LE CHANDELIER DE GLOCESTER
PLANCHES XXXil ET XXXIII.
Bien quinédit jusqu’à ce jour, le chandelier en cuivre que nous publions dans ces deux planches jouit déjà d’une' assez grande célébrité. Un bon nom lire d’antiquaires ont pu l’étudier dans le cabinet de M. d’Espaulart, du Mans, et dans les réunions archéologiques où son possesseur l’a fait voir. C’est, d’une commune voix , le plus riche monument de ce genre que nous ayons en France, et assurément un des plus remarquables en Europe. Nous ne l’avons diminué que d’un tiers environ, et nous le produisons sous ses trois faces, afin que l’on puisse mieux se rendre compte de ses détails compliqués.
On lit autour de la coupe :
LUCIS ONUS VIRTUTIS OPUS DOCTRÎNA REFULGENS PREDICAT UT VICIO NON TENEBRETUR HOMO.
et sur la bande couchée en spirale contre la tige:
ABBAT1S PETRI GREGIS ET DEVOTIO MITIS ME DEDIT ECCLESIE SCI PETRI GLOECESTRE.
Enfin, une troisième inscription, ajoutée au travail primitif, maisellc-mêmc fort ancienne, a été assez grossièrement gravée dans l’intérieur de la coupe, et est ainsi conçue:
t HOC CENOMANENSIS RES ECCLESIE POCIENSIS THOMAS DIT AVIT.
Je pars de ce dernier texte. Thomas de Poché (manoir du Maine) a enrichi de ce monument le trésor de l'église du Mans. C’est en effet à la cathédrale que ce monument a appartenu ; mais il paraît, d’après les souvenirs recueillis par M. d’Espaulart, qu’un pieux vandalisme avait prévenu, pour le vieux meuble trop passé de mode, celui des révolutionnaires. Jeté au rebut parmi la vile ferraille, il a dû sa conservation au dédain , puis à l’oubli.
Nous voyons qu’à une époque plus reculée on jugeait tout autrement de la valeur de notre bronze , puisque le sire de Poché croyait enrichir le trésor du Mans en l’y déposant. Ce Thomas nous est parfaitement inconnu , nous pouvons pourtant nous rendre, jusqu’à un
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
certain point, raison des motifs de son cadeau, d'après les relations qui rattachaient Poché à la cathédrale du Mans. M. Cauvin, dans sa Géographie ancienne du diocèse du Mans (Paris, i845), fait observer (p. 166) que Pochœum ou Potins, d’où l’on a fait Potiensis ecclesia, était un monastère entré dans la dotation de la cathédrale, et que cette dotation était confirmée, en 567, par le roi Charibert.
D’après la seconde inscription, avant d’avoir appartenu à Thomas de Poché, le chandelier du Mans avait fait partie du trésor de l’abbaye de Saint-Pierre, à Glocester, en un temps ou elle avait un Pierre pour abbé. Fort heureusement, cet abbé Pierre a laissé trace de sa prélatine et nous permet de préciser la date du bronze, point si précieux pour l’histoire de l’art. Dugdale nous vient ici en aide avec ce Monasticon, qu’un antiquaire français ne peut rappeler sans lui porter envie.
L’abbaye de Glocester, fondée d’abord en 680, sous le roi Ethelred, pour des femmes, était tombé en ruines, au temps des invasions. Aux religieuses avaient plus tard succédé des moines, et sans grand avantage, puisque ceux-ci n’étaient qu’au nombre de deux, à la fin du XIe siècle. Quelques années après, vivifiée par un homme d’énergie, la communauté comptait cent moines. Cet homme était l’abbé Serlon, qui mourait en 1 io4, et laissait à son ancien prieur, l’abbé Pierre, une maison florissante. Pierre gouverna son abbaye au moins huit ans, puisque nous trouvons des actes de donation datés de 1109, 1111, 1112, avec la clause tempore Pétri abbatis. On ne saurait douter que ces dates nous donnent celle de notre monument. Comme 1 église du monastère avait été rebâtie par l’abbé Serlon , il est tout simple que l’abbé Pierre se soit occupé du mobilier, et notre beau chandelier a dû être un des morceaux d’art dus à sa dévotion et à celle de ses douces ouailles.
Après avoir précisé la date de la confection du monument, il ne nous paraît pas impossible d’indiquer à peu près celle deson aliénation. Nousavonsdu moins quelque motifde penser que, dès 1 122, il était sorti du monastère, puisque dans le récit d’un grand incendie qui détruisit à cette époque le trésor et l’église, on ne sauva que quelques livres et quelques vêtements
Mais par quelle voie notre monument a-t-il pu venir de Glocester à Poché, et venir vers ce même temps, ainsi que les caractères de l’inscription faite à la main portent à le croire, on peut conjecturer que les moines de Glocester en auront fait présent à quelqu un des seigneurs manceaux qui figurent parmi les bienfaiteurs de leur couvent. En effet, parmi les bienfaiteurs dont les donations furent confirmées, en 1 1 38 , par le roi Etienne, on remarque deux
1 Monasticon angl. , I, 532, noie 5 : « Hocanno (1122) evangelium , præleriens Jésus, missus est ignisdesuper in fuil rex Hcnricus in Cliristi festo in Norhtwich et in Pas- turritn, qui incendit totum monasterium omnesque thechale fuil in Nortamtune. I11 quadragesima autem præce- sauras quotquot in eo erant, præter paucos libres et très dente conflagravit monasterium in Gleaweceaster : cum vestes sacerdotales. Hoc factum est viij idus martii. » cnim monachi cantabant missam et diaconus incepisset