CROSSES A SERPENT LA GUEULE VIDE
rencontrer et rapprocher trois crosses de haute antiquité, conçues clans le même esprit, exécu-
tées à peu près clans le même style, et embrassant chacune un large ensemble de faits.
La première, dont je donne le profil ( fuj . 82), est attribuée à St Gautier, premier abbé de St-Martin de Pontoise, élu en 1066 et mort en iog5. Elle se compose d’une volute en ivoire, dune hampe en buis et d’un pied en fer. La hampe est formée de quatre morceaux et se divise en vingt compartiments où sont sculptés trentesix sujets tirés de l’Évangile. L’ensemble a
1 m. 55 cent, elfe hauteur. On retrouve la même forme, le même style et les mêmes compositions, sur les débris d’une crosse dite de saint Gibrien, abbé du Ve siècle, vénéré surtout à Reims. Il reste de ce monument trois cylindres en bois, l’un à la cathédrale, les deux autres clans le cabinet de M. Cliquot. Enfin, une troisième crosse, simple reproduction des précédentes, fait partie du cabinet de M. l’abbé Joan, vicaire général d’Évreux. Conservée autrefois clans la collégiale d’Écouis comme une relique de saint Aubin, évêque d’Angers au VIe siècle, elle y servait à I usage exclusif de l'évêque des innocents. D’après un inventaire de 1 565, le croisillon était : d argent doré, d'or et d’azur; il a disparu. La bampe, au contraire, est complète et présente la même nature de bois, aussi bien que les mêmes bas-reliefs et la même décoration polychrome que scs sœurs. Elle se démonte eu cinq morceaux qui font supposer un peu plus de hauteur que dans la crosse de saint Gautier.
Quant à l’étude des scènes évangéliques, nous ne pouvons que renvoyer au beau travail de notre confrère, sans renoncer toutefois à traiter nous-mêmes les mêmes sujets à d autres occasions. M. Grésy n’a pas eu de peine à établir que nulle de ces hampes historiées ne remonte au Ve ou VIe siècle. Je le trouve aussi très-fondé à soutenir qu elles sont du XIIe plu tôt que du Xe siècle, puisqu’on y voit des heaumes à timbre plat avec vcntail percé à jour, des
Fig. 80.
A. M., d'ap. l or., 1/2 gr.)
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
cottes cl’armes en étoffe, des boucliers triangulaires et non arrondis par le haut : mais l’opi- *
nion de M Crésy touchant la date de la volute me paraît moins certaine. 11 voit dans son plan
octogone, dans les petits crochets de sa courbure extérieure et dans la complication du sujet central les caractères du XIIIe siècle déjà avancé. Cependant, nos figures 3o, 3 1 , 3a, 35, 36 nous ont montré bon nombre de tiges octogones dans le roman primitif, et des crochets garnissent déjà tant soit peu les crosses romanes des figures 45, 46, 65. Nous allons les retrouver dans la crosse très-romane du n° <S3. Quant au sujet encadré dans la volute, j’avoue que je n’ai rien vu
Fig. M.
d’aussi barbare au XIIIe siècle. Ce passage de l’octogone au cylindre a sans doute aujourd’hui quelque chose de trop brusque : c’est que l’anneau jadis interposé a disparu. Comme la plupart des volutes romanes, celle-ci finit en serpent. Ailleurs il était étouffé, attéré, ou du moins repoussé par la croix, d est ici écrasé par le Sauveur naissant et foulé aux pieds parles rois, prémices de la conversion des gentils.
Nous voyons le serpent dans la même attitude a l’extrémité de la curieuse volute en ivoire dite de saint Trophime, et que nous donnons de grandeur naturelle (/Q. 83). Nous l’avons dessinée dans l’église de ce nom à Arles. Ici l’œil de la volute n’est pas moins rempli que tout à 1 heure, seulement, au lieu d’une scène évangélique, il nous offre un lait d’histoire ecclésiastique où je vois une allusion à un souvenir local : la translation du corps de saint Trophime du cimetière des Aliscamps dans la cathédrale de Saint-Sauveur, dite depuis lors de Saint-Trophime. C’était le milieu du XII' siècle. Pour recevoir le précieux dépôt, l’église venait d’être renouvelée presque en entier. Une châsse telle que l’orfèvrerie de cette grande époque savait les faire, reçut le corps de lapôtre du pays et fut suspendue sous la coupole pour descendre sur le parvis du chœur dans les occasions solennelles. Cet ivo'ire, évidemment contemporain, me parait un monument du retentissement de la joie publique et de ses fêtes. Aussi bien dans ce tombeau, dont le couvercle est soulevé par deux vénérables personnages, on reconnaît un évêque. Puisque le saint est montré dans un tombeau et non dans une châsse, la scène doit se passer aux Aliscamps, et l’artiste aura choisi h; moment où se fit la reconnaissance du corps. C’est ce corps sanctifié par 1 apostolat qui écrase ici la tête du serpent. Tout autour de l’ennemi de Dieu s'agitent et s’enfuient, vaincus dans sa défaite, les oiseaux de proie et les reptiles, c’està-dire les vices foi niant la cour du roi des enfers. Et, désormais, l’homme sans défense pourra impunément avancer la main entre les dents acérées du monstre : in for amine aspidis. Nous voici derechef transportés au sein du nouvel âge d’or évangélique, au milieu de ce règne