I. HISTOIRE ET DESCRIPTION
UES FONTS UE SAINT-BAR T HÉLÉ Ml.
La cuve baptismale, actuellement fermée par un simple couvercle de bois, avait été primitivement exécutée pour l’église de Notre-Dame à Liège; et le bon peuple du temps passé, qui se connaissait assez bien en ouvrages d’art religieux, avait su distinguer celui-ci en donnant a la paroisse qui la possédait le nom de Notre-Dame-aux-Fonts. Lorsque la tourmente de 1794 éclata sur la vieille principauté ecclésiastique de Liège, ce chef-d œuvre n avait pas encore changé de place ; mais au milieu des troubles de cette époque, des patriotes, beaucoup plus dignes de ce nom que les vandales alors dominants, imaginèrent de sauver au moins ce souvenir d une église que I on supprimait. Les fonts de Notre-Dame furent enfouis secrètement dans une cour, et à quelques années de là ils sortirent de cette cachette, pour être donnés à l’ancienne collégiale de Saint-Barthélémi «pii venait d’être érigée en paroisse. Bien d’autres trésors ecclésiastiques , des cloches mêmes, évitèrent ainsi en Belgique la fournaise qui les eût convertis en instruments de carnage, et il en est plus d’un qui n’a pas encore revu le jour; mais ne nous occupons que du monument qui est le sujet de notre gravure.
Quoique nulle inscription n’indique l'époque où il a été exécuté, et que la largeur du
1 Liège, 18fi6. J’avoue ne connaître de cet ouvrage que mois. J’en dois la communication à l’amitié de M. Victor
son titre. Bellefroid, qui a vraiment doublé le prix de ce service par
2 Mémoire lu à la classe des Beaux-Arts , le 10 juillet son empressement à me le rendre. Cette rare obligeance 18â6, et publié dans le Moniteur belge le 13 du même a singulièrement allégé mon travail.
FONTS BAPTISMAUX DE LIÈGE
style y puisse faire soupçonner la fin du XIIe siècle, il faut remonter plus haut sous peine detre contredit par d’anciens écrivains liégeois qui vont jusqu’à désigner l’année, le donateur et l’artiste. Par le fait, ces indications s’accordent fort bien avec un certain air de gaucherie un peu rude que présentent les figures; le voisinage du XIIIe siècle aurait assoupli davantage cette rudesse, ce semble.
La chronique de Tongres ', sous la rubrique i i i3 (a. s.), dit : « Helinus, abbas Sanctæ « Mariæ, fontes fecit in eadem ecclesia opéré fusili.» Gilles d’Orval, racontant ce qui s’est passé sous l’évêque Otbert (mort en 1118), donne une large part aux pieuses fondations de ce même Helinus, et cite des vers contemporains d Otbert, où les fonts de Notre-Dame sont décrits à ne pas s’y tromper 1 2 :
« Fontes fecit opéré fusili Fusos arte vix comparabili.
Duodecim qui fontes sustinent Boves, typum gratiae continent ;
Materia est de mvsterio.
Quae tractatur in baptisterio :
Hic baptizat Johannes Dominum,
Hic gentilem l’etrus Cornelium ;
Baptizatur Graton philosophus,
Ad Johannem confluit populus.
Hoc quod fontes desuper operit,
Apostolos, propbeias exerit. »
La partie complémentaire que les derniers vers décrivent, n existe plus aujourd’hui.
Jean d’Outremeuse 3 ajoute à ces données une indication précieuse, quand il nous apprend que « Lambert Patras, le batteur de Dinant, les fist en l’an 1112; ils lui avaient « été demandés par Hélin, chanoine de Saint-Laurent et abbé de Sainte-Marie. »
La réputation des ouvrages en cuivre jaune fabriqués à Dinant dura des siècles, si bien que cette industrie spéciale fut nommée Dinandtrie; cependant, malgré quelques beaux vestiges qui subsistent encore, rien n’en saurait donner une idée plus haute que cct ouvrage de Lambert Patras. Sous Louis XI ( 1 3 décembre, 1 4^*5), les Dinantais, réclamant une cargaison de leurs produits, du poids de 1 [,200 livres, que des vaisseaux français avaient saisie avec deux navires allant d’Anvers en Angleterre4, représentent au roi que de tout temps leur ville a exporté sa ballerie de cuivre, non-seulement en France, mais en Es-
1 Chronicon tungrense, ap. Chapeaville, Gesia ponli- publié par M. Quiclierat, le nom do l'abbé (ou archidiacre)
ficum Leodiens., t. II, 51. liégeois serait Hillinus.
2 Chapeaville, ibid. , 50. — Bibliolh. de l’école des ! Ap. Polain, Liège pittoresque, 205.
Chartes (2e série), t. III, 226. D’après ce dernier texte, 4 E. C. de Gerlache, Hist. de Liège, p. 175.
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pagne, en Allemagne, en Angleterre et ailleurs. Le i/\ juin de la même année, dans une lettre au ‘sujet du traité d’alliance offensive et défensive proposé par les ambassadeurs du roi de France à ceux de Liège, Dinant demandait que cette alliance ne fût point hostile aux Anglais, attendu que ses citoyens « depuis trois siècles et plus jouissent en Angleterre des <■ mêmes privilèges et franchises que les villes de la hanse d’Allemagne; qu’ils y exportent toutes sortes de marchandises, comme batterie, mercerie, etc., pour lesquelles ils payent « gabelles moins fortes que les étrangers et les Anglais eux-mêmes. » Mais alors l’opulence des Dinantais touchait à sa fin : fiers de leurs richesses et de leurs bonnes murailles, un peu trop confiants aussi en la parole du politique Louis XI, ils s’attirèrent le courroux du terrible Charles-le-Téméraire; et le pillage de leur ville, en i466, fut une des exécutions les plus cruelles qui signalèrent les vengeances de ce prince impitoyable. C’est assez dire que les massacres et la dévastation y furent poussés aux derniers termes; aussi les commerçants et les ouvriers en batterie de cuivre qui purent échapper aux farouches soudoyers du duc de Bourgogne, se réfugièrent au loin, et plusieurs transportèrent en Angleterre l’industrie qui avait fait fleurir leur cité '. Quoi qu’il en soit, nous avons dans la lettre de juin i465 une sorte de testament des malheureux Dinantais qui établissent comme chose notoire que la renommée de la dinanterie (ou dinanderie) remontait pour le moins au xne siècle; et l œuvre de Lambert Patras fait bien voir qu’à cette époque reculée la batterie ou la fonderie dinantaise n’en était plus à son berceau. Les Italiens, qui n’ont pas toujours été très-minutieux en fait de géographie, peuvent donc fort bien avoir eu en vue les rives de la Meuse lorsque vers le XIe siècle un de leurs poètes disait, en vantant les beaux ouvrages de cuivre jaune importés en Italie par les Alpes 2 :
« O Germania gloriosa,
Tu vasa ex aurichalco
Ad nos subinde mittis. »
La vue de la gravure et les vers du Liégeois contemporain de Lambert suffiraient absolument pour se rendre fort bien compte des fonts de Saint-Barthélémi ; ajoutons que la cuve a de diamètre total, à la moulure supérieure, m. i,o3 hauteur ni. 0,625.
Ainsi elle aurait pu servir aisément pour le baptême par immersion.
’ E. C. de Gerlache, L cil.
Les beaux chandeliers et le lutrin de Tongres-Notre- Dame (près de Chièvres en Hainaut), que signait Jehan Jozes de Dinant, en 1372, montrent que l’art n’avait pas cessé d’inspirer le bon mestierde ta batterie. Mais, à partir du règne de Charles-le-Téméraire, des ouvrages assez remarquables en cuivre jaune fondu ou battu que l’on
rencontre encore dans plusieurs églises de la Belgique (par exemple, un lutrin à Chièvres), semblent avoir été exécutés dans des ateliers de Bruges et d’autres cités enrichies peutêtre du désastre de Dinant. Un homme plus au fait que moi des curiosités de Belgique, en citerait bien d’autres.
2 Cf. J. Chr. W. Augusti, Beiirœge zur christl. hunstgeschichte , t. I, 55.
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Aujourd’hui elle repose sur des degrés en marbre noir de Dinant ou de Namur (chaux carbonatée bituminifère), dans lequel paraissent être engagés les corps des bœufs qui semblent la soutenir. Mais par le fait ces animaux n’ont été exécutés qu a mi-corps, et leurs bustes s’appliquent contre le marbre. Ils ne sont plus aujourd’hui qu’au nombre de dix (plus espacés, par conséquent, qu’ils ne l’étaient dans l’origine), et l'on n’a pas conservé le couvercle élevé en pyramide, qui représentait les prophètes avec les apôtres; j’ignore même si cette partie du monument avait subsisté jusqu’à la destruction de l’église de Notre-Dame Les scènes représentées en haut relief autour de la cuve ou bassin, sont au nombre de cinq comme l’indique la chronique rimée citée par Gilles d’Orval et publiée en entier par M. Quicherat. Ce sont : i° la prédication de saint Jean-Baptiste (ci-dessous, p. 104 ); 20 le baptême préparatoire donné aux pénitents dans le Jourdain, par le Précurseur; 3° Notre-Seigneur lui-même se soumettant au baptême de la pénitence ( en tête de ce Mémoire) ; 4° saint Pierre administrant le sacrement de la régénération spirituelle au centurion Corneille, le premier des gentils qui soit entré dans l’Église ( plus bas, p. 106); 5° l’apôtre saint Jean baptisant un philosophe nommé Craton. On 11e saurait se tromper sur ces faits qui ont été très-bien précisés (quoique sans s’astreindre exactement à l’ordre des scènes) par le rimeur contemporain ( Cf. supra , p. 1 01 ), mais qui sont accompagnés d’une exposition bien plus authentique sur le cordon supérieur du bassin lui-même, comme pour servir de légende aux figures. Cette légende se compose de quatre vers léonins parfaitement lisibles, sauf cinq ou six lettres seulement qui peuvent avoir été sacrifiées au désir malencontreux de fixer le couvercle à la cuve par des fermoirs ou des cadenas. Je transcris cette inscription en prenant soin de marquer par des points, aussi exactement que possible, le nombre des caractères ou des demi-caractères qui ont disparu, et je proposerai une restitution quelconque dont fauteur primitif n’est pas responsable.
1° Corda parat plebis Domino doctrina Ioliannis.
2° Hos Javat, liinc monstrat quis mundi crimina tollat.
3° Vox Patris hic a. . est ( addest ?) ; lavat hune homo, Spiritus implet *.
h° Hic fidei I. .. 11 . s 2 est : Petrus hos lavat,
5° hosque Iohannes.
184à, quand je l’examinais de mes yeux). On ne saurait donc admettre la Leçon donnée par le Moniteur belge :
« Vox Patris ad Chris tum laval liuuc. Hos Spiiilus implet . »
2 Je n’imagine pas aisément quelque chose de préférable au mot fons proposé par M. Van Hasselt; toutefois, pour tenir compte exactement de l’espace demeuré vide aujourd’hui, le mot domus y correspondrait mieux.
1 M. Van Hasselt ne paraît pas avoir été heureux pour ce vers;' la façon dont il remplit la lacune du milieu ne s’accorde ni avec ce que l’on peut encore lire, ni avec la nature du vers léonin. Quant au second hémjsliche, il est certainement tel que je l’ai transcrit, et la lecture en fùtelle difficile, on 11e trouverait pas aisément à y substituer quelque chose de plus convenable que ce qui s’y trouve réellement (ou du moins s’y trouvait encore en septembre
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C'est-à-dire : i° « Ea prédication de Jean-Baptiste prépare les cœurs du peuple à la venue du Seigneur; »
2° « Il les plonge dans les eaux, mais il montre quel est celui qui effacera les crimes du monde. » On doit reconnaître tout d’abord, en considérant l’attitude des figures, qu’il ne s’agit pas ici de désigner du doigt le Sauveur comme saint Jean-Baptiste l’a fait en deux autres circonstances mais simplement d’annoncer sa venue prochaine. C’est ce qu expliqueraient suffisamment les paroles inscrites au-dessus des hommes qui sinclinent sous la main de Jean; mais le graveur les a sacrifiées presque entièrement par la suppression des moulures dans les deux scènes détachées : “ Ce n est ici qu’un bain, une simple ablution ; mais « viendra plus puissant que moi, après moi.... 2. »
3° “ Ici le Père céleste fait entendre sa voix; celui que la main de l’homme plonge dans « les eaux, 1 Esprit saint 1 inonde intérieurement. »
4° et 5° « C’est ici que la foi prend sa source (ou c’est ici qu’habite la foi) : les premiers « sont baptisés par Pierre, et les autres par Jean (infra, p. 106). »
Ces deux dernières scènes ne sont pas seulement réunies dans un même vers; l’artiste, en évitant de les diviser par le moyen d’un arbre, comme il l a fait pour les autres, nous fait assez voir que, dans son plan, elles ne devaient point être séparées. On n’en cherchera pas longtemps le motif si l’on songe que là seulement il s’agit du sacrement de baptême, au lieu qu’ailleurs ce sont uniquement des préludes et des figures. A vrai dire, donc, chaque vers correspond à une scène entière, et chaque scène a ses deux limites tracées par un arbre. En
4 Joann. I, 29, 36. post me [... Ipse vos baplizabit in Spiritu sancto ]. » Cf.
2 « Ego vos baptizo in aqua, veniet autem fortior me Luc. III, 16. — Matth. 111,11. — Marc. I, 7-9.
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sorte qu’on pourrait ainsi résumer tout cet enseignement : La rémission des péchés annoncée par le Précurseur; — la matière même du sacrement prédite et figurée par saint Jean- Baptiste, puis sanctifiée et comme consacrée par le Fils de Dieu; — enfin, le sacrement complet confié aux apôtres, et administré par eux aux Gentils pour former le peuple élu parmi tous les hommes. Ce qui se rapproche assez de ces autres inscriptions que portent des fonts du même siècle, conserve's aujourd’hui dans le musée de Bruxelles: « Accedente verbo ad elementum, fit sacramentum (en vertu de la parole, la matière confère la grâce)-, »
« Christus, fons vitae, fontem sic condidit; istum Ut nisi per medium tniseri redcamus ad ipsum 1 ; «
c’est-à-dire, autant qu’il est possible de rendre en notre langage moderne, un peu trop "exigeant, ces vers où les jeux de mots renferment un sens sérieux : Jésus-Cluist, source de vie , a établi ce bain : unique voie qui nous reste dans notre chute, pour revenir à lui.
On n’aura sûrement pas attendu une observation de ma part pour comprendre que, quand le vers tracé au-dessus de saint Pierre et de saint Jean l’Evangéliste (p. 106) parle de plusieurs personnes baptisées par chacun de ces apôtres, il s’agit des disciples du philosophe Craton et de la famille du centurion Corneille. C’est du reste ce que prouvent et les deux hommes qui se tiennent près des fonts comme pour attendre leur tour, et le texte qui se lit sur la tête du groupe où figure saint Pierre : « L’Esprit saint descendit sur tous ceux qui « écoutaient la parole de l’apôtre ’. »
Quant aux autres inscriptions dont nous n’avons pas encore parlé, il en sera question dans la suite. Qu’il suffise pour le moment de dire que l’artiste n’a pas voulu laisser la possibilité d’une erreur sur l’objet de ses représentations. Chaque personnage isolé, et presque chaque groupe, porte sa désignation écrite au-dessus des têtes. C’est, dans la première scène (p. io4) : « Johannes Baptista » et « Publicani; » dans la seconde : « lohannes Baptista » encore; dans la troisième (entête de notre mémoire) : « lohannes Baptista, Domini Pater, Spiritus Sanctus, Angeli ministrantes ; > dans la quatrième (ci-dessous, p. 106): « Petrus, Cornélius, Craton pli ilosophus, lohannes ewangelista (sic). »
1 En ponctuant comme je le fais, je suppose médius dont ils se trouveront bien, pris comme adjectif en rapport avec fontem; ce qui ne gâte 2 « Cecidit Spiritus Sanctus super omîtes qui audiebant rien au latin des deux vers, tout en leur donnant un sens verburn. » Act. x, Uh.
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