PREMIÈRE SCÈNE INTÉRIEURE
LE MILES ET SON INITIATEUR
Dans la première peinture intérieure, à gauche, l’adepte admis au degré de miles reçoit, selon
moi, l’enseignement de son initiateur, touchant la doctrine de la descente (xnàëamç) et du
retour (àvaoa<nç) de l’âme . Cette pensée m’est suggérée par les symboles, où j entrevois,
malgré de grandes modifications, la fable célèbre de la Psyché, c’est-à-dire la chute de l’âme du
ciel sur la terre et son retour aux régions supérieures d’où elle était tombée. Quoi qu’il eu soit de
la contexture de ce poeme si riche en versions parmi les sectaires de l’Asie, et chemin faisant,
embelli par les poètes, transformé par les explications allégoriques des philosophes éclectiques
et platoniciens, le fait est qu’il était de croyance générale que les âmes avaient à passer dans
leurs migrations à venir par le ciel des étoiles mobiles, les planètes, pour se rendre dans les IV. 6
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
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régions supérieures des étoiles fixes. Sans recourir ici à tous les commentaires de Jamblique et de Porphyre, et sans suivre M. Lajard dans ses récents développements touchant le culte de Vénus et de Mithras, je me bornerai à faire observer que la montagne représentée dans notre mystérieux tableau se voit également sur plusieurs bas-reliefs mithriaques (Lajard, le culte de Mithras, pl. XC, XCV, XCVI), et que sur ces monuments, ainsi que sur beaucoup d’autres, on remarque comme ici des étoiles, au nombre de tantôt sept, tantôt neuf. On aperçoit de plus, dans notre peinture, une espèce de bande formée de feuilles de laurier ; cette bande sert de limite à la scène céleste. 11 est impossible de songer à la signification possible de ces symboles sans se rappeler le mont sacré des Orientaux, le Gorotman, l’Albordji, qui mit quinze ans à se soulever de terre, et crut ensuite jusqu’au ciel des étoiles dans l’espace de deux cents ans. Deux cents nouvelles années lui permirent de s’élever jusqu’au ciel de la lune, deux cents autres de parvenir jusqu au soleil ; et enfin il cessa de croître lorsque, deux cents ans après, il eut pu atteindre de sa cime le séjour de la suprême lumière (Boundeliescli, § xii; Zend-Avesta, t. Il, p. 364; Lajard, Mithr., Mém. de I Inst., t. XIV, p. i 06). La croissance totale du mont fabuleux se divise donc en cinq âges : le premier de quinze ans, et les quatre autres de deux cents ans chacun. Conformément a ce récit, le mont figuré dans notre tableau se divise en cinq grandes zones. Si lame dans ces théories orientales devait, en quittant la vie mortelle, traverser successivement les cieux divers des planètes pour parvenir à celui des étoiles fixes, il est clair que son mouvement ascensionnel correspondait à celui du fabuleux Gorotman.
D’après un autre système, lame échappée aux liens terrestres avait à passer par sept portes : c’étaient les sept planètes'; elle atteignait ensuite une huitième station, qui était la résidence de la pure lumière, le lieu de 1 infinie félicité. D’autres enseignaient que les âmes, pour descendre ici-bas, traversaient les six signes inférieurs du zodiaque en passant par les six planètes qui ont là leur domicile, et qu’elles remontaient ensuite par les signes ascendants, pour accomplir leur destinée. Dans cette version, la septième station était celle du soleil, et la huitième le séjour de la bienheureuse lumière. Le livre intitulé Viraf namèh, livre de Viraf, a conservé, touchant l’échelle des.âmes, une autre tradition, d après laquelle les stations des âmes sont d’abord l’ Hamistan-Behescht, la terre, selon M. Lajard (/. c., p. io4), ou plutôt, selon moi, le premier degré du Gorotman; puis, le ciel des étoiles mobiles, . le ciel de la lune, le ciel du soleil, le Gorotman , YAzer-Rousclina, et enfin 1 Anna-Gourra- Rouschna. Le Gorotman se trouve ici au cinquième rang, ce qui s accorde avec ce que nous avons dit plus haut. Cependant, dans le livre de Zerduscht, comparativement récent, on ne
1 On en voit sept autour du croissant sur le manteau de Mithras sacrificateur (1. c., pl. LXXX, 1, 2), ainsi qu’au fond de l’antre ( ib . pl. LXXIX, 2) et sur des gravures d’incises (ib. pl. Cil, 7 et 5) où elles sont de plus surmontées d’un croissant. Le lion est substitué au croissant
(pl. CTI, 7, a). On compte neuf étoiles autour d un adepte agenouillé (pl. Cil, D). Sur plusieurs cylindres babyloniens, on aperçoit réunis le soleil, la luné et sept petits globes; par exemple, pl. LIV, 5, — XXVI, 8, 5, etc.
LE MILES ET SON INITIATEUR
voit mentionné ni Y Azer- Rouschna ni Y Anna-Gourra-Rouschna. Ces deux derniers eieux appartiennent, je pense, à une doctrine plus ancienne, d’après laquelle le Gorotman, ou le séjour de la lumière, se divisait en trois degrés, dont le premier était appelé Gorotman, le second Azer- Rousclina, et le troisième Anna-Gourra-Rouscltna. Les livres plus récents ne parlent plus que de cinq eieux. Si les cinq étoiles peintes sur l’azur de nôtre peinture n’avaient pas pour fonction d’indiquer le ciel des étoiles fixes', on pourrait penser quelles ont rapport à cette dernière version de l’enseignement anagogique, et que leur nombre aurait son mystère. Les cinq astres dominant la scène rappelleraient les cinq lumières douées de l intclligence \
Je me souviens d’avoir lu, parmi les anathèmes prononcés contre les Manichéens et publiés par Tollius, qu’après leur avoir fait abjurer le culte du soleil et delà lune, on devait encore exiger des convertis à la vraie foi qu’ils abjurassent les cinq lumières intelligentes (irev?é voerepà — lisez voepi — m tyyri). Fauste les appelait des corps de feu ( ignea corpora ), et saint Augustin remarque que cet hérétique entendait par là des êtres animés et vivants3. Ces cinq substances empoisonnant la terre ( nalurœ quinque terrarum pesliferœ ) étaient les ténèbres, les eaux, les vents, le feu et la fumée ( tenebrœ , aquœ, venti, ignis,fumus').
Aux symboles de la montagne et des étoiles se trouve joint celui d’une bande formée de feuilles de laurier, vertes à 1 extérieur, et rouges du côté des étoiles. Je l’avais d’abord prise pour la voie lactée ; mais, frappé aujourd’hui du nombre des feuilles, il me semble plus vraisemblable que ce chemin céleste est l’emblème de l’échelle mystique ou des sept portes par lesquelles lame doit passer en descendant sur la terre et en retournant aux eieux, avant d’arriver au sommet du Gorotman, type de l’ascension des âmes. De la sorte, les sept feuilles vertes indiqueraient l’ascension, et les sept feuilles rouges la descente. Les Égyptiens peignaient le ciel en bleu et la terre en rouge (Champ., G. Égypt., p. 7). Le dernier symbole de notre tableau paraît d’une grande importance dans la pensée de l initiateur : c’est l agneau déjà mort qu’il tient de la main droite, et qu’il élève du côté des autres emblèmes comme pour en exalter le prix devant son disciple. Quel sens devons-nous voir ici? Ma première pensée a été de recourir au criobolium, et le changement du bélier en mouton me paraissait suffisamment justifié par le besoin d imiter en quelque chose les symboles du christianisme, dont l’influence tendait alors à devenir prépondérante. Sans abandonner aujourd’hui le point de vue principal, je n’oserais plus insister sur l’allusion possible à l’Agneau de Dieu venu pour laver dans son sang
* Les Égyptiens représentaient le ciel au moyen d’une longue bande supportée à ses deux extrémités par une espèce de pied, et au milieu de laquelle on pcignaitdes étoiles.
8 Cf. Orph. , ap. Procl. , in Tira., p. 3, p. 155: — Mr,5È TZtarj rà TrxTp'oç vospâi; ôtpxapsva tpiyyr,. Le texte a 7ro<7»j et yéyyzt, je conserve -xéan avec Hermann, et je substitue : t ptyyri a tpiyyti : voEpûç ütpacpiEva (ftyyri SOIlt les vo£p à ftyyri
des Manichéens. Dans les actes apocryphes de saint Tho-
mas apôtre, l’Enfant divin est appelé b irp-.aSùr epoç tSv ttevte peXwv, Noôç, Evvota;, cppovri<7E«ç, EvOuprlcrsw', Aoyicptoù : cl la très-sainte Vierge est dite Mô rip tSv £7rfà o’t’xwv, ttevtè ptXSiv (Acta Apost. apocrypha, ed. Tischendorff, p. 213).
3 Epist. Manichcei, c. 28. Cf. Cotelier, PP. apost., 537. Il n’est sûrement pas nécessaire d’avertir que Manès fut élevé par les mages de Perse, et qu’il adopta presque tout le fond de leur doctrine.
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les péchés du monde. II se peut fort bien que, en dehors de tout rapport avec le christianisme, les cérémonies du criobolium et du tnuroboliwn soient nées des idées païennes, selon lesquelles non-seulement le sang des victimes, mais l’eau même avait 1^ vertu de nettoyer les âmes de leurs fautes. I) après cette explication, nous nous rapprochons davantage de la Cvbèle phrygienne et d’Attis, de la Vénus celesle et de Mithras, honorés tous, cmtme on le sait, par le criobolium et le laurobolium. Dans les rapprochements que nous venons de voir entre le guerrier mithriaque, les fables zendiques sur la descente et le retour des âmes aux célestes sphères, nous avons pu nous faire une idée de la fusion opérée, dans la secte qui nous occupe, des cultes orientaux de Cybèle et de son fils Sahazius J, de la Vénus céleste et de Mithras. Nous allons maintenant voir dans Aurelius un prêtre de cette dernière divinité, et son épitaphe nous fournira un dernier trait de lumière sur le syncrétisme que nous venons d exposer.