LE RAPT DE VIBIA
Les allégories s’enchaînent, et de 1 union du Jupiter infernal avec les jeunes femmes, quelque imagination aventureuse de poëte aura conclu 1 union de Proserpine avec les jeunes gens. Ainsi, dans une inscription publiée par Cantini, des parents reprochent à Perséphoné et à sou amour jaloux la perte d’un fils bien aimé
PERPF.PHONE VOTIS 1NVIDIT PALUDA NOSTRIS ET PRÆMATURO FUNERE TE RAPUIT5.
S’il est établi, par les citations précédentes, que les scènes d’enlèvement expriment une mort prématurée, nous devons conclure que Vibia mourut jeu ne, ce qui est confirmé par f inscription : ABREPTIO VIBIES. Mais cette explication générale ne saurait suffire ici où, comme nous l’avons dit, il est moins question d’une mort que de scènes mystiques. N’oublions pas que dans le mythe sabazien on célébrait le rapt de Proserpine devenue, sous le nom d’Hécate, femme de Sabazius, c’est-à-dire du Jupiter infernal. Mais l’enlèvement n’est que la moitié cle notre scène, qui se complète par la représentation du dieu psvehopompe et par l’inscription DISCENSIO.
Mercure, servant de guide aux chevaux de la mort, n’offre rien de nouveau; mais le vase renversé, derrière le pied gauche du messager des dieux, est un fait des plus curieux. M. Raoul Piochette, préoccupé de l’idée que les peintures étaient chrétiennes, a eu recours ici à l’analogie des tonneaux souvent reproduits dans les peintures des catacombes, et que plusieurs ont pris pour symbole du sang des martyrs. Mais ici, où le vase est d argile, ouvert et renversé, l’explication tombe d’elle-même si l’on admet que le tombeau soit païen. Je proposerais donc de donner au crater renversé la même signification qu’aux urnes, soit renversées, soit droites, si souvent figurées sur les anciens monuments, pour exprimer l’élément de l’eau. Qui ne se rappelle les fleuves et les fontaines représentés dans les bas-reliefs, au-dessous du rapt de l’roserpine (et souvent entre Mercure et les chevaux), par des personnages appuyés sur leur urne ou tenant une pelle creuse (d’arrosement) sur l’epaule? Ne sait-on pas, d’ailleurs, que, dans son rapt célèbre, l’luton s’ouvrit un passage au milieu du bassin delà fontaine Cyane? (Ovid., Met., Y., 424):
Et inedios currus medio cratere recepit.
Dans la mosaïque de la villa Corsini3, la nymphe de cette source se montre telle que la décrit Ovide, le corps à moitié découvert, les bras en avant pour arrêter le ravisseur :
Gurgite quæ medio summa tenus extitit alvo.
Et afin que nul ne se méprenne sur son rôle dans cette scène, elle tient une coupe à la main.
1 Atti delta soc. Colomb., p. 118. — Fabretti, p. 188. Bal. inf. hh) :
.Marini, Fr. arv. p. 635. «PANAroPAN KATEXEI <I<EP2E<PONH2 0AAAMO2.
2 Ainsi est-il dit de Plianagoras (Janssen, Mus. Lugd. 3 Belloiï, Vel. sepulc. Rom., fig. XVII, c. Al 3.
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
Je nie figure quelque chose de semblable ici. Le cvaler ouvert, et en même temps couché pour indiquer une eau courante, est à mes yeux l’emblème des eaux de lAchéron, ou vont se précipiter les chevaux et le char, Mercure, Pluton et Vibia.
Je n ignoie pas que, dans les doctrines orphiques et sabaziennes, le symbole du crater a toujours joui d’une grande importance1, et que la forme donnée ailleurs à ce vase n’est pas sans rapport avec celle du notre. Je n’ignore pas non plus que les peines destinées aux méchants se réduisaient, d’après Musée, au châtiment des Danaïdes 2 : ce qui a fait donner par les Pythagoriciens le nom de vase (r.Mov) à lame, en tant quelle est sensible à la douleur. Je sais bien aussi que Macrobe3 compare l’âme au vase à boire de Bacclnis, et que ce même nom était donné au Léthé, parce que le vin du vase et les eaux du fleuve avaient également la vertu de faire oublier le passé f. Je sais encore que la vie humaine, fugitive comme les flots d’un fleuve, avaient pour symbole naturel une eau courante. Mais, laissant de côté ces idées réflexes moins applicables à l’ensemble de la scène, je m’en tiens au premier sens comme le plus naturel, et je regarde le vase renversé comme 1 emblème d’une descente aux enfers par la voie des eaux.
Si le peintre, au lieu de se contenter d’un vase renversé, avait figuré une naïade ou un fleuve, la coupe à la main ou 1 urne sous le bras, il aurait rendu la même pensée avec moins de concision. Représenter l’eau courante par son hiéroglyphe ordinaire, ce n’est pas montrer pauvreté d imagination, mais faire un emploi sobre d’un langage artistique intelligible pour tous1'.
1 Cf. le xf x xr,p tô-j Atovéaou , Tzr,yr, tmv , et II' S xpxTr,p:r
d’Orphée. Creutzer, Dionys., p. 19. — Lobeck, Aglaoph., p. 731-736.
Plat., Hep . , II, 363 üoup <psp?tv.
s In somm. Scipion , I, 12.
■ Creutzer, Dionys., p. 82, sqq.
6 Je doute fort que la pensée de l’artiste soit allée au delà, et qu’il ait songé à déterminer une localité d’après les doctrines orphiques. Car on disait que Proserpine fut enlevée par Pluton Ex tûv mpi wxeâvov tôî twv. Scliot. in Hesiod. tlicog., 915. Cf. Argon. Orph., 1195. sqq., et notamment 1201, ’ApTrâÇaç ÿfyjpsv <5tà xûparoç oc-rpoysToio, et Hymn. XVIII, v. 17, 18, ed. Herm.
LE IIAPT DE VIBIA.