‹ Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littérature (volume 2)Chapitre 54 sur 139 · HISTORIQUE ET SYMBOLIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE ET SYMBOLIQUE

L’histoire du philosophe Craton est probablement ce que la plupart des lecteurs connaissent le moins dans tous les faits historiques rappelés par l’artiste liégeois; et, bien qu’on soit assez excusable d'ignorer ce trait, parce qu’il ne repose sur aucun récit authentique, il importe de le connaître, pour comprendre les monuments consacres durant le moyen âge à la légende de saint Jean l’Evangéliste '.Voici, à peu de chose près, ce qu’en dit la Légende dorée, d’après Mellitns dont je donnerai le texte en note 1 2 : « Un jour (à Ephèse), le ’phi-

1 Par exemple dans un vitrail de Chartres.

1 ,1e suivrai l’extrait donné par Bernardus Guidonis dans son Sanctoral (Bibl. royale, suppl. lat., n° 159) où le texte est parfois préférable à celui que suivait Fabricius (Cod. apocr. N. T. , P. III, 607, sq ). « ... Altéra vero die Craton philosophus in foro proposueral de conlemptu mundi hujusmodi spectaculum. Duos juvenes francs ditissimos fecerat distracto patritnonio gemmas emere singulas, ut cas in conspectu omnis frangèrent populi. Quod quum facerent pueri, conligit inde transitum habere aposlolutn ; et convocans ad se Cratonem philosophum, ait : Stultus est iste mundi contemptus qui hominum ore laudatur , et condemnatur divino; sicut vana est tnedicina in qua non x ilia curantur animarunt , sed nec corporum. Magister itaque tneus juvenent cupientem ad vitam aeternam attingere, bis verbis instruxit (Matlh. xix, 21) ut si vellet perfectus esse, venderet omnia sua et daret pauperibus; quo facto thesaurum in caelo acciperct , et vitam quae finem non liabet inveniret. Cui Graton dixit : Humanae cupiditatis fructus in medio hominum positus, confractus est;

sed si vere Deus est magister tous , et vult hoc fieri ut pauperibus erogetur census pretiosarum duarum gemmarum, fac eas reinlegrari ut quod ego feci ad famam hominum, tu facias ad gloriam ejus quein tuum magistrum esse commendas. Tune beatus Johannes colligens fragmenta gemmarum et ponens ea in unum, elevavit oculos ad caelum et ait : Domine Jesu Christe, cui nihil impossibile est; qui perditum mundum per lignum concupiscentiae , per lignum crucis tuae tuis fidelibus reparasti; qui nato caeco oculos quos natura excaecaverat reddidisti ; qui ttiortuum Lazarum et sepultum post quartum diem ad superos revocasti, et onmes morbos omnemque aegritudinem virtutistuæ verbo curasti ; adesto, Domine, super istos lapides pretiosos quos, ignorantes fructum eleemosynæ, ad plausus hominum confregerunt. Tu, Domine , per manus angelorum tuorum modo repara ; ut, pretio eorum, misericordiæ usus expletus, faciat credentes tibi ad tuum pervenire imperium ; qui cum Pâtre et Spiritu Sancto vivis et régnas in sæcula sæculorum. Quumque respondissent fideles qui cum apostolo étant, et dixissent Amen, ita sunt solidata

FONTS BAPTISMAUX DE LIÈGE

losophe Craton avait rassemblé le peuple pour lui faire voir comment on devait mépriser ce monde. Par ses conseils, deux jeunes gens fort riches venaient d’échanger leur patrimoine contre des pierres précieuses, qu’il leur avait ordonné de briser en présence de la foule. L apôtre, qui passait par là en ce moment, fit approcher le philosophe et lui montra que cette manière de mépriser le monde était condamnable : c’était s’attirer le blâme de Dieu en même temps que les louanges des hommes, et employer un remède qui n’atteint pas la plaie de lame; le mépris des richesses vraiment méritoire était celui qui les distribue aux pauvres, comme Jésus-Christ l’enseigne au jeune homme de l’Évangile. Craton lui répondit : S’il est vrai que ton maître soit Dieu, et s’il veut que le prix de ces pierreries soit donné aux pauvres, fais que leurs fragments se réunissent, pour qu’il soit glorifié dans cette action où j’ai cherché la gloire humaine. Alors saint Jean, recueillant dans sa main les morceaux des pierres précieuses, se mit à prier, et elles reprirent leur première forme; et le philosophe avec les deux jeunes gens crurent en Jésus-Christ. »

Craton et le centurion Corneille peignent donc ici les deux grandes classes d’hommes que le baptême enfanta à Jésus-Christ : l’orgueil qui reconnaît la vanité de ses vertus de parade, et la droiture qui n’attendait que l’instant où la lumière lui montrerait entièrement la voie; les passions qui confessent le vide de leurs désirs, et la simplicité qui se rend au premières invitations de la grâce.

Nous avons dit ce qui doit frapper les yeux presquau premier regard; cherchons si quelque pensée moins saillante n’aurait pas eu part au choix des sujets divers rassemblés autour de ces fonts.

Dans les douze bœufs qui paraissent porter la cuve baptismale, il n’est personne qui n’ait dû reconnaître dès le premier moment une allusion à la mer d’airain du temple de Salomon '. Il ne faut pas une grande connaissance des Pères pour savoir que bien des écrivains ecclésiastiques ont vu dans cette mer d'airain une figure du baptême2; mais ici

fragmenta gemmarum ut nec signum aliquod de eo quod fractæ fuerant remaneret. Tune Craton philosophus simul cum hisjuvenibus, etcum universis discipulissuis, pedibus apostoli advolutus, credidit et baptizatus est cum omnibus; et caepit fidein Domini nostri Jesu Christi publiée prædicare. Tune duo illi fratres, venundantes gemmas quas vendito patrimonio suo emerant, pauperibus tradiderunt ; et cæpit multa turba credentium apostolo [adliaerere ?]. » Cf. A bd. , Apost. Iiist. libr. V. — Order. Vital. Hist. eccl. libr. II, n° 5 (ed. A. Le Prévost, t. I, p. 290, sq.).

1 III Reg. vu, 23-25 : « Fecit quoque [Salomon) mare fusile... ; et stabat super duodecim boves e quibus très respiciebant ad aquiloncm, et très ad occidentem, et très ad meridiem, et très ad orientent. Et mare super eos desuper erat, quorum posteriora universa intrinsecus latitabant. »

2 Bed. , De templo (ed. Giles, t. VIII, 330) : « Mare hoc fusile in figurant lavacri salutaris, quo in remissionem peccatorum emundamur, factum est. Etc. » Les paroles de Bède sur ce sujet, répétées exactement par Angelomus [Strom. in libr. Reg.), et par Raban Maur [in li. L), ont passé dans la Glose.

Saint Isidore (ed. Arevalo, t. V, 539), expose le même symbolisme avec des détails que nous aurons à rappeler incessamment: « Quod vero Salomon in... templo duodecim boves æreos fecit quos in æreo labro constituit, qui fade quidem per diversas partes attendunt, sed in uno loco per posteriora colliguntur; quid.. aliud quant duodecim apostolos credimus designari qui in hac praesenti

vita ad praedicationis ofiicium in diversis mundi partibus suni divisi, etc. Per diversum ergo inundum praedicando respiciunt, sed in unum perveniendo consistunt. Ideo au-

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

nous n’avons nul besoin de conjectures, puisque l’artiste nous a exposé très-nettement sa pensée clans les quatre vers qui se lisent immédiatement au-dessus des bœufs, sur le cordon inférieur du bassin :

« Bis senis bobus pastorum forma notatur Quos et apostolicae commendat gratia vitae,

Officii que gradus; quo fluminis impetus hujus Laetificat sanctam purgatis civibus urbem »

C’est-à-dire, afin de traduire librement une expression un peu contrainte par le rhythme, et d’ailleurs plus claire pour les hommes du xne siècle, dans son symbolisme resserré, quelle ne le serait pour ceux de notre temps : « Les douze bœufs représentent les pontifes successeurs des apôtres, c’est par leur ministère qu’est répandu dans la cité de Dieu le fleuve qui purifie ses heureux habitants. »

Pour entendre ce langage mystique, il faut songer au Psaume xlv et se rappeler que très -longtemps dans l’Église l’administration du baptême a été réservée aux évêques, sauf les cas d’urgence. Du reste ici comme dans les monuments publics du moyen âge, il n’est aucun emploi figuré de l’Écriture qui ne puisse citer pour garants plusieurs auteurs graves. Telle est, par exemple, cette comparaison, un peu étrange pour nos esprits, qui rappelle les apôtres à propos des bœufs d’airain 2 servant de base au grand bassin de bronze dans le temple de Jérusalem.

tem ærei quia clamor praedicationis eorum in toto mundo insonuit... Labium autem orbem terrac intelligimus, cujus ambitum lustraverunt apostoli docentes gentes ut baptizarentur. »

1 Ps. xlv, 5. « Fluminis impetus lætificat civitatem Dei; sanctiîicavit tabernaculum suutn Altissimus. »

Arnob. in h. I. (Bibl. PP. VIII, 262) : « ... Unus impetus Jordanis dat remissain peccatorum, et laetilicat civitatem Dei quum sanctificat tabernaculum corporis tui Spirilus Sanctus. »

Hieronym. in h. I. (t. II, P. II, 2A2) : « Post eversos cultus daemoniorum, ablutio baptismi vel irrigatio Spirilus Sancti laetilicat animam , civitatem Dei , sive Ecclesiam quae est civitas Dei... super montent posila (Mattli, V, IA ; Ps. XLV, 1). »

2 Nous venons de le voir exposé par saint Isidore ; Bède parle connue lui, à la suite du passage que nous indiquions précédemment (ed. Giles, i. cit. p. 333) : « Per boves... apostolos et evangelistas, imnio omnes verbi ministros de-

bere intelligi cognoscimus Duodeciin ergo boves,

duodccim apostoli sunt, et omnes qui vice eorum regendam susceperunt Ecclesiam sanctam ; qui nimirum boves mare sibi superpositum portant, quum apostoli apostoloruuique successores injunctum sibi evangelizandi officium prompta

implere devotione satagunt...,. Nam et apostoli sunt

electi ut, (idem et confessionem sanctæ Trinitatis per quatuor mundi plagas evangelizantes, baptizarent. Etc. *

Raban Maur (Opp. t. III, 107) ne fait qu’abréger cette interprétation du vénérable Bède , qui n’était d’ailleurs qu’un développement de ce qu’avait dit saint Grégoire (Reg. pastoral. P. II, c. 5 ; ed Galliccioli, t. IV, 22, sq.). Aussi cette comparaison passa -t-elle dans les compositions ecclésiastiques les plus populaires. Ilonorius d’Autun la rappelle dans son Spéculum Ecclesiae (in Septuagesima ; 1531, fol. AA), à propos des diverses victimes offertes par Abraham :

« Per bovem quippe, quo terra aratur,

Ordo doctorum iusimiatur

Per quem iu agio lnijus muodi verbum Dei seminalur. »

Et nous la retrouvons réunie h d’autres allusions bibliques dans une ancienne hymne pour la fête de la division des apôtres ( Dreviar . S. Servatii; Colon. 1503 ; ad matut. et laud.) :

« Hi vere duodecim cophini fuerunt (Mare, vi, 4 ; Etc.)

Qui fragmenta litterae spiritu legerunl ;

FONTS BAPTISMAUX DE LIÈGE. 109

Que si, même pour les personnages dont nous avons motivé précédemment la représentation, nous cherchons de plus quelques raisons propres au temps et au lieu qui les auraient lait choisir, 1 histoire ecclésiastique offrira des indications au moins fort plausibles.

Dès le XIe siècle, le réveil du manichéisme s’était manifesté en plusieurs contrées de l’Occident; mais précisément vers l’époque où les fonts de Liège furent exécutés, la Belgique avait vu de nombreux sectaires prendre parti pour les enseignements de cette doctrine vivace et envahissante.

Reprenons les faits d’un peu plus haut.

Lu Asie, les disciples de cette secte, quelque temps oubliée, en étaient venus a soutenir des guerres sérieuses contre les empereurs de Constantinople. De la Thrace, où ils avaient été refoulés en grand nombre, iis pénétrèrent chez les populations voisines, mal protégées ' par l’Eglise byzantine, qui les disputait à Rome avec des sentiments assez semblables à ceux de la méchante mère que démasqua le jugement de Salomon*. Aussi, tandis que Byzance voyait pulluler dans ses murs une nouvelle branche des Messaliens et des Pauliciens, caractérisée par un nom slave", ie manichéisme prenait dans l’Occident le nom même de ces Bulgares3, qu’une lettre du patriarche Germain comptait avec complaisance, au xme siècle, parmi les enfants qui honoraient la fécondité de Constantinople chrétienne \ et professaient la même foi quelle. De là, ainsi que d’un foyer pestilentiel, des disciples plus ou moins avoués du manichéisme, se répandant par l’Europe latine, y apparurent d’abord clairsemés et à distance les uns des autres comme des enfants perdus, jusqu’au moment où le fléau sembla près de s’acclimater dans le Languedoc et la Lombardie. Sur la fin du Xe siècle, Leuthard de Châlons n’offre encore les traits du manichéisme que d’une manière un peu vague; toutefois la filiation paulicienne est à peu près manifeste chez les réunions secrètes

Facund. Hermian., Pro defens. trium capital., libr. XII, c. 3 (Sirmond. Opp., t. II, 576). — Etc.

1 III Reg. III; 16-28: « Nec mihi nec tibi sit. »

2 Voyez l’article sur les Bogomilcs, nos v et vu, dans le premier volume de ces Mélanges , p. 136, et 141, sv.

s L’injure demeurée populaire dans l’Europe latine jusque aujourd’hui, sous diverses formes, et qui 11’est devenue un mot grossier qu’à cause des mœurs infâmes de ceux qu’on désignait ainsi primitivement, remonte évidemment aux Cathares et aux Albigeois. O11 peut s’en convaincre, au besoin, en lisant la Chante-plore publiée par M. Jubinal ( OEuvres de Rutebeuf, t. I, p. 402, svv.). Ce mot y apparaît maintes fois dans sa signification primitive ; mais l’affectation avec laquelle on l’évite dans certains manuscrits de la même pièce (par exemple, Bibl. royale, ms. de Notre-Dame, n"273 bis), montre que cette expression était promptement devenue une sorte d’épouvantail poulies honnêtes gens (comme elle l’est encore aujourd’hui).

* Od. Raynald. , Annal eccles. ab A. 1198 (Lucc. t. II, p. 72) ; A. 1232, L.

Quibusdum Gentilitas Pasta eonvaleseit,

Judaeorum caecitas Misere tabescit.

Patriarchae veteris Populi parentes [filii Jacob),

Hos in lypo posteris Erant praeteudentes :

Ut ex iliis pliirimi Carne propagati,

Sic ex bis innunieri Spiritu renati.

Hi sunt boves æneum Mare supportantes,

Baptismi inysterium Muudo praedicantes;

Ad versauda gentium Corda destinalis,

Jugum est imposituni Suave charilatis. »

Cf. Augustin. Serm. CXXIX (Opp. t. V, 976). —

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

éventées en'1017, par le roi Robert, à Orléans; puis, vers 1025, par les évêques dans l’Artois, les Flandres, la Zélande et le Piémont tout à la fois. A trente ans de là, quelque chose de semblable éclatait dans la ville de Goslar; mais au commencement du siècle suivant, tandis que le Languedoc commençait à prendre feu à la voix de Pierre de Bruis, le Brabant et les Flandres voyaient la foule suivre Tancbelm avec transport '. Ceci nous ramène précisément à 1 époque de Lambert Patras, car Tancbelm mourut vers 1 120, sans que ses doctrines cessassent pour cela de se propager; et un manichéisme plus discipliné cherchait à s’organiser dans le diocèse de Trêves. Ainsi nous n’avons pas besoin d’évoquer les noms de David de Dinant, ou de l’orfévre Guillaume, son disciple, qui ne parurent que plus tard. Le concile d’Arras (io25) nous suffit pleinement, puisque la préface des actes que nous possédons semble adressée à un évêque de Liège, auquel on reproche de s'être laissé tromper par un air de bonne foi qu’avaient pris les sectaires cités devant lui et qui avaient pourtant séduit bon nombre de gens simples parmi ses diocésains 1 2. Une lettre d’un autre évêque de Liège, Wason (vers 1048), au sujet des manichéens de Cbâlons 3, annonce plus de tolérance que d’exacte appréciation du péril, et montre que le pays de Liège netait pas un séjour redoutable à ces hommes dangereux, qui probablement le comprirent. D’ailleurs les progrès de leur doctrine durant la seconde moitié du XIe siècle explique suffisamment l’intention que l’on aurait eue de les réfuter dans un monument de 1112. Par le fait, si l’on compare les fonts de Lambert Patras aux articles du concile d’Arras, sur le baptême, il semblerait que le modeleur s’était proposé de traduire en formes palpables les enseignements opposés aux doctrines manichéennes par les évêques; en sorte que nous pourrions adopter les actes de Gérard de Cambrai pour commentaire presque unique de notre monument. Nous montrerons néanmoins par d’autres textes encore, combien l’enseignement donné par le batteur de Dinant, ou plutôt, sans doute, par l’archidiacre liégeois qui le dirigeait, était approprié aux nécessités du moment '.

Avant tout, la sainteté du Précurseur et la grandeur de sa mission devaient être établies et

1 Soit que les sectaires eussent trouvé la voie bien préparée en Belgique par les mauvaises mœurs, soit que le relâchement de la morale fût un effet de ces doctrines désorganisatrices, il paraît que la réputation des Brabançons n’était pas belle au XIIe siècle. L’auteur du Reinardus

Vulpes (ed. Mone, p. A, 5, etc.), leur fait une vilaine part quand il emploie leur nom comme synonyme d’adultère. Celte fâcheuse renommée pouvait avoir en partie son motif dans la vie brutale des bandes indisciplinées qui se recrutaient parmi ces populations belliqueuses et turbulentes;

mais comme la théorie ne manque guère de venir prêter secours à la pratique, il 11e faut pas s’étonner outre mesure de ce que les désordres de ces troupes sans frein leur attirèrent un anathème tout spécial du concile de La-

tran (1179) qui les associe aux Cathares de l’Albigeois.

2 Cf. D’Achery, Spicilcg., t. XIII, 1, et iv.

3 Anselm. Leodiens. ap. Ghapeaville , Gesta pontifie. , t. I, 302.

4 Nul ne s’attendra sans doute à trouver, au sujet des fonts de Liège, un exposé complet de la doctrine catholique contre les Manichéens. C’est du baptême qu’il s’agit, bien entendu; et c’est ce point qui me paraît avoir été traité par l’artiste, d’après les souvenirs du concile d’Arras où les novateurs, séduits par l’Italien Gondulf (ou Gaudulf), furent convaincus de ne point admettre dans l’Eglise la rémission des péchés. — Spicil. , t. cit., p. 3. « Ad notitiam « episcopi pervenerat iffos sacri baptismatis mysterium pe- « nitus abhorrere, etc., etc. » Cf. ibid. p. b.

FONTS BAPTISMAUX DE LIÈGE

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professées contre les Cathares qui le regardaient comme un envoyé du mauvais esprit, ou du moins comme un homme dont l’inspiration était fort équivoque. Ce leur était un prétexte de plus pour repousser le baptême usité dans 1 Église; aussi prétendaient-ils le remplacer par une cérémonie toute différente, bien que parfois on lui donnât le même nom dans leur langage insidieux 2. La représentation de saint Jean-Baptiste, répétée jusqu’à trois fois, peut donc être regardée comme une protestation catholique. On y voit la grandeur de Jean attestée par l’humiliation du Sauveur devant lui; la matière du sacrement préparée, pour ainsi dire, par le Précurseur, puis publiquement approuvée par le Fils de Dieu et par toute la Trinité, après avoir été montrée dès l’origine dans les œuvres de la Création 3; enfin, la préconisation de la justice du cœur, et non pas de ces dehors affectés que les Manichéens aimaient à prendre4. C’est, je pense, dans cette dernière intention que l’on a montré les publicains et les gens de guerre, dont les devoirs sont tracés d’une manière si simple et si indulgente par saint Jean-Baptiste, dans l’évangile de saint Luc.

Le Baptême du centurion Corneille par saint Pierre J ne figure pas ici uniquement parce qu il représente le prince des apôtres6 et la première admission des Gentils dans l’Église7; le concile d’Arras nous en indique un autre motif qui a dû guider l’artiste dinantais Les

1 Cf. Bonacurs. Manifest. Iiaeres. cathar., ap. d’Achcrv, Spicileg. t. XIII , p. 64 , 69. — Moneta , surnrna adv. cathar. libr. III, cap. 1. (ed. Ricchini, p. 228). — Rener., ap. Martène, Tliesaur. anecdot. t. V. p. 1769, 1773. — Photius, ad Arscn. iiü 5 (Galland, XIII, 664). — Harmenopul. et Theodoret. ap. Toll , Insign. itiner. ital. , p. 108, 116. — Euthym. Panopl. , tit. XXII, n° 16 (ed. Gieseler, p. 25, sq.).— Etc. , etc.

2 Moneta, 1. IV, cap. 1 ; et Ricchini, in h. I. (p. 276, sq. ; et 291, sq.). — Ekbert, serin. VIII (Galland, XIV, 464, sqq. ). — Etc.

8 Spicil.,1. c.,p. 5-9. «TalisettantusDeiFilius.sicutnarratEvangelista, venitin Galilaeamin Jordanem ad.Johannem ut baptizarelur ab eo. Gui quum, ex infirmitatis propriae conscientia, ministerium recusaret, ait Dominus (Matth. III, 15) : Sine modo, sic enim decet nos omncm jusliliam implere. Quid enim? In quo erat totius plenitudo justiliae, et [qui] iminutabiliter et incomparabiliter justus etjustificans omnia erat ; numquid ei aliquid a perfecta justitia deerat ut, ad implendam justitiam, materialis aquae fluentis

et baptizantis ministerio indigeret? Gur ergo dicebat :

sic decet nos omncm implere justitiam? qui nec baptizari indigebat, nec justitia qua plcnus redundabat quo suppleretur per baptismum habebat. Indigebat certe non sibi sed nobis. Etc., etc.

«Quod autem per materialem aquam baptismum datur, hæc ratio est. Voluit enim Deus ut res ilia invisibilis, per congruentem sed profccto tractabilem rem et visibile impcnderetur elementum, super quod Spiritus Sanctus ferebatur in principio. Nam sicut per aquam purgatur exterius corpus, ita latenter ejus mysterio purificatur et animus.

Invocato enim Dco descendit Spiritus Sanctus de cælis ; et medicatis aquis sanctificat eas de semetipso; et accipiunt viin purgationis ut in cis caro et anima delictis in-

quinata mundetur Manus impositio ideo fit ut per

benedictionem advocalus invitetur Spiritus Sanctus. Tune enim Paraclitus post mundata corpora libens a Pâtre descendit, et quasi super baptismi aquam velut super pristinam sedem recognoscens quiescit. Etc. »

Cf. Ricchini, in Monet. libr. III, c. 1; et libr. IV, cap. 1 (p. 227-231, 277-279). — Moneta, ibid., 292.

4 Matth. ni, 2, 8-11. — Luc. ni, 7-14. Les prétentions à l’air mortifié caractérisaient si bien les Cathares , que les hommes à visage pâle couraient grand risque lorsque le peuple était animé contre la nouvelle secte. Cf. Anselm. leodiens. , l. cit.

5 M. A. Le Prévost, dans ses notes sur Orderic Vital (t. I, 209), a fait observer que son historien , comme notre artiste , attribue h saint Pierre le baptême de Corneille , quoique les Actes des apôtres disent seulement : Jussit eos baptizari. Mais tout au plus le langage ordinaire des écrivains du moyen âge semble-t-il supposer que saint Pierre , se réservant le baptême du centurion romain , remit h d’autres le soin d’instruire et d’admettre dans l’Eglise le reste des membres de la famille, qui n’avaient point reçu de Dieu les* mêmes lumières.

‘ Cf. Spicileg. I. cit., p. 35, 60.

Je n’y cherche pas non plus un témoignage contre la distinction établie par les Manichéens, entre les aliments, Cf. Moneta, libr. II, cap. 5 (p. 139).

5 Act. x, 1-48; XI. 1-19.

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novateurs affirmaient que l’homme par sa seule justice pouvait se rendre agréable à Dieu, et qu’une conduite humainement irréprochable suffisait pleinement au salut, sans qu’il fût besoin de recourir aux sacrements, mais surtout au baptême L’évêque Gérard leur oppose l’exemple du centurion romain, dont toutes les bonnes œuvres ont eu besoin d’être couronnées par la foi et par les sacrements 1 2 de l'Eglise.

Quant a 1 histoire assez peu authenthique du philosophe Craton, qui paraît ici à la suite de scènes données par 1 Écriture, rien, que je sache, dans les écrits du xne siècle, ne m’autorise à la regarder comme ayant fait partie de la polémique contre les nouveaux Manichéens. Mais je serais très-porté à croire qu’on a eu recours à ce fait pour répondre aux Manichéens qui disaient qu’inutile a l’honnête homme, le baptême était impuissant pour le pécheur 3 *. Après avoir donc montré le juste Corneille qui se soumet à la régénération chrétienne par 1 ordre de Dieu, il convenait de faire voir le philosophe orgueilleux qui puise dans le même sacrement l’abnégation et l’humilité de l’Évangile. Ainsi seulement, la leçon devenait complète b Dans la main de saint Jean l’Evangéliste est un livre où se lisait autrefois la fornlule du baptême. Aujourd’hui on ne peut plus y distinguer que les mots :

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