LI LEUS
D’une beste qui est apelée leus. Phisiologes nos dist que leus, cis mos, vient de ravisenient '. Et por ce sont apelées les foies femes louves, qu’èïes dévastent les biens de loiamans. Ei leus est fors el pis, et foibles ès rains. Et si est de tel nature que il ue puet flécir son cief arière por sen col qu’il est tant roit. Et quant li leus se regarde por veir de rière soi, por aleune cose , il torne tôt son cors. Ei leus vit sovent de proie 1 2. Ea louve 3 liione el mois de mai quant il tonne, et nient en autre tens. Ei sens de li est tels que quant èle a faons, èle ne qucrra jà proie près 4 ne loins. Et quant il avient qu’èle va par nuit querre proie, èle va tôt soavet as brebis, altiesi corn un chiens afaitiés 5 * ; et si va tôt dis controvant 0 que chien ne sentent la flor 7 de s’alaine; qu’il n esveillent le pastor. Et s’il avent si qu’èle marce sor un rainselet 8, et il brise; nesor nule altre cose qui noise9 * face: èle s’en venge sor son pié, et si le mort moult durement. Et si est de tel nature que se le puet sor un home aléner et veir sa boce ovrir, il en pert sa vois Et sa nature est tels que si œil luisent par nuit comme chandoille.
Nos cstièmes" en la poesté del diable ançois que Nostre Sires nos rachatast, et avièmes perdu lumerreetla vois dou crier. Car Dex ne nosooit mie por nos péchiés, ne n’apelions nul
1 R .ravissement. L’étymologie quelconque exposée en grediatur, luin stupore oppressa, facile necatur. Ejusumcet endroit , est fondée sans doute sur la similitude un bra canes elingues reddit, et obmutescere cogit. Quare, peu vague de lupus et de Xo&Tv; invention qui n’est ni dum illos persequitur, sideris adverso luminë pergit ; orameilleure ni pire que bien d’autres données par les grain- que infestantium canum verberal umbra. »
inairiens les plus classiques. 8 Rameau ; brindille ; nous y trouvons l’ancienne or-
2 R ... vil de proie, à la foie vie de vent. Ce régime du thographe du mol rinceau (rainsel, ital. ramoscello), loup vivant de rapine, de craie (d’argile) et de vent, est qui n’est plus employé que dans l’architecture. Cf. p. 118, indiqué dans la vision d’Albèric (ap. Gancellieri, origina- note 20.
lità del Dante, p. 198). 9 Bruit.
3 R. leuve. 10 Cette phrase n’existe point dans R, qui pourtant y
'' R... près de lui, mes loins. fait allusion dans la moralité.
5 Nous avons déjà rencontré failure (allure, tournure) ; 11 B. comble une énorme lacune, qui obscurcissait le
[l’adjectif afaitiés est remplacé par apris dans le ms R. commencement de cette moralité. Li leus séné fie le dea-
C’est-à-dire que le loup sait employer les ruses d’un hic : car il a toutes eures envie sor l’umain lignage, et chien dressé. Afaiter signifie encore, en terme de vénerie, avironne les cogitacions des fceus, qu’il destine (sic) lor
dresser un animal pour la chasse. Cf. t. lit, p. 06, note 8. âmes. Ce que li leus est fors devons et foibles ès manbres
c II. contre vent, contre le vent. derrière (ital. di rétro), sénéfie li diables meisnies qui
1 R. le flair. S’il fallait adopter flor, ce serait en lui avant fu ès cicus anges et ore est mauvais defors. Li œil supposant une signification analogue à celle du mot bou- du leu qui luisent par nuit, ce sont les oevres du deable quet appliqué aux vins. Cette propriété, transportée ou qui font (sic) bêles et plaisons as foies gens et à cens qui empruntée à l’hvène, et passablement changée en route, sont avugles des ieux du cuer. Ce que la leuve ne prent est ainsi exposée par Mizauld ( Centur . II , 97; fol. 20) : proie fors (hormis) loins, quant èle norrist ces (sic) faons,-
« Si cui saeviens occurrat hvaena, cavendum ne a dextra c’est que li deables norrist des lemporeus biens ceuls qui excipialur. Nam ita stuporem inducit maximum, cui ob- s’esloignent des bonnes cures (sic) ; si com il fu dit de sistendi nulla amplius datur facultas. Si vero a laeva ag- saint Job à qui li deables toli toutes les corporeuses sus -
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
de ses sains enaie12. PusqueDex li pieus nosenvoia son Fil, desposaines parbaptesme l’anchien home, dont 13 nos lu lumerre rendue clère et restinchelans, et vois por crier. Et lors férimes nos les pières de l une main en l’autre. C’est que nos proions les sains qu’il nos oient et nos aident envers Deu Nostre Segnor, que nos puisson déservir sa gloire.
tances, qui (qu’il) le peust dessevrer de Dieu. Ce que ii l eus ne puet flèchier son coi sans tout son cors , c’est que H deable ne se puet à nul bien torner.
Lihom à quili leus tout (toit) saforceloule de crier quant il te voit, [et?] ilpert laie (l'aie ?) d’aucun qui loins est (sic). Donc mète U boni ses ciras à ses piez, et si les dé fouit (déloule), et fière II pierres en ses II mains ; Adonc toudra au leu sa force et son hardement , et fuira, et sis (si) remenra seurs. [L ’~\espéritel entendement a ci (est cist? ) et par alégorie cornent (covienl ?) le sens dire. Par le leu entendons le deable ; par les veslcmens que li boni défoule à ses piez , entendons qu’il met jus par confession ses péchiez. Par les pierres qu’il fiert d’une main en autre ,
entendons les apostres et les autres sains [et?] Nostre Seigneur méismes. Nous estions, devant ce que Nostre Sires nasqui por nous de la Vierge, en la poestè au deable, et avions perdit la voiz de crier , — c'est à parler de Dieu; — car Diex ne voit (ooit) mie nous pour nos pechiez , etc. Quant h cette puissance des pierres sur le loup, on en trouvera la trace dans un des textes que renferment les observations (p 73, § 1).
12 R. aide. Mais puis que Diex nous envoia son saint Fil, etc.
13 R. Dont fèrimes nous les pierres.
13 R. les sains l'un après l’autre , qu’il nous aident vers Dieu. Et là se termine cet article dans R.
OBSERVATIONS
Il n est presque rien de fabuleux dans tout ceci, (|uc nous ne puissions trouver également (avec bien d autres d’autres contes encore) dans les écrits des Latins et des Grecs. Car si dans les livres du grave Aristote l’histoire naturelle du loup est moins avancée que celle de l’éléphant, on peut juger combien de latitude se seront donnée les petits écrivains d’un rang fort inférieur et beaucoup moins scrupuleux dans leurs assertions. D’ailleurs les ruses de ce carnassier et les ravages qu’il exerce, en ont fait un objet de conversation fréquente pour le peuple; d’où il est arrivé que la frayeur et l’ignorance se sont donné la main pour travailler a l’embellissement de son portrait. En cela l’Occident s’est acquitté largement envers l’Asie pour les exagérations que celle-ci lui avait transmises au sujet des lions, des tigres, des serpents, et de tant d’autres animaux que nous ne pouvions guère observer de près dans nos climats. On se convaincra facilement que nous ne sommes pas demeurés en reste, si l’on prend la peine de parcourir ce que Pline (vm, 34; al. 22.— xi, 67. — xxvm, 44; al- lo- — Ibid. 66, al. 16; et 78, al. 19; etc.), Solin (cap. 2), Elien (x, 26 ; 1, 36; etc.) et autres ont prêté au loup. Cf. Bochart, Hieroz. P. 1, libr. 111, io(p. 821-829). — Horapoll.n, 46,73, 7 4 (p*> 8,3 4° J 91, sq.; 362, sq.). Comme pour ne point céder le pas aux Orientaux, l’antiquité classique leur avait dérobé au profit du loup plusieurs des fables qu’ils nous avaient contées les premiers sur 1 hyène. Cf. Solin., 27. — Beckmann, /. cit., p. 323-325. — Leemans, /. cit ., p. 362. — Bochart, P. I, lib. 11, c. 56; et libr. ni, cap. 1 1 (p. 692, sq.; 83 1, 84o). — Mizauld, /. cit. ( supra , note 7). — Ego, supra (article hyène), t. III, p. 207.
BESTIAIRES (PI. XXIII)
C’en est bien assez, ce semble, sur un animal qui ne joue pas un grand rôle dans les monuments. Mais pour ne pas laisser sans une plus ample explication la miniature de l’Arsenal, ajoutons quelques détails sur cette attitude du loup qui porte la patte à sa bouche.
Voici donc les diverses interprétations données à ce fait, dont la réalité semble admise sans contestation par tous les auteurs; car on ne songe qua en donner une raison , sans paraître croire qu’il y ait à le constater de nouveau. Eu somme , cette patte antérieure dans la gueule s’explique de quatre ou cinq manières, tant le fait lui-même était hors de doute. C'était , dit-on en divers lieux (choisira qui voudra) :
in Pour se mordre , par manière de repentir ou de punition, à cause du bruit qu’a fait le pied en foulant des corps retentissants. Cf. Pierre le Picard, supra, p. ni. Ce que le curieux Mizauld {Cenlur. ix, 5o;fol. 128 r°) complète à sa manière, par cet autre renseignement : « Iforus Apollo tradit Iupum maximopcre lapides pertimescere. Idcirco dum per lapidosa ire cogitur, suspenso pede semper incedit. Laesus enim vel minimo lapidis ictu , vernies gignit a quibus tandem absumitur. Ideo insultante cum lapidibus viatore, aufugit. »
20 Pour lécher ses pieds, afin de glisser sans bruit qui trahisse sa marche. C’est l’opinion d’Albert-le-Grand {De animal, xxn, tract, n ; Opp. t. vi, 601) qui, du reste, se montre plus crédule au sujet du loup que sur bien des animaux étrangers- « .. Vadens lupus per frondes, lambit et lubricos facit pedes, ne incessus audiatur. »
3° Pour fausser son cri. Le trésor de Brunetto expose ainsi cette singularité (Bibl. R., 111s. fr. ■7068 ; fol. 5 1 : ) « ... Quant il ulle de sa vois, il mainne tous jours son pied devant sa bouche, pour moustrer que ce soit de plusieurs li us {lups?). Etc. »
4° Pour tenir sa bouche ouverte , parce qu’il ne pourrait plus desserrer les mâchoires s’il avait été vu la gueule fermée, par un homme; au contraire, cette mésaventure atteint l’homme que le loup aurait aperçu le premier. Brunetto Eatini (/. cit., art. Dou lup ) répète cette vieille fable du lupus in Jahula : *< ... Eà où il voit homme premiers que il lui , li homme ne puet pas crier; mais se li hom voit premiers, il dépose toute fierté, et ne puet courre. Etc. » Cf. Gervas Tilberiens, Olia impérial , cap. 120. — - Dobeneck, Mittelalt. Volksglaub., t. 11, 172, sv. — ■ Mizauld {Cenlur. ix, fol. iî5 r°). — Etc.
5° Pour dégorger. Cf. Baudrillart, Diclionn. des chasses , p. 487. H semble que ce soit là l origine de ces récits consignés dans les œuvres d’Albert-le-Grand (/. cit., p. 601) : » Famclici {lupi) aliquando terra satiantur quae glis {plaise?) vocatur. Ilac etiam superimplentur quum equum vel bovem prosternere quaerunt; et quum prostraverint, terrain evomunt et ad praedam revertuntur. » — (I t., p. 5gy). « ... Cibo etiam superimpletus {leo), praecipue si currendum in fuga praesumpserit, emissis per os unguibus ejicit cibum. »
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
7 fi
64 (Fig. B N).