S XII
RENAISSANCE ET TEMPS MODERNES
Lorsque la crosse de Sainte-Ursule se sculptait en Allemagne, l’art ogival voyait dans le nord
se précipiter sa décadence : depuis longtemps déjà un art nouveau séduisait l’Italie et il commençait alors à s’insinuer dans nos contrées en mariant les souvenirs classiques aux traditions chrétiennes avec une originalité pleine de sève. Il m a semblé voir un reflet des gracieuses inspirations de la renaissance italienne dans ce dessin ( fuj . il\*i ) emprunté à un tableau de la peinture florentine primitive conservé au Louvre. Les tourelles de la douille aux longues baies et aux coupolines rapprochées ne sont plus que de mourants souvenirs des hautes époques; vous retrouverez quelque chose des crossettes ogivales et des choux gothi-
ques dans les feuilles qui serpentent sur la tige, au lieu que le bouquet central aura été suggéré par la vue de quelque antique; mais avouons que ces éléments d’origine diverse ne se sont pas assimilés sans harmonie. Rien qu’à voir une aussi petite œuvre on aurait pu prédire une prochaine révolution dans les arts.
Et en effet l’art ogival expire L’ancien plein cintre reparaît avec 1 ancienne feuille d’acanthe que dans le nord l’habitude prise amaigrit et tourmente pour quelque temps encore, ainsi qu’on peut s’en rendre compte à la vue d’une crosse d’argent conservée à la cathé-
(A. M.. d'ap. l’or.)
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
drale de Lyon (Ju/. 1 48 ) , et où l’on reconnaît la renaissance allemande. Gomment se fait-
la terre et les cicux. Marie est assise en reine, entourée des anges, et le soleil est comme son vêtement : amicta sole.
Mais à mesure que la renaissance grecque et romaine poursuit son œuvre, l’ingénuité du sentiment chrétien s’affaiblit dans beaucoup d’écoles avec l’amour des vieilles traditions. De beaux talents sacrifient tout au goût de la forme et semblent avoir pris pour devise celle de l’art pour l’art.
Ainsi que l’architecture, l’orfévrerie se pare de bijoux charmants, mais où la coquetterie et le caprice sont plus consultés que la raison et les convenances. Voyez la
il que deux monuments sortis de deux écoles aussi différentes offrent une aussi grande ressemblance de lignes générales. Il faut recourir, pour l’expliquer, aux étroits rapports qu’entretenaient dans l’ordre religieux les diverses parties de ce qu’on appelait si bien la chrétienté. L’une et l’autre crosse a sa tourelle, son nœud supérieur à double col étroit, une volute sortant d’une bulbe et se rejetant en arrière pour avoir le centre du sujet sur la ligne de la hampe; seulement la première volute ne se relève que pour porter un bouquet de fleurs et de fruits, et la seconde soutient celle qui embellit
Fig. 148. (A. M., d'ap. l'or., 2/3.)
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belle crosse en style de François Ier appartenant à M. le prince Soltikof (/?</. i 49)- Que peut-on voir de plus élégant, de composé avec plus d’esprit, d’exécuté avec plus de finesse? Malheureusement nous sommes ici par trop loin de la gravité des vieux siècles. Que veulent donc dire ces satyres au rire rabelaisien? Et ces têtes de bélier, débris de quelque sacrifice aux divinités de l’Olympe? Et cette victoire ailée qui vient soutenir sur la pointe de sa queue de serpent l'écu pastoral? Je ne parle pas des grenades entre ouvertes qui peuvent avoir eu leur signification populaire à une époque rapprochée de la conquête de Grenade et dans les mains aujourd’hui inconnues du premier destinataire. En suivant ce dernier ordre d’idées on sera peut-être conduit à voir dans la coquille le symbole d’un lieu de pèlerinage, tel par exemple que l’abbaye de Saint-Hubert. Saint Hubert et son cerf figurent en effet dans l'œil de la volute. Je ferai remarquer le vélum attaché à la douille. Ee cordon d attache restait seul sur la crosse du Puy, p. 209 ; la main seule apparaissait sur la crosse de Bavière, p. 201 ,ct se remarque aussi dans les armoiries de Bâle (fig. 1 5o). Mais j'ai vu des vélum complets en Allemagne, en particulier dans la collection d’étoffes antiques de M. l’abbé Bock, de Cologne, et dans le cabinet de monseigneur Millier, évêque de Münster. Ils sont faits en toile fine et plissée, coupée de manière à pouvoir en s’étendant former un cercle plein.
J’attribuerais volontiers à lépoque de Philippe H une crosse de travail assez délicat que j’ai trouvée dans le trésor de Saint-Firmin à Pampelune (Jig- 1 5 1 ). Pédicule octogone ressemble assez à celui de la crosse précédente , saul
Fig. 150.
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Fig. 152. (A M., d'ap. t'çr ) Fig. 151. (A. M., d'ap. l’or.) Fig. 153. (A. M., d’ap. l’or.
suivie en France, témoin la crosse voisine ( fuj . i5a) sculptée en marbre sur le tombeau d un évêque d’Angers. Fa nature delà matière expliquera la pesanteur du rendu pour une composition qui ne manque certes pas dans son jet de mouvement et d’élégance.
Fa décadence de l’art religieux est rapide au XVIll' siècle, siècle de bel esprit qui 11e pou-
l’ornementation devenueplus classique; mais ne trouvez-vous pas qu’en devenant plus régulière l’architecture imitée par l’orfèvrerie a eu le tort de perdre un peu d«e son originalité et peut-être de sa distinction?
Au-dessus de 1 édicule, trop large pour sa hauteur, la volute se développe d’après un type que nous avons déjà vu apparaître et qui va désormais dominer, celui des plantes bulbeuses. Fa même donnée, vers le même temps, était
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vait être par conséquent un siècle de grand art. Il ne pouvait manquer île dénaturer de plus en plus le noble insigne pastoral en cherchant à l’embellir de ses fantaisies sans idées. Au
Fig. 155.
A. M., d’ap. l'or,)
lieu de décrire, mettons sous les yeux la crosse d’un prince de Montmorency ( fuj . : 53), archevêque de Metz: conservée à la cathédrale elle peut servir à montrer ce qu’on faisait en art religieux au siècle de Voltaire. Etait-on beaucoup plus heureux en Espagne qu’en France? Il n’en faudrait du moins pas juger par une crosse en bois ( fuj . i 5 4 ) gardée à la Seo de Saragosse et qui porte le nom d’un prélat de quelque célébrité dans les querelles du jansénisme; je parle de l’évêque d’Osma Palafox.
Rendons justice à l’art de l’Empire et de la Restau ration, s’il fut doué de peu de vie et de fécondité, il fut du moins plus raisonnable; mais voici qu’il a aussi fait son temps et que des études toutes nouvelles ont depuis quelques années fait éclore un goût nouveau.
Fig. 154.
(A. M., d’ap. l’or.)
Et, comme dans l’architecture, art en bonne partie de convention, tout ce que peuvent