M. Victor Cousin entre autres
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emploj'er les heures », disait-il encore à qucliiutm (jni le félicitait sur sa fécondité et sa puissance de travail. Employer les heures, voilà chez lui la véritable part de la volonté; mais ce rùle est absolument le même ({u'elle joue également chez tous les hommes, qu'ils soient ou non destinés à devenir illustres, qu'ils soient les favoris ou les parias de la nature. L'homme le mieux doué a un moyen excellent de ne rien devoir à la volonté, c'est de ne rien faire et de laisser ses facultés en friche. Si l'on surprend chez Michelet l'action de la volonté plus facilement qu'on ne la surprend chez tout autre écrivain, c'est peut-être parce que la nature de son talent lui imposait un plus grand effort. Les hommes doués d'imagination sont obligés à une contrainte volontaire bien plus grande que les hommes doués de facultés prudentes et réfléchies. Ils ne sont que trop portés à jouir paresseusement des plaisirs moraux que leur souveraine leur procure en abondance, à s'enchanter de leurs songes sans ressentir le besoin de leur donner un corps, à se disperser et à se dissoudre en rêveries infinies. On est d'autant plus obligé de faire appel à la volonté qu'on est par nature plus antipathique à l'action. C'est là le cas de Michelet, comme en général de tous les hommes dont l'imagination est la faculté dominante.
La volonté, je le sais, peut opérer bien des miracles ; mais il en est un qu'elle ne peut accomplir, et c'est justement celui qu'au dire de nos contradicteurs, elle aurait accompli dans la personne de Michelet. Oui, il est toujours possilile d'acquérir du talent, quand on a le ferme propos d'en acquérir et qu'on travaille avec résolution et persévérance à faire triompher ce ferme propos; mais on ne peut acquérir ainsi qu'un talent d'un certain ordre. L'être le moins doué, même le plus nul par nature, peut, s'il le veut fermement,
devenir un érudit, un esprit judicieux, ferme, éclairé et même capable d'élévation et de noblesse. L'homme est réellement doué de la puissance de se créer certaines facultés et de se construire une intelligence, lorsque la nature lui en a refusé une. C'est un travail spirituel analogue à celui qui dans le monde physique a créé le sol de la Hollande et inventé les canaux pour la facilité de la navigation ; mais il est des dons sur lesquels la volonté n'a absolument aucune prise, et de ce nombre est l'imagination. Tous les efforts de la volonté seraient impuissants à créer la plus simple des images. Ni le temps, ni la patience, ni l'étude, ni la culture assidue n'y peuvent rien. L'analyse et la rhétorique peuvent bien diviser les images par groupes et par familles, comme la botanique fait des fleurs; elles peuvent les étiqueter et nous donner à première vue le moyen de reconnaître lesquelles appartiennent à la grande tribu des métaphores, et lesquelles au genre de la catachrèse; mais c'est en vérité tout ce qu'elles peuvent faire. Je sais que la culture littéraire parvient, à force de soins et d'observation patiente de la flore de l'âme humaine, à imiter et même à créer quelques-unes de ces fleurs, qu'il y a des procédés indiqués pour cette production artificielle; mais ce sont des fleurs sans parfum et sans charme, et les hommes ne se laissent jamais prendre longtemps à cette illusion. On naît doué d'imagination, mais on n'acquiert jamais ce don, de même que, quoi qu'on fasse ou qu'on devienne, on ne le perd jamais. Il n'y a pas d'erreur, pas de vice, pas de fausse doctrine, pas de mauvaise direction imprimée au talent qui puisse vous en dépouiller. L'imagination commence avec l'àme, elle ne s'éteint qu'avec l'âme, par la mort ou la folie; encore même dans ce dernier cas ne s'éteint-elle pas toujours entièrement. Vous pouvez
renoncer à votre vertu, changer, si cela vous plaît, votre fierté en bassesse, ou bien vous hausser d'une âme commune jusqu'à une âme sublime; vous pouvez à votre gré bouleverser toute votre nature morale : vous n'aurez aucune prise sur votre imagination. La noblesse ne vous la donnera pas, si elle vous manque par nature ; la bassesse ni le vice ne vous la feront pas perdre, si vous la possédez. L'imagination est une propriété inaliénable qui vous est garantie contre vousmême, contre vos gaspillages et vos prodigalités, par les lois d'une constitution qui vous est inconnue. Celui qui est doué d'imagination est vraiment un être enchanté, et la puissance de détruire cet enchantement sublime ne lui appartient pas ; tous ses efforts y seraient vains. Si l'imagination de Michelet est une conquête de sa volonté, il faut reconnaître alors qu'un miracle s'est opéré en sa faveur, puisque l'imagination est le seul don qui ne s'acquière pas.
Quelquefois cependant la volonté joue un rôle dans le travail des hommes d'imagination; mais ce rôle malgré tout n'est jamais que secondaire. Nous avons fait remarquer naguère qu'une partie du talent de Victor Hugo consistait dans la volonté ; mais la volonté, même chez notre grand poète, où elle est si forte, n'est pour rien, disions-nous, dans le travail de création : elle n'intervient que dans le travail de composition, d'arrangement : elle est l'artisan, l'ouvrier, et non l'artiste. C'est elle qui, une fois les images créées et mises au monde, s'efforce de les rapprocher, de les associer et de les faire vivre en bonne intelligence, même lorsqu'elles sont disparates et antipathiques les unes aux autres. C'est elle qui épuise la pensée une fois née, la torture et la surmène jusqu'à ce qu'elle ait rendu tout ce qu'elle pouvait donner et qu'elle succombe au bout d'une métaphore prolongée ou d'une
antithèse laborieuse. Or on ne surprend même pas ce rôle secondaire de la volonté chez Michelet. Jamais il ne s'efforce pour faire paraître ses images plus belles qu'elles ne le sont réellement. Il ne fait pas la toilette de ses images; elles se montrent devant nous telles que la fantaisie les a créées, avec leur beauté ou leur insignifiance. On croirait souvent qu'il ne distingue même pas entre elles, et qu'il n'a pas de préférences pour celles qui peuvent rendre le mieux sa pensée : tant mieux si elles sont belles et fortes, tant pis si elles sont faibles et languissantes. Autre remarque : il n'exerce pas sur elles la plus légère contrainte, il n'essaye pas de les fixer et de les retenir, pas plus qu'on n'essaye de retenir un papillon ou un insecte lorsqu'on a contemplé ses couleurs. 11 se laisse effleurer par l'image, puis l'abandonne à sa nature ailée et lui permet de voler où bon lui semble, sans enchaîner sa liberté. Si la volonté jouait chez lui le moindre rôle, il ferait ce (juc font tant de poètes et d'écrivains : il saisirait l'être brillant qui se présente à lui, je retiendrait captif, et ne le lâcherait que lorsqu'il aurait engendré une nombreuse progéniture. Combien de livres ne sont que le produit de la génération d'une seule idée ou d'une seule image, soigneusement élevée en serre chaude, patiemment surveillée, selon des méthodes assez comparables à celles des éleveurs de vers à soie et des amateurs de papillons !
Enfin il est de la nature de la volonté de produire tardivement ses résultats et d'accroître ses richesses lentement et graduellement. Les débuts et les premiers pas d'un esprit qui n'est composé que de volonté sont toujours rudes ; ses premières batailles sont autant de défaites, ses premières œuvres sont marquées d'un caractère d'imperfection et de maladresse. C'est par l'expérience seule que la volonté se corrige, par le
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travail patient qu'elle acquiert les qualités qu'elle envie. Le progrès est continu jusqu'à ce qu'elle ait atteint la limite que sa force lui permet d'atteindre, après ([uoi elle s'arrête, languit ou rétrograde, ou bien encore, cas plus fréquent, s'épuise en efforts inutiles pour franchir la muraille d'airain que lui oppose la nature, et retombe sur elle-même irritée et indomptée, mais impuissante et enfin vaincue. Il en est tout autrement des esprits dont l'imagination est la faculté dominante ; pour eux, le progrès n'existe pas, et il n'est pour ainsi dire pas possible de mesurer leur croissance. Généralement ils sont dès le début ce qu'ils seront toute la vie : leur talent brille, s'éclipse, se relève soudain comme une étoile qui sort d'un nuage, sans autre loi apparente que le caprice de la nature. Leurs dernières œuvres n'attestent pas un progrès sensible sur celles qui les ont précédées, leurs premières œuvres ne portent pas les marques de l'inexpérience ou de la maladresse des débutants. Appliquons cette observation à Michelet. S'il était vrai qu'il ne fût devenu ce qu'il est que par la volonté, ses premières œuvres seraient évidemment les plus défectueuses, et nous devrions trouver au contraire dans les œuvres de sa maturité les bénéfices de son ferme propos intrépide. Cependant il n'en est rien : ses premières œuvres sont égales aux dernières, et au dire de quelques-uns elles sont supérieures. Dès ses premières publications, son originalité éclate avec toute sa vivacité. La volonté n'avait pas encore eu le temps de produire ses résultats lorsqu'il écrivait le Précis d'histoire moderne, œuvre charmante et animée, qui ne répond pas au but pédagogique que l'auteur s'est proposé, et qui n'est guère capable d'instruire des écoliers ignorants, mais où les faits que l'auteur a honorés de sa préférence sont présentés sous une si brillante
lumière. Est-ce la volonté ou rimagination qui lui fit écrire son récit de la seconde guerre punique, qui lui fit éclairer de traits rapides, pareils à des éclairs, cette grande et malheureuse figure d'Annibal, aventurier par fatalité de situation, seul patriote au sein d'une oligarchie sans patriotisme? Est-ce la volonté ou l'imagination qui lui fit mettre la main sur les Propos de table de Martin Luther, qui lui révéla pour la première fois un Luther fort différent du personnage de convention que tous les partis s'étaient plu à représenter, un Luther qui n'était ni le moine révolté par orgueil satanique des uns, ni le philosophe et le libre penseur des autres, mais un chrétien fervent et pieux, un soldat de l'Évangile dont les vertus caractéristiques étaient la candeur et la naïveté ? Est-ce la volonté ou l'imagination qui lui fit écrire ce fameux chapitre de géographie morale qui sert d'introduction au second volume de son Histoire de France, et cette description des terreurs de l'Europe à l'approche de Fan 1000, par laquelle s'ouvre son récit du moyen âge? Cependant, lorsqu'il a écrit toutes ces œuvres, il était jeune ou encore bien près de la jeunesse. Si donc il doit son talent à la volonté, il faut avouer qu'elle a été moins dure pour lui que pour les autres hommes, et qu'elle ne l'a pas fait attendre bien longtemps ^
]. L'originalité de Michelet semble au contraire avoir existé en lui dès l'apparition de la pensée; il a été dès le premier jour, je le crois, à peu près ce qu'il a été toute sa vie. Un fait à l'appui de notre assertion. Je sais bien qu'il ne faut pas attacher une très grande importance aux anecdotes concernant l'enfance des hommes célèbres; cependant je suis de ceux qui pensent, comme le poète Wordsworth, que l'enfant est le père de l'homme, en ce sens qu'il laisse entrevoir en bien et en mal les linéaments principaux de l'homme futur. J'ai eu autrefois entre les mains un ou deux volumes contenant les devoirs et compositions hors ligne des meilleurs élèves des collèges de Paris. Quelques-uns de ces devoirs sont signés de
Depuis quelques années, Michelct applique à des sujets d'histoire naturelle cette brillante imagination ([u'il avait jusqu'alors consacrée exclusivement à l'histoire. Quelcpies-uns l'en blâment vivement. Poumons, nous l'en félicitons, et nous sommes heureux à plusieurs titres du succès qu'obtiennent ses poétiques fantaisies. Les détracteurs et les esprits chagrins me disent (jue la plupart des lecteurs qui ont fait le succès de ces petits livres appartiennent aux catégories des oisifs et des gens frivoles. Je réponds : Tant mieux ; pendant ([u'ils lisent VOiseau, VInsecte ou la Mer^ ils ne lisent pas autre chose, et laissent dormir ces insipides et dépravantes productions de la littérature contemporaine par lesquelles ils remplissent leur cœur d'un |)oison lent et mortel. Chacun des livres de Michelet a tué en germe une demi-douzaine de succès dangereux, écrasé dans l'œuf toute une couvée de demisuccès salissants. II y aurait à écrire un petit chapitre de statistique morale extrêmement curieux : ce serait de rechercher le chiffre probable des mauvaises lectures que prévient la publication d'un livre amusant et poétique comme ceux de Michelet. En supposant pour chaque lecteur une moyenne de deux volumes de romans frivoles et licencieux, on verra combien de mauvaises impressions et de vilaines pensées ont été ainsi détruites en germe. C'est un résultat moral, négatif si l'on veut, en ce sens qu'aussitôt le livre achevé, les gens frivoles et oisifs retournent comme devant à leurs lectures favorites ; mais c'est un résul-
noms qui sont devenus illustres, et presque tous laissent apercevoir les signes d'une originalité future. 11 en est un cependant qui révèle une originalité non en préparation, ruais toute formée : c'est un discours français intitulé Dion Cassius aux soldats romains. Michelet se rappelle-til l'auteur de cette composition?
tat cependant, puisque,pourquel(fues jours au moins, ce livre a suspendu l'action du mal. N'est-ce rien que d'épargner à des milliers de lecteurs des myriades d'impressions équivoques ou malsaines, et de leur donner en échange quelques heures de rêveries poétiques que la nature peut avouer? Le succès des fantaisies d'histoire naturelle de Michelet est donc un vrai service rendu à la morale.
C'est aussi un service rendu à la littérature. Ce succès peut enseigner aux jeunes gens qui cherchent un emploi de leurs facultés, — et (jui, entraînés par l'exemple du plus grand nombre et la contagion de la mode, se portent tous du côté du roman, sans se demander si cette forme littéraire est ou n'est pas en rapport avec les aptitudes de leur esprit, — qu'il y a plus d'une voie pour l'imagination, qu'il n'est pas nécessaire de s'emprisonner volontairement dans un moule banal, et que celui qui sait chercher est à peu près sûr de trouver. Parmi tous ceux qui écrivent aujourd'hui des romans, parce que la mode est au roman, combien en est-il qui soient sûrs que cette forme littéraire convenait à leur talent? Les formes littéraires devraient être aussi diverses que les formes de l'imagination, et de même que chacun travaille à se faire une manière d'écrire et une méthode de penser, chacun devrait travailler à se créer un genre. Nous devrions, dans le monde de Fesprit, imiter l'infinie diversité des combinaisons de la nature, par une exacte application de nos facultés au but qu'elles peuvent atteindre et une recherche sincère du meilleur emploi de nous-mêmes. L'imagination est une faculté générale qui a ses modes particuliers dans les individus, et ces modes sont en nombre infini. Il s'agit donc pour chacun de trouver le genre qui correspond le mieux au mode d'imagination qu'il
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représente, et, si ce genre n'existe pas, de le créer. Nous mettons une sorte d'orgueil et de point d'honneur vraiment ridicules à vouloir faire exactement les mêmes choses que fait notre voisin, et nous ne voulons pas comprendre que, si nous devons réussir, nous réussirons par d'autres moyens que ceux qu'il a employés. Il nous semble que nous nous sentirions humiliés, si nous étions obligés de reconnaître que nous ne sommes pas propres a tel ou tel genre littéraire. Il faudrait cependant bannir courageusement ce respect humain qui est un vrai signe d'infériorité. Il y a des hommes doués de l'inspiration la plus ardente et de l'esprit d'observation le plus minutieux qui n'auraient jamais réussi dans le genre du roman, et qui ne se regarderaient pas pour cela comme inférieur à tel ou tel romancier de talent douteux. Les Anglais, qui s'assujettissent moins que nous aux conventions littéraires, nous offriraient en foule des exemples d'indépendance et de sincérité. Ils ne peuvent comprendre qu'un homme bien doué consente à gâter son talent pour le vain plaisir de marcher dans la route où d'autres ont marché, et accepte une infériorité réelle pour échapper à une infériorité apparente. Charles Lamb était certainement un homme d'imagination, et cependant il n'a écrit que de courts essais, de petites nouvelles, des boutades ; il a été récompensé de sa modestie, car chacun de ses petits essais est une merveille de délicatesse. Hazlitt était certainement un homme d'imagination, et cependant il n'a jamais écrit d'oeuvre d'imagination à proprement parler; il s'est contenté d'écrire des aperçus moraux, des notices, des portraits, des livres de critique. Lamb et Hazlitt survivent parce qu'ils ont eu le bon goût et le bon esprit de chercher des formes littéraires adéquates à leur talent ; leur nom serait justemient oublié, s'ils avaient voulu se mesurer
avec des genres que leur nature leur interdisait. C'est le même exemple salutaire que donne Michelet aux jeunes contemporains. Il confesse quelque part sans se faire prier qu'il ne saurait faire un roman, et qu'il ne possède pas ce genre de talent. Son imagination n'est cependant pas inférieure, je suppose, à celle de la plupart de nos romanciers. Il a cherché des sujets sur lesquels cette imagination pût aimer à s'exercer, des cadres nouveaux où il pût enfermer les tableaux qu'il sait animer, un genre qui lui permît d'exprimer tout ce qu'il avait senti, vu ou rêvé, et il a écrit ces livres à moitié descriptifs et scientifiques, à moitié intimes et poétiques, VOiseau, V Insecte, laMer, Nous voudrions que nos jeunes contemporains entendissent le conseil indirect que leur donne l'auteur de ces livres, qu'ils apprissent ainsi à respecter leur originalité, qu'ils eussent assez d'orgueil pour ne pas marcher dans les voies battues par tout le monde, et s'interrogeassent longtemps avant de consentir à gaspiller un talent quelquefois réel dans un genre qui n'est pas fait pour eux.
Ces fantaisies enfin sont un vrai service rendu à la cause des études sérieuses. Qui sait si quelque esprit oisif, en peine de lui-même, ne sachant quel emploi faire de ses facultés et de ses loisirs, n'a pas cherché dans la science, à la suite de cette lecture, une distraction sévère et un noble amusement qui tournera au profit de tous? Qui sait si quelque jeune âme, malade d'un insurmontable dégoût pour des études antipathiques à sa nature, n'aura pas trouvé dans ces livres la révélation de sa véritable vocation? Mais en admettant qu'ils n'aient ni révélé une seule vocation, ni métamorphosé une seule existence, qui sait le nombre des intelligences qui, amorcées par l'attrait de la poésie, auront été entraînées à faire une excur-
sion clans les régions du vrai, ou qui, voulant con- Irùler les opinions de l'auteur, auront poussé quelques pointes dans des études qui leur étaient inconnues? Les fantaisies de Michelet auraient rendu de vrais services, n'eussent-elles eu d'autres résultats que de donner à un certain nombre de personnes le désir d'étudier des ouvrages qu'elles n'auraient jamais lus sans lui, les livres d'Audubon sur les oiseaux, d'Huber et de Réaumur sur les insectes, du lieutenant Maury sur la géographie de la mer.
Que les savants ne rient pas trop de la poésie de Michelet. La science est austère, et l'esprit humain est beaucoup plus frivole encore ({u'on ne le croit communément. Dieu sait combien il faut dépenser de temps et d'efforts pour le pénétrer d'une vérité et l'amener à reconnaître l'existence d'un fait. Ce qui est depuis des siècles un lieu commun jjour les savants est encore un paradoxe pour le public. Une idée, avant d'être comprise, a besoin d'être présentée sous les formes les plus diverses et d'être soumise aux applications les plus variées. L'esprit humain détourne la tête devant la vérité plus volontiers qu'on ne le pense, et, en dépit de nos lumières, il a conservé pour les ténèbres un penchant vraiment comparable au penchant qui entraînait les anciens Israélites vers l'idolâtrie dès qu'ils ne sentaient plus la main de Dieu appesantie sur eux. Ajoutez que cette obstination contre la vérité, loin d'être affaiblie par la civilisation, est au contraire fortifiée par elle. Cet entêtement n'est qu'à l'état simple et rudimentaire chez le barbare et l'homme inculte; dans nos sociétés civilisées, il est doublé, triplé et décuplé par la frivolité. On ne peut traîner de force le civilisé devant la vérité; il faut l'attirer, l'amorcer, le séduire, et même lorsqu'il est entré dans le sanctuaire du vrai, on n'est jamais bien sûr de l'y
retenir longtemps. Aussi aimerais-je, si j'étais savant, à voir mes découvertes et mes doctrines exposées par Michelet. Il a tout ce qu'il faut pour être un séduisant vulgarisateur de la vérité. Nul écrivain n'a une pareille provision d'amorces. La plupart des lecteurs, toujours un peu distraits, oublient les paroles graves qui leur sont dites ; elles glissent sur leur mémoire comme l'eau sur une surface polie,, caf la mémoire est toujours une faculté très enfantine qui ne retient que ce qui l'a séduite et remuée. Or les images de Michelet sont d'admirables moyens mnémotechniques. Elles harponnent un fait et l'accrochent dans la mémoire du lecteur, qui reçoit ainsi du même coup le fait et l'image. Il n'y a personne comme ces coloristes violents et ces chercheurs de mots à reflets pour vous aplanir les études difficiles. Voulez-vous faire des progrès rapides dans l'étude du latin, laissez là les modèles classiques, lisez et relisez Lucain ou quelque poète de la décadence, et vous serez surpris, au bout de peu de temps, de la ([uantité de mots que vous aurez appris. Il en est ainsi en toute chose : l'image est l'instrument le plus sûr et le plus rapide de vulgarisation. Rien ne rayonne avec une telle vitesse. L'esprit reçoit la vérité apportée par l'image comme l'œil boit la lumière, avec la même facilité et la même joie.
Les hommes aiment assez généralement à prendre la mesure d'un écrivain, non d'après ses œuvres présentes, mais 'd'après ses œuvres passées, et à condamner ses tentatives nouvelles au nom de ses anciens succès. Exceller dans un genre est une raison pour qu'on vous refuse le droit d'exceller dans un autre. Un écrivain veut-il voir recommencer autour de son nom les anciennes disputes qu'il eut à supporter à l'aurore de sa célébrité, il n'a qu'à s'éloigner des domaines sur lesquels il a fondé aa renommée; il est
sur lie voir remettre en question ses titres de propriété et d'entendre résonner à son oreille les plus agréables épithètes. Michelet a passé la plus grande partie de sa vie dans l'étude de l'histoire ; ce n'est que tard et comme diversion aux travaux de toute son existence qu'il s'est jeté dans l'étude des sciences et dans l'observation de la nature. C'en est assez pour qu'on lui refuse le droit d'écrire les livres charmants, riches d'imagination et de poésie, instructifs aussi après tout, qu'il nous a donnés. Il se passe toutes ses fantaisies, disent quelques personnes, et ne cherche dans la science qu'un amusement. Pourquoi pas, après tout, si l'amusement est grave, austère et digne d'un sérieux esprit? Plût au ciel que les relâchements de tous les écrivains fussent du même ordre et eussent la même élévation et la même portée! Pour moi, je ferais volontiers le vœu que tout homme de lettres pût avoir un télescope et un microscope, comme il a une bibliothèque. Un usage judicieux de ces deux instruments, qui ouvrent Finfini dans les deux sens, le guérirait de bien des défauts d'esprit qu'il a contractés dans la fréquentation trop prolongée de ses livres, de bien des petitesses, de bien des misères. Il y gagnerait une mélancolie noble qui se répandrait de son caractère dans ses écrits, et qui deviendrait le contrepoison de cette vanité qu'engendre presque infailliblement une culture trop exclusive et trop restreinte des lettres. Rien n'est mauvais que ce qui écarte de notre esprit la pensée de l'infini , qui devrait lui être toujours présente , ou ce qui détourne notre rêverie de la contemplation des choses éternelles; tout ce qui nous ramène au contraire à cette pensée et à cette contemplation est louable et bon. Nous ne croyons pas que les livres de Michelet , quelle qu'en soit la valeur scientifique, aient pour résultat de nous
détourner de ces préoccupations. D'ailleurs, s'il faut tout dire, nous soupçonnons que quelques-unes de ces personnes qui sont trop portées à railler la science incomplète de Michelet seraient parfois fort embarrassées de dire en quoi cette science est incomplète. Le monde est plein de gens qui parlent sur commande, qui n'éprouvent du plaisir qu'avec permission signée et paraphée, qui n'admirent qu'après légalisation de leur envie d'admirer par une autorité compétente quelconque. La vieille méthode d'autorité du moyen âge n'est pas morte avec la scolastique, et le magister dixit a encore en bien des cas force de loi. Et puis il y a dans la nature humaine un sentiment qui semble naturel et qui n'est que bizarre : nous n'acceptons volontiers de leçons sur telle ou telle matière que de la part des hommes qui ont pris cette matière pour spécialité de leurs études, qui en ont fait une profession ; nous n'acceptons une vérité historique que lorsqu'elle vient d'un historien, une vérité littéraire que lorsqu'elle vient d'un littérateur, et nous sommes étonnés et presque affligés de recevoir un enseignement là où nous n'avions pas songé à le chercher. La vérité est toujours la vérité cependant, de quelque part qu'elle vienne. Il y a fort à parier que beaucoup de ces lecteurs qui se plaignent de l'incompétence scientifique de Michelet ignoraient parfaitement quelques-uns des phénomènes dont les entretient son dernier livre, par exemple le phénomène bien connu sous le nom de la mer de lait et sa raison d'être, l'existence des deux courants révélée par le lieutenant Maury, la forme circulaire qu'affecte la tempête, etc. Ils ignoraient toutes ces choses, mais n'importe : ils se fâcheront parce que c'est Michelet, et non un membre de l'Académie des sciences, qui les leur a enseignées . Acceptez donc l'instruction , de
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quelque part qu'elle vous vienne , et soyez reeonnaissants.
On pourrait contester peut-être la valeur scientifique (le Michelet , s'il avait la prétention d'avoir inventé quelque loi nouvelle de la nature, ou découvert quelque phénomène inconnu avant lui; mais il n'en est rien : ses livres ne sont pas autre chose que des vulgarisations poétiques. Ils mettent sous les yeux du lecteur les derniers résultats de la science, et les résument, pour l'usage de sa mémoire, dans un style pittoresque et plein de poésie. Les documents originaux sont là, tout près du lecteur; chacun peut les consulter, et comhattre, s'il y a lieu, les assertions de l'auteur. Je ne crains qu'une chose, c'est que ses images les plus hyperboliques ne restent au-dessous de la réalité. Plaisantez tant qu'il vous plaira sur son étonnement en face des merveilles de l'infiniment petit : ce n'est pas son imagination qui a inventé le nombre de toises dont les Cordillères ont été exhaussées par les cadavres des infusoires. Moquez-vous de son expression le pouls de la mer; vos railleries ne retomberont pas sur lui, à tout prendre, mais sur le lieutenant Maury ou tout autre savant que vous avez appris ou que vous apprendrez à respecter. On pourrait tout au plus le taxer d'exagération dans les observations qui lui sont personnelles et dans l'expression qu'il leur donne. Eh bieni en vérité, je ne puis surprendre aucune exagération dans celles de ces observations que mon expérience me permet de vérifier et de contrôler. Prenons par exemple le livre de r Oiseau. Je ne puis rien dire du kamichi ou de tel autre oiseau exotique, ne l'ayant jamais connu; mais je connais familièrement l'alouette, le rossignol, le pinson, l'hirondelle, le pic, et je déclare que je n'ai rien èi objecter aux récits que fait d'eux Michelet. Certains plai-
sants citadins qui n'ont jamais rien observé se sont fort divertis lorsque Michelet leur a dit que le pic était le symbole du travailleur, que Falouette était un poète lyrique, le rossignol un poète dramatique, et cependant ces mots expriment la réalité même. Oui, l'alouette a un chant qui correspond exactement à la poésie lyrique : elle ne sait répéter que la même note, une note religieuse, sentimentale, pure de toute musique erotique et profane. Comme le poète religieux et l'âme adolescente, sa voix s'élève au lever de l'aurore et plane au-dessus des souillures de la terre, parmi les parfums qui montent des blés mûris et des prairies en fleurs, et le timbre de cette voix est si clair, si argentin, que les oreilles les plus rebelles l'entendent à des distances inouïes, comme les accents d'un vrai poète vont atteindre les auditeurs des plus lointaines contrées. Une petite chanson rustique de Burns finit par traverser l'espace; il en est ainsi du chant de l'alouette. Quant au rossignol, il est en effet un poète dramatique, et l'on pourrait le nommer sans crainte le Shakspeare des oiseaux. M. de Chateaubriand a donné dans le Génie du Christianisme une fort belle description du rossignol, qui est justement admirée, et cependant je n'hésite pas à lui préférer la description de Michelet, non comme beauté de style et mérite littéraire, mais comme vérité et exactitude. Il n'y a rien d'exagéré pour qui a été pendant une ou deux saisons l'auditeur assidu des concerts du rossignol dans ces expressions de Michelet : « A lui appartiennent les passions de minuit, les mélancolies d'avant l'aube... Approchez-vous, c'est un amant; éloignez-vous, c'est un dieu. Sa voix remplit toute une forêt. »
Ce qui prête à rire et égayé les esprits peu sensibles à la poésie, ce sont les analogies que l'auteur établit
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entre les divers caractères moraux de l'humanité et les petits êtres qu'il a pris sous sa protection; mais je dirai de l'analogie ce que les livres de rhétorique disent de la métaphore. Pour qu'une métaphore soit juste, il n'est pas nécessaire qu'elle soit le miroir exact de la chose qu'elle veut représenter, il suffit qu'elle la rappelle librement pour ainsi dire, qu'elle la fasse lever dans les 'lointains de l'imagination comme une poétique apparition. Les analogies de Michelet, quelque exagérées qu'elles semblent au premier abord, ne sont donc ni fausses ni choquantes ; l'auteur ne fait après tout que continuer à user du droit dont tous les poètes ont usé largement jusqu'à ce jour. Les analogies qu'il établit entre le pic et le travailleur populaire, l'alouette et le poète lyrique, le rossignol et le poète dramatique, ont été trouvées avant lui par les instincts du peuple, des rêveurs et des amants. Ce n'est pas lui qui a découvert les ressemblances qui existent entre le gouvernement républicain et les cités des fourmis, entre la monarchie et le gouvernement des abeilles, entre l'industrie et l'araignée, depuis si longtemps métamorphose de la laborieuse Arachné. Toutes ses audaces se réduisent donc, lorsqu'on y regarde de près, à deux ou trois analogies que ne désavoueraient pas les poètes, par exemple à celle qu'il établit entre l'oiseau préféré des symboles féodaux, le héron, et le grand seigneur qui a survécu à la splendeur de sa race. La plus audacieuse de ces figures est l'assimilation de la mer à un gigantesque animal, vague, flottant et informe comme les êtres qu'elle engendre et nourrit. Quelques-uns trouveront exagérée cette comparaison ; nous la trouvons au contraire poétiquement exacte, car nous avons ressenti en face de la mer précisément la même impression que Michelet. Il n'y a qu'une de ses analogies
qui nous semble inexacte, et que nous ne puissions admettre : celle qu'il établit entre les guêpes et les vierges de Tauride. Son admiration l'emporte trop loin. Les guêpes sont des insectes guerriers, il est vrai, mais non des vierges de Tauride ou des amazones. Elles rappellent plutôt certaines tribus indiennes, les féroces Comanches par exemple, ou, mieux encore, les habitants de l'archipel malais. C'est* la même férocité, le même élan sauvage, le même faux courage, la même fausse grandeur, et dans le gouvernement la même anarchie sous des apparences d'ordre.
En vérité, loin de blâmer Michelet de n'être pas assez savant, nous aurions envie de l'en féliciter, car il doit à sa science de fraîche date une grande partie de la poésie dont ses livres sont remplis, et qu'on pourrait appeler la poésie de l'étonnement. Il fait des découvertes, et s'émerveillant comme un enfant de ce qu'il découvre, il s'efforce pour rencontrer rimage la plus expressive et la plus puissante. Ses paroles sont d'autant plus vives que les objets qui les font naître sont plus nouveaux pour lui, et son imagination est d'autant plus ébranlée que sa surprise a été plus grande. S'il était plus familier avec la science, il est à croire que son imagination serait moins ardente et plus émoussée, que ses couleurs seraient moins éclatantes, que son cœur serait moins facile à l'émotion. Les beaux chanteurs ailés ne lui apparaîtraient plus comme des personnes, mais comme des produits de la nature, qui rentreraient dans des classifications pédantesques de genres et d'espèces; il assisterait d'un œil plus sec à la mort des insectes, et s'inquiéterait moins de leur âme atomique. Plus savant, il serait moins poète, et nous y perdrions tous, sans que la science y gagnât grand'clîose.
En règle générale, il n'y a ({ue deux manières de peindre un objet et d'en exprimer la poésie : c'est de l'embrasser et de le pénétrer d'un premier regard, d'un regard prompt et rapide comme le filet que le pécheur lance d'une main exercée et sûre, ou de le connaître aussi familièrement, aussi intimement qu'on se connaît soi-même. Au moment où je recevais le dernier ouvrage de Michelet, je venais justement d'achever la lecture d'un livre que j'avais envie de lire depuis longtemps : VHistoire naturelle de Selborne, de Gilbert White, livre recommandé à notre attention par deux de ces lignes éloquentes de Thomas Carljde qu'on n'oublie plus lorsqu'on les a lues une fois. Le bon Gilbert White, qui vivait au dernier siècle, n'avait pas reçu les dons poétiques de Michelet, ni son caractère mobile et ardent; il passa paisiblement toute sa vie, et sans en vouloir jamais sortir, dans cette paroisse de Selborne, où il exerçait le ministère religieux et dont il a écrit l'histoire naturelle. Aussi connaît-il tous les mystères et tous les secrets de ce petit coin de terre. Il a recueilli toutes les anecdotes et toutes les légendes qui se rapportent au petit monde au milieu duquel il habita. A telle place, on voyait, il y a tant d'années, un chêne gigantesque où nichait une famille de corbeaux dont la femelle se montra vraiment héroïque lorsqu'on abattit l'arbre qui lui servait de maison, car elle aima mieux être écrasée dans sa chute que d'abandonner ses petits. Il connaît un ruisseau où le bétail de la paroisse avait piùs l'habitude d'aller se baigner à certaine heure du jour, car les bestiaux de telle paroisse n'ont pas précisément les mêmes mœurs que les bestiaux de telle autre. On lui apporte un jour un nid d'une espèce particulière de rat des champs, lequel nid a une forme sphérique, et dont on ne peut trouver l'ouverture. Il remarque
que les hirondelles ne sont pas aussi régulières qu'on pourrait le croire dans leur départ et leur retour, et même qu'elles ne partent pas toutes; il en a connu qui avaient passé l'hiver dans sa paroisse. Il note tous les exemples de dérogation aux lois reconnues de l'instinct et de la nature, tous les petits traits de caractère qui déconcertent les opinions reçues. De cette connaissance intime, familière, découle une sorte de poésie, et cependant le hon White n'a presque jamais une image. La sympathie gagne lentement, insensiblement, en compagnie de ce brave homme par cette accumulation de faits et d'anecdotes touchant les diverses générations d'oiseaux et d'insectes qui ont vécu à Selborne de son temps, ou dont les plus âgés de ses contemporains avaient conservé le souvenir, et l'on pourrait presque dire la tradition. Aussi le livre du curé White forme-t-il le contraste le plus parfait avec les livres de Michelet. White doit toute sa poésie à la connaissance minutieuse du sujet dont il parle; si cette science était d'un degré moins intime, son livre serait insupportable, car il n'aurait plus cette douceur de familiarité qui en est la fleur et le charme. C'est au contraire parce que Michelet ne fait que traverser le pays de la science que ses livres sont si poétiques; c'est parce qu'il passe en voj^ageur au milieu des merveilles de la nature, qu'il condense en images brillantes les émotions que lui inspirent des spectacles auprès desquels il n'a pas le temps de s'attarder. S'il s'attardait, ces images se dissoudraient sous une observation plus patiente, comme les nuages colorés qui nous charmaient tout à l'heure, et que nous avons le déplaisir de voir se disperser si nous nous arrêtons trop longtemps à les contempler.
Des trois livres ([ue Michelet a écrits jusqu'à présent sur l'histoire naturelle, VOiseau est celui que
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nous préférons, car c'est celui qui répond le mieux aux conditions de l'art. La science en efîet satisfait malaisément aux exigences littéraires. Les lois de la nature peuvent bien prêter à des développements d'éloquence et quelquefois à des éclairs de poésie mélancolique et austère; mais ces développements veulent être contenus dans des bornes étroites et précises, ces éclairs de poésie doivent être rapides et ne pas se répéter trop souvent. Aussi les sciences naturelles ne se marient-elles volontiers à la poésie et à la littérature que dans leurs parties descriptives et historiques ; toutes leurs parties physiques et métaphysiques échappent à l'art. L'art au contraire veut exprimer non des lois générales, mais des caractères tranchés et individuels. Les oiseaux, qui ont le mérite d'être des individus, des personnes, donnaient prise au talent d'artiste de Michelet. LInsecte est écrit avec beaucoup de verve, mais déjà le sujet prête moins. La vie se dérobe au regard chez l'insecte, et se laisse difficilement saisir; Michelet en a fait l'expérience le jour où il a essayé de découvrir au microscope la physionomie de la fourmi sans pouvoir y réussir. Cet infini vivant, qui présente l'aspect d'un fourmillement animé et muet, excite plus d'étonnement que de sympathie; ces infiniment petits se confondent avec la matière inanimée, avec les terrains et les pierres qu'ils ont contribué à former, avec les montagnes qu'ils ont contribué à exhausser de leurs imperceptibles cadavres, avec le lit des mers qu'ils ont pavé de leurs coquilles, avec les forces mêmes de la création, dont ils ont été pour ainsi dire la gourme. Aussi Michelet ne reprend-il tout son talent de peintre que lorsqu'il arrive aux insectes qui s'élèvent à la dignité d'individus, l'araignée, la fourmi, l'abeille, et toutes ces brillantes légions de pierres précieuses vivantes qu'il
s'est plu à faire défiler sous nos yeux dans leurs vêtements d'émeraude, de jaspe et d'or byzantin. La mer est un sujet qui échappe à l'art encore plus que l'insecte, qui rentre encore davantage dans le domaine exclusif des sciences physiques et naturelles. La poésie véritable de la mer est dans les impressions qu'elle nous laisse et dans les rêveries où elle nous plonge ; on peut dire que le meilleur de cette poésie est dans l'âme du poète. Elle présente par elle-même un spectacle d'une grande poésie, mais d'une poésie qui échappe à l'art par sa nature indéterminée. Pour lui donner un intérêt dramatique, il faudra lui ajouter un élément étranger et jeter l'homme sur cet indéterminé vivant. La vie qui anime la mer est prodigieuse, mais elle est flottante et vague, et l'on a presque tout exprimé sur elle quand on a répété le vers de Goethe dans Faust : « Dans les flots animés, au sein tumultueux de la création... » La mer est peuplée d'êtres sans formes et de tribus silencieuses, dont la non-individualité est la loi, qui vivent par agrégation d'une vie communiste comme les polypes, ou qui, comme les charmantes méduses, oscillent dans une condition équivoque entre la plante et l'animal, entre la vie d'agrégation du polype et l'individualité. Ses poissons flottent, muets, dans un éternel voyage sans but. A l'extrémité de cette échelle de vie monstrueuse et informe, on rencontre l'énorme cétacé, le léviathan des mers; mais son énormité lui est un obstacle à l'individualité. Il peut à peine aimer, combattre et défendre sa vie.
Aussi les trois quarts du dernier livre de Michelet traitent-ils des sujets qui se rapportent plus ou moins directement à la mer plutôt qu'à la population même qui l'habite. La première moitié est seule spécialement consacrée à la mer; encore cette moitié con-
tient-elle sur les phares un chapitre d'un intérêt tout humain. Dans la troisième partie, l'homme intervient décidément et prend le premier rôle. Michelet y fait un historique l)rillant des conquêtes de l'homme sur la mer, des découvertes successives des trois océans, des «lernières recherches sur les mers polaires; les Dieppois et les Basques, Christophe Colomb et Magellan, John Ross et sir John Franklin y prennent décidément le pas sur les baleines, les phoques et les crustacés. Cette partie se termine par des considérations personnelles d'un ordre sentimental ayant trait à la pêche et aux inconvénients de pêcher en tout temps , trop aveuglément et avec trop d'àpreté, — considérations sur lesquelles nous n'aurons certainement pas l'impertinence d'émettre une opinion. La quatrième partie est exclusivement médicale et hygiénique. Michelet a écrit ces dernières pages sous l'empire des préoccupations qui lui ont dicté ses livres de l'Amour et de la Femme. 11 suit aux bains de mer la jeune dame ([u'il avait introduite autrefois dans l'alcôve nuptiale, et ([ui depuis cette époque s'est enrichie d'un ou de plusieurs enfants; il l'y installe confortablement, lui récite ses prescriptions médicales, lui écrit ses ordonnances et la salue après lui avoir donné toute sorte de bons conseils d'une moralité irréprochable, que la dame fera sagement de suivre. Il raconte l'origine des bains de mer, en recommande l'usage prudent aux modernes générations, et finit par proposer la construction, sur les bords de la mer, d'hôpitaux destinés aux enfants. Tout cela est fort bien, mais ces considérations hygiéniques ne comblent pas dans son livre une lacune inexplicable : il y manque une cin- (juième partie, celle qui aurait dû s'appeler la Légende de la mer. Comment donc Michelet a-t-il pu laisser échapper un sujet qui lui appartenait doublement, en
sa qualité d'artiste et en sa qualité d'historien? Nous aurions voulu qu'il nous racontât l'histoire fabuleuse de la mer, les superstitions nées de ses terreurs et de ses charmes dans l'esprit des marins et des populations des côtes, les mythologies maritimes des différents peuples, qu'il nous résumât ce que doivent aux phénomènes de la mer la poésie, la religion et la légende populaire. Je lui indique le sujet ; il peut fournir facilement la matière d'un second livre, mieux approprié que le premier à la tournure de son imagination.
Le livre s'ouvre très poétiquement par l'expression des sentiments de terreur et presque de colère qu'inspire la mer à celui qui la contemple pour la première fois, et dont certains animaux ne peuvent se défendre, même quand ils sont les habituels témoins de ce spectacle. Tels sont les chiens du Kamtchatka, ou ces chiens du Cap, maigres et affamés, qu'un poète contemporain, M. Leconte de Lisle, a décrits, hurlant de concert avec les vagues. Toute la première partie est consacrée à la description de cette immensité vivante ; l'auteur s'efforce de faire comprendre le caractère particulier de cette existence qu'on ne peut nommer en bon français, et qu'un hégélien nommerait une personnalité inconditionnée, un devenir réalisé où l'être s'exprime par la fermentation de la vie, où le néant maintient ses droits par sa résistance à la détermination des formes. « Comme les animaux qu'elle nourrit, dit Michelet, la mer semble un grand animal arrêté au premier degré d'organisation. » N'est-ce pas un animal, en effet, et n'a-t-elle pas à l'état vague et flottant tout ce qui constitue la vie? Elle a une voix puissante qui ne se tait ni jour ni nuit, nullement monotone, flexible, pleine d'intonations vibrantes et variées, tantôt violente comme un maître ou un tyran, tantôt flatteuse et caressante. Elle a une respiration, le flux et le reflux, —
une circulation, les deux courants, comparables aux veines et aux art(!^res, révélés par le lieutenant Maury ; elle a ses spasmes de douleur et de violence, ses passions, les tempêtes et les trombes; elle a ses sympathies et ses antipathies, qui s'expriment par les marées, et qui s'adressent aux mondes errants dans l'espace, spécialement « à son chef, le soleil, et à la lune, qui, pour être sa servante, n'en a que plus de puissance sur elle ». Que manque-t-il donc à la mer pour être une personne? Rien que le privilège que possède la plus frêle abeille ou le plus petit oiseau, la concentration de la vie sous une forme restreinte. La mer a une vie puissante, mais éparse, et le triomphe de la vie, c'est la concentration et l'intensité : c'est par là que le plus chétif animal l'emporte sur le plus redoutable élément, et l'homme sur la nature tout entière. Toutes les découvertes récentes de la science moderne, depuis les deux courants du lieutenant Maury jusqu'aux marées secondaires de M. Chazalon, ont été dramatisées et poétisées par Michelet avec l'imagination que vous lui connaissez.
Michelet, qui abuse souvent de la manie de tout personnifier, a personnifié les phares- En vérité, nous n'osons pas trop lui en faire un reproche, car poétiquement les phares méritent cet honneur. On les dirait vivants, en effet, lorsque dans la brume épaisse des nuits on aperçoit sur les mers cette lumière protectrice et vacillante qui, selon la comparaison heureuse et poétique d'une personne distinguée, semble l'œil d'un veilleur qui, par devoir, fait effort pour tenir ouverte sa paupière, que le sommeil appesantit. Le chapitre que leur a consacré Michelet est presque touchant; on se sent pris de sympathie pour ces honnêtes phares, qui, fidèles à leur devoir, vous avertissent des écueils et des périls, et qui, s'ils ne peuvent vous sauver, éclâi-
rent au moins votre naufrage. « C'est beaucoup de voir son naufrage, dit très bien Michelet, d'échouer en pleine lumière, en connaissance du lieu, des circonstances et des ressources qui restent. Grand Dieu! s'il faut périr, fais-nous périr au jour. » Il ne tient qu'à nous de voir dans les phares des personnes, car il parait que ces honnêtes veilleurs sont exposés à bien des colères et à bien des calomnies. Tel est, paraît-il, le sort du phare de Cordouan. « Quoi qu'il arrivât de la mer, on s'en prenait toujours à lui. En éclairant la tempête, il en préservait souvent, et on la lui attribuait. C'est ainsi que l'ignorance traite trop souvent le génie, l'accusant des maux qu'il révèle. Nous-même nous n'étions pas juste. S'il tardait à s'allumer, s'il venait du mauvais temps, nous l'accusions, nous le grondions. Ah! Cordouan, Cordouan, ne sauras-tu donc, blanc fantôme, nous amener que des orages? >> Cette première partie contient le morceau littéraire capital de l'ouvrage, qui est la description d'une tempête dans l'ouest, à Royan, en octobre 1851). Ce n'est pas une tempête classique, et elle ne rappelle en rien toutes les descriptions que vous avez lues jusqu'à présent. Oubliez et les tempêtes d'Homère et de Virgile, et la tempête de Paul et Vh'ginie, et le naufrage du deuxième chant de Don Juan. Celle-là est une tempête sui generis, qui rappelle plutôt les belles descriptions de pestes que les descriptions de tempêtes. Je ne trouve en effet rien autre à lui comparer que certains passages de la Peste de Londres de Daniel Defoë. Cette analogie, que je sens mieux que je ne puis la faire comprendre, tient peut-être à la situation de l'auteur, qui a suivi les phases de l'ouragan à peu près comme on assiste au spectacle d'une épidémie; cela tient peut-être aussi aux couleurs crues, triviales, violentes, aux expressions populaires, et
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même basses, qu'il a employées pour peindre la tempête, comme Daniel Defoë pour décrire la peste. Tout le commencement de la description est charmant et forme un contraste poétique avec l'horreur des pages qui suivent. L'auteur raconte ses promenades et décrit le théâtre encore paisible de la future tempête : l'air est chaud, la plage pleine de salubres émanations; il se sent heureux de vivre, et tous les êtres créés pensent comme lui. « Il me semblait que sur ces landes les oiseaux chantaient mieux qu'ailleurs. Jamais je ne trouvai une alouette comme celle que j'entendis en juillet sur le promontoire de Vallière. Elle montait dans l'esprit des fleurs, montait dorée du soleil qui se couchait dans l'Océan. » Cependant les jours succèdent aux jours, et bientôt des signes prophétiques apparaissent. « On remarquait des vents changeants, bizarres : exemple, un vent brûlant de l'est, un souffle d'orage venant toujours du côté serein. » Les signes physiques se multiplient, oppressant les poitrines et les imaginations comme le pressentiment d'un malheur prochain. Enfin l'ouragan tant annoncé éclate, et continue infatigablement six jours et six nuits. L'auteur y assiste de sa demeure, écoutant, portes closes et volets fermés, ses sifflements et ses monosyllabes sauvages. De temps à autre, l'observateur hasarde l'œil aux fentes des volets, et il aperçoit les vagues, semblables à des chiens qui s'élancent pour saisir une proie qu'ils ne rencontrent point. Par instants, la porte s'entr'ouvre pour laisser passer des nouvelles sinistres : une barque a été brisée, un navire a sombré. C'est ainsi que les belles descriptions de pestes nous montrent les habitants des villes envahies par le fléau enfermés dans leurs demeures, entre-bàillant à peine leur porte, de peur de livrer passage à l'ennemi, et mesurant les progrès ou la décroissance de l'épidémie par la fréquence des
chars funèbres qui ébranlent les pavés de leurs rues. La tempête du Jê9 octobre est un morceau original, qui ne rappelle en rien, dis-je, les modèles classiques du genre ; Fauteur n'a pas reculé devant la bizarrerie de l'expression et la trivialité de l'image, lorsque cette bizarrerie et cette trivialité lui étaient nécessaires pour rendre plus vivement les caractères du terrible phénomène. C-'est une tempête réaliste dans le bon sens du mot.
Mais c'est dans la seconde partie, la Genèse de la Me?', que l'auteur a pu donner libre carrière à son imagination docile aux métamorphoses. Là son style est plein de lueurs rapides, électriques comme les phosphorescences de la mer, de nuances tendres comme les couleurs de ces méduses qu'il a si poétiquement célébrées. On pourrait dire plus d'une fois de ses pages ce qu'il a dit des fleurs animées de la mer : « Elles sont de toutes nuances, fines, et pâles, et pourtant chaudes : c'est comme une haleine devenue visible. )) Je recommande spécialement le chapitre sur les méduses, qui est intitulé Fille des Mers. Il est impossible de mieux rendre le charme étrange et fantasmagorique de cet épanouissement de la vie maritime qui est si prompt à s'évanouir : « Toutes ces belles, à l'envi, flottant sur le vert miroir dans leurs couleurs gaies et douces, dans les mille attraits d'une coquetterie enfantine et qui s'ignore, ont embarrassé la science, qui, pour leur trouver des noms, a dû appeler à son secours et les reines de l'histoire et les déesses de la mythologie. Celle-ci, c'est l'ondoyante Bérénice, dont la riche chevelure traîne et fait un flot dans les flots. Celle-là, c'est la petite Orithye, épouse d'Éole, qui, au souffle de son époux, promène sa nacre blanche et pure, incertaine, à peine afl'ermie par l'enchevêtrement délicat de ses cheveux, que souvent elle
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enlace par-dessous. Là-bas, Dionée la pleureuse semble une pleine coupe d'albâtre qui laisse, en filets cristallins, déborder de splendides larmes... » Il a réussi à saisir et fixer le spectacle le plus ondoyant, le plus fugitif qui existe. Qui en effet, en contemplant les méduses, ne s'est pas cru le jouet d'une illusion? On dirait des rêves qui ont pris corps, et cette comparaison n'est pas une simple figure, elle exprime une réalité. Si les rêves ont par hasard une existence, cette existence n'est pas plus fluide que celle des belles méduses. Les rêves existent dans Vêlement du sommeil, comme les méduses dans l'élément de la mer, et se dissipent au réveil sans laisser de traces, comme les méduses se fondent en un instant au sortir de l'eau. Plus loin, il trouve, pour célébrer les amours et l'éclat sympathique des perles, des splendeurs de Mille et Une Nuit» et des concetti tout brillants des feux de l'hyperbole orientale : « Gomme les palais d'Orient ne montrent au dehors que de tristes murs et dissimulent leurs merveilles, ici le dehors est rude et l'intérieur éblouit. L'hymen s'y fait aux lueurs d'une petite mer de nacre, qui, multipliant ses miroirs, donne à la maison, même close, l'enchantement d'un crépuscule féerique et mystérieux. » Il explique le langage symbolique des perles en termes d'une subtilité charmante qui ferait honneur à un poète persan habile dans l'art des rapprochements inattendus et des analogies secrètes. « En réalité, l'éclair du diamant fait tort à l'éclair de l'amour. Un collier, deux bracelets de perles, c'est l'harmonie d'une femme, l'ornement vraiment féminin, qui, au lieu d'amour, émeut, attendrit l'attendrissement. Cela dit : Aimons! point de bruit! » C'est précieux, me direz-vous peut-être, mais cela est en même temps charmant et exact. Il est certain que les parures de perles ont une douceur
intime et sympathique que n"a pas le dur et froid diamant. Une parure de perles s'harmonise avec la personne vivante ; une parure de diamant semble plutôt posséder celle qui la porte qu'en être possédée. Si ces lignes se trouvaient dans un poète persan, il se trouverait quelque savant traducteur pour les interpréter et en expliquer la vérité. Pour nous, nous ne les trouvons pas moins aimables parce qu'elles sont écrites par un de nx)s compatriotes, au lieu d'être traduites d'Hafîz ou de Saadi.
Les tons sont aussi variés que les êtres que l'auteur est obligé tour à tour de décrire. Il change de langage et pour ainsi dire de procédé avec chacune des parties de son sujet. Ainsi, lorsqu'il arrive aux phoques, ceux de tous les animaux qui se rapprochent le plus de notre vie terrestre, il emploie pour parler d'eux une méthode presque humaine et historique. Il raconte simplement leurs mœurs, comme un voyageur d'autrefois, avant les préoccupations pittoresques et ethnographiques, aurait raconté les coutumes des Lapons ou des Samoïèdes. Ce n'est plus une description exubérante de couleurs, c'est une relation simple, précise, presque naïve : « La terre est leur patrie de cœur; ils y naissent, ils y aiment; blessés, ils y viennent mourir. Ils y mènent leurs femelles enceintes, les couchent sur les algues et les nourrissent de poissons. Ils sont doux, bons voisins, et se nourrissent l'un l'autre. Seulement, au temps d'amour, ils délirent et se battent. Chacun a trois ou quatre épouses, qu'il établit à terre sur un rocher mousseux d'étendue suffisante. C'est son quartier à lui, et il ne souffre pas qu'on empiète, fait respecter son droit d'occupation. Les femelles sont douces et sans défense. Si on leur fait du mal, elles pleurent, s'agitent douloureusement avec des regards de désespoir. Elles portent neuf mois,
et élèvent l'enfant cin(i ou six mois, lui enseignant à nager, à pêcher, à choisir les bons aliments... «Tout à côté de cette page historique, nous avons un passage sur les amours de la baleine, d'une éloquence bizarre et énorme comme l'animal qu'elle célèbre, remarquable par son étrangeté et à cause de cette étrangeté même, qui est en parfait rapport avec le sujet. « Ainsi que le noble éléphant, qui craint les yeux profanes, la baleine n'aime qu'au désert. Le rendez-vous est vers les pôles, aux anses solitaires du Groenland, aux brouillards de Behring, sans doute aussi dans la mer tiède qu'on a trouvée près du pôle même. La retrouvera-t-on? On n'y va qu'à travers les défilés horribles que la glace ouvre, ferme et change à chaque hiver, comme pour empêcher qu'on la retrouve... La solitude est grande ; c'est un théâtre étrange de mort et de silence pour cette fête de l'ardente vie. Un ours blanc, un phoque, un renard bleu peut-être, témoins respectueux, prudents, observent à distance. Les lustres et girandoles, les miroirs fantastiques ne manquent pas... » Mais vous lirez tout entière la description de ces monstrueuses amours, que je ne puis citer, et qui se termine par ce trait, digne épilogue d'une telle scène : « Ils retombaient d'un poids immense... L'ours et l'homme fuyaient épouvantés de leurs soupirs. » Je n'ajouterai qu'un mot. pour faire remarquer à ceux que tourmenteraient plus qu'il ne faut certaines répugnances académiques, et qui porteraient leurs réminiscences d'art classique jusque dans les descriptions des amours des baleines, que nous sommes ici dans la région du monstrueux, et qu'il est impossible de faire soupirer les cétacés comme des amoureux de Racine. Nous étendrons cette observation au volume tout entier. Quelques bizarreries qu'on y trouve, elles n'égalent pas encore les bizarreries de
la réalité qu'elles s'efforcent de peindre, et les images de Michelet sont moins surprenantes que les formes et les mœurs des populations de la mer.
L'impression dernière que laisse le livre est une impression de tristesse morne et de poétique épouvante. Les mots par lesquels l'auteur a terminé sa description de la tempête reviennent à l'imagination et la laissent atterrée, « Monstres, que me voulez-vous donc? N"étes-vous pas soûls des naufrages que japprends de tous côtés? Que demandez-vous? — Ta mort et la mort universelle, la suppression de la terre et le retour au chaos ! » Cette mère de toute vie n'est pas une aima mater, une bonne et complaisante nourrice comme notre terre; elle apparaît comme une marâtre, comme la figure de l'inéluctable destin, pis encore, comme la messagère et le tout-puissant ministre du néant, devenu le souverain du monde. Nul ministre mieux choisi, car, puissante pour créer, elle est incomparable pour détruire, et ce qu'elle a mis des siècles à édifier, elle peut le renverser en quelques heures. Ainsi l'existence de l'humanité tout entière n'existe que par la permission d'un élément aveugle et fatal. Voilà qui agrandit beaucoup les horizons de la mélancolie. Nous perdons jusqu'à cette consolation dérisoire que nous trouvons à nous représenter l'humanité comme éternelle, jusqu'à cette espérance métaphysique de l'immortalité de l'espèce que nous aimons à mettre en contraste avec les destinées éphémères de chacun de nous. Cette immortalité collective, déjà, si abstraite et si près du néant, disparaît elle-même, et l'humanité tout entière ne pèse pas plus que le simple individu. Est-il donc vrai qu'un jour peut-être l'espèce humaine aura disparu, et avec l'espèce toute cette vie morale et idéale qu'elle avait créée si glorieusement, et qu'elle croyait avoir douée
d'immortalité? Histoire, civilisations, religions, poésies, systèmes philosophiques, tout cela ne sera plus qu'un rêve, que dis-jel moins qu'un rêve, puisqu'il ne restera plus un seul témoin pour en conserver le souvenir ! Et la destruction elle-même ne triomphera pas, car elle ne saura rien de sa victoire. La vie de notre glohe solide s'est dissipée comme une huile de savon aux couleurs irisées, et la mer, ne trouvant plus de résistance, n"a plus de colères; sa voix triomphante s'éteint, et il ne reste plus qu'une masse liquide traînant éternellement ses flots muets dans des solitudes sans rivages, au-dessous de cieux dépeuplés.
lo janvier -ISCl.
MIGHELET
LA
Nous avions déjà lu une centaine de pages du nouveau livre de Michelet lorsqu'il nous sembla que cetle œuvre, aimable comme ses aînées, était cependant de physionomie plus sévère. Nous n'y retrouvions pas au même degré les jeux irisés de cette fantaisie auxquels son imagination s'amuse, par lesquels il amuse l'imagination de ses lecteurs : moins de fleurs, moins de caprices, et, ce qui est plus singulier, moins de couleur. Les montagnes sont cependant, pensionsnous, le pays des illusions et des mirages, des arcs-enciel et des jeux les plus subtils et les plus fins de la lumière ; les couchers de soleil sur les hautes montagnes sont célèbres, et avec quel charme Byron, après Rousseau, nous a parlé de ces délicates teintes roses, comparables aux joues des enfants endormis ou aux rougeurs des vierges, que la lumière avant de s'éteindre répand sur les glaciers ! Cependant au bout de quelques minutes d'étonnement nous nous dîmes
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que cette particularité tenait sans doute non à l'auteur, mais au sujet, et nous fimes une série de réflexions qui méritent peut-être d'être communiquées au lecteur.
N'est-il pas vraiment étrange que les montagnes, qui sembleraient devoir être un thème d'inspirations pour la grande poésie, aient eu si rarement le don d'inspirer les poètes? La niera trouvé par milliers des poètes pour chanter ses caprices, ses combats, ses tempêtes, mais les montagnes, à quelques grandes exceptions près que je signalerai tout à l'heure, — et ces exceptions toutes presque contemporaines — n'ont pas eu de chantre qui leur soit propre. Les poètes ont chanté les mœurs patriarcales des populations naïves qui vivent au pied des montagnes, dans leurs vallées riantes et éternellement menacées; ils ont tiré de leurs gigantesques attitudes , de leurs orages , de leurs avalanches, du bruit de leurs torrents, des milliers de comparaisons, d'onomatopées, d'épithètes faisant image; mais aucun ne s'est dévoué exclusivement à elles. Elles n'ont pas eu de poètes, elles n'ont pas eu non plus de peintres. La peinture en a été encore plus embarrassée que la poésie , et leur a fait subir l'humiliation, à elles si altières et si imposantes, de servir simplement d'accessoire et de fond aux paysages et aux scènes qu'elle représentait. La peinture semble ne pouvoir rien faire du vert trop sombre et trop prédominant de leurs forêts, du blanc trop tyrannique de leurs glaciers, de la lumièr^e trop éthérée, trop éclatante, trop peu dense en même temps, de leurs sompiets. Plusieurs fois les peintres suisses ont essayé de fixer sur la toile les spectacles qu'elles leur offraient, et la dernière exposition contenait plusieurs échantillons de cette bonne volonté impuissante; rien n'est choquant, discordant à l'œil.
comme l'opposition du vert presque lugubre de ces forêts et du blanc impitoyable de ces neiges. Un peu mieux favorisées par la musique, elles ont inspiré aux populations qui vivent à leur ombre quelques mélodies naïves; mais les maîtres, qui si souvent ont reproduit la nmsiquc de la mer, des forêts et des lleuves, semblent avoir été sourds à leurs harmonies, et jusqu'à présent la seule grande œuvre musicale où leur voix se fasse entendre est l'admirable ouverture de Guillaume Tell, comme le seul poème où leur paysage soit célébré est le Manfred de Byron.
Pourquoi donc les montagnes, qui abondent en spectacles si sublimes, ont-elles tant de peine à trouver leurs poètes? Est-ce parce que cette sublimité est trop écrasante pour l'imagination? Mais la mer, qui partage ce même caractère de sublimité, aurait dû partager aussi la même mauvaise fortune, et cependant cet infini visible, loin de déconcerter et de décourager les imaginations des poètes, les a toujours attirées au contraire. Je crois que c'est plutôt dans la différence des sentiments qu'inspirent ces deux grandes réalités qu'il faut chercher la raison de la différence de leur fortune poétique. Bien qu'elle soit l'infini visible, la mer possède une personnalité très marquée, elle est vraiment presque humaine par son caractère. Elle éprouve l'homme par l'amour et la haine, elle est pour lui une mère et une marâtre, une berceuse et une ennemie. Elle l'attire et le caresse, elle le repousse et le maudit, et, malgré l'écrasante disproportion de leurs forces respectives, l'homme ose entrer en lutte avec elle, certain qu'il peut sortir triomphant de ce combat inégal. La mer par rapport à l'homme peut être appelée en toute exactitude un élément démocratique, car les sentiments qu'elle inspire et qu'elle ressent, aipirt-on, sont ceux de la commune humanité, l'amour
et la liaine, la lutte et le repos. La mer est sociable jusque dans ses tempêtes; au contraire, les montagnes sont insociables même dans ce qu'elles ont de plus doux et de moins austère. Le sentiment qui s'échappe d'elles est celui de la solitude, et c'est aussi la solitude qu'elles conseillent. Je n'ai jamais gravi pour ma part le mont Blanc ni la Jungfrau, mais je n'ai aucune peine à comprendre le sentiment que j'aurais éprouvé en me rappelant que je n'ai jamais escaladé les plus modérées des montagnes sans me sentir comme saisi par la sauvagerie et possédé d'un désir farouche d'isolement. Elles sont aristocratiques en un double sens, d'abord parce qu'elles ne permettent pas à l'homme, comme la mer, d'entrer en lutte avec leurs forces implacables — vain serait-il de lutter contre les vents des hauts sommets, contre l'impétuosité de leurs torrents et la descente de leurs avalanches — , ensuite parce qu'elles ne lui permettent aucune conversation familière avec elles. Vierges immaculées et presque inaccessibles, lorsque l'homme a gravi jusqu'à elles au prix de mille dangers, tout ce qu'elles font pour sa récompense, c'est de lui faire sentir son infimité, sa petitesse, sa faiblesse, et de lui dire par toutes leurs voix austères les méprisantes paroles des esprits à Manfred au sommet des Alpes : « Que nous veux-tu, enfant de boue? » Elles élèvent en humiliant. Insociables, aristocratiques, elles sont en outre pour ainsi dire abstraites; à leur point le plus sublime, à leur sommet , la nature sensible échappe presque , et l'homme se trouve en compagnie de forces invisibles qui sont comme les puissances métaphysiques de la nature. Certes Faust, lorsqu'il entreprit son voyage chez les mères, bien loin par delà les royaumes de la douce vie sensible, n'exécuta pas un exploit beaucoup plus ontologique que le voyageur qui, parvenu
au-dessus des nuages, enveloppé dans l'air incolore et dans la lumière impalpable, ne sent d'autre présence à ses côtés que celle des forces invisibles d'où jailli-^sent les orages.
Ce sont des régions métaphysiques dans* un sens bien plus grand encore, car on dirait qu'elles sont le séjour des puissances surnaturelles qui se partagent l'empire du monde et surtout l'empire du cœur de l'homme. Dieu et Satan. Elles sont divines, elles sont diaboliques. Michelet, sans y beaucoup songer, a fait en plus d'un endroit de son livre parfaitement sentir ce double caractère. En décrivant l'effet produit sur l'imagination par les galeries du Splûgen, « qui ont moins l'air d'un passage que d'un palais bâti sur l'abîme pour les invisibles », il rencontre ce mot heureux : « C'est comme un cloître des esprits ». En effet, les montagnes sont les monastères de la nature, et les sentiments tout à fait grands qu'elles ont le privilège d'inspirer sont des sentiments de substance monastique. Ce que fait le cloître, les montagnes le font; elles élèvent l'homme en le séparant de lui-même, et lui font conquérir son àme en lui faisant oublier son cœur. Il est un point de vie morale où l'on n'atteint que par une mort véritable, et l'àme n'est jamais entière peut-être que lorsque le cœur est glacé ; mais que ceux qui aiment l'aimable servage dont notre vie sensible enveloppe notre àme n'aillent jamais au cloître et ne gravissent jamais les montagnes I
Leurs sommets appartiennent à Dieu ; mais en revanche tout leur parcours, forêts au vert lugubre, torrents, champs de neige, précipices, abîmes, appartient au diable. Là plane l'esprit du vertige et de l'hallucination sous toutes ses formes. Les montagnes ont eu de tout temps le privilège d'inspirer à l'homme les sentiments les plus malfaisants pour lui-même, ceux
qui le poussent le plus fatalement à sa destruction, une équivoque curiosité , un hystérique amour du danger, la vanité du courage inutilement dépensé. Les légendes populaires sont pleines d'histoires poétiquement sinistres d'âmes perdues par cet attrait inéluctable que les montagnes exerçaient sur elles. Aussi est-il arrivé aux montagnes la singulière aventure qui arrive à tout ce qui est trop grand en ce monde : c'est qu'elles ont trouvé leur poésie non dans ce qu'elles ont de supérieur, mais dans ce qu'elles ont d'inférieur. Elles sont faites pour inspirer les émotions les plus graves et les plus solennelles, mais seulement, paraîtil, aux âmes qui ont une analogie avec elles et qui ont gravi les sommets les plus élevés de la méditation, car, pour les populations qui vivent à leurs pieds, elles ont toujours été beaucoup moins frappées de leur caractère divin que de leur caractère diabolique. Ignorant que la source de ce qui vivait de meilleur en elles, simplicité de mœurs, débonnaireté patriarcale, piété, patience, amour du travail, descendait directement des sommets, ces populations ont toujours regardé les montagnes avec eflVoi, et n'ont vu en elles que des puissances fatales à leur âme comme à leur corps. Cela se voit aux noms dont les a gratifiées l'imagination populaire, noms de damnés et de fantômes, le mont Perdu, la Alaladetta, la Silberhorn, la Jungfrau. Michelet, dans la première partie de son livre, a noté excellemment cette impression que les montagnes ont faite de tout temps sur les natures naïves et incultes. « Le montagnard, dit-il, ne voit pas sa montagne comme nous. Il lui est fort attaché et il y revient toujours, mais l'appelle le mauvais pays. Les eaux blanches et vitreuses de rapidité farouche qui s'échappent en bondissant, il les nomme les eaux sauvages... Les glaciers étaient jadis un objet d'aversion,
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on les regardait de travers. Ceux du mont Blanc s'appelaient en Savoie les monts maudits. La Suisse allemande, en ses vieilles légendes de paysans, met les damnés aux glaciers. C'était une espèce d'enfer. Malheur à la femme avare, au cœur dur pour son vieux père, qui l'hiver l'éloigné du feu! En punition, elle doit, avec un grand chien noir, errer sans repos dans les glaces. Aux plus cruelles nuits d'hiver où chacun se serre au poêle, on voit là-haut la femme blanche qui grelotte, qui trébuche aux pointes aiguës des cristaux... La légende Scandinave, de génie haut et terrible, a fantasquement exprimé les effrois de la montagne. Elle est pleine de trésors gardés par des gnomes affreux, par un nain de force énorme. Au château des monts glacés trône une impitoyable vierge qui, le front ceint de diamants, provoque tous les héros et rit d'un rire plus cruel que les traits aigus de l'hiver. Ils montent, les imprudents, ils arrivent au lit mortel, et restent là enchaînés, faisant avec une épouse de cristal la noce éternelle. »
Dans cette légende, ce ([ui appartient en propre à la Scandinavie, c'est la forme héroïque et barbare sous laquelle elle a exprimé l'attraction fatale que la montagne exerce sur les âmes trop hardies; mais le sentiment d'où elle a jailli s'est rencontré en tout pays, notamment en Allemagne ^ Il existe de Louis Tieck un conte charmant et finement profond , appelé le Runenberg, où se trouve résumée l'opinion que le peuple se formait de cette attraction maudite des montagnes. Un jeune homme né dans la plaine se sent dès ses plus jeunes années un invincible amour pour
1. Où elle a très bien pu venir par la Scandinavie, et où vraisemblablement elle n'a pris demeure fixe que parce que la race est identique dans les deux régions.
les hauteurs. Il essaye des métiers innocents et pacifiques de la vallée, notamment du jardinage; mais la culture et la compagnie des fleurs ne peuvent réprimer la turbulence de ses aspirations. Il s'échappe et s'en va élire domicile dans les montagnes, s'enivrant d'indépendance et d'air vif en poursuivant une proie qui rarement se présente et qui souvent échappe. Cependant un jour il se trouve bien las, et il s'assied sur la mousse, regrettant la vie heureuse qu'il a volontairement abandonnée, lorsqu'un étranger Faborde, et, après avoir ouvert les secrets de son cœur, lui inspire le désir de rendre visite au château démantelé du Runenberg. Avec ce courage de somnambule qui distingue les chasseurs de chamois, il se dirige à la clarté indécise de la lune, à travers les précipices, par les sentiers étroits, vers le Runenberg. Quel n'est pas son étonnement lorsqu'il voit la vieille salle merveilleusement illuminée, et à la lueur de cet éclairage de cristal, de pierres précieuses et de métaux, une femme qui ne paraît pas appartenir à la race des mortels. Elle chante un chant magique où elle semble évoquer des esprits qui tardent à venir, se dépouille de ses vêtements aux yeux du jeune chasseur, ouvre la fenêtre et jette une tablette sur laquelle est inscrit : « Prends cela en souvenir de moi. » Puis illumination, château, apparition, tout s'évanouit, et l'aurore surprend le jeune homme paralysé de surprise, serrant convulsivement dans sa main la tablette de pierre. Le vertige et le sommeil s'emparent de lui, il ferme les yeux et tombe tout au bas d'un précipice. Il se réveille sur un lit d'herbe et de mousse dans la vallée, se lève, et, plein d'effroi et de repentir, se rend à l'église du village voisin pour y implorer Dieu et se réconcilier avec la vie de la plaine. Réconcilié il semble en apparence, car il épouse une jeune fille du village, avec laquelle
il vit heureux plusieurs années; mais un jour ses anciennes aspirations se réveillent à la suite d'une visite mystérieuse et d'un don fatal des esprits de la montagne. Alors, saisi d'impatience et de fièvre, il abandonne son père, sa femme, ses enfants, et s'en retourne vivre en compagnie des rocs et des torrents. Longtemps après, sa famille voit arriver un visiteur étrange; c'est le malheureux qu'on croyait mort. Il n'a plus rien d'humain; il frotte l'une contre l'autre deux pierres à l'état brut, et ses yeux étincellent en voyant l'éclat jaillir sous le frottement; dans ses paroles, aussi brillantes (jue les métaux et comme odorantes des senteurs sauvages de la forêt, se trahit un cœur fait à l'image des rochers auxquels il a voué ses affections, un cœur désormais de pierre pour les hommes. De la légende, Louis Tieck, en artiste lettré, a tiré, on le voit, une morale d'une application tout humaine; mais le sentiment populaire, beaucoup plus simple, plus mêlé à la nature, peut se résumer ainsi : la vallée est bénie, mais la montagne est maudite.
Ces légendes de terreurs, d'hallucinations infernales, composent seules la poésie de la montagne. De leurs deux caractères, le sentiment populaire n'a saisi que le caractère inférieur, diabolique. Ce sont des âmes de lettrés, de philosophes, dépouillées des terreurs charnelles de l'homme naïf, qu'elles réclament pour être saisies dans leur sublimité divine et dans leur réelle grandeur, un Rousseau, un Byron, un Lamartine. Ces trois noms me semblent épuiser à eux seuls la liste de ceux qu'on peut appeler jusqu'à présent les poètes véritables de la montagne ; mais de ces trois hommes, celui qui a le mieux rendu leur caractère dans son intégralité, c'est à coup sur lord Byron. Je suis obligé d'adresser de très sérieux reproches à Michelet pour l'injustice manifeste, aussi bien
dans l'éloge que dans le blâme, qu'il a montrée envers le grand poète. Je vais appuyer sur ce reproche, car mon plaidoyer en faveur du poète sera le meilleur moyen de montrer à quel point il a connu et exprimé ce qui fait la sublimité réelle des montagnes. Je commence par l'éloge. Après avoir cité cette parole de Byron, extraite d'une de ses notes au troisième chant de Childc Barold, sur le vis-à-vis rendu célèbre par Rousseau de Clarens et de la Meillerie : « Ce qu'on y sent est plus haut qu'une passion individuelle, plus que tout amour de ce monde; c'est le sens du grand, du sublime, de l'universel amour », Michelet s'écrie : « Profonde parole religieuse ! qui la croirait de Byron? Ce mot plus que tous ses vers est vraiment digne des Alpes. » Lorsqu'il a écrit cette phrase légèrement dédaigneuse, Michelet n'avait sans doute pas relu avec attention le troisième chant de Childe Harold. S'il l'etit fait, il ne se serait pas étonne que cette parole ait échappé à lord Byron, car tout ce chant est empreint du sentiment religieux le plus profond, et, si j'ose m'exprimer ainsi, du recueillement le plus solennel. Je cite une strophe au hasard : « Ciel et terre sont tout entiers tranquilles, non pas endormis, mais sans souffle, comme nous sommes nous-mêmes alors que nous sentons le plus fortement, et silencieux comme nous sommes nous-mêmes alors que nous sommes plongés dans des pensées trop profondes ; — ciel et terre sont tout entiers tranquilles; de la lointaine armée des étoiles au lac assoupi et au flanc de la montagne, tout est concentré dans une vie intense où il n'est pas un atome, pas un souffle d'air, pas une feuille qui n'ait une parcelle d'être et un sentiment de celui qui est le créateur et le défenseur de tous. » Michelet voit dans les montagnes des temples de la nature et appelle les Alpes V autel commun de V Europe. Voilà
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qui est fort bien dit, mais lord Byron avait ressenti exactement la même impression, et je cherche en vain ce que Michelet a pu ajouter à ces paroles du poète : u Ce n"est pas vainement que les Perses antiques prirent pour leurs autels les lieux élevés et les pics des montagnes qui regardent de haut la terre, choisissant ainsi avec raison un temple sans murailles pour appeler l'esprit qui ne peut être honoré dignement par aucun sanctuaire élevé de main humaine... » Michelet a dans son livre une page charmante sur le Rhône , au cours impétueux , véhément, passionné ; mais croit-il par hasard que cette originalité du Rhône ait échappé à l'œil du poète? (Ju'il relise l'admirable strophe qui commence ainsi : « Là où le Rhône rapide divise son cours entre des hauteurs semblables à des amants qui se sont séparés dans la haine... » Je pourrais continuer longtemps ainsi et montrer par pertinentes citations à Michelet qu'il n'est pas un seul des traits observés par lui dans les montagnes qui ait échappé à lord Byron.
Je passe maintenant aux paroles de reproche. « J'ai voulu à Meyringen, nous dit Michelet, lire, revoir son Manfred. Cela ne se pouvait pas. Cette exaltation désolante, ce faux tragique qui n'est d'aucun temps, d'aucun lieu, détonnent en de pareils lieux. Déplorable conception d'avoir assis Némésis, la vengeance, et le dieu du mal, sur ces bienfaisants glaciers qui nous donnent, avec les grands fleuves, la vie, la salubrité, la fécondité de l'Europe 1 » Je passe volontiers condamnation sur le drame même de Manfred, pourvu toutefois que Michelet m'accorde que ce drame est une expression très suffisamment énergique d'une des personnalités les plus aristocratiques qui furent jamais. Il est certain que .Manfred a une portée fort différente de celle qu'on a voulu lui attribuer, et que les critiques
qui l'ont comparé à Faust ont perdu, je le crains, leurs frais d'éloquence. Manfred n'est pas comme Faust une conception poétique générale, il est comme Bené, avec lequel il a de très étroits rapports (l'àme est de même forme et le crime est le même), l'expression d'une individualité poétique. Faust traîne après lui toute une civilisation, tout un monde; Manfred ne traîne que lui, Manfred. Mais je me permettrai de trouver, contre Michelet, que le paysage de Manfred est le plus beau paysage de montagnes que main de poète ait encore tracé. Que de beaux traits pittoresques dans ce drame dont les vers ont par moments la musique sauvage des torrents! Ce phénomène étrange de la marche des glaciers, que Michelet a décrit, est le premier trait que nous rencontrions en ouvrant Manfred : « Le mont Blanc est le monarque des montagnes, chante le second esprit; on Ta couronne, il y a longtemps, sur un trône de rochers, dans une robe de nuages, avec un diadème de neige. Des forêts font une ceinture à ses reins, l'avalanche est dans sa main; mais, avant qu'elle tombe, la balle tonnante doit attendre mon commandement. La masse froide et sans repos des glaciers se meut en avant jour par jour; mais c'est moi qui lui ordonne d'avancer ou d'arrêter sa marche. » Nous parlions tout à l'heure des terreurs de la montagne, que pense Michelet de cette tombée de la nuit au sommet des Alpes? « Les brouillards montent en bouillonnant autour des glaciers, les nuages s'élèvent rapidement au-dessous de moi, par masses onduleuses, blancs et sulfureux comme l'écume de l'océan soulevé du profond enfer, dont chaque vague se brise sur un rivage vivant où sont entassés les damnés en guise de cailloux. » Et cette description de la masse d'eau qui tombe perpendiculaire, pareille à une Iwnièi^e écumante et qui « oscille d'ici, de là, comme la queue du
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pâle coursier, du palefroi gigantesque qui doit être chevauclié par la mort dans Y Apocalypse » ! Et quelle merveille de description, et en même temps quel trait de génie que l'apparition de l'càme de la montagne sous la forme de la fée des Alpes! Glacialement virginale, blanche comme la neige et rose comme l'adieu de la lumière aux glaciers, elle surgit, et, fixant sur Manfred ses limpides yeux de source, écoute sans les comprendre les plaintes de cet être fait de la chaude argile de la terre d'en bas. Savez-vous bien que dans un trait pareil sont condensées autant de profondes impressions poétiques qu'un long volume de descriptions en pourrait contenir! Quant à Manfred lui-même, n'en déplaise à Michelet, il est très convenablement jjlacé au sommet des Alpes, car le personnage est en parfait rapport avec la scène. En quel lieu mieux que sur les sommets solitaires serait placée cette àme solitaire? L'apparition de Némésis parait choquante à Michelet : pourquoi ? Némésis représente ici une des forces de la conscience, et c'est un phénomène psychologique bien connu que la conscience agit d'autant plus fortement sur l'homme que la solitude est plus grande autour de lui. Pour se retrouver, se reconnaître tout entier, se voir soi-même face à face, le glacier de la Jungfrau est le plus admirable des miroirs. Enfin Byron a merveilleusement compris que les hauts sommets, régions métaphysiques pour ainsi dire, étaient le théâtre naturel où un magicien rationaliste comme Manfred ^ pouvait évoquer les êtres métaphy-
1. Manfred est si bien l'expression d'une simple individualité que, même dans sa puissance de magicien, il ne se rattache à rien qu'à lui-même. Faust est un magicieu orthodoxe, selon les rites de la science, appartenant au catholicisme de la magie; mais Manfred est un magicien sans rite, sans culte, sans église, un magicien glacialement rationaliste, et il évoijue non des démons, mais des entités métaphysiques.
siques qui gouvernent nos destinées. Ce que Michelet reproche à Byron est une des preuves les plus heureuses qu'il ait données de logique poétique.
Byron me semble jusqu'à .présent le vrai poète des montagnes. En lui, elles ont trouvé un chantre digne d'elles, une àme faite pour en comprendre la grandeur, un cœur fait pour gronder à l'unisson de leurs orages (qu'on se rappelle au troisième chant de Childe Harold l'admirable passage où il mêle ses tempêtes intérieures à l'orage des Alpes), et d'autant plus capable de sentir le prix de leur pureté qu'il était lui-même plus troublé. Il est le vrai poète des montagnes, parce (ju'il l'est par nature, absolument comme l'aigle est par nature l'habitant des hautes cimes, et aussi parce qu'il est le seul qui les ait comprises dans leur double caractère à la fois diabolique et divin, qui les ait senties à la fois à la manière du peuple naïf et à la manière des esprits méditatifs. Les deux autres grands poètes (Rousseau peut porter ce nom) qui les ont chantées n'ont vu qu'une seule de ces faces, la face sublime et religieuse. Nous parlions tout à l'heure de la logique poétique qui avait fait choisir les Alpes à Byron pour y placer une scène d'évocation d'êtres métaphysiques; c'est un mérite pareil, mais plus simple et se découvrant plus aisément à la pensée, (lue nous admirons dans le célèbre épisode de V Emile connu sous le nom de Profession de foi du vicaire savoyard. Jamais décor ne fut en plus parfaite harmonie avec la scène qu'il devait encadrer. Les Alpes sont bien la chaire naturelle de l'apôtre du déisme, l'autel naturel d'une religion sans culte, le lieu naturel des prières adressées à un Dieu métaphysique. Grâce à ce décor des Alpes, Rousseau, dans ce célèbre épisode, a fait plus que marier l'ancienne doctrine vaudoise au déisme philosophique : il a été à son insu plus reli-
gieiix selon la tradition qu'il ne voulait l'être, car il a l'ait merveilleusement comprendre pourquoi Moïse, renouvelant l'exemple donné par les premiers hommes, alla chercher Dieu sur les sommets de l'Oreb' et (lu Sinaï. Si Dieu daigne apparaître aux hommes, c'est en effet sur les hautes montagnes qu'il doit aimer à se montrer de préférence, car là seulement il peut prononcer la célèbre parole : je suis celui qui suis, et se révéler dans son essence de pur esprit, tandis que dans le monde multiple et protéen d'en bas il lui faut prendre forme et figure, se révéler en se cachant, et subir l'humiliation des métamorphoses d'un dieu païen. 0 triomphe de la logique et de la justesse! par le simple choix d'un décor en harmonie exacte avec sa doctrine, la pensée individuelle de Rousseau s'est trouvée en parfaite identité avec la pensée générale de l'humanité, et la philosophie raffinée du siècle le plus civilisé a retrouvé la religion instinctive des premiers âges. Par ce simple choix des Alpes, Rousseau, sans y penser, a proclamé l'unité de l'esprit humain.
Il serait difficile de dire qui, de Rousseau ou de la montagne, doit le plus à l'autre. Les montagnes ont été le théâtre des plus heureuses années de sa vie, et il les a associées à ses plus doux souvenirs ; il leur doit ce qu'il eut de vertu, sa réelle candeur, qui combattit toujours en lui la corruption, son sentiment du prix de l'innocence et de la vie simple, qui le rendit toujours mécontent de lui-même et le protégea contre la fascination de la vie artificielle du monde, la conservation de sa piété native, combattue de tous cotés par les influences de son temps. Il leur doit enfin une grande partie de son talent, la plus originale, celle par laquelle, plus que par toute autre, il vit aujourd'hui, son sentiment de la nature; mais d'un autre côté les montagnes lui doivent d'avoir été révélées au
monde civilisé et d'avoir fait leur entrée dans la grande littérature. Rousseau les a montrées du doigt à tous les poètes de l'avenir, et c'est grâce à lui qu'elles ont pu être chantées par un Byron et un Lamartine ',
Michelet, qui a été si injuste pour Byron, n'a guère été plus juste pour Rousseau : dire sèchement en passant qu'il a pris les Alpes pour cadre du Vicaire savoyard, ce n'est vraiment pas rendre justice à ce grand esprit qui devrait lui être plus cher, puisqu'il fut l'évangéliste du parti auquel, lui, Michelet, tient à honneur d'appartenir, et puisqu'il a été, comme Byron, un des précurseurs de cette pensée que notre auteur professe dans tout le cours de son livre : les montagnes sont le temple du Dieu pur esprit. . Michelet prétend qu'on ne peut relire la Nouvelle Héloise en face des Alpes; je crois vraiment qu'on peut s'en dispenser, car c'est à peine si les montagnes y figurent. On n'avait pas encore inventé de son temps que, dans un récit de la vie humaine, la nature doit empiéter sur l'homme à la façon des lierres sur les chênes, et, malgré tout son amour pour la nature, il n'est pas étonnant que les sentiments de Saint-Preux, de Julie, de Claire occupent plus de place dans son livre que les descriptions des glaciers et des torrents. Mais comment Michelet n'a-t-il pas même nommé Lamartine et son poème de Jocelyn, qui est comme un nid d'amour creusé dans la neige, d'où s'échappent les hymnes les plus religieux ? Ici encore, comme le cadre est bien en harmonie avec la conception ! comme il y a parfaite identité entre la virginité de la nature extérieure et la virginité de la nature morale des deux acteurs! Limpides coulent les sources dans la monta-
1. Il serait injuste d'oineltre Alfred de Musset pour le début de son beau poème la Coupe et les Lèvres.
gne, et limpides les sentiments d'amour dans les cœurs de Jocelyn et de Laurence ; blanches montent vers le ciel les vapeurs de la forêt et du torrent, blanches aussi les prières de Jocelyn et de Laurence. Moins grandiose que Rousseau et Byron, il est deux points sur lesquels Lamartine leur est supérieur, le sentiment de la fraîcheur et l'abondance harmonieuse. Lamarthie a réussi à faire passer dans son poème toute la fraîcheur des montagnes et à y faire circuler les souffles pénétrants de l'air libre. Ses images sont blanches de givre et humides de rosée, et il semble qu'on pourrait tremper sa main dans ses vers et les trouver froids comme Feau des sources. Non moins remarquable est le second caractère, l'abondance harmonieuse par laquelle il nous communique le sentiment immédiat des montagnes. Intarissable s'épanche cette poésie, tantôt par flots, tantôt par larges nappes, tantôt par minces filets, jaillissante, rebondissante, écumante, véritable image de ces eaux des montagnes qui ne se taisent ni jour ni nuit.
Et le livre de Michelet, direz-vous, voilà que vous vous en écartez beaucoup. Nullement, car dans les pages qui précèdent nous n'avons, tout en développant nos propres impressions sur la poésie de la montagne, fait qu'insister sur les deux seuls reproches qu'on puisse adresser au charmant ouvrage de l'historien. Le premier de ces reproches, c'est que la montagne y fait plutôt figure scientifique que figure poétique. Michelet semble avoir partagé l'embarras des poètes de tous les temps à l'endroit de ces masses altières, plus faciles à admirer qu'à célébrer dignement. Sur les trois cent soixante pages dont se compose son livre, la montagne proprement dite n'en occupe pas plus de cent ; le reste appartient à ses dépendances, mais surtout à la vallée. Oui, quelles
([ue soient ses exhortations pour nous inviter à gravir les hautes cimes, Michelet reste hii-même dans la plaine, et ce n'est pas nous qui nous en plaindrons, puisque la plaine lui a fourni ses pages les plus heureuses. Il nous montre du doigt les glaciers, mais il séjourne au milieu des ileurs et nous décrit leurs passions ardentes et leurs merveilleuses ruses d'amour, ou bien, fidèle à ses habitudes d'historien, il nous raconte le passé de l'Engaddine et reporte notre imagination vers ces époques où le microscopique pays des Grisons décida plus d'une fois des destinées ultérieures de nos énormes Etats modernes; quelque chose comme Lilliput qui déciderait des intérêts du pays de Brobdingnag. Le livre de Michelet serait donc mieux intitulé la Vallée que la Montagne ; mais c'est à peine une critique que nous adressons à l'illustre écrivain, car si les montagnes ont résisté à un poète tel que lui, c'est qu'elles avaient résisté à bien d'autres auparavant.
Le second reproche est un peu plus sérieux. Un grave sentiment remplit tout le livre de Michelet : c'est que les hautes montagnes sont un temple et un autel, et que leurs cimes sont les lieux ou Dieu aime à se rendre visible. Or ce sentiment n'est point particulièrement propre à Michelet, il n'a pas été le premier à le ressentir; il a eu des devanciers, et parmi ces devanciers les trois grands poètes qui seuls ont compris la sublimité religieuse des montagnes et ont trouvé leur poésie ailleurs que dans les fantastiques hallucinations de l'imagination populaire. Michelet n'a pas rendu à ces devanciers la justice qu'ils méritent, et en la leur refusant il a été injuste envers luimême, car le sentiment qu'il a exprimé est exactement le même qu'ils ont ressenti.
11 y a cependant dans cette première partie, consacrée exclusivement à la montagne proprement dite,
deux bien jolis chapitres. Le premier est une comparaison des doctrines opposées des géologues de France et d'Angleterre. C'est un chapitre ingénieux à l'excès, mais où la finesse n'exclut pas la vérité. Michelet l'onde les doctrines géologiques des deux pays sur la diflcrence des spectacles historiques qu'ils ont présentés aux yeux de leurs savants respectifs. En France, où une révolution sans exemple au monde a passé sur la société, les géologues ont construit une science géologique faite à l'image de cet énorme déluge ; ils ont cru volontiers, comme Cuvier, que la nature procédait par créations successives, séparées radicalement les unes des autres par des cataclysmes qui, dans la création nouvelle, ne laissaient rien subsister de la création ancienne. Gomme la révolution française, la géologie française n'a pas voulu croire à l'existence ni à la nécessité des transitions. Au contraire, les géologues anglais, qui vivent dans un pays où la civilisation s'est développée graduellement, où les idées nouvelles se sont toujours enfermées dans de vieilles formes, où la société, même dans ses plus violentes secousses, ne s'est jamais séparée du passé, n'ont eu aucune peine à admettre que la nature procédait non par cataclysmes révolutionnaires, mais par réformes et transactions, non radicalement, mais constitutionnellement. Encore une fois, cela est ingénieux sans paradoxe, et aussi spirituel que vrai.
Un très beau chapitre , et où l'imagination de Michelet reparait avec tous ses avantages, c'est celui qu'il a consacré à Java. Pour décrire les terreurs de ce pays que la nature épouvante de ses volcans et de ses furies de végétation, il a trouvé sur sa palette d'incomparable coloriste les tons les plus chauds et les plus sombres. Si les êtres abstraits peuvent prendre corps, Java est en effet le vrai royaume de la mort.
Là elle tient sa cour, non pas comme chez nous, à l'état de squelette macabre, entourée des attributs du néant, mais, comme il convient à une souveraine, entourée de pompe et de richesses d'un caractère lugubre. Parvenue à son suprême degré d'intensité, la vie fuudroie, et, au lieu d'être une résistance à la mort, se confond et s'identifie avec elle. J'ai les meilleures raisons du monde pour croire que la description que trace Michelet est des plus exactes, car j'ai moi-même éprouvé les mêmes impressions que lui, d'une manière indirecte, devant les armes et les étoffes javanaises que nous montrait la dernière exposition universelle ' dans la section hollandaise. Pour peu qu'on eût l'imagination sensible, rien n'était plus frappant que de rencontrer, dans le hasard des promenades, ces sinistres objets javanais, lorsqu'on sortait de quelque autre pays de l'Orient, particulièrement de cette Inde, dont Java est cependant une des filles. Tandis que dans l'Inde tout était luxe lumineux, magnificence rayonnante, que tout parlait de la vie, même dans les productions les plus difformes, à Java, tout était sombre, lugubre et parlait de la mort, même dans les productions les plus élégantes. Ces étoffes noires et d'un jaune foncé semblaient destinées à être taillées en san benitos pour les condamnés des autodafés espagnols, — véritables robes d'hérésiarques, d'excommuniés ou de sorciers officiant à la messe noire. Ces armes, dont quelques-unes merveilleusement ciselées, avaient pour poignées des emblèmes où tout parlait de mort de la manière la plus cruelle et la plus implacable. Point n'était besoin de recourir aux récits des voyageurs pour s'informer des caractères de la nature de Java; il suffisait de ces objets, car en les