PLANCHE XXXIV
L’a ni bon que l’église d’Aix-la-Chapelle doit à l’empereur saint Henri 1 a été quelque peu maltraité par le temps et les hommes. On l’a déplacé, et plusieurs des pièces qui l’ornaient ont disparu. Mais, quoiqu’il ne soit pas difficile d’en donner une restitution en étudiant les parties conservées, ce n’est pas ce que nous prétendons ici. Le monument tout entier se compose d une sorte de chaire engagée dans le mur; la principale saillie semi-circulaire qui représente la cuve d’une chaire, se raccorde de part et d’autre à la muraille par une petite saillie semi-cylindrique, en manière de colonne ou de tourelle. Ces deux retours, qui sont la partie la mieux conservée, présentent chacun trois ivoires superposés dont les sculptures, évidemment, n avaient pas été primitivement deslinées à un meuble ecclésiastique. Il n’est pas douteux qu’on les ait tirés d’ailleurs pour les faire entrer dans la composition où ils figurent depuis le XIIe siècle; et c’est l’intention première de leurs auteurs que nous voulons rechercher ici, sans prétendre, toutefois, arriver à autre chose qu’à une approximation passable. • Ces six tablettes, assez bien opposées par le metteur en œuvre, se correspondent fort convenablement d’un côté à l’autre ; et pour les assortir avec cet à-propos, il semble qu’on aura dû avoir à choisir entre plusieurs pièces de même forme et de mêmes dimensions 2. Celles qui ont été admises se font face l’une à l’autre dans cet ordre : au sommet, deux Bacchus; au milieu, deux figures de femmes accompagnées d’attributs mythologiques; et eu bas, deux guerriers,
* L’inscription, encore subsistante, est celle-ci :
« Hoc opus ambonis, aut o gemnisque mieanlis Rex pius Henricus, cælcstis honoris anhelus,
Dapsilis ex proprio libi (Jat, sanclissima virgo ;
Quo, prece summa tua, sibi merces fiat usia. »
Le mot métaphysique otaîa devait avoir été cher au
poète de saint Henri, qui le répète dans l’inscription du retable de Bâle :
« Prospice terrigcnas elemens, medialor usias. »
2 Chacune avec une courbure de U centimètres, s’encadre dans un parallélogramme dont la hauteur est de 2 décimètres et la largeur de 1.
IVOIRES A SUJETS PROFANES
l’un à pied, l’autre à cheval. Deux seulement de ces bas-reliefs trouveront place ici, mais nous indiquerons rapidement nos conjectures sur les autres.
Aux temps de décadence qu’annonce l’art de ces bas-reliefs, l'amour du luxe s’était plutôt accru que modéré; car les siècles de luxe ne renoncent pas à l’art en perdant le goût, ils le prodiguent plutôt et le gaspillent en substituant la recherche et la richesse à la beauté. Boèce, dans sa prison, rappelle sa riche bibliothèque, où l’amour de la science ne lui avait pas fait oublier la somptuosité des lambris, et où les murs étaient couverts de mosaïques (de glaces peut-être) et d’ivoire ' ; Sidoine Apollinaire 2 parle de sièges plaqués d’ivoire et de métaux précieux ; d’autres indications, et plusieurs fragments conservés jusqu a nous, annoncent que 1 ivoire sculpté s’employait dans les maisons des grands pour l’ornementation des portes, des lits, des armoires, des tables, des coffres destinés aux livres ou aux ustensiles de toilette. Ce serait donc se hasarder beaucoup que de prétendre déterminer à coup sûr la destination primitive des bas-reliefs aujourd’hui attribués au monument ecclésiastique de saint Henri. Mais, au lieu de nous perdre dans un rêve si vague, voyons tout simplement s’il est possible de deviner les sujets que le sculpteur avait groupés dans l’ensemble du meuble dépouillé pour orner bambou d’Aix-la-Chapelle.
L’empereur à cheval semble former comme le centre de tout cela, et avoir reçu pour pendant un autre bas-relief où il reparaîtrait de nouveau sous l’aspect du dieu de la guerre. Pour cortège, on lui a donné un Bacchus avec une Vénus marine, et un autre Bacchus avec une Isis de Pharos. Serait-ce l’expression allégorique du bonheur répandu par le règne de ce prince? ou bien ne s’agissait-il que de retracer la joie causée par quelque circonstance particulière, comme le renouvellement de l’année ou un anniversaire de naissance? L’empereur est à cheval, et deux génies ailés soutiennent sur sa tête une couronne. De sa lance il perce une panthère sur laquelle un chien paraît s’acharner, et sous le pied soulevé de son cheval on aperçoit un oiseau, qui semble être un coq. Le guerrier en pied, qui fait face à cette scène, est accompagné aussi d’un chien (si ce n’est d’un loup) et d’un coq, sur lequel pose son pied gauche. Cette similitude des deux bas-reliefs doit bien avoir une raison, mais comment s’assurer d’avoir trouvé la véritable? L’humeur batailleuse du coq, et sa fierté, auront pu le faire prendre pour symbole d’une nation guerrière et inquiète (les Perses, par exemple); peutêtre aussi ne l’a-t-on employé que pour désigner tout simplement l’orgueil ou l’esprit de discorde. Ce dernier ordre d’idées s’appliquerait également à l’autre ivoire, où il ne semble pas que la chasse soit le véritable sujet; la panthère y figurerait donc avec un sens moral, pour représenter l’ivrognerie ou l’intempérance domptée.
* Consolai. PhilosopL, libr. I, pros. V, nol. in h. I. 2 Siclon. , Epist. VIII, 8 (Sismondi opp. Venet. , p. 622) :
« Eboratas curules, et gestatorias bracteatas. »
•28(i MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE.
Quant aux figures de femmes, j’écarte tout d’abord la pensée d’y chercher une personnification de villes importantes, comme seraient Rome et Constantinople, la sculpture ne m’offrant point les caractères qui pourraient appuyer une telle supposition.
I^es deux villes impériales n’auraient pu être représentées sans quelqu’un des symboles qui les auraient fait reconnaître de prime abord par les hommes intelligents. Vouloir donner cette signification aux deux figures sans quelque preuve pareille, c’est ouvrir le chemin à leur donner toutes les significations qu’on voudra. Il ne faut pas nous dire qu’on avait l'habitude de reconnaître ces deux cités en bien des représentations semblables, comme, par exemple, dans les diptyques publiés par Gori; je répondrais que c’est précisément la question. D’ailleurs, notre ivoire n’a rien à faire avec les monuments de cette espèce. En outre, les diptyques renferment des personnifications fort différentes : dans celui des Nicomaques, par exemple, deux femmes se voient, l une offrant de l’encens sur un autel, l’autre renversant deux torches allumées devant un autel que domine un arbre dont un rameau porte des clochettes. Et puis, l’opinion répandue au temps de Gori sur la représentation de Rome et Constantinople sur plusieurs diptyques, n’a pas l’air d’être bien démontrée. Pour la prouver, ce n’est pas assez du faisceau des licteurs , que tient la yepovaia dans un diptyque bien connu ; quant au casque et au bouclier, qui pourrait dire que ces attributs ne conviennent pas à quelque vertu, comme serait la Force ?
Que s'il fallait se rapporter au langage des diptyques eux-mêmes, il se trouve que, pour le diptyque Riccardi (Gori, I, p. 1 8 3 ) , le texte et la gravure ne sont pas d’accord. Pages 180 et suivantes. On dit qu’il faut y voir Rome et Constantinople; le diptyque, au contraire, tel qu’il est reproduit à la page 253, aurait la prétention de nous montrer le bonheur et la tempérance. Si, dans la divergence entre le graveur et l’interprète du monument, je veux emprunter quelque lumière à ce que dit la planche, j’y trouve, à gauche, ER PER R CIA, et, à droite, CASTITAS IO... L’interprète, au contraire, lit VT FER CLAV et OASTITAS IOHAN. Gori s’excuse de quelques différences sur les acides et les frottements qu’il a fallu employer pour nettoyer 1 ivoire ; mais tout cela ne nous donnerait rien qui ressemblât à ROMA ou COXS- TANTINOPOLIS, qu’on aurait eu droit d’attendre.
Je trouve encore, dans la collection donnée par Gori, un nouveau motif de ne pas admettre son système. C’est à la planche XIX du tome III que l’on voit un 101’AIANA (je ne lui cherche pas querelle ici pour avoir lu AIOVAIAN) entre la MErAAOTVXlA et la ‘tPONHClC '. Voila que l’artiste s’explique lui-même, sans se fier aux interprètes modernes, et Ion voit bien qu’il n’avait pas en vue les deux villes impériales.
Il peut être bon de rappeler que la place occupée sur plusieurs diptyques anciens par les
On la retrouve dans la dissertation de du Gange , De inferioris cevi numismatibus .
IVOIRES A SUJETS PROFANES
deux figures symboliques, montrent deux hommes ou deux femmes; mais que la figure de gauche, tantôt porte la hache environnée du faisceau, tantôt s’appuie sur le bouclier ; attributs qui, on le voit bien, ne désignent point du tout Constantinople. Et qu’on ne vienne pas nous opposer l'opinion d’E. Q. Viseonti ( Letlera inlomo ad una antica suppellettile , etc., i 79 3 , t. XIX, XX) sur quatre figurines d’argent qui accompagnaient la pyxis de Project;; , dame romaine, où il voit Rome, Constantinople, Antiocbe et Alexandrie. J,à , Constantinople ne serait représentée que par la corne d’abondance et la patère, indications bien vagues; mais Viseonti trouvait, du moins pour les autres figures, des symboles irrécusables (au moins pour Rome et Antioche), en sorte que le défaut de certaines parties, dans son explication, était racheté par la clarté du reste. Or, pour les ivoires d’Aix-la-Chapelle, nous n’avons aucun motif semblable, puisque, avec nos. deux figures, pour le moins douteuses, nous avons Amphithrife, ou Vénus marine, et Raccbus.
Ne pensons donc plus à Rome et à Constantinople ; il s’agit de voir, dans notre figure de la planche XXXIV, ce que peut indiquer, soit son vêtement et ses attributs, soit les signes qui l’entourent, en tenant compte du cortège que lui forment Racchus et Vénus.
Les deux principaux indices que nous ayons à suivre dans la discussion, sont évidemment les deux objets qu elle tient dans les mains, c’est-à-dire, le petit navire et la corne d’abondance, ou plutôt le petit temple qui s’appuie sur une base allongée en forme de corne d’abondance. A la figure principale font cortège un Pan, une bacchante et de petits génies tenant des instruments divers, une flûte simple, une flûte double, des cymbales, une corne : deux de ces génies apportent chacun une colombe. Comme on le voit, le cortège est tout bacchique; mais les symboles que tient le personnage indiqueraient la protection de la navigation, la mère d’un fils qui est symbolisé par l’épervier (l’épervier déploie ses ailes au sommet de la coupole), et d’un fils qui jouit des honneurs divins. Ces dernières particularités conviennent on ne peut mieux à Ilorus (Aroeris), de même que les autres personnalités reviennent parfaitement à Isis. L’Isis de Pharos était spécialement regardée comme la protectrice de la navigation. Je ne serais donc pas éloigné de voir ici sa figure. Qu’on se rappelle ce qu’en dit Creuzer ( Dionysos , p. i 63) et comment en parlait Apulée ( Métamorplx ., p. 2 S'y) : Diem quo sedatis liibcrnis tempeslalibus el letiitis maris procellosis Jluctibus navicjabili jam pelatjo rudem dedicantes carinam primitias commealus, etc. Parmi les figures que Creuzer a jointes à son Dionysos , on voit prè^ de Raccbus (t. III, fuj. 2) une femme couverte du polos , comme celle de notre ivoire, et portant une corne d’abondance. Creuzer n’hésite pas à la prendre pour Isis (p. 27 1).
L Isis, ailleurs, se transforme en ce qu’on nomme les fortunes Panthées, qui portent un gouvernail au lieu d’un petit navire, mais pour exprimer la même idée. On conçoit maintenant combien conviennent à cette Isis, compagne de Bacclnis, le cortège bacchique et les colombes, puisque la Vénus marine s’était déjà confondue, à l’époque où nous sommes, avec
l’Isis (lePharos et avec l’Astarté phénicienne. 11 faut lire sur tout ce sincrétisme Apulée (p. '-îSj) qui fait parler Isisde la sorte : Me pi imigenii Pliryyes pessinuntiam nommant Deurn malrem , etc., et se rappeler les paroles de s^a in t Ambroise (1. V, epist. 3i ad Valent. Aug.) : Quant cœlestem A fri, Mil ft ram Persœ, pleriqut P enerem colunt pro diversitate nominis non pro muneris varielate.
Dans le petit navire est figuré un vieux pilote couvert du pileus marin, avec deux jeunes matelots occupés à disposer les voiles, et sur le mât se voit le bonnet phrygien. Cette espèce d'enseigne paraît faire allusion à la célèbre Tyr des Phéniciens : Prima ratem vends credere i locta 'Pyros (Tibul., 1, eley. VH, v. 20), et peut-être aussi au voyage de l’Isis de Pharos; car on raconte qu elle passa de Tyr en Egypte. Bien que la manière d’orner, de disposer les cheveux se rencontrât en Grèce aussi bien qu’en Asie, n’omettons pas de dire que la personnification de l’Egypte sur le célèbre camée du Musée Farnèse, à Naples, a les siens divisés en trois tresses, comme la figure de notre ivoire.
Haphaei. Garrucci.
L’ANCIEN OSTENSOIR D’EICHSTAEDT