‹ Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littérature (volume 2)Chapitre 128 sur 139 · PLANCHE XXXV · texte numérisé non relu

PLANCHE XXXV

Le bel ostensoir que produit notre gravure n’existe plus. On n’en sera pas surpris quand on saura quelle était sa valeur. 11 était fait en or massif et émaillé. Toutes les grappes de raisin étaient des perles de grand prix, dont la nacre se mariait avec charme aux couleurs variées des pierres précieuses et au scintillement des diamants. Ce ne sont pas là des œuvres qui puissent défier les siècles et franchir sans encombre les révolutions.

Heureusement, lorsque le riche prince évêque d’Eichstaëdt , Jean Conrad de Gemingen , fit à la fabrique d’Augsbourg l'importante commande de son ostensoir, il prit la précaution de demander un dessin étudié, qui pût lui permettre de se rendre compte d avance de tous les effets du travail. Comme à cette époque les artistes distingués excellaient ordinairement dans différents arts, la peinture, exécutée sur fond noir, devint elle-même un morceau précieux et digne d’être conservé. L’or du monument s’est depuis transformé en florins, les perles, les pierres et les diamants sont entrés dans les écrins des dames ; mais la peinture est

restée, unique souvenir d’un chef-d’œuvre, et consolation quelconque du chapitre dépouillé. C’est d’après ce tableau calqué avec soin que nous avons exécuté notre gravure.

Le pied porte l'inscription suivante:

S. ANATHEMA. SIT. A. D M. DCXIO CONRADUS D. G. EPS E1STET. HIEROTHECAM ISTAM AD MAJOREM SYNAXIM [FECIT FIERI , ETC.?]

En 1 6 1 i , Nuremberg et Augsbourg étaient les principaux centres des travaux d’orfèvrerie en Allemagne. Un assez bon nombre de monuments de cette époque se conserve dans les grandes collections, et a permis de dire à un juge compétent, M. Jules Labarte ( Descript . des objets d’art du cab. Debmge, p. 26g), qu’à la fin du XVIe siècle « les productions de

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l’orfèvrerie allemande se confondent tellement avec celles des artistes de l’Italie, dans tout ce (jui se rapporte à l’exécution des figures, des bas-reliefs et des ornements, qu’il serait fort difficile de distinguer les unes des autres, si ce notait la forme des vases, qui conserva toujours une empreinte d originalité. Rien de plus gracieux que les arabesques dont sont enrichis les vases de l’orfèvrerie allemande de cette époque ; rien de plus ravissant que les figurines qui se contournent pour en former les anses... Les orfèvres de Nuremberg et d Augsbourg produisirent alors des morceaux de sculpture qui sont souvent très-remarquables par la sagesse de la composition, la pureté du dessin et le fini de l’exécution. » .le cite avec plaisir ces paroles que notre monument confirme. Il suffit de voir le style des rinceaux pour retrouver des souvenirs florentins, et remarquer que la gracieuse renaissance italienne, qui avait su séduire les artistes jusqu’au fond de la grave Germanie, ne s’était pas encore trop défigurée sous une atmosphère plus lourde et entre des doigts moins délicats. La décadence, çt, tranchons le mot, l’apparition de ce que les écoles ont appelé le rococo, ne se laisse bien apercevoir que sur le pied, où les formes contournées et fantasques ne sont pas semées sans quelque confusion.

L’idée de l’artiste est l’arbre de Jessé, c’est-à-dire le développement aimé des premiers versets du chapitre xi d’Isaïe :

De la racine de Jessé une branche sortira : de sa racine s’élèvera une fleur.

Et sur celte fleur descendra l’esprit du Seigneur : l'esprit de sagesse et d'intelligence , l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de piété.

L’esprit de crainte du Seigneur la remplira, etc.

Attifé en prince allemand, le père de David repose au-dessus du nœud, pendant que l’arbre de son illustre race se bifurque pour former, de l’entrelacement de ses branches, quatre ovales superposés autour desquels se courbent des rameaux terminés par des fleurs. Les fruits de ces fleurs sont les rois de cette lignée choisie où le descendant doit ennoblir les ancêtres. A la droite de Jessé, David tient sa harpe inspirée, et, vis-à-vis son père, Salomon, la tête ceinte du turban oriental, porte ces livres, dont nous ne connaissons qu’une partie, et où il avait décrit toute la nature depuis le cèdre jusqu’à l’hysope. Dix rois de juda apparaissent dans les rinceaux supérieurs, et forment, avec les deux premiers, le mystérieux nombre de douze. Tous contemplent les merveilles de l’avenir auxquelles leur nom s’associera.

Après de longs jours où la tige qui les a portés a paru desséchée, un rameau verdoyant vient d’en sortir et de porter sa fleur. Ce rameau est la Vierge sans tache et la fleur est son divin Fils. Marie, la fille des rois, porte celui qui porte le monde, elle est donc reine à deux titres, et comme elle a droit au sceptre et à la couronne de David ; elle a droit également à cet empire de son Fils qui réunit le temps et l’éternité; aussi a-t-elle sous les pieds la lune

L’ANCIEN OSTENSOIR D’EICHSTAEDT.

changeante, image du monde éphémère. La gloire de Jésus-Christ est devenue la sienne, et son vêtement est un soleil : amicta sole '.

Au-dessus de Marie, le Père céleste, au nimbe triangulaire, tient aussi le monde et bénit. Il bénit la Mère qu’il a privilégiée entre toutes les créatures et il bénit son Fils éternel fait homme en qui reposent toutes ses complaisances. Au-dessus du Père descend l’Esprit Saint, avec ses dons décrits par le prophète.

Mais ce Jésus, qui s’est montré jadis au monde entre les bras de Marie, n’a point quitté la terre. Ses élus ont ici-bas autant de droit qu’au ciel de dire : Voici le tabernacle de Dieu au milieu des hommes : c'est ici qu’il habite avec eux. Caché d’abord sous la forme de l’esclave, il se cache à présent sous celle de notre nourriture; on voit que l’artiste a épuisé les ressources de ses trésors et de ses talents pour embellir le pavillon où le Roi des Rois, retiré sous un voile, appelle ses adorateurs à un banquet pour les nourrir de lui-même. Une étoile de diamants surmonte toutes les scènes: c’est, je pense, l’étoile qui conduisit les Mages, c’est-à-dire les gentils, au pied de la crèche, et l’image de la grâce qui amène à Dieu les âmes \

Arthur Martin.

1 Le symbolisme de l’arbre de Jessé a été familier aux Pères de toutes les époques, et c’est de leur enseignement qu’il a passé dans l’art. Tertullien disait déjà de son temps (Adv. judeeos, C. IX, Ed. Rigald., p. 196) : « Et quoniam ex semine David genus trahere deberet Virgo, ex quâ uasci oportuit Christum... evidenter propheta... dicit: Et nascetur virtja de radice Jesse, quod est Maria... Neque enim ulli hominum universitasspiritualium documentorum competebat, nisi in Christum, flori quidem ob gratiam adæquatum, ex stirpe aulem Jesse deputatum, perMariam scilicet... » Et ailleurs {De carne Christi,C. XXI, p. 322) : « Virga ex radice , Maria ex David : flos ex virga, Filius Mariæ, qui dicitur Jésus Christus, ipse erit et fructus. » A ce témoignage, le plus ancien que nous connaissions, ajoutons celui du dernier des Pères: « In hoc Isaïæ testimonio, » écrivait saint Bernard (Hom. II, super M issus, n° 6, Mab. T. III, col. 1675) « florem (ilium, virgamintellige matrem : quoniam et virga floruit absque germine,

et Virgo concepit non ex homine. Nec virgæ virorem Boris læsit emissio, nec Virginis pudorem sacri partus editio. » C’est à partir de saint Bernard que la poétique image domine dans l’art chrétien.

2 On a conservé à Eichstaëdt , avec le dessin , d’anciennes factures dont voici le résumé.

Le travail fut confié à Jean-Jacques Bayern , orfèvre d’Augsbourg, le 27 juillet 1610, et il fut terminé le 23

juillet de l’année suivante.

La valeur de l’or était de 16,080 florins.

Le gros diamant valait 7,000 —

La grosse perle 1,500 —

La petite perle dans la main de l’Enfant Jésus 1,000 —

Chacune des perles autour de la

custode 106 —

L’ensemble 150,000 —

Les honoraires furent de 3,000 —

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CORRECTIONS ET ADDITIONS

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