LIBRAIRIE DE J. TECHENER
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7 fl
HISTORIOAU MBDIOAU
PRÉFACE
Puisque à présent le goût des autographes est devenu une science^ pourquoi n’aurait-il pas ses classiques ?
Pourquoi n’honorerait-on pas ces hommes patients, dévoués, intelligents, érudits, désintéressés, qui recherchent et conservent aux dépens de leur fortune tant de monuments précieux, intéressants pour l’histoire, générale ou particulière ?
Pour l’histoire générale, le profit n’est pas niable. Mais me niera-t-on davantage l’intérêt qui peut ressortir pour les lettres et pour leur histoire des mille renseignements épars dans les correspondances, dans les notes d’étude et dans ces manuscrits de premier jet, où se révèle, à travers les ratures, les corrections, les développements, la méthode de travail d’un grand écrivain ?
La physionomie même de l’écriture est-elle inutile à la connaissance intime de la pensée et des habitudes de l’esprit? Sans aller aussi loin que le magistrat qui se faisait fort de faire pendre un homme sur l’inspection de sa signature, ne peut-on, sans péril pour sa réputation d’homme raisonnable, chercher, trouver des analogies entre le caractère de tel ou tel personnage et le dessin hatif ou calme, régulier ou confus de son
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écriture ? Le vulgaire n’a-t-il pas déjà consacré cette observation, en distinguant des écritures de travailleurs, de philosophes, d’expéditionnaires? On aura beau soumettre pendant vingt générations tout un peuple au régime uniforme de la calligraphie , jamais on ne détruira ce rapport direct, immédiat de la main avec la pensée qui la pousse et avec l’œil qui la guide. La réforme n’aura d’effet que sur la masse grossoyante et expédiante des magasins et des bureaux; mais, pour quiconque écrit sous l’impulsion de ses idées, ou sous la dictée de l’enthousiasme, ou sous l’empire d’une volonté ferme, je défie bien qu’on ne retrouve poiut dans les caractères tracés par sa main ou le tremblement causé par les battements du cœur, le désordre hâtif d’une plume précipitée à la poursuite de l’idée, ou la rectitude d’un poignet intrépide. Ces réflexions me revenaient l’autre jour, à propos d’une étude de M. Sainte-Beuve sur M. Guizot, en voyant l’éminent portraitiste signaler, entre les particularités remarquables de son modèle, le caractère de l’écriture: « Pas une hésitation, pas une fatigue, dit M. Sainte- Beuve ; jamais un jambage qui bronche sur l’autre ! 11 a l’écriture aussi ferme et aussi distincte que Lamennais, à qui l’on disait : « Vous écrivez comme vous concevez, nettement (1). »
Et enfin, quoi donc? On payerait bien cher tel ou tel meuble ayant appartenu à un personnage célèbre, la canne ou la tabatière d’un souverain, l’épée d’un capitaine ou la plume d’un écrivain; et l’on serait traité de fou ou d’iciiot pour attacher du prix à son (1) Consütutionnd du 12 octobre.
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écriture! La canne, et l’épée, et la tabatière, et la plume, sont pleines de souvenirs, j’en conviens ; elles sont précieuses, surtout si la rouille ou l’usure nous atteste un long usage et une longue affection. Mais cette main illustre qui les a touchées ne les a point faites ; et dans le caractère des lettres qu’elle a tracées, je retrouve mieux qu’un souvenir et qu’une date, j’y vois l’état d’une grande âme et le reflet immédiat de sa pensée.
Mais, pour revenir à des applications d’une utilité plus positive, depuis cinquante ans que le goût des autographes s’est généralisé en France, combien de correspondances intéressantes ont été publiées ou complétées, combien de textes corrigés, combien de notes, de renseignements inattendus sont venus éclairer tel fait, rétablir tel rapport, rectifier tel préjugé accrédité 1
11 faut bien le dire, pour ces esprits ignorants et superbes qui, sur la foi de la Bruyère, ne veulent voir dans toute curiosité qu’une manie sinon coupable, au moins ridicule, le goût des autographes, pas plus que tout autre goût, moins peut-être, ne peut se passer du concours de diverses qualités des plus subtiles et des plus rares : discernement, savoir, finesse et étendue d’esprit. 11 y a en fait d’autographes, comme en fait de livres et de tableaux, il y a plus d’une façon de manifester son goût et ses lumières. 11 y a l’amateur qui prend tout et de toutes mains, qui évalue sa collection par cartons et par liasses, qui ne lit pas plus ses dossiers que le bibliophile de la Bruyère ne lit ses livres, et qui serait capable de faire peindre des casiers en trompel’œil, comme celui-ci fait peindre des rayons, pour ne
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pas interrompre la décoration de sa galerie. Les amateurs de cette trempe ne sont pas inutiles sans doute, ni par conséquent méprisables ; mais ils sont utiles en quelque sorte malgré eux. Pour que le public tire quelque profit de leurs amas, il faut qu’un amateur instruit y mette la main, les dépouille et les épure. Ce sont des collectionneurs, des ramasseurs, des goulus qui ont une gueule et point de palais.
Mais, à côté du goulu, il y a le gourmet; à côté du collectionneur, le collecteur, celui qui choisit {legit)^ qui déguste et qui savoure. Savoir reconnaître la valeur d’une pièce, en contrôler l’authenticité et l’importance par la connaissance des faits, des dates et des personnes; découvrir la fausseté d’une attribution, non pas seulement dans le caractère de l’écriture, mais dans l’incohérence, dans la répugnance des événements, des idées ou du style ; y trouver la confirmation, ou la négation, ou l’explication de telles ou telles circonstances historiques ; en faire sortir le commentaire d’un acte ou d’une pensée; enfin, la parer, l’annoter, l’entourer de toutes les preuves, de tous les témoignages qui établissent son importance et sa validité, c’est là sans doute un art, un talent qui ne supposent ni manque de lumières, ni défaut d’intelligence.
C’est vers le commencement du siècle que le goût des autographes s’est manifesté en France ; et le moment était bon. Le pillage des dépôts publics et des archives particulières des châteaux et des familles avait fait la moisson belle aux picoreurs. La curiosité des pièces manuscrites naquit alors tout à propos, comme le remède à côté du mal.
PRÉFACE. V
Les premières ventes publiques d’autographes, à Paris, ont été faites de 1815 à 1823. Dès cette époque, M. Fossé-Darcosse était déjà renommé parmi les amateurs. Le Manuel de Vamaleur d’autographes, de J. Fontaine, et Vlsograjdiie, cet autre Manuel, plus pratique, mentionnent sa collection comme une des premières quiaientété formées àParis ; et dans un feuilleton du journal des Débats, Des ventes d’ autographes ^ signé H. de F. (Hyacinthe de Fiers), son nom se trouve mêlé à ceux de MM. Barrière, Aimé Martin, de Monmerqué, de Châteaugiron, de Chambry, Leber, Lalande, Pixerécourt, Lucas de Montigny, Feuillet de Couches, Boutron, Bérard, Villenave, Delort, etc., l’élite des collecteurs il y a quarante ans.
La première pièce dont l’intérêt lui ait révélé l’attrait et l’importance de ce genre de collection, est une lettre de Robespierre le jeune à son frère, datée de Nice, le 16 germinal an II, et où se trouve cette apostille : — J’ajoute aux patriotes que je t’ai déjà nommés^ le citoyen Buonaparte, général^ chef de l’artillerie, d’un mérite transcendant. — Ce dernier est Corse; il ne m’offre que la garantie d’un homme de cette nation, qui a résisté aux caresses de Paoli et dont les propriétés ont été ravagées par ce traître. — Joseph Robespierre écrivait cela à vingt-huit ans, au début de la campagne d’Italie ; et ce jugement si clairvoyant porté par un homme jeune encore sur un officier de vingt-quatre ans, qui n’avait pu jusque-là se signaler que par des avantages médiocres, avait naturellement de quoi frapper un esprit attentif, curieux de rapprochements et de singularités historiques. Cette pièce, qu’on a
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revue en 1840, lors d’une venté dont je reparlerai tout à l’heure, a donc été l’origine de la collection de M. Fossé-Darcosse ; elle a été son chemin de Damas et sa langue de feu.
Qui décrira les joies vraies, pleines, rayonnantes, de ces trouvailles, de ces conquêtes disputées à tous les soldats de l’empire invisible, le mystère, l’obscurité, l’oubli, la destruction, le vandalisme? Charles Nodier affirmait à la fin de sa vie que nul événement ne lui avait rendu l’émotion pleine de délices du jour où il avait rencontré pour la première fois le Carabiis auro nitens. Je veux le croire : mais enfin, recevoir à des siècles de distance la confidence d’un homme illustre ; toucher de sa main le papier qu’il a froissé ; tenir sous ses yeux les lettres qu’il a formées lui-même ; surprendre à un moment précis l’attitude de son âme et le mouvement de sa pensée, ce sont là des émotions aussi, d’un charme incomparable, et qu’onn’échangerait contre nulle autre. Et il me semble même que de telles jouissances, sans être moins vives, sont autrement nobles, autrement élevées que celles que peut donner la découverte d’une petite bête, fût-elle caparaçonnée d’or pur, comme le Carabus de Charles Nodier, ou comme le scarabée du conte d’Edgar Poe.
Ces honnêtes jouissances ont été celles de M. Fossé- Darcosse pendant soixante ans. Elles ont été le côté splendide et joyeux d’une existence vouée aux austères devoirs du magistrat et du père de famille.
Né en 1780, d’une famille bourgeoise, à Écouen, il fut admis dès l’âge de quatorze ans dans les bureaux de la Trésorerie, où il passa par tous les grades de la