II. S. TAURIN ET SA LÉGENDE
S. Taurin fut l’apôtre et le premier évêque d’Evreux. La constante tradition de cette Église ne permet pas d’en douter; mais à quelle époque vint-il évangéliser les Aulerci eburo-
CHASSE DE S. TAURIN D’EVREÜX
vices, quels furent les événements de sa vie et de sa mort; tous nos renseignements à cet égard sont puisés dans une légende fort maltraitée par les savants. Cette légende, qui se retrouve dans les collections agiographiques des douzième et treizième siècles et qui a fourni plusieurs récits àOrdericVital 1 et à Vincent de Beauvais2, a été publiée par les Bollandistes et traduite par un savant membre de l’Académie des Inscriptions, M. Auguste Leprévost. 3 D’après Déodat, l’auteur vrai ou supposé, S. Taurin était né à Rome, sous Domitien, d’un Romain idolâtre et persécuteur des fidèles et d’une femme grecque et chrétienne. On les nommaient Tarquin et Euticie. Baptisé par le pape S. Clément, le jeune Taurin est confié dans la suite à S. Denys l’aréopagite ; celui-ci le conduit plus tard dans les Gaules, et l’ordonne évêque d’Evreux. A Evreux, les prédications du saint attirant une grande foule de peuple au christianisme, les magistrats romains s’émeuvent. Licinius le fait battre de verges; mais le persécuteur se trouve converti lui-même à la vue de la résurrection de son fils; le pays entier devient chrétien. L’apôtre meurt au terme d’une longue carrière, après avoir prédit l’irruption d’une multitude immense de barbares qui désolerait, mais seulement pour un temps, la naissante Église. Son corps, renfermé dans un cercueil en pierre, est caché avec soin, et ses disciples prennent la fuite. « Moi, Déodat, son filleul, dit en finissant le chroniqueur, j’ai rédigé ces faits pendant que j’étais à Milan, retenu par la fièvre chez le saint homme Benoît4. Après avoir reçu la bénédiction apostolique, nous nous dérobâmes par la fuite à la terreur des gentils; car déjà les ennemis étaient sur le point de nous atteindre, d
Diverses circonstances de ce récit l’ont fait rejeter par les critiques 5. Est-ce à dire que tout y soit invention; je ne le pense pas, et l’évidence même des contradictions du texte me porterait à croire le contraire, puisque, si tout auteur a besoin de mettre dans ce qu’il écrit quelque apparence d’unité, ce besoin doit préoccuper un faussaire plus que tout autre. Il en faudrait conclure qu’il n’y a pas même eu de remaniement complet du texte primitif, mais seulement des interpellations, et peut-être parviendrait-on à reconnaître les premiers traits sous les enluminures plus récentes, comme on retrouve une peinture antique sous des retouches modernes.
Ainsi, dans le proémium, Déodat suppose qu’il n’existe pas d’autre ouvrage sur le même
1 Hist. Norm ., 1. v.
2 Specul. hist., 1. x, c. 3ù.
3 Cette traduction a paru dans un Mémoire où j’ai puisé de précieux renseignements. Notice sur La Châsse de S. Taurin d'Evreux , par Auguste Leprévost, Evreux, Ancelle,
4 Ce Benoît serait-il le saint diacre ami de S. Paulin? Divi Paulini. Op., ép. xl. Front. Duc., 1622, p. 36ù.
5 Par exemple, d’après l’auteur, Tarquin poursuivait les fidèles sous la persécution de Domitien, avant la naissance de son fils; et plus loin, sous celle même persécution, S. Taurin se
trouve âgé de quarante ans, lorsque S. Denys le conduit dans les Gaules. Né tout au plus en 93, d’après ce qui vient d’être dit, puisque la persécution de Domitien n’a pas commencé plus tôt, le saint serait déjà un vieillard avant la mort de S. Sixte, arrivée en 126. Déodat prétend avoir été païen, et confond Diane avec Junon. 11 nomme Ebroïci les habitants d’Evreux, appelés Eburovices jusque vers la fin du quatrième siècle. 11 donne à Domitien le titre de roi, et celui de senior à un maître encore jeune; le nom de Parisius à Paris, celui de Pagani aux idolâtres, etc. Voyez les Acta Sanclorum, t. n, Augusti, p. 638.
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
sujet, a 11 écrit, dit-il, afin que la postérité puisse un jour apprendre de son récit ce que les contemporains connaissent par leurs récents souvenirs. » Et au n° 13 il ajoute : « moi, Déodat, son filleul, déjà j’ai écrit un livre sur sa sainte vie et sur ses ouvrages; car ce fut un admirable docteur. » Cette seconde phrase a tout l’air d’une note marginale ajoutée à l’occasion d’un travail plus récent et fondue dans le contexte par un copiste malavisé, mais plutôt simple que de mauvaise foi. Ne serait-ce pas, en effet, juger avec une sévérité injuste les agiographes du moyen âge que de supposer d’odieux mensonges dans les complaisantes broderies de leur plume ? Comment douter que les moines chargés par les abbayes de rédiger les chroniques ne fussent des hommes honnêtes? Seulement les souvenirs locaux qu’ils recueillaient pouvaient parfois s’être altérés en passant par le milieu de l’imagination populaire; eux-mêmes auraient eu à se mettre en garde contre l’enthousiasme de leur admiration et à se défier du penchant qu’éprouvent les narrateurs à combler les vides de l’histoire, en ajoutant aux événements les circonstances présumées qui leur donnent de la couleur et de la vie. Ajoutez à cela l’ignorance profonde de la chronologie, et vous vous rendrez compte d’un grand nombre de traits inconciliables des vieilles légendes. Je citerai à l’appui de ces réflexions une observation pleine de sagacité des Bollandistes, qu’un immense dépouillement des monuments agiographiques rendait plus capables que personne d’apprécier l’esprit et la marche des légendaires. On sait qu’à l’époque des invasions toujours nouvelles des Normands les solitaires sans défense prirent la fuite de toutes parts et dans le nord et dans l’ouest de la France. Derrière eux les abbayes étaient dévastées, et les bibliothèques, si péniblement réunies, disparaissaient au milieu des ruines. Quand à la fin du dixième siècle la conversion des pirates permit aux solitaires de relever leurs murs, il fallut rétablir les chroniques à l’aide de souvenirs ou bien multiplier les copies des manuscrits échappés aux flammes. Confondre les notes avec les textes, se méprendre sur les homonymes, substituer à un nom oublié un nom célèbre, rapprocher les faits et les distances, appliquer à un personnage favori ce que l’on avait appris d’un autre, dut souvent être l’effet d’une erreur involontaire. Ainsi qu’un évêque de Paris eût ordonné l'apôtre d’Évreux, cet évêque devait être S. Denys et ce S. Denys l’illustre aréopagite; qu’un Sixte eût occupé du temps de S. Taurin le siège apostolique, ce Sixte devenait le martyr dont le souvenir se mêle à celui du célèbre S. Laurent. De premiers changements en amenaient d’autres : par exemple, la persécution de Dioclétien devait se renvoyer à Domitien et ainsi du reste.
Que penser donc en définitive de la chronique de S. Taurin? Je répondrai que l’on éviterait plusieurs difficultés en supposant que le saint naquit au milieu du quatrième siècle et mourut dans un âge avancé. On comprend dès lors que le christianisme, qui s’établissait dans les capitales avant de se répandre dans les provinces, n’ait été prêché qu’à la fin du troisième siècle à Rouen, métropole de la province dont Evreux faisait partie. A la rigueur Tarquin
CHASSE DE S. TAURIN D’ÉVREUX
aurait pu dans sa jeunesse sévir comme soldat contre les chrétiens, sous la grande persécution dite de Dioclétien, puisqu’elle ne finit sous Licinius qu’en 31 â, et le saint aurait pu en mourant envoyer ses disciples auprès d’un pape du nom de Sixte, puisque Sixte III exerça le pontificat en k 32. L’inondation des barbares dont il est question ne s’expliquerait que trop aisément au milieu du cinquième siècle. Il ne serait plus invraisemblable que le tombeau du fondateur d’une Église, après avoir été caché à l’approche du fléau, n’ait pu se retrouver que deux siècles plus tard, sous Clotaire II, ainsi que le raconte une chronique du neuvième siècle1. Rien enfin ne s’opposerait à ce que Déodat eût été le témoin des actions du saint aussi bien que l’historien de sa vie. J’ajouterai que certains détails s’accordent parfaitement avec l’antiquité que nous supposons. On voit par l’exemple de Marinus que les nouveaux baptisés ne déposaient qu’au bout de huit jours la robe blanche et le chrismal (chrémeau), usage qui s’est maintenu longtemps, mais avec d’autant moins de rigueur qu’on s’est plus éloigné du temps où les baptêmes d’adultes étaient nombreux. On y voit aussi qu’on louait, au besoin, des cercueils de pierre pour les morts : coutume à laquelle il est fait allusion dans le dix-septième canon du deuxième concile de Mâcon tenu en 585.
Quant aux interpollations, je les attribuerais volontiers à la fin du dixième siècle. Durant les longues calamités où les Normands avaient pu faire oublier leurs devanciers du cinquième siècle, le corps de S. Taurin avait été porté par les moines de son abbaye d’abord à Lezoux, en Auvergne, puis au monastère de Gigny, en Franche-Comté. 2
Cette dernière translation, faite au retour de la sécurité, expliquerait suffisamment, par l’ardeur de dévotion qu’elle suppose, l’édition nouvelle de la chronique et les bienveillantes altérations dues à un zèle inintelligent. Lorsque dès le dixième siècle l’abbaye de Saint-Taurin fut rétablie, une des premières, par le petit-fils de Rollon, le duc Richard Ier, les habitants d’Évreux, voulant à tout prix retrouver leur trésor qu’ils savaient bien gardé, eurent recours à un stratagème. On choisit trois clercs, les plus rusés que le sol normand pût fournir, et on les envoya au château de Lezoux. Ceux-ci, à force de temps, de patience et d’astuce, gagnent tellement la confiance du chapitre que le plus habile devient chanoine lui-même, et, qui plus est, custode des reliques. C’était le terme d’une longue attente. A l’heure avancée d’une nuit bien noire, les trois Normands se glissent inaperçus dans le sanctuaire où se trouvaient derrière les chancels trois corps de saints. Deux étaient renfermés dans des sacs de cuir, et le troisième était enveloppé dans une étoffe de soie orientale. A cette étoffe se trouvait attachée une
1 Act. SS. Aug., t. ii, p. 643 . On dut cette découverte à l’évêque S. Landulfe. L’inscription trouvée dans le caveau était conçue en ces termes :
Hic requiescit B. Taurinus prîmes episcopus ebroicæ