LES DÉBRIS DU CANDÉLABRE DE SAINT REMI A REIMS
orné de feuillages; le troisième offrait au centre un homme assis près d’un fleuve: Orbis terrarum, entre les quatre saisons: Ver, Æstas, Autumnus, Hyems. Les arts libéraux décoraient le quatrième et il semble que leurs symboles étaient réunis autour d’un seul personnage.
Septem per partes [sapientia] dividit artes Estque sui juris hoc designare figuris.
La Sagesse sur son trône avait une petite horloge derrière elle, une sphère dans la main gauche et dans la droite une verge effilée pour punir ses jeunes disciples.
Vis-à-vis YOrbis terrarum , deux médaillons circulaires introduits dans un carré long renfermaient, le premier, les images des mois, le second, celles des signes du zodiaque. Au centre des mois, on voyait, selon Dont Marlot, Moïse assis sur son trône et tenant un ange sur ses genoux. Je présume que le prétendu Moïse était plutôt Dieu donnant le jour dans les cieux aux premiers nés de la création, et quant aux deux vers appliqués à cette figure par le même auteur :
Lex , Moysique figuras
Monstrant hi proceres,
ils devaient avoir appartenu au groupe des écrivains sacrés. Au milieu des douze signes étaient indiquées les deux ourses : le trône de l’Aquilon envié par Lucifer. Au delà, d’après le même auteur, se dessinaient les quatre Vertus cardinales et les quatre Points cardinaux. Tel était le pavé du chœur : dans celui du sanctuaire, de nouveaux symboles, tels que l’Echelle de Jacob et le Sacrifice d’ Abraham, glorifiaient le Saint-Sacrifice.
C’était sur les degrés du sanctuaire, au milieu de ce pavé conservé lors de la reconstruction de l’église à la fin du XIIe siècle ', que s’élevait le candélabre dont nous publions les débris échappés aux destructions révolutionnaires. (Id. I, c. p. 33o.)
Ce candélabre, dit Marlot, avait dix-huit pieds de hauteur et quinze de largeur, au plus grand épanouissement des branches. Le trépied sur lequel il reposait était tellement couvert de branches entrelacées, tellement enrichi d’emblèmes et inondé de fleurs, qu’il était impossible de rien voir de plus beau. A 1 intersection des branches, nous dit-il encore , l’éclat des cristaux scintillait sur les nœuds ainsi qu’autour des vases portés par des figures ailées. Le monument était formé de huit pièces distinctes. De la tige qui s’élevait fastueusement sur la hase par-
1 Le style architectonique de Saint-Remi est de l’ogival primitif et, à mes yeux, un des spécimens les plus parfaits du style le plus classique du moyen âge. On est heureux de pouvoir en préciser la date, ainsi que nous permettent de le faire les propres paroles du célèbre Pierre, de Dampierre, connu sous le nom de Pierre de Celles. Transféré de l’abbaye de Celles à Saint-Remi de Reims en 1162, il gouverna cette abbaye dix-huit ans, avant de monter sur le siège de Chartres. Ces dix-huit années nous ont valu un
chef-d’œuvre : décrivait à des amis (apudSirmond, T. III, p. 835) : « Caput monasterii nostri renovare volentes, cum Dci adjutorio manum ad fortia mittimus, nobilem ecclesiain nostram tam in fronte quant in ventre, cui caput secundum se deerat, fabricandam suscepimus. » Et ailleurs (p. 836): c Caput monasterii nostri renovare aggredior, et cum Dei auxilio jaip opus inchoatum ridet et sequentis operis auspicia nobilia spondet. Mille libras, adhuc simul quingentas postea pro opéré monasterii expendi. ■>
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
taient de chaque côté trois branches , disposées symétriquement entre elles et terminées, ainsi que la tige centrale, par des bassins où l’on allumait des cierges aux jours de fête, de manière à représenter le candélabre de Moïse.
Telle est la description du docte auteur de l’ Histoire de lleims. Maintenant que les branches, la tige et les anneaux ont disparu, nous pouvons néanmoins juger de la fidélité de la description par les deux fragments du trépied qui nous restent. On les conserve à la bibliothèque publique de Reims, où je les ai dessinés, dans l’espoir qu’ils seront accueillis par les amis de notre art antique, comme un brillant spécimen digne de prendre place à côté du magnifique candélabre de Milan , dessiné par M. Victor Petit, et publié par M. Didron.
Loin de nous la prétention de tout expliquer dans les scènes que nous avons sous les yeux: nous ne pensons même pas que tout puisse l’être, ici surtout où nous ne possédons qu’un détail d’un grand ensemble. Je me bornerai à une réflexion, appuyée, ce me semble, sur un grand nombre de faits. C’est qu’en général, dans la composition des candélabres, 1 artiste du haut moyen âge aimait, aussi bien que l’Église, à envisager la lumière physique comme l’image de la lumière divine, et à opposer à cette lumière des âmes les esprits de ténèbres, ses ennemis éternels. Le monde que ceux-ci habitent se couvre encore d’une riante parure; il n’en est pas moins le séjour de la douleur et de la mort, aussi bien que de l’erreur et du vice : ambra mortis , et l’occupation de ces gouverneurs des ténèbres d’ici-bas ( Epli VI, i 2) est d’y faire pratiquer, d’y faire souffrir le mal. Voyez ce dragon princier qui forme les trois nervures de la base. Tandis qu’il dévore les pattes de deux lionceaux, ceux-ci mordent ses oreilles, et plus haut un autre dragon mord ses ailes. Voilà bien l’empire de la malice et de la souffrance; quant à celui des vices, 11e le reconnaissez-vous pas dans la végétation luxuriante ou s’ébattent des centauresses, et où des espèces de satyres chevauchent sur des syrènes? Mais il est aux doubles maux du monde de célestes remèdes. Que fait ce prêtre en chasuble, assis sur la croupe du monstre? Il lit un livre qui contient de toutes-puissantes paroles; il prononce, je pense, les merveilleux exorcismes qui repoussent l’enfer. J’oserais presque ajouter que déjà les anathèmes portent leurs fruits; du moins, le jeune enfant qui descend sur le dos du monstre, appuyé sur ses ailes, semble-t-il dire qu’il peut impunément braver sa rage. Ils marcheront sur les serpents (Luc, x, 1 9), et ceux-ci ne pourront pas leur nuire. Remarquezvous aussi que seule, parmi les tètes de dragons, celle du monstre qui porte le prêtre, mange du feuillage ; n’est-ce pas là le nouveau règne annoncé par Isaïe (c. XI), et que l’histoire des Crosses nous a fait souvent rappeler? X’est-ce pas le triomphe de la lumière sur les ténèbres, du bien sur le mal; les jours de paix où l’animal féroce broute l’herbe, comme le bœuf dans son étable: Sicut bos comedet pateas?
Arthur Martin.