtout l'alphabet d'une langue étrangère, n'était pas en ces temps chose d'un emploi courant : il pouvait servir à l'ornementation comme curiosité utile.

Ce qui prouve du reste que nous avons bien affaire à l'al-

(1) Ilelbig, Bull, dell 'ht., 1883, p. 119.

(2) Un morceau de feuille dor où sont imprimés des triangles encailrant des têtes tiumaines, des fragments de vases en smalt vert ornés de feuilles de lotus, une tasse du même à trois protubérances, quelques vases en terre noire à décoration géométrique semés d'écaillés de poisson. Cf. G. Abeken, Bull. delV ht., 1839, pp. 81-84.

(3) L'alphabet pélasgique ne devait pas être connu seulement à Caere, mais un peu dans toute l'Étrurie où les monuments (enceinte de Ficsole, nécropole d'Orvietoj attestent l'expansion des Pélasges.

LE VASE GALASSI 29

phabct pélasgique, c'est qu'il persista à Caere, et que certains de ses caractères prennent quelquefois dans des inscriptions la place des lettres étrusques. Une œnoché à décor géométrique nous montre 9 pour 8 (1) :

$AMA>11A>ll41YtY?IMd mifutumkarkanas .

La même substitution se remarque dans une inscription publiée par Lepsius (2) qui se termine par KÎ^J^B : helefa^ et Mommsen dit l'avoir observée chez M. Guglielmo à Civitavecchia sur deux vases portant :

miram u^afkaiufmaia.

mirafuvufïariceia (3).

On trouve 3 au lieu de ^ dans deux inscriptions de la tombe des Tarquins : ASK^IAOJ^I : vel^arusa et le fragment

A3K :... usa (4), et sur une amphore en terre blanche

portant le mot A3N^1 : velusa (S). Enfin une autre inscription de la tombe des Tarquins nous montre dans le mot ^AMy^AtAm : maiarfnas la forme y au lieu de 4..

Si le vase Galassi est antérieur au vi" siècle, il est contemporain des plus anciens alphabets grecs qui nous soient parvenus. Toutefois, il représente un état moins archaïque que les inscriptions de Théra et d'Abou-Simbel. Les Pélasges qui l'ont apporté en Italie ont dû le recevoir des Phéniciens dans la mer Egée, en même temps que les Grecs auxquels ils étaient mêlés. Ainsi s'expliqueraient les formes ffl et^, qui doivent être des emprunts directs à l'alphabet phénicien (6).

(1) Pottier, Vases antiques du Louvre, D, 70.

(2) Ann. delV ht., 1836, p. 199. Actaellement au Musée étrusque du Vatican, arra. n» 208.

(3) Je ne sais où ont passé ces vases.

(4) G. Dennis, Bull. delV Ist., 1847, p. S8 et iJ9. De ces deux inscriptions la première seule est lisible aujourd'hui.

(5) Pottier, Vases antiques du Louvre, D, 171.

(6) J'ai déjà dit que je ne savais quelle valeur attribuer à la lettre ffl. Ce n'est pas avec ce que nous savons de la langue pélasgique que nous sortirons de cette incertitude. Mais si l'on considère à quel son î a été affecté en

30 D. ANZIANI

Pour le reste il est difficile de distinguer si les lettres pélasgiques dérivent des modèles phéniciens par des intermédiaires grecs, ou directement par un développement parallèle à celui des alphabets helléniques. Probablement la majorité des caractères viennent du grec, quelques-uns comme [^ et M de l'alphabet oriental. Une double influence phénicienne et hellénique devait s'exercer sur les peuplades pélasgiques à cette étape de leurs migrations.

Je ne prétends pas par l'étude du seul vase Galassi éclairer l'origine et la civilisation des Pélasges. J'ai môme hésité à le leur attribuer, quand des savants comme Mommsen et Kirchhofî n'ont pas voulu s'engager dans cette voie. Pourtant il me semble que c'est le seul moyen d'éviter des contradictions insolubles. Si l'on examine à fond ce monument, en se préoccupant non seulement des inscriptions qu'il porte, mais de sa facture et de son histoire, je crois qu'on sera forcément conduit à une conclusion voisine de la mienne. Cette conclusion peut-elle suggérer un nouveau classement des alphabets grecs? C'est un problème que je laisse à traiter à de plus compétents. Pour l'histoire des antiquités italiques, le point essentiel est que de ces Pélasges, connus jusqu'ici par la tradition et par quelques sépulcres, nous retrouvons sinon la langue, du moins l'alphabet. Par là le vase Galassi doit intéresser tout chercheur qui s'attaque au problème obscur et capital des origines de la civilisation sur les côtes latines et tyrrhéniennes.

D. Anziani.

Rome, 1 décembre 1911.

grec, je crois qu'on peut supposer que S devait représenter une palatale (ou vélaire) différente de C comme de K. Quelques exemples de vases corinthiens semblent prouver qu'en grec même î a pu (Hre employé pour x (cf. MîA<109, Pottier, Vases ant. du Louvre, E, 638; îMAN®OM, id., ibid., E, 609). On peut invoquer ici l'analogie des sifflantes : tous les dialectes grecs ont généralisé Z ou M, de manière à n'avoir qu'une seule forme : le pélasge a gardé 1 à côté de 3 (l'étrusque aussi M à côté de ^). De même là où les alphabets grecs généralisaient la forme K, le pélasge a pu conserver la dualité K. S-

(Hiver 198/197 av. J.-C.)

Les conférences de Nicée constituent un des épisodes les plus curieux et les plus vivants de la première intervention romaine en Grèce (1). La question de l'hégémonie sur le monde hellénico-oriental s^y trouve posée entre les deux plus grands empires militaires qu'ait encore connus la Méditerranée, la Macédoine et Rome. C'est, sur le terrain diplomatique, une lutte ardente et acharnée qui annonce et prépare les grands règlements de comptes de Cynoscéphales et de Pydna. Deux politiques, deux passés d'orgueil et de gloire, s'y rencontrent et s'y heurtent ; la valeur de l'enjeu, la puissance des adversaires, la personnalité des diplomates en présence, tout contribue à rehausser l'intérêt de ces négociations. Ajoutons enfin qu'une source de premier ordre, Polybe, nous en a transmis le procès-verbal circonstancié et que le récit revêt chez l'historien grec une ampleur, une vie et un pittoresque particulièrement remarquables.

(1) La source fondamentale pour les conférences de Nicée est Polybe (XVII, 1-10). Tito Live (XXXII, 32-36) reproduit généralement, le plus souvent sous une forme littérale, le récit de Polybe. Les autres textes — Plutarque, vie de Flamininus, '6; Appien, Macedonica, G ; Justin, Histoires, XXX, 3; Zonaras, Chronique, IX, 16 — sont brefs et sans importance.

La négociation de Nicée vaut à la fois par Timportance des affaires qui y sont traitées et par la personnalité des diplomates qui s'y trouvent aux prises. Il importe donc tout d'abord de résumer la situation politique au moment oii vont s'ouvrir les conférences et de présenter les acteurs qui sont appelés à y jouer un rôle.

La guerre entre la Macédoine et Rome est déclarée depuis deux années, sans d'ailleurs qu'aucun résultat décisif ait encore été atteint. En 199, le consul P. Sulpicius Galba, prenant rillyrie comme base d'opérations, a tenté une atlaque directe sur la Macédoine; il a échoué et a dû battre en retraite. Son successeur, P. Villius, retenu quelque temps par une mutinerie de ses soldats, n'a même pas eu le temps d'entrer en campagne. Un nouveau général eh chef, un des deux consuls de l'année, ï. Quinctius Flamininus, vient de prendre le commandement supérieur.

Flamininus se prépare à renouveler la tentative de Sulpicius, lorsque le roi de Macédoine lui fait demander une entrevue. Elle est accordée et a lieu sur les bords de l'Aoiis. Le général romain exige, comme bases préalables de toute négociation, le retrait des garnisons romaines de Grèce, c'està-dire l'évacuation de tout le pays, la Thessalie y comprise, la restitution aux ayant-droit du butin emporté par les troupes du roi et une indemnité compensatrice pour ce qu'il serait impossible de rendre. Sur le premier point, Philippe demande à faire une distinction : il veut bien évacuer les villes qui sont sa conquête propre, mais non celles que lui ont laissées ses ancêtres. Quant à la question du butin, il offre de s'en remettre à la décision d'un arbitre impartial. Sur aucun des deux points l'accord ne put se faire — ni Flamininus, ni Philippe ne désiraient sincèrement la paix — , et les choses en restèrent là. Mais cette conférence préliminaire de l'Aoiis n'en a pas moins, dans la suite des événements, une importance de premier ordre. Elle nous présente en opposition les thèses diplomatiques des deux adversaires; elle

annonce et elle explique les négociations ultérieures de Nicée. L'approche de la mauvaise saison contraignit bientôt les deux adversaires à prendre leurs quartiers d'hiver. Flamininus, au lieu de passer l'hiver en lUyrie comme l'avaient fait ses prédécesseurs Sulpicius et Yillius, vint s'installer à Anticyre, en Phocide, au bord du golfe de Corinthe, et il entreprit aussitôt une active campagne diplomatique pour enlever systématiquement à Philippe tous ses alliés grecs. Quelques jours plus tard, il remportait un premier succès; la ligue Achécnne abandonnait la Macédoine pour passer à l'alliance romaine. Le résultat de ce revirement ne se fît pas attendre. Philippe alarmé, craignant pour les alliances qui lui restaient, particulièrement pour l'alliance béotienne, demanda à renouer les négociations rompues sur l'Aoûs et sollicita deFlamininus une nouvelle conférence. Le général Uomain en admit le principe. Flamininus se trouvait à Anticyre, Philippe en Thessalie ; on prit rendez-vous à mi-chemin, sur le rivage du golfe Maliaque, près de la petite ville de Nicée.

Tel est le terrain diplomatique sur lequel vont s'engager les conférences de Nicée. Quelques mots, maintenant, sur les négociateurs. Du côté Macédonien, c'est le roi Philippe qui dirige personnellement ses affaires et soutient la conversalion. Le roi de Macédoine a alors trente-neuf ans ; c'est un homme dans la force de l'âge, doué naturellement de toutes les qualités de l'esprit et du corps : « Jamais roi, nous dit Polybe (1), n'eut de plus grands talents pour régner ». Il est intelligent, habile, possède l'expérience profonde des hommes et des choses. Il sait parler et ne manque pas d'esprit. Malheureusement, ces brillantes qualités sont gâtées par de graves défauts. Il est faible, incapable de suite dans les idées et livré à l'influence heureuse ou néfaste, selon le cas, de ses conseillers du moment. Sa politique est inégale, souvent

incohérente, marquée au coin d'une nervosité excessive ; les actes de violence y alternent avecles périodes de dépression. Son esprit même le dessert fréquemment; chez lui le bon mot tourne aisément au sarcasme et l'autorité du diplomate s'en trouve diminuée d'autant. A côté du roi, les représentants de ses deux grandes alliances grecques, les deux chefs du parti Macédonien en Béotic et en xichaïe : Brachyliès, un Béotien, qui plus tard devait payer de la vie son dévouement à la cause de Philippe, Cycliadas, stratège de la ligue Achéenne l'année précédente, réfugié près du roi à la suite du revirement qui avait amené le parti Romain aux affaires; enfin deux comparses, deux secrétaires Macédoniens, Apollodore et Démosthène.

Dans Tautre camp, la négociation est conduite parie consul Romain T. Quinctius Flamininus. Flamininus est très jeune : il a une trentaine d'années. Au physique, c'est un homme d'aspect séduisant, d'abord agréable et facile, d'allure aristocratique ; au moral, une nature vive et sensible, prompte à s'irriter ou à se calmer, parfois ombrageuse jusqu'à la rancune, capable aussi de générosité, moins d'ailleurs par bonté de cœur que par désir de paraître. Son esprit est ouvert et cultivé, mais le jeune diplomate est-il, dès cette époque, le philhellène qu'on nous dépeint souvent, le fm connaisseur passionné pour la Grèce et sa civilisation? Le représenter sous ces couleurs, serait singulièrement forcer la note. Sans doute il aimait le grec et le parlait purement, mais, connaisseur, il l'est devenu surtout après son long séjour de quatre années en Grèce. On ne peut donc pas voir en lui, dès 198, un helléniste raffiné; mais cet aristocrate à l'esprit curieux, à la nature délicate, au tempérament enthousiaste, avait plus d'une affinité avec les Grecs. Avant même de les connaître, il avait le goût des choses de la Grèce et le vif désir de les voir de près.

Flamininus est un officier habile. Son coup d'œil est sûr, sa décision prompte — il le montrera à Cynoscéphales — ; il

n'a toutefois ni la science ni les brillantes qualités militaires d'un Paul Emile ou d'un Scipion Emilien. Mais son arme de prédilection, c'est la diplomatie ; c'est à elle qu'il devra les plus beaux succès de sa carrière politique. Ses dons de négociateur sont réels; il le sait et se plait à les faire valoir. Spirituel, beau parleur, il aime les entrevues oii l'on converse en tôte à tête avec l'adversaire et les scènes solennelles où il joue le premier rôle, comme la proclamation de l'indépendance grecque aux jeux Isthmiques ou de la liberté d'Argos aux jeux Néméens. Un dernier trait qui n'est pas le plus négligeable. Flamininus est un ambitieux qui n'oublie jamais, même au bruit des acclamations, les intérêts de Rome et les siens propres. S'il a de l'esprit, ce n'est jamais au détriment ni de son pays, ni de lui-même. Cette fois encore Rome était bien servie par les circonstances. Nul n'était plus apte que Flamininus à faire triompher la politique Romaine en Grèce et à traduire pour des Grecs les volontés du Sénat.

Tout autour de Flamininus se presse un brillant cortège de diplomates accrédités par les alliés. Amynander, roi d'une petite peuplade d'Epire, les Athamanes, « d'esprit flexible et de caractère facilement influençable », un voisin et par conséquent un ennemi de Philippe, qui voit dans l'alliance Romaine un moyen de s'étendre aux dépens de la Macédoine; Dionysodore, l'ambassadeur du roi de Pergame, Attale, et un des chefs de sa flotte ; Aristène de Mégalopolis, stratège de la ligue Achéenne, un opportuniste de premier ordre qui avait résolument jeté la ligue dans le parti Romain, et un autre de ses compatriotes, fervent de la même politique, Xénophon d'Aegion; Acésimbrote, amiral et ambassadeur de la République Rhodienne; enfln, Phaeneas, le stratège de la ligue Etolienne, un bavard et un violent, avec quelques autres délégués dont un certain Alexandre Isios « qui passait pour habile politique et bon orateur » (1), mais

(1) Polybe, XVll, 3, 1.

qui, par son arrogance et son éloquence théâtrale, fait, au cours des conférences, piètre figure de diplomate.

L'ensemble de la discussion va être dominé par le conflit des deux politiques Macédonienne et Romaine. Philippe, fort affecté par la défection de la ligue Achéenne, craint que ses alliés de Béotie et d'Acarnanie ne suivent ce fâcheux exemple. Il n'implore pas la paix à tout prix; il sait qu'une paix générale est impossible sans de grandes concessions et, ces sacrifices, il ne veut pas les faire tous. Son but immédiat est de rompre le faisceau d'alliances que le Sénat a réussi à constituer en Grèce, et, s'il le peut, d'obtenir de Flamininus, au nom de Rome, une paix séparée. Les Romains partis, il compte bien se dédommager, aux dépens des alliés de Rome, des concessions auxquelles il aura dû consentir. Au cours des conférences, l'effort diplomatique de Philippe consistera toujours à séparer les Romains de leurs alliés et à s'entendre avec le général romain seul.

Flamininus discerne clairement cette tactique et il manœuvre avec habileté pour la déjouer. Tandis que Philippe cherche à semer la division entre Romains et alliés, Flamininus ne perd pas une occasion de proclamer l'indissolubilité dos alliances conclues par le Sénat. Rome, dit-il et répète-t-il constamment, n'intervient qu'au nom des cilés grecques, ses alliées, elle ne peut rien conclure sans demander leurs avis et obtenir leur assentiment. Celte politique d'union est la politique du Sénat, et Flamininus, consul Romain, représentant officiel de Rome en Grèce, ne saurait en suivre une autre. — Il faut tenir compte aussi d'un autre élément ; porte-parole du Sénat, Flamininus n'en oublie pas pour cela ses intérêts particuliers. Il y a tout profit pour lui à faire parler Philippe et à prolonger les négociations. Il veut montrer au Sénat, moins porté que lui même à l'offensive, que la paix est impossible ; les conférences de JNicée sont un moyen de le lui prouver. Le moment approche oii le Sénat va procéder à la répartition des provinces pour 197;

Flamininus désire une prorogation de commandement, et il compte bien que l'échec des négociations, la nécessité d'une guerre à outrance, détermineront le Sénat à la lui accorder.

Ce choc de deux politiques inconciliables, ce mélange d'inlérôts généraux et d'intérôts personnels, les ruses employées par les adversaires pour se tromper l'un l'autre, donnent aux conférences de Nicée un aspect très vivant et parfois dramatique. Philippe, habile diplomate, rompu au maniement des affaires grecques, met au service de la politique Macédonienne toute la séduction de sa personne et de son esprit. Usait que Flamininus est loin d'être indiiïérent au charme de la culture hellénique. Par ses manières engageantes et ses flatteries, il s'efforce de le dominer et de l'entraîner. Flamininus se prête à ces avances, non qu'il soit dupe, mais par souci de ses intérêts et calcul de son ambition.

Autant l'entrevue de l'Aoûs, au début de la campagne, avait été froide et, pour ainsi dire, impersonnelle, autant celle de Nicée est animée et féconde en péripéties. Flamininus et Philippe ne sont plus deux étrangers l'un pour l'autre; ils ont appris à se connaître.

Le jour fixé pour l'entrevue, Philippe partit de Démétriade ; une escadre de cinq petits navires escortait son vaisseau amiral. Flamininus, entouré du roi Amynander, des ambassadeurs d'Attale, de Rhodes, des Achéens, des Etoliens, se rendit par terre à sa rencontre. L'entretien s'engagea assez mal. Le général Romain invitant Philippe à descendre sur le rivage, le roi, debout à la proue de son navire, l'efusa catégoriquement : « Que craignez-vous donc? lui dit Flamininus. — Rien, sauf les dieux immortels, répondit le roi, mais je n'ai aucune confiance dans la plupart de ceux qui sont là, les P^toliens moins que tous autres ». Flamininus, surpris, lui fit observer que les conditions étaient communes et le danger égal pour tous : « Pas du tout, riposta Philippe. Si Phaeneas venait à disparaître, les Etoliens le

remplaceraient aisément comme stratège; si la même aventure m'arrivait, il n'y aurait plus personne pour occuper le trône de Macédoine ».Flamininus n'insisia pas, mais ce dut être un singulier spectacle que cette longue conférence oii les interlocuteurs parlaient les uns, Flamininus et les alliés de Rome, du rivage, l'autre, Philippe, du haut de son vaisseau royal. L'entrevue y gagnait en pittoresque, sinon en cordialité.

Entre diplomates, le protocole ne perd jamais ses droits. Qui prendrait le premier la parole? Ce fut l'objet d'une première passe, vive et rapide, entre les deux adversaires. Flamininus invita Philippe à exposer ses intentions. Refus du roi. « C'est à vous à parler, répondit-il, et à m'apprendre quelles pourront être les conditions de la paix ». Le général Romain énuméra alors les conditions de Rome ; le roi devait retirer ses garnisons de toutes les villes de la Grèce, rendre aux alliés du peuple Romain les prisonniers et les transfuges, restituer aux Romains les places d'illyrie qu'il avait occupées depuis la paix de Phoenice, remettre au roi d'Egypte, Ptolémée, les villes qu'il lui avait enlevées après la mort de Ptolémée Philopator. C'étaient là, ajouta Flamininus, les conditions qu'il lui dictait au nom de Rome, mais il était juste d'entendre aussi les demandes des alliés, et Flamininus, se tournant vers ceux qui l'entouraient, les pria d'exposer les mandats dont ils étaient porteurs. L'attitude de Flamininus est tout à fait caractéristique : « Rien sans les alliés grecs », tel est le mot d'ordre de la politique sénatoriale, tel est aussi le principe fondamental dont va s'inspirer Flamininus au cours des négociations.

L'ambassadeur d'Attale, Dionysodore, présenta le premier les conditions de son roi. Philippe devait restituer les navires capturés à la bataille de Chios, remettre en état le temple d'Aphrodite et le Nicéphorion qu'il avait saccagés au cours de sa campagne d'Asie. L'envoyé Rhodien, Acésimbrote, réclama le retrait des garnisons macédoniennes d'Ias-

SOS, Bargylie, Eiiromos, le retour de Pe'rinthe à l'alliance de Byzance, révaciiation de la Pérée (partie du continent Asiatique qui fait face à l'île de Rhodes), de Seslos, d'Abydos, alors aux mains de Philippe, et, d'une manière générale, de toutes les places et villes maritimes d'Asie-Mineure. Les Achéens demandèrent Corinthe et Argos; les Étoliens, par la bouche du chef de leur délégation, Phaeneas, l'évacuation de toute la Grèce conformément aux demandes romaines et la restitution de toutes les villes qui auparavant leur avaient appartenu à un titre quelconque.

Ces conditions mulliples étaient sutfisaiîiment dures pour le roi et, en tout cas, elles fournissaient une ample base de discussion. Les Étoliens trouvèrent bon d'y ajouter une longue mercuriale à l'adresse de Philippe. Ce fut un autre de leurs délégués, Alexandre Isios, qui se chargea de cette tâche aussi agréable que déplacée : « Philippe n'était loyal ni dans les négociations, ni dans les opérations militaires. Négociateur, il tend des embûches et épie constamment les occasions favorables ; belligérant, il ignore complètement la droiture et la générosité. Il ne livre pas franchement bataille à l'ennemi, mais il bat en retraite, incendie, pille les cités et par là — avouait Alexandre avec une naïveté charmante — réduit singulièrement pour le vainqueur les protits de la victoire. Les anciens rois de Macédoine procédaient tout autrement ; ils livraient de loyaux combats, mais épargnaient les villes ; témoin la grande expédition d'Alexandre contre Darius, témoin la guerre entre Antigoneet les autres généraux coalisés contre lui, témoin encore Pyrrhus luimême. Détruire les villes, l'enjeu même de la lutte, comme le fait Philippe, c'est un acte de pure démence. Ami et allié des Thessaliens, il n'en a pas moins détruit chez eux plus de villes que ne l'ont jamais fait leurs pires adversaires ».

Tout dans ce discours était à la fois ridicule, la forme et le fond. Pour finir triomphalement, Alexandre décocha encore à Philippe quelques reproches qui, eux^ avaient au

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moins le mérite de la précision : « Pourquoi avait-il occupé Lysimachie, une ville qui faisait partie de la ligue Etolienne, pourquoi en avait-il expulsé le préteur Elolien, pourquoi y avait-il mis garnison? Pourquoi avait-il réduit en esclavage les habitants de Cios, une autre ville de la ligue Etolienne? Pourquoi enfin continuait-il à occuper Echinos, Thèbes de Phtiotide, Pharsale et Larissa? »

Un diplomate, moins habile que ne Tétait Philippe, eût perdu pied sous cette avalanche de demandes et de récriminations, mais le roi de Macédoine connaissait trop les Grecs pour se trouver désemparé par leurs discours. Après avoir relevé dédaigneusement ce que la diatribe d'Alexandre avait de « théâtral et de bien Etolien », il fit observer avec beaucoup de sang-froid, qu'aucun homme n'était assez fou pour faire volontairement tort à ses alliés, mais que, dans certaines circonstances, un chef d'Etat peut être obligé d'agir contrairement à sa propre volonté.

Cette réponse, à la fois dans ce qu'elle avait d'ironique et de sensé, déplut doublement aux Etoliens, Phaeneas interrompit brusquement le roi : « Philippe déraisonne, dit-il. 11 n'a qu'à être vainqueur ou à se soumettre aux plus forts ». L'interruption était grossière et fort peu diplomatique. Phaeneas allait continuer. Une raillerie de Philippe lui ferma la bouche : « La chose est claire môme pour un aveugle », répondit le roi, faisant allusion à la mauvaise vue de son interlocuteur — et tout le monde de rire. Avoir les rieurs de son côté, dans la situation difficile où se trouvait le roi de Macédoine, n'était pas chose indifférente. La maladresse et la brutalité des Etoliens lui permettaient de marquer un point sur ses adversaires. Philippe, exploitant habilement cet avantage momentané, poursuit : « Pourquoi j'ai occupé Lysimachie? Pour empêcher les Thraces de détruire la ville, ce qu'ils n'ont pas manqué de faire depuis que j'en ai retiré la garnison macédonienne. Je n'ai pas fait la guerre aux habitants de Cios, mais Prusias combattait

contre eux; je lui ai porté secours et l'ai aidé à ruiner la ville. Si j'ai agi ainsi, c'est vous, Etoliens, qui en êtes cause ».

Et alors, très habilement, le roi sortant de la défensive h laquelle il s'était tenu jusque là, prend vigoureusement l'offensive contre les Etoliens : « Les autres Grecs et moi, ditil, vous avons souvent demandé par ambassades de supprimer la loi qui vous autorise à prendre des dépouilles des dépouilles mêmes. "Vous avez répondu que vous arracheriez plutôt rÉtolie de l'Etolic que d'abroger cette loi ». Flamininus surpris demande quelle est cette loi. Philippe le lui explique, en s'amusant à dépeindre avec humour les mœurs pillardes des Etoliens : « Les Etoliens ne se contentent pas de faire la guerre à leurs ennemis et de dévaster leurs terres, mais, si deux peuples, leurs alliés, sont en guerre l'un contre l'autre, les Etoliens, sans que leur intervention ait aucun caractère officiel, peuvent se joindre aux deux partis et piller indistinctement leurs deux territoires ».

La surprise de Flamininus redouble. Philippe alors glisse une insinuation qui révèle le fond même de sa politique : « Ce qui le choque surtout, dit-il, c'est que les Etoliens affichent les mêmes prétentions que les Romains et lui ordonnent comme eux d'évacuer la Grèce n, puis immédiatement la plaisanterie reprend : « Les Etoliens m'ordonnent d'évacuer la Grèce? Mais qu'est-ce que la Grèce? Quelles en sont les limites? La plupart des contrées de l'Etolie ne sont même pas des pays grecs. Les Agraei, les Apodotes, les Amphiloques eux-mêmes sont en dehors de la Grèce. Ces régions, me les concédez-vous ? »

Devant ce coup, porté avec autant de vigueur que d'esprit, Flamininus ne peut s'empêcher de rire : « En voilà assez sur les Etoliens, poursuit Philippe. Pour Attale et les Rhodiens, il serait beaucoup plus équitable qu'ils me restituassent les navires et les hommes qu'ils m'ont pris plutôt que moi les leurs. Ce n'est pas moi qui ai été l'agresseur. Ils m'ont

attaqué les premiers; tout le monde en tombe d'accord. Cependant, si vous l'ordonnez, Flamininus, je rendrai aux Rhodiens la Pérée, à A Itale ses navires et ceux de ses prisonniers qui vivent encore. Quant au Nicéphorion et au temple d'Aphrodite, qui ont dté saccagés^ je ne puis pas les remettre absolument en état, mais j'enverrai des plants et des jardiniers, qui cultiveront le terrain et y planteront plus d'arbres qu'il n'en a été coupé ». Nouveaux rires de Flamininus.

Philippe en vint ensuite aux Achéens et ici les arguments ne lui manquaient pas. Les Achéens, en effet, avaient longtemps été les alliés des rois ses prédécesseurs et les siens propres; le revirement qui les avait amenés à l'alliance romaine était tout récent. La situation était particulièrement embarrassante pour les deux représentants de la ligue, Aristène et Xénophon, qu'il avait devant lui. Philippe commença par rappeler les nombreux bienfaits dont les rois de Macédoine les avaient comblés, puis ceux qu'il leur avait prodigués lui-môme et, chemin faisant, il ne se fit pas faute de leur reprocher énergiquement leur perfidie et leur ingratitude. Cependant il consentait à leur rendre Argos. Quant à Corinthe, il en délibérerait seul à seul avec Flamininus.

Après s'être ainsi expliqué sur les conditions des alliés, Philippe en arriva aux conditions de Rome qu'il avait gardées pour la fin et, s'adressant celte fois directement à Flamininus, il demanda des précisions sur les villes de Grèce qu'on le sommait d'évacuer : « S'agissait-il des villes grecques qu'il avait conquises lui-mômes ou de celles qu'il avait reçues de ses ancêtres? » La différence en effet était fondamentale. C'était la seconde fois que Philippe posait la question ; il l'avait déjà formulée, quelques mois plus tôt, dans les mômes termes, à l'entrevue de l'Aoiis. Flamininus ne répondit pas. Pourquoi? Polybe se contente d'enregistier le fait, sans nous donner les raisons de ce silence, mais le contexte nous les fait aisément deviner. Aristène, poursuit

Polybe, et Phaeneas s'apprêlaient à répondre au nom de leurs gouvernements respectifs, mais il était tard et le temps leur manqua. Flamininus se tait parce qu'il affecte systématiquement de laisser en toutes choses la parole aux alliés; il y a là de sa part une tactique constante que nous avons déjà signalée et que nous allons encore retrouver par la suite.

Philippe, avant de se retirer, demanda qu'on lui remît par écrit les conditions de la paix. « Il était seul, disait-il, et n'avait auprès de lui aucun conseiller )■<. Polybe ajoute : « Flamininus écoutait avec plaisir les plaisanteries du roi et, ne voulant pas qu'il fût dit de lui qu'il n'avait rien eu à répondre, il railla Philippe à son tour. « S'il était seul, il n'avait qu'à s'en prendre à lui-même, puisqu'il avait fait périr tous les amis qui auraient pu le conseiller ». La plaisanterie était un peu forte. Le roi eut un sourire contraint, et l'impression produite ne dut guère être en faveur du jeune diplomate romain. Puis on se sépaia après avoir pris rendez-vous au môme endroit pour le jour suivant.

Ainsi se termina la première conférence de Nicée. Si l'on n'était pas complètement tombé d'accord, du moins on s'était rapproché sur bien des points. Les conditions d'Attale étaient au nombre de trois : a) restitution des navires capturés à la bataille de Chios; b) reddition des prisonniers; c) remise en état du temple d'Aphrodite et du Nicéphorion. Philippe les acceptait toutes trois. — Rhodes demandait : a) la restitution de la Pérée ; b) le retrait des garnisons d'Iassos, Bargylie, Euromos; c) le retour de Périnthe à l'alliance byzantine; d) l'évacuation de Sestos, Abydos, de toutes les places et ports d'Asie-Mineure occupés par les Macédoniens. Philippe consentait à rendre la Pérée, mais il ne s'expliquait pas sur les autres demandes. — La ligue Achéenne réclamait la restitution d'Argos et de Gorinthe. Philippe voulait bien rendre Argos ; pour Gorinthe, il demandait à s'expliquer directement avec Flamininus. — Les Étoliens présentaient deux conditions; une première d'ordre

44 LÉON IJOMO

général — Philippe devrait évacuer la Grèce — , la seconde d'ordre particulier : il leur rendrait toutes les villes qui avaient précédemment relevé de la ligue Etolienne. Le roi s'était moqué des prétentions étoliennes, mais il n'avait rien répondu de précis à leur égard.

Enfin Rome, en son nom personnel, exigeait : a) l'évacuation totale de la Grèce ; b) la restitution à chacun des alliés des prisonniers et des transfuges qui lui appartenaient; c) Philippe devrait livrer aux Romains les parties de l'Illyrie qu'il avait occupées postérieurement à la paix de Phoenice. Il rendrait au roi d'Egypte, Ptolémée, les villes qu'il lui avait enlevées après la mort de Ptolémée Philopator. L'entrevue avait pris fin sans que Philippe eût eu le temps de s'expliquer sur ces dernières conditions.

L'entente s'était donc faite complètement avec Attale, partiellement avec Rhodes et les Achéens. La divergence subsistait entière entre le point de vue Macédonien, d'une part, les points de vue Etolien et Romain, d'autre part. Il résultait clairement de cette première journée, que sur la question capitale, l'évacuation de la Grèce par Philippe, il y avait encore, — c'est déjà sur ce point que Philippe avait rompu à l'entrevue de l'Aoûs — , opposition complète entre les prétentions des adversaires. Toutefois on avait fait un pas les uns vers les autres et c'était beaucoup pour une première conférence.

Le lendemain, Flamininus et les représentants des alliés se trouvèrent au rendez-vous fixé. Philippe se fit attendre; il n'arriva que très tard, vers le soir, au moment oi!i l'on ne l'attendait presque plus. Ce n'était pas négligence de sa part, mais, comme le donne à entendre fort justement Polybe(l), dessein prémédité : « Il dit pour s'excuser que les conditions qu'on exigeait de lui étaient si embarrassantes qu'il ne lui avait pas fallu moins de toute la journée pour en déli-

(1) xvil, 8, 2.

bérer. Les autres crurent que la vraie raison était qu'il n'avait pas voulu que les Achéens et les Etoliens qu'il avait vus la veille disposés à discuter avec lui, eussent le temps de présenter leurs doléances. Il les confirma lui-même dans cette pensée, lorsque, faisant approcher son navire, il pria le consul de lui accorder un tête-à-tête, de peur que les ambassadeurs des deux ligues ne perdissent le temps en paroles inutiles et pour qu'on terminât enfin les contestations )>. Polybe ajoute qu'il demanda cette entrevue « avec beaucoup d'insistance ». La manœuvre était très habile. Il s'agissait pour Philippe de rompre la coalition dirigée contre lui, de s'entendre directement avec Rome ou tout au moins de compromettre le général Romain aux yeux de ses alliés grecs.

La situation était très délicate pour Flamininus. S'il refusait catégoriquement, la négociation était terminée, et le consul, à la fois pour des raisons de politique générale et pour des motifs d'ordre particulier, ne voulait pas prendre l'initiative de la rupture. S'il acceptait, il excitait les méfiances des alliés. Il vit nettement le piège et sut l'éviter très habilement. Avant de répondre à Philippe, il réunit les représentants des alliés et leur communiqua la proposition du roi de Macédoine. Tous lui conseillèrent d'accepter l'entrevue. Fort de leur adhésion, investi par eux d'un véritable mandat, Flamininus pouvait, sans inconvénient aucun, répondre favorablement à la demande de Philippe. Il prit avec lui un de ses amis, le tribun Appius Claudius Nero, et Philippe, de son côté, débarqua en compagnie des deux secrétaires,. Apollodore et Dômosthène, qui l'avaient assisté la veille.

La rencontre eut lieu sur le rivage. Trois témoins seulement assistèrent à cette seconde entrevue; du côté Romain, Appius Claudius Nero ; du côté Macédonien, les deux secrétaires du roi. La conférence dura longtemps. Le secret en fut bien gardé et Polybe avoue qu'on ne peut rien dire de précis à cet égard. Tout au moins, par les communica-

lions de Flamininus aux alliés, en connut-on les résultats généraux. Le roi consentait à rendre à Attalc les vaisseaux capturés et les prisonniers survivants; aux Rhodiens, la Pérée, mais il entendait garder lassos et Bargylie ; aux Achéens, Corinthe et Argos ; aux Etoliens, Pharsalc et Larissa, mais non Thèbes de Phtiotide; aux Romains enfin, les régions de l'illyrie qu'ils réclamaient, avec tous les prisonniers.

Ces propositions de Philippe représentaient de nouvelles concessions dont quelques-unes, comme l'abandon de Corinthe aux Achéens, de Pharsale et Larissa aux Etoliens, de rillyrie aux Romains, étaient d'une réelle importance. La divergence des points de vue n'en restait pas moins encore très grande. Philippe n'accédait pas à la demande essentielle, celle à laquelle les alliés tenaient surtout et qui lui coûtait le plus, l'évacuation totale de la Grèce. Ce devait être la pierre d'achoppement qui allait, une seconde fois, faire échouer les négociations.

Les alliés, consultés par Flamininus, rejetèrent unanimement les propositions de Philippe et posèrent comme condition sine qua non de tout traité de paix, l'évacuation complète de la Grèce. Dès lors, toute négociation devenait illusoire. Philippe, demeuré à quelque distance, se rendit rapidement compte que l'attitude des alliés menait à une rupture immédiate. Or, il ne voulait pas rompre sans avoir épuisé les dernières chances d'entente. Il demanda donc à Flamininus de remettre au lendemain la suite de la négociation, donnant à entendre que, cette fois, l'on aboutirait : « ou bien il persuaderait à l'assemblée des alliés d'accepter ses propositions, ou bien il se laisserait persuader de se rendre aux conditions qu'on lui imposait ». Flamininus y consentit et une troisième entrevue fut décidée pour le lendemain.

Cette seconde journée de pourparlers, qui devait être décisive, avait été mauvaise pour le roi de Macédoine et

doublement mauvaise. Philippe avait espéré, grâce à un certain nombre de concessions, obtenir une paix honorable. Or les alliés lui faisaient unanimement savoir que la base nécessaire de tout traité était l'évacuation totale de la Grèce par les troupes macédoniennes. C'était pour lui une véritable capitulation à laquelle il lui était impossible de souscrire sans avoir combattu : « Quelle condition plus cruelle m'imposeriez-vous, si j'avais été vaincu », s'était-il déjà écrié à l'entrevue de l'Aoûs. D'autre part, il avait tenté, en s'abouchant directement avec Flamininus, de rompre la coalition et peut-être de conclure une paix séparée avec Rome. La manœuvre avait entièrement échoué et ses ennemis, s'il existait entre eux des différences de vues, étaient plus que jamais d'accord pour en finir avec lui.

La troisième conférence eut lieu, non plus à Nicée comme les deux premières, mais plus à l'Est, au voisinage de Thronion. Dès son arrivée, Philippe prit aussitôt la parole : « 11 pria tous les ambassadeurs et surtout Flamininus de ne pas interrompre la négociation, puisque la plupart des intéressés penchaient vers la paix et demanda qu'on s'efforçât de régler entre soi les points contestés. Si la chose n'était pas possible, il enverrait une ambassade au Sénat, obtiendrait la paix aux conditions qu'il avait offertes, ou accepterait celles que lui dicterait le Sénat, quelles qu'elles fussent ». Le roi n'apportait donc aucune réponse précise à l'ultimatum que lui avaient présenté la veille Flamininus et les alliés. 11 ne consentait môme aucune concession nouvelle. Il demandait simplement la continuation des pourparlers diplomatiques, d'abord sur place, ensuite, si l'on ne pouvait s'entendre (et dans ce cas seulement), à Rome. C'était une réponse dilatoire qui ne l'engageait à rien et offrait l'immense avantage de lui faire gagner du temps. Peut-être aussi espérait-il exciter la jalousie de Flamininus et lui faire acheter, par quelques concessions, le privilège de diriger lui-même les négociations.

Son espérance fut déçue. Les alliés refusèrent toute prolongation des pourparlers. Ils déclarèrent unanimement que, dans ces conditions, il fallait faire la guerre et ne tenir aucun compte des propositions du roi. Flamininus, au contraire, s'opposa à la rupture immédiate : « Il savait que Philippe ne ferait rien de ce qu'on exigeait de lui, qu'il n'y avait même aucune apparence qu'il en fît rien, mais, après tout, la grâce qu'il souhaitait ne faisait aucun tort aux affaires des alliés et on devait la lui accorder; que d'ailleurs, on ne pouvait rien statuer sur les articles proposés sans l'autorité du Sénat; que la saison était propice et donnait tout le temps nécessaire pour sonder ses intentions; que les armées pendant l'hiver ne pouvaient entrer en campagne ; qu'ainsi, en employant cette saison à informer le Sénat de l'état présent des aflaires, loin d'en reculer le succès, on l'avancerait beaucoup. »

Il était visible que Flamininus tenait à instruire le Sénat de ce qui se passait. Les alliés, dès lors, n'avaient qu'à acquiescer et, à l'unanimité, Philippe fut autorisé à envoyer une ambassade à Rome. Une trêve de deux mois lui fut accordée à condition qu'il évacuât immédiatement la Phocide et la Locride. Remarquons que la réponse faite à Philippe ne correspondait pas exactement à la proposition qu'il avait formulée. Philippe demandait la continuation de la négociation sur place, et, subsidiairement pour le cas où elle échouerait, le transfert des pourparlers à Rome. Personne parmi les alliés, ni les ambassadeurs grecs, ni Flamininus lui-môme, ne fait allusion à la première partie de la demande. Tout le débat s'engage sur ce point : « Faut-il rompre immédiatement ou renvoyer TafTaire au Sénat? » Les alliés se prononcent pour la première solution, Flamininus pour la seconde qu'il fait prévaloir. Il a un intérêt personnel évident à se montrer déférent vis à vis du Sénat ; son attitude, dans la phase finale des négociations do Nicée, s'explique en grande partie par cette considération.

— En même temps, il fut convenu que tous les autres intéressés enverraient également des députés pour défendre leurs droits devant le Sénat et y porter leurs plaintes contre le roi de Macédoine. Les conférences de Nicée se trouvaient ainsi terminées, mais il n'y avait pas rupture des pourparlers. La négociation était simplement transférée à Rome oii les ambassadeurs des divers états grecs allaient comparaître devant le Sénat.

Ces diverses ambassades arrivèrent à Rome, au début de 497, avant que le Sénat n'eût procédé à la répartition des provinces. Les consuls de la nouvelle année, G. Cornélius Cethegus et Q, Minucius Rufus, voulaient que le Sénat déclarât provinces consulaires l'Italie et la Macédoine. Les amis de Flamininus intervinrent et travaillèrent énergiquement la majorité sénatoriale. Leurs efforts furent couronnés de succès ; les deux consuls reçurent deux commandements cisalpins. C'était, pour Flamininus, la certitude de conserver son commandement l'année suivante. Dès lors, il n'y avait plus de ménagements à garder envers Philippe. Le Sénat exigea brutalement l'évacuation de Chalcis, Corinthe et Démétriadc. Les députés Macédoniens n'avaient pas d'ordres; ils se retirèrent et les pourparlers se trouvèrent ainsi définitivement rompus. Flamininus fut prorogé dans son commandement ; on lui envoya huit mille hommes de renforts ; P. Sulpicius Galba et P. Yillius, qui avaient dirigé avant lui la guerre de Macédoine, allèrent le rejoindre en qualité de légats. Tout se prépara pour une action décisive.

Les négociations de Nicée, comme la première conférence de l'Aoiis, aboutissaient donc à un échec complet, mais, si elles n'avaient pas mis fin à la guerre, elles avaient donné à Flamininus tout ce que, au point de vue de ses intérêts personnels, il était en droit d'en attendre. En se prêtant à l'ouverture des pourparlers, le général Romain visait un double but ; il voulait la continuation des hostilités, il voulait aussi que le commandement supérieur restât entre ses mains. Sur

les deux points il obtenait gain de cause. La marche des négociations avait montré au Sénat, toujours prudent en matière de politique étrangère, que la force seule pouvait faire prévaloir les prétenlions de Rome; d'autre part, la déférence dont il avait fait preuve vis-à-vis du Sénat, en lui laissant l'initiative de la rupture, avait disposé l'assemblée en sa faveur. Le Sénat le récompensait de son attitude par une prorogation de commandement. Dans ces circonstances difficiles, Flamininus avait supérieurement manœuvré. Tout réussissait, conclut Polybe (1), au gré de ses désirs.

Sa prorogation, ratification officielle de sa politique visà-vis des cités et des ligues grecques, l'occupation de la Phocide et de la Locride, qui lui assuraient la possession de la Grèce centrale, son altitude enfin durant ces conférences oii il avait exposé si énergiquement le programme de la politique Romaine, allaient lui donner les moyens de poursuivre avec une force nouvelle l'exécution de ses plans et de faire entrer successivement dans l'alliance Romaine les villes qui hésitaient encore.

Léon Homo,

Chargé du cours d'Antiquités grecques et romaines à la Faculté des Lettres de Lyo7i.

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