‹ Mélanges curieux et anecdotiques tirés d'une collection de lettres autographes et de documents historiques ayant appartenuChapitre 2 sur 22 · PRÉFACE. VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. VII

hiérarchie administrative. En 1 829 il entra comme référendaire à la Cour des comptes, et, en 1837, reçut la décoration de la Légion d’honneur.

En 1840, sa collection, maintes fois visitée par les amateurs les plus considérables, MM. Renouard, H. de Fiers, Feuillet de Couches, etc., était une des plus importantes de Paris, lorsque des raisons toutes particulières le décidèrent à la mettre en vente.

M. Darcosse, âgé de soixante ans, venait de se démettre de ses fonctions à la Cour des comptes, sans autre raison que celle-ci, que l’heure de la soixantaine est, pour le sage, l’heure de la retraite, et le moment de faire place aux jeunes gens. Dans cette vie nouvelle qui commençait pour lui , vie de loisirs et de modération, une grande bibliothèque pouvait être un embarras et une tentation -, et il s’en défit philosophiquement, comme il s’était démis de ses fonctions.

Le catalogue, publié par Silvestre, annonçait, dès le titre, le soin d’un amoureux, qui n’a jamais assez de mots pour ennoblir l’objet de sa passion : — Catalogue d’un CHOIX de livres très-bien conditionnés... Je ne me souviens pas d’avoir jamais vu de titre aussi éloquent et non plus d’aussi véridique. Ah I je vous en réponds, qu’ils étaient d’un beau choix et d’une bonne condition, ces livres triés pendant quarante ans sur le volet par un amateur-né, doué jusqu’à la suprême acutesse de tous les organes du curieux, vue, goût, tact, flair; ces livres choyés comme des bijoux et gardés dans des tabernacles; et enfin, ajoute encore le titre, presque tous reliés par Bauzonnet, le roi de la reliure, un con-

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temporain de la collection, qui, après avoir servi le collecteur comme client pendant quarante ans, daignait encore travailler pour lui comme ami, après qu’il eut résolu de ne plus travailler pour personne. M. Fossé- Darcosse avait un des premiers apprécié Bauzonnet ; il l’avait honoré de sa clientèle et de ses conseils, et l’on trouvera dans le présent Catalogue une lettre du célèbre artiste en reliure, auquel l’équitable amateur a voulu donner place dans son Panthéon.

Les autographes entraient pour une part considérable dans l’intérêt de cette vente ; car, sur mille articles catalogués, trois cent cinquante environ étaient enrichis de lettres et de pièces manuscrites. M. Fossé- Darcosse est un des premiers amateurs qui aient eu l’idée de faire des exemplaires, en ajoutant à des livres , déjà précieux par leur mérite et leur rareté, des lettres et des pièces autographes, des gravures, portraits et autres documents inédits ou rares, qui, quelquefois, en doublent le prix.

Dans ce catalogue, je remarque d’abord un superbe exemplaire des OEuvres de la Fontaine , édition de Lefèvre, 1822, en grand papier vélin, orné de onze portraits et de sept cent quarante-neuf vignettes, total des différentes suites de Nepveu, Simon et Coiny, Duplessis-Bertaux, Eisen, Moreau, Desenne, Bergeret, Percier, Johannot, Devéria, etc., etc., et d’une quittance autographe et signée de la Fontaine, vendue 386 fr. (en 1840);

Deux beaux Preces piæ, manuscrits du xv® siècle , ornés de miniatures et arabesques, dont un relié aux armes du duc de Mortemart;

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Un manuscrit autographe du diacre Paris, de cent quarante-deux pages in-quarto, relié en \elours cramoisi, avec portrait et vignettes réunis par le collecteur ;

Le Barbon, de Guez de Balzac, avec envoi autographe de l’auteur à Arnauld, évêque d’Angers ;

Cinq lignes autographes de Henri IV, avec la signature, ajoutées à un exemplaire de la Mort déplorable de ttenrilV, du P. Matthieu, Paris, 1612-,

La Guirlande de Julie, édition de Didot, 1818, papier vélin , avec la signature autographe du duc de Montausier, et une lettre autographe signée de Julie d’Angennes ;

Des fragments d’un rapport sur le procès du conventionnel Chabot, écrit en entier de la main de Robespierre, auxquels étaient joints, outre des portraits, notices et documents historiques, vingt-quatre lettres autographes adressées à Robespierre par les personnages les plus célèbres de la Révolution , dont celle de Robespierre le jeune, citée plus haut, et qui contient la curieuse apostille sur le général Bonaparte ;

Le manuscrit autographe du discours de réception de Charles Nodier à l’Académie française, joint à un exemplaire de l’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, l’un des douze tirés sur papier de Hollande ;

Une lettre autographe signée de Turenne, annexée à sa Vie par du Buisson ; enfin plus de trois cents lettres et pièces autographes signées de Bossuet , Fénelon , Boileau- Despréaux , Condé, M"*® de Maintenons Voltaire , les deux Rousseau , Scarron , Buffon , Montesquieu, Mirabeau, Saint-Just, Lauzun, Camille Desmoulins, Cazotte, Talma, etc., etc.

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La bibliothèque vendue avec les autographes , M. Fossé-Darcosse , devenu conseiller honoraire à la Cour des comptes , quitta Paris et s’en alla vivre à Versailles. C’était encore une résolution de philosophe. Paris, le Paris de la salle des ventes, de Laverdet et de Charavay, était plein de dangers pour un amateur qui voulait entrer dans les voies de la pénitence.

M. Fossé-Darcosse apportait à Versailles ce fonds de livres que l’on garde toujours , même après avoir dit que l’on vend tout , les doubles de sa collection d’autographes et les curiosités de son cabinet.

Vous connaissez l’histoire de ce chasseur qui, après avoir signé une paix solennelle avec le haut et bas gibier, avait vendu son train, ses chevaux et ses meutes, et s’était retiré dans un petit trou de pays où, soi-disant, on n’avait jamais vu un lièvre ? 11 chassait aux lapins avec son chat. M. Fossé-Darcosse ne s’était pas promené trois jours dans les rues de Versailles qu’il avait senti que, dans cette vieille ville royale , il était encore plus difficile qu’à Paris de ne pas faire lever des merveilles à chaque pas. Les livres se jetaient dans ses jambes, les manuscrits lui volaient au visage ; toutes les breloques de l’ancienne monarchie, enfouies depuis les journées d’octobre sous l’étalage des revendeurs, se montraient à son passage et lui sautaient aux yeux.

Aujourd’hui, après vingt ans ainsi passés, le cabinet de M. Fossé-Darcosse est, sans contredit, le plus important de Versailles, et serait encore un des plus curieux de Paris. Je ne parle pas seulement de sa bibliothèque, la cadette, devenue aussi grande et aussi belle que son aînée, où l’on trouve encore de ces beaux li-

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vres reliés avec prédilection par Bauzonnet , et dont les plats semblent être des plaques d’or pur ouvrées par le premier des orfèvres ; de ces charmantes éditions des romans du dernier siècle, avec les délicieuses vignettes de Gravelot , de Moreau et de Marilier , et surtout de ces exemplaires, uniques, comme il sait les faire, et comme peut seul les faire un homme qui recueille tout, parce qu’il sait la valeur de tout ce qui en a une, un curieux intelligent et érudit, qui sait tout ce qu’il faut trouver, et qui le trouve.

L’an dernier encore il plaçait sur ses rayons une collection en cinq gros volumes petit in-quarto de tous les documents relatifs au miracle de la Salette; — collection déjà unique, et qu’on se disputera dans l’avenir; — journaux, brochures, estampes, et jusqu’à des médailles soigneusement intercalées dans des feuillets de carton par ce brave Galette, un des relieurs les plus habiles et les plus consciencieux de Paris, et assurément le plus modeste de tous.

Mais , sans nous arrêter à ces beaux volumes , qui nous retiendraient trop longtemps, combien, et sur les murailles, et sur les tablettes, et derrière les vitres des armoires , combien d’objets éclatants , délicats , rares , réjouissants à l’œil et charmants pour l’esprit , attestent le goût exquis et varié du propriétaire et l’ardeur d’une curiosité qui ne s’est jamais lassée ! Où vous conduirais-je, si j’entreprenais de vous parler avec détail de ce musée, qui est comme le vivant mémorial d’une vie prolongée par la santé de la conscience comme par la santé de l’esprit? Ce musée, c’est l’homme luimême, un homme qui a voulu tout savoir et qui sait

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tout ; qui a tout vu et n’a rien oublié ; un homme qui a eu toute sa vie le culte de tout ce qui intéresse l’histoire, les beaux-arts, les lettres, et qui, de tout ce qu’il a possédé, acquis, ramassé même, n’a jamais rien laissé perdre; un homme qui a tout aimé et tout gardé , tout conservé , depuis les affiches arrachées dans sa jeunesse aux murailles fiévreuses du Paris de la République et des Cent-Jours , jusqu’aux caricatures contre les Deux Gendres et contre Hernani; depuis les annonces pittoresques des marchands en vogue jusqu’aux chefs-d’œuvre si longtemps dédaignés de Boucher et de Debucourt. Voici le sablier authentique de Henri II ; voici la cravache de Marie-Antoinette ; voici le marteau de serrurier du roi Louis XVI , gravé à ses armes ; un Lancret, que tout Paris a admiré à l’exposition du boulevard Bo'nne-Nouvelle en 1 846 ; une belle gouache de Bruandet, des émaux , des dessins , des gravures , des miniatures de toutes les époques, des souvenirs historiques de tous les temps, des spécimens de tous les arts. Et ce musée, cette collection d’objets si divers , où un fragment de sculpture antique se montre à côté des productions du sentiment moderne le plus décidé; où l’émail, la peinture , la gravure , l’orfèvrerie , tous les différents procédés de l’art, toutes les matières connues se mêlent, s’avoisinent et s’harmonisent, vous ne vous y trompez pas : ce n’est pas là le cabinet d’un amateur vaniteux, s’instruisant aux ventes, courant les enchères, et jaloux de faire montre à tous les coins de son appartement de la supériorité de ses goûts et du noble emploi de sa fortune. Vous n’êtes point davantage chez un de

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ces collectionneurs têtus et résignés , qui ne veulent voir dans l’histoire qu’une époque, et dans l’art qu’un filon, et qui donnent pour règle à leur goût défaillant la lisière prudente de la spécialité. Non! l’âme d’un homme palpite à travers ce charmant chaos, et l’illumine d’une sorte d’éclat domestique et personnel , malgré sa diversité , qui fait voir qu’avant tout il y a là un maître, un libre esprit qui ne relève que de luimême et de sa fantaisie , et qui , sans souci du qu’en dira-t-on, court généreusement au beau pour la seule délectation de ses facultés. Quant à moi , j’en ai assez de ces collections somptueuses , magnifiquement improvisées au poids de l’or et par ministère d’expert : et c’est pourquoi il me plaît de retrouver entre les quatre murs du cabinet d’un philosophe une collection qui n’est qu’œuvre de temps, de science et de goût, la folie d’un sage, et non point l’enseigne d’un trafiquant ou la savonnette d’un vilain.

Au milieu de ces trésors, conquêtes de chaque jour, les autographes s’accumulaient dans les cartons de l’amateur. Les pièces rares et précieuses venaient à lui : comment leur eût-il fermé sa porte ou son portefeuille? Sa main diligente, aidée d’une mémoire merveilleuse qui, aujourd’hui comme il y a vingt ans, sait rendre dans toute leur verdeur les impressions d’une jeunesse émue par les événements de la Révolution, ajoutait à mesure sur le catalogue quelqu’une de ces annotations substantielles, raisonnées, piquantes, et que voici enfin publiées pour le plaisir et l’instruction de tous.

Et puis quoi! les Orientaux ont un bon pro-

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verbe : Quand la maison est achevée, le diable y entre. Cette collection que l’on a tant montrée, que l’on a mille et mille fois maniée, feuilletée, collationnée, annotée, on la connaît ; on est blasé sur les formules d’admiration qu’elle provoque. Chaque pièce à son jour vous a charmé, et l’ensemble vous écrase. On sait d’ailleurs si bien que, si l’on peut y ajouter encore, y ajouter toujours... on ne la complétera jamais !

Attendra-t-on pour s’en défaire des temps peut-être mauvais, où les choses de luxe seront dépréciées? Exposera-t-on ceux qu’on doit laisser après soi à la chance de voir diminuer leur héritage ?

Et puis d’ailleurs on a fait dans ces derniers temps la vie dure aux collecteurs d’autographes. On leur a suggéré tels scrupules dont s’émeut la conscience d’un vieillard, surtout quand ce vieillard a été toute sa vie un magistrat sévère à lui-même, dévoué à l’État et au public.

Des esprits généreux, amoureux de la chose publique, sont venus demander des comptes terribles à des hommes confiants et candides qui se croyaient bien innocents pour avoir dans leur poche une quittance en règle. Comment, parmi tant de pièces achetées, non pas de toutes mains, mais à tant de mains, et dont quelquesunes ont tant de fois changé de maîtres que la trace s’en perd, comment espérer que l’œil vigilant des gardiens du bien public ne découvrira pas, en remontant à l’origine, une première possession difficile à justifier à longue distance ?

Car c’en est là; ces mêmes hommes qui, dans ces temps de dilapidation que j’ai rappelés au corn-

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mencement de cette notice, ont pu s’imaginer qu’ils avaient bien mérité de leur époque et de l’histoire en enlevant des documents précieux à l’Achéron du vandalisme et au Styx de l’épicier, les voilà transformés aujourd’hui en ennemis de la patrie! Et si, dans la propriété ascendante de ces pièces qu’ils possèdent, qu’ils ont achetées de bonne foi et payées à des marchands, il se trouve, à n’importe quel degré, un pillard ou un voleur, les voilà, eux, les plus honnêtes gens du monde, prévenus de complicité, déclarés félons, receleurs et dilapidateurs du bien de l’État. Cela est dur à entendre après soixante ans de vie irréprochable I

Et voilà comment une collection qui faisait la joie, les délices et l’occupation de son maître, à cet âge où le loisir est un droit et l’étude un honneur, est sortie avant le temps des mains qui l’avaient formée, pour passer dans d’autres.

En la mettant aujourd’hui en vente, on a voulu qu’elle gardât son nom et que ce catalogue, œuvre de patience, d’érudition, de goût, survécût comme livre à la dispersion des documents dont il est l’analyse.

Et c’était justice. 11 était temps que le goût des autographes eût, comme la .bibliographie, ses classiques, ses manuels eœ professa, où les amateurs apprissent à se diriger et à s’éclairer dans leurs recherches ; et pour faire en même temps comprendre à tous qu’une collection d’autographes peut être tout autre chose qu’un amas de paperasses insignifiantes rassemblées sans méthode et sans intérêt. Il était juste aussi que tant de renseignements, de rapprochements curieux, tirés de pièces inédites ou inconnues, tant d’an-

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notations précieuses improvisées dans le secret du cabinet par des esprits sagaces sur des documents qui parfois s’égarent ou disparaissent, pussent être conservés dans les bibliothèques avec les annotations bibliographiques des Charles Nodier, des Leber, des Viollet-le-Duc, desWalckenaer et de tant d’autres connaisseurs émérites que l’étude journalière et approfondie des bons livres avait doués d’une érudition particulière.

Grâce à des annotations nombreuses et savantes, à la méthode suivie par l’auteur, le Catalogue de M. Fossé-Darcosse restera parmi les modèles du genre, avec les catalogues d’Alexandre Martin, de Pixerécourt et de M. Lucas de Montigny.

Qu’il reste aussi comme l’histoire d’une vie modeste, active, studieuse, attachée au devoir, et qui, dans ses plaisirs mêmes, n’a jamais rien voulu que de beau, de noble et d’intéressant pour l’esprit. Montrez-moi un homme intègre dans les fonctions publiques , vertueux dans sa vie privée, et je l’admire. Mais mon respect deviendra bien vite de la sympathie, si, dans les heures arrachées au devoir et à l’étude, il a su me faire admirer, dans toute la liberté du loisir, une âme élevée et un esprit délicat. C’est pour moi une vérité d’expérience qu’on honore les hommes pour leurs vertus , mais qu’on les juge par leurs plaisirs.

Charles ASSELINEAU.

TIRÉS d’une collection DE

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