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CARACTÈRE ARCHÉOLOGIQUE DU MONUMENT

Nous avons ouvert notre premier volume par un des plus magnifiques monuments d’ancienne orfèvrerie qui soient conservés en Europe, et c’est le plus remarquable de ceux que le génie de la destruction et celui de la mode aient épargnés en France que nous offrons en tête de ce second volume. La châsse de Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle nous ramenait au moment où l’art religieux, devenant moins hiératique sans être encore moins chrétien, conservait de l’époque romane la profondeur du symbolisme et la grandeur du style, tout en obéissant à un sentiment plus vif de l’élégance des formes et surtout en imprimant aux lignes ascendantes la hardiesse qui devait se prononcer de plus en plus aux périodes suivantes. Nous nous sentions au premier quart du treizième siècle. La châsse de S. Taurin, que nous publions ici, nous transporte évidemment à quelques années plus tard. Il n’est aucunement besoin de recourir aux dates pour s’apercevoir à son aspect que depuis l’achèvement de l’œuvre précédente l’art avait accompli une nouvelle phase de ce cours incessant qui ne lui permet pas de s’arrêter même à la perfection, mais qui l’entraîne irrésistiblement à changer sans cesse la physionomie de ses œuvres, ainsi que la nature, son inépuisable modèle, transforme à chaque saison le caractère de sa beauté.

Comme les modifications opérées dans l’orfèvrerie au milieu du treizième siècle répon-

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dirent à celles qui eurent lieu dans l’architecture, il ne sera pas inutile de nous rappeler celles-ci pour nous rendre mieux compte des premières. Et ici, sans recourir à l’étude comparée de nos grandes basiliques, je me contenterai de nommer deux monuments de premier ordre exécutés à Paris à l’époque qui nous occupe et dus au même artiste, le célèbre Pierre de Montereau. Je parle du réfectoire de Saint-Martin-des-Champs et de la Sainte-Chapelle du Palais. Tout en faisant la part de ce que commandaient les destinations différentes, se douterait-on à la vue de ces deux constructions qu’elles fussent l’ouvrage du même homme? Qu’y a-t-il de commun entre la sévère ordonnance, la manière large et ferme des fenêtres du réfectoire et l’exquise délicatesse, la légèreté aérienne des traceries de la Sainte-Chapelle? A Saint-Martin, avec quelle majesté les deux lancettes accouplées s’élèvent sous leur commune ogive „ et avec quelle puissance le meneau central porte la large rose qui les couronne. Ces fenêtres appartiennent encore à l’école sévère qui traçait les claires-voies de Chartres et de Bourges. Là préside un principe que le bon sens faisait alors accepter au génie : celui de conserver aux différents matériaux le caractère propre à leur nature. La pierre en s’assouplissant sous la main de l’artiste reste à l’œil ce qu’elle est, parceque les dimensions des montants répondent à leur hauteur et à leur charge. Découpés sobrement dans l’épaisseur des pleins, les vides plus séparés n’en font que mieux sentir la beauté de leurs contours, qui parviennent à l’œil moins altérés par la convergence des rayons. De ce système naissent deux effets également heureux, à l’extérieur où l’ossature se dessine en clair sur des fonds sombres, et à l’intérieur où elle fait ressortir par ses ombres les fonds étincelants des vitraux peints. La raison est satisfaite autant que l’œil est charmé. A la Sainte- Chapelle l’artiste travaille d’après un idéal nouveau. Voyez-vous s’élancer d’un seul jet, si sveltes et si pressées dans leur faisceau, ces colonnettes d’où s’épanouissenten gerbes les arrêtes des voûtes. Non, en vérité, ce ne sont plus là des soutiens solides destinés à recevoir les retombées d’un comble; ce sont des tiges frêles autant que gracieuses qui ne sauraient se soutenir à tant de hauteur qu’en se pressant les unes contre les autres et en entrelaçant leurs rameaux dans les airs. On se demande involontairement si les étroits meneaux de ces hautes et larges fenêtres ont été découpés dans la pierre? si la pierre a pu se plier avec la docilité du jonc pour former autour de cette immense corbeille à jour toutes ces fleurs capricieuses qui se jouent au milieu des vitraux peints plutôt qu’ils ne les soutiennent. Dans la Sainte- Chapelle je ne me croirais pas au sein d’un édifice construit avec les matériaux qui servent de charpente au globe et promettent sa durée., je me figurerais plutôt recueilli sous les ombrages d’un bois et contemplant à travers les branches fleuries le lever ou le coucher d’un beau jour. Que le style de la Sainte-Chapelle signale une des plus grandes époques de l’art; que son plan soit une des plus belles conceptions de l’esprit humain ; que les ressources combinées de l’architecture, de la sculpture et de la peinture sur verre produisent un des plus

CHASSE DE S. TAURIN D’ÉVREUX

magiques effets qu’elles aient jamais su atteindre, ce n’est pas moi, certes, qui le révoquerai en doute : je maintiendrai seulement qu’ici l’équilibre de l’idéal et du réel commençait à perdre quelque chose de sa perfection, et que sur la pente où l’art se posait une décadence était facile à prédire. Les nouvelles tendances indiquaient que les esprits ingénieux appelés ordinairement à recueillir l’héritage des hommes de génie sacrifieraient de plus en plus à l’amour des détails les vues d’ensemble et perdraient en virilité ce qu’ils gagneraient en élégance.

Cette digression préliminaire ne paraîtra peut-être pas hors de propos s’il est vrai qu’une différence analogue à celle qui se fait sentir entre les édifices de la première et ceux de la seconde moitié du treizième siècle peut se remarquer entre les morceaux d’orfèvrerie des deux époques. Or, si je ne me trompe, la châsse de S. Taurin est à celle de Notre-Dame d’Aix ce que la salle de S. Martin est à la Sainte-Chapelle, c’est à dire que l’œuvre d’Aix correspond au règne de l’ogive primitive et celle d’Évreux à l’inauguration de l’ogive secondaire. Ici la donnée fondamentale est elle-même modifiée. Au lieu d’un sarcophage décoré d’arcades, motif conservé de l’art des catacombes, on voit apparaître un édifice. La couche du sommeil de mort s’est changée en un palais ou plutôt en un sanctuaire, sanctuaire plein de magnificence afin d’être une image de celui où l’âme du juste adore Dieu au pied de son autel éternel. Huit grandes arcades, nombre consacré dans le vieux symbolisme chrétien aux idées de perfection morale et de béatitude, découpent pour ainsi dire à jour la demeure de gloire. A peine retrouverez-vous ici quelques-unes de ces lignes horizontales dont la pesanteur rappelle la terre ; car l’architecture n’est plus un art de calcul en même temps qu’un art d’inspiration. L’essor de la pensée s’est tout entier communiqué à l’œuvre, et l’on dirait que celle-ci s’élève, non plus exhaussée par la superposition des matériaux, mais comme poussée intérieurement par l’effort d’une sève puissante. Ce sentiment rendu par les huit arcades est encore plus vivement exprimé par les huit contreforts ou plutôt par les huit flèches légères qui accompagnent dans son élan la flèche ouvragée du centre. Nous n’avions pas tort de rappeler tout à l’heure le souvenir de la Sainte-Chapelle de Paris. Ce que nous avons devant les yeux est précisément une Sainte-Chapelle en miniature, ouvrage de transition comme celui de S. Louis, où diverses parties sont traitées dans le style qui va disparaître et un plus grand nombre peutêtre dans celui qui va dominer. Au système antérieur appartiennent les colonnettes entièrement détachées dans le retrait des murs, les filigranes associés aux émaux, les clochetons aux flèches octogones , les flèches aux arrêtes lisses, la belle guirlande estampée du cavet de la base, la plupart des scènes en repoussé et diverses bordures telles que celles-ci :

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L’art nouveau, l’art moins parfait à mes yeux, bien qu’encore admirable, revendique l’angle aigu du trilobé des arcades, les émaux amoindris et décolorés des plates-bandes, et surtout les pampres déchiquetés et leurs feuilles à lobes anguleux :

Quelle différence entre la maigreur, la sécheresse de ce feuillage et l’ampleur de formes, le moelleux de modelé que nous admirions sur les crêtes de la châsse de Notre-Dame. Je ne veux pas dire que ces nouvelles découpures soient sans charme. En multipliant, en accentuant les profils, en exagérant la délicatesse du dessin elles ajoutent à la richesse de l’ensemble ; mais cet excès de richesse n’est-ce pas le scintillement de l’esprit substitué à la lumière tranquille de la raison et le joli préféré au beau?

N’eussions-nous donc aucune autre donnée sur l’époque de notre monument que son caractère archéologique, nous pourrions fixer avec certitude l’époque de son exécution. Cette époque doit être celle qui a suivi la première croisade de S. Louis, avant laquelle l’art n’avait en rien dégénéré, et qui a précédé le règne de Philippe-le-Bel, où la décadence fut complète. C’est en effet ce que constatent les documents historiques, ainsi que nous l’établirons après avoir recueilli sur S. Taurin et son culte quelques données qui nous feront connaître l'importance du monument et le sujet des bas-reliefs.

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