BESTIAIRE RIMÉ
XXXV. Là sus amont en Orient Ad un hall mont qui loinz s’estent,
U l’em trove une père dure Quant l’em la querl por noit oscure;
Mès ele ne luist mie par jor. *,
Car idonc péri sa resplendor :
Li soleils 2 clers, por vérité,
Li reboke 3 sa grant clarté.
Ceo est diamanz, dunt jo vus cont.
Si dure père n’ad el ntond,
Ne nule altre ne la freinl 4,
Ne fer, ne feu ne la destreint5.
Aies cil qui depecer la volent,
Od mailz de fer briser la soient Quant en sanc de buck 0 est temprée 5 >
En tèle guise est esgrumée 8.
Mès il covenl que li sanc seil 1 l ot freiz el ne seit mie freit.
Des pères poet l’em entailler 10 Et gemmes asseer11 el ascier 12.
Tant nus aprent del diamanz Que la père n’est mie granz ;
A fer resemble sa color,
' Z rétablit la vraie mesure du vers en retranchant niés.
• Y solous ; Z. solaus.
' Z rebouche ; X. rebourse (rebrousse?).
1 Rompt; ht. frangere; franc, enfreindre.
° Dissout, sorte de contraire A’ étreindre.
U y. bouc; ALLEM. bock.
7 Y. trempé; ital. temprare.
8 Résolu, réduit. Nous avons encore les mots grume , grumeau (sorte de concrétion) ; Ital. gruma, gromare.
* Y et Z. soit, et froit; ce qui évite l’équivoque entre Jreiz (frais, c’est-à-dire chaud , récent) et freit (froid).
Et à cristal sa resplendor 1S.
Alconsdient del diamant Qu’il est contre venim poissant el qu’il chace vaines poors;
Ne 14 que l’art des enchanleors Ne devreit celui enchanter Qui ceste père soit porter.
Le diamanz, qui ad tel vertu,
Signelie le rei Ihu ;
Sicttm li prophète recorde Qui à ceste lèlre s’acorde ;
Jo vi sor un mont diamant,
Fait li prophète, un hom estant.
En mi le pople d’Israël Cel home lit corleis el bel.
Le mont ù la père est trovée Que tant est dure el esprovée,
Si signefie Deu le Père.
La père que par noit est clère Deil signefier Ihu Crisl,
Qui por nus humanité prisl :
En ténèbres nos visita,
De clarté nus enlumina.
1U Peut-être aurait-il fallu lire, en tailler (ou poet en l em tailler) pour que cette phrase se rattache à la précédente.
y. aseir en acier. Mais le texte s’expliquera passablement si l’on prend asser pour un équivalent de l’italien assettare (disposer, arranger; mettre en ordre, amener à l’état convenable); c est-à dire si je ne me trompe, que la poussière du diamant e-t propre à polir les gemmes et l’acier.
12 Y et Z. acier.
13 Ce vers et les trois précédents manquent dans Z.
11 Dans le vieux français, ni a quelquefois un sens disjonctif plutôt qu'exclusif.
BESTIAIRES (PI. XXV;
En laseinle lellre trovom,
Cel qu’evangelie 15 apelom,
Que li Salvères dit de sei :
Jo gui cl Père, et il en mei ;
Et qui me veit, il veit mon Père.
Cil qui nasqui de Virgine mère10,
Ihu Crist nostre Salveor,
Nus visita en ténébror.
Mult parduil 17 home eslre joiant Quant il trova tel diamant Que de ténèbres la hors traisl ;
C’est li salvères qui s’esteit Sor les pères fermes et dures ,
Qui por cops 18 ne por horléures 15 Ne li Taillent ne ne faldront,
Mès lot dis fermes se tendront.
En cestes pères entendez Les aposlles benéurez,
Les prophètes et les boins seins ( saint g)
Que une ne furent fais ne feins ;
Une por torment ne se fléchirent ,
Mès por Deu marlire sofîrirent.
Et tel travail et si grant peine,
Que ore en ont joie certeine.
Ceo qu’om parnoit la père trove,
Signefte par bêle prove Que nostre Sire se céla Quant çà jus en terre avala'20.
Les compainnes del hait repaire,
Ne sorent que çà jus vint faire,
Y. cèle qu évangile.
10 Y. verge ; Z. virge.
17 Y et Z. pardoit. Cette particule emphatique, unie ici au verbe devoir , s’est rencontrée précédemment bien des fois avec estre.
18 Z. cous.
19 Y et Z. Iturléures.
20 Malgré l’origine aval, le peuple ne dit plus que dévaler Cependant ravaler est demeuré dans notre langue.
21 Entier, complet.
22 Peut-être aurait-il fallu écrire célestieu; Y et Z. célestiau.
Ne cornent il prisl char humeine ;
Mès quant il ot soffert la peine ,
Et de mort fit résucité El fu là sus el cel monté Verrai hom enter21 et parfet,
Dunt en démenèrent grant plet La celestien 22 compainnie,
El demandèrent sanz envie :
Dunt vent ? Qui est cist reis de gloire Qui tant ad honor et victoire?
— Que ceo est? c’est leger à dire ;
C’est li Sires de tôt l’empire,
C’est cil qui lot lent à sa deslre,
C'est li glorios rei célestre,
Ceo est li sires de vertuz Qui por nus loz s’est combatuz.
En bataille est poissant el fort,
Car il ad ocise la mort.
Seignors et dames, gent nobire23 Boche d’home ne porreit dire La some de l’umilité ,
De la dolçor, de la pilé28 Que Nostre Sire fisl por nus25 Quant de son cher sanc precios Nos raainst 26 et nus rechata 27 En la bataille que faite a,
U il a enfern despoillé Et confondu et eissillé 2!.
Etc. Je retranche sept cents vers de pur péroraison ascétique, sans nulle relation avec le bestiaire ancien 29 .
23 Y et Z nobile , sans aucune modification pour la rime correspondante. .
24 Y. pitié.
23 Y. nos ; Z. nous, et précious.
29 Y. raient.
27 Z. racata ; Y. racheta.
28 Y. essillié, exterminé; de même qu’ear terminale signifiait chez les Romains bannir (extra-terminos), et partant, faire disparaitre.
29 La publication du bestiaire rimé, faite récemment par M. H ppeau, m’a encouragé à cette suppression.
OBSERVATIONS
On pourrait croire que cet article est emprunté à saint Jérôme (m Amos ; ed. Martianay,
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
t ni, P. il, j). 1 435 ); mais ce docteur nous avertit lui-même que ses détails d’histoire naturelle sont pris ici de Xénocrate; et Pline (XXXVII, i5 ; al. 4 xx, 1) suffirait à faire voir
que telle était en effet la doctrine minéralogique de l’antiquité sur le diamant. Le diamant, outre ses vertus merveilleuses, était si bien l'aimant par excellence, que l’aimant, près de lui, perdait tout son pouvoir sur le fer. Elevé à ce haut degré dans l’estime des anciens, le diamant devenait tout naturellement un symbole de Jésus-Christ, sans qu’il fallût à l’auteur du Physiologus un grand effort de cette imagination qui lui faisait si rarement défaut.
X y a-t-il point là quelque trace du conte arabe sur la fameuse montagne d’aimant redoutable pour les vaisseaux, dont tous les clous s’élancent vers elle? Tradition bizarre dont l’écho se manifeste dans plusieurs poèmes occidentaux du moyen âge.
Tout ce qui suit le diamant dans le Bestiaire français en prose est étranger à mes rnss. latins. J’ajouterai donc immédiatement, pour compléter de mon mieux le Physiologus, quatre articles qui n’ont point été mentionnés par le traducteur picard. Je m’y abstiendrai d’observations, pour aller au plus court en des sujets qui ne paraissent guère avoir passé dans l’art.