PLANCHE XXVII
Aux emprunts que la bienveillance du cardinal de Bonald nous a permis de faire à son petit trésor lorsque nous avons traité des crosses, nous ajoutons celui d’une broderie qui nous a intéressé et par le sujet et par le procédé technique. La Très-Sainte-Vierge assise sur son trône est accompagnée d’une sainte impératrice et de saint Pierre et présente l’Enfant Jésus à un prélat agenouillé.
Nul renseignement 11e nous autorise à la moindre conjecture au sujet du prélat si ce n’est qu’il s’est fait représenter si petit parce qu’il sentait tout sou néant devant son Dieu et. qu’il portait le nom de Pierre. Saint Pierre intercède évidemment pour son protégé spécial. Autanten fait la sainte que nous pensonsêtre une impératrice comme sainte Pulchérie à cause de sa couronne, à cause du globe d’argent où nous croyons voir le monde et à cause de la parure brodée de croix qui nous semble une imitation libre de 1 antique traben. La figure de la Sainte-Vierge est remarquable par la fidélité du type consacré et l’Enfant Jésus par son attitude noble, mais insolite. Pour mieux exprimer sa divine bienveillance en faveur de l’humble serviteur de sa Mère, il étend les deux mains pour lui donner sans doute la double bénédiction que donnait Jacob.
On pourra, en s’y prêtant un peu, rendre compte devant notre planche du système fort simple de la broderie. Le carton une fois reproduit au trait sur la toile, le brodeur a d’abord couvert de soie les traits du dessin en variant les couleurs de manière à distinguer les vêtements divers et, cela fait, les vides ont été remplis par des fils d’or couchés deux à deux, ou trois à trois, ou même quatre à quatre, et retenus par des points de soie formant une sorte d'appareil mural un peu moins régulier que dans notre plaùche. Ainsi tous les personnages célestes se présentent-ils in vestitu deaurato comme la reine du Psalmiste : vêtement de gloire que le donateur ne se sent pas digne de porter. L’or qui sert de fond aux autres draperies dessine au contraire les plis de son aube et de sa chasuble. Double système de la peinture monumentale à l’aiguille où se retrouve le double système de la peinture en émail des hautesépoques. Tantôt les riches couleurs vitrifiées se détachaient sur le fond d’or champlevé et tantôt le métal formait de brillantes dentelles découpées sur des fonds variés de couleur sombre. La peinture de notre broderie répond par la sobriété du travail aussi bien que par l’élévation du style à notre
grande peinture sur verre, un peu rude de près; mais qui est ce quelle doit être à la distance où l’on doit se placer pour la voir. Les têtes sont tout en soie et presque sans demi-teintes, seulement les traits du dessin sont peut-être plus bruns que dans notre planche. A notre avis, voilà un système qu’il ne serait pas malaisé de ressusciter et de traiter de manière à satisfaire les regards les plus exigeants. Le XIIL siècle l’avait hérité des Bysantins et savait généralement s’en contenter. Comme la peinture sur verre, la peinture en broderie se plut dans les siècles suivants à lutter avec la miniature et à triompher des difficultés. Qu’est-il arrivé? Quelles ont produit l’une et l’autre des œuvres merveilleuses de beauté, mais d’un prix de plus en plus inaccessible et que l’une et l’autre en cessant d’être populaires ont fini par cesser d’être.
On me demandera quelle a pu être la destination de notre tableau? Ce qu’il y a de plus probable à mon avis est qu’il a servi de parement, de partira , à une aube. L’Occident avait appris des Bysantins à distribuer sur les vêtements d’homme, en dépit du conseil d’Horace, des morceaux d’étoffe plus riche. Ces brillants accessoires décoraient surtout les aubes et principalement au-dessus des pieds dans la partie antérieure que laissait apercevoir la chasuble quand elle était relevée sur l’avant-bras.
En parlant des planches XX et XXI, nous avons produit un petit bronze qui méritait une attention à part. Le P. Garrucci a bien voulu la lui donner.
Arthur Martin.
NOTE SUR EN PETIT BRONZE DU LOUVRE. ( Page 259. )
La figurine de bronze sur laquelle on demande mon avis, mérite une attention particulière. La forme de l’appareil qui protège ses côtes, est tout à fait singulière; car on n’y voit pas, comme dans les sculptures de ce genre, par exemple dans le bas-relief de Bâton et dans la statue expliquée par Visconti {M. P. C. T. 111, pl. xxxi), les bandes de cuir se croiser ou se tresser. Une torsade autour du cou, et des cordes qui entourent les deux épaules, soutiennent
la partie supérieure de cet appareil. Deux rangs de petites plaques, en manière de boutons,
garnissent la tunique : ornements qui me paraissent ressembler aux calliculæ multiformes ex auro el anjento factœ (jJcta SS. Perpétuer et Felicitatis , C. m), sur la tunique du géant vu eu songe par sainte Perpétue, et dont la tunique est dite à tort discincta au lieu de distmeta. C’est aussi une nouveauté que ces anaxyrides étroites, et la forme de ces bandes qui serrent la jambe jusqu’au-dessus du genou. Le tissu du Musée du Louvre, (pl. xxi) nous montre bien les pantalons étroits, mais pour les serviteurs de l'arène; le bas-relief de Pompéi , publié par M. Avellino {Bull. NapoL, T. IV, T. I, V de l’Atlas") sans explication, et la description de Pétrone, que je citerai tout à l’heure, représentent les bestiarii ou les venalores la jambe garnie d efasciœ
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
crurales jusqu’au haut des cuisses; il semble que ce soit là un équivalent du pantalon que porte notre petit bronze. 11 faut donc que les vêtements adoptés pour les divers jeux aient varié avec le lieu et le temps. G est aussi ce qu indiqueraient les singularités qu’on rencontre dans ce genre de monuments, comme le montrent les graffiti de Pompéi. Ainsi je puis, malgré le défaut d’analogues, classer cette petite figure parmi les monuments des jeux; la palme que porte sa main gauche, et son vêtement, qui n’a rien de civil , en sont une preuve irrécusable; mais je n’oserais pas assurer absolument que ce fût un cocher du cirque, bien que cela me paraisse très-probable. 11 ne me semble pas qu’on en puisse trouver une raison suffisante dans cette défense du torse, qui se compose de bandes métalliques au-dessus du baltheus.
Notre personnage est barbu. Que les gladiateurs portassent la barbe, Properce le dit, bien (pi on y ait fait peu d’attention : cela ressort de ses vers(L. IV, 8, 28) :
Qui dabit immundæ venalia fata saginæ Vincet ubi erasas barba pudenda gênas.
D’ailleurs, dans les figures de gladiateurs (pie j’ai publiées il y a quelques années ( Bull. Napol. L. 1, p. VII, 5, 11), un rétiaire et deux venatores sont barbus; et l’on en trouve un troisième encore à Pompéi, dans la peinture d’une maison particulière. C’est aussi la description que nous donne Pétrone ( Salyr . c. 4f>) d’un personnage où les commentateurs croient reconnaître un Venator de l’arène : Barbalus ingens , fasciis cruralibus alligatus , et alicula subornatus polymita , slriclocpte venatorio cultro. Il y aurait peut-être d’autres exemples à citer, mais c’en est assez pour mon but.
Ce (pie j’ai dit jusqu’à présent ne suffirait pas à faire de ce petit bronze un objet fort intéressant; je trouve un sujet d’attention beaucoup plus sérieux dans la coiffure (pii garnit sa tête. A la vérité, les cochers du cirque se voient souvent la tête couverte dans les monuments, mais non pas comme ici. La coiffure ordinaire est évidemment en bronze (garnie de feutre a l’intérieur), destinée à protéger le crâne en cas de chute; et est assujettie par des mentonnières. Notre personnage, au contraire, porte un simple pileus; et il s’agit de savoir ce qu’indique une pareille coiffure pour un homme appartenant par profession aux jeux publics. J’y vois un signe de liberté obtenue par la victoire. Cela rappelle 1 Aper pilealus de Pétrone (c. 4>) qui , la veille ayant eu l’avantage sur tous les autres mets du repas, avait été, pour ainsi dire, congédié et reparaissait sur la table avec le pileus : Hic Aper cum heri s ummam cœnarn vindicasset et a convivis dimissus, hodie tanquam libertus in convivium revertitur. Cornélius Fronto parle de cet affanchissement accordé en outre de la palme et du prix en argent; il écrit à Marc-Aurcle (Liv. II, ep. I) : Simile facere te reputalo alque illut facitis ubi eos qui beslias strenue interfecerint , populo postulante ornalis etmanumittitis. J’en ai parlé plus au long dans les graffiti de Pompéi, et je conclus que ce bronze représente un affranchi des jeux.
La palme entraîne la couronne; comme je l’ai fait voir, du reste, à propos des graffli et ailleurs. Aussi pour les cochers du cirque, je produis des monuments inédits, qui les montrent portant de la main gauche une palme comme notre bronze, et de la droite une couronne.
Gela permet de suppléer la partie qui manque à notre statuette (p. 259) et d’expliquer le mouvement de son bras droit.
Une lampe du musée lvircher (n° 1) représente fort bien le cocher qui fait parade de ses deux prix. Je dois les deux autres médaillons à l’obligeance de M. Charles Lenormant. Ce sont deux vainqueurs de la faction verte, les inscriptions l indiquent ; la première (n° 3), en deux lignes, dit : ...te prasin... VS EST; la seconde(n° 2) : ...IICA pra .. E. Toutes mutilées quelles sont, elles s’éclaircissent assez réciproquement pour nous donner à penser que... te sera le reste du nom propre, suivi d’une acclamation : ... te, prasinus invictus est ; — ... ica prasinus invictus est. On peut voir dans mes graffiti des exemples de Yinvictuset de l’àviV-yjToç.
Rapiiael Garrucci.