ÉTOFFES HISTORIÉES. (PI. IX, X, XI
archéologiques disposaient en faveur de mon projet ', et la bienveillance personnelle du prévôt d’Aix, Monseigneur Glaëssen, mort depuis évêque suiïragant de Cologne, me procurèrent toutes les facilités désirables pour dessiner le trésor entier, alin de le publier à part ou dans un ensemble; dessein qu’avait précédemment formé M. Sulpice Boissérée, ainsi que je l’ai plus tard appris de sa bouche à Munich, mais que son changement de séjour lui avait fait abandonner. Tous les reliquaires portatifs avaient été mis successivement entre mes mains, et la grande châsse de Notre-Dame placée au bas de l’armoire avait été sans trop de peine tournée de tous les côtés pour être étudiée sur toutes ses faces. 11 me restait à en faire autant pour la Châsse de Charlemagne ; mais de pareilles évolutions étaient impossibles pour cette masse d’un poids énorme, placée à l’étage supérieur. 11 fallut négocier longtemps auprès du chapitre et de son excellent prévôt pour obtenir qu’on la fit descendre malgré les dangers d’une telle opération. Ce point obtenu, je pus examiner à loisir ce monument capital de l’art du douzième siècle, dont nous espérons pouvoir faire jouir les lecteurs des Mélanges. Pourtant tous les désirs n’étaient pas satisfaits. Le prévôt ne souhaitait pas moins que moi de contempler les restes de l’homme qui fut peut-être le plus grand parmi les grands hommes et dont l’empire fut pour ainsi dire celui du christianisme en Europe et, dans le monde ; je n’étais pas pour mon compte sans quelque espoir de découvrir dans la châsse des documents historiques ou de précieux tissus. De tels motifs étaient loin sans doute de nous autoriser à troubler les augustes cendres. Heureusement le prévôt avait à s’appuyer sur de meilleures raisons : il se croyait le droit d’examiner si ces ossements du grand homme, où la liturgie locale voit surtout les reliques d’un saint, étaient convenablement disposés, et si le corps de S. Léopard, martyr, spécialement honoré à Aix 1 2, se trouvait réuni à celui de Charlemagne, ainsique l’affirmait l’historien de Beeck dans son Aquisgranum. L’occasion était propice; on jugea bon d’en profiter, et, en présence de quelques chanoines, d’un notaire et de deux médecins invités à servir de témoins au procès-verbal, nous procédâmes à huis clos à l’ouverture de la Châsse. 11 nous fallut deux heures de vaines tentatives pour découvrir le secret de la porte. Suivant l’usage ordinaire touchant les morceaux d’orfèvrerie romane de grande dimension, c’était sur une caisse en bois épais qu’étaient attachées avec des clous les plaques de métal repoussées ou fondues, gravées ou émaillées, qui formaient la belle décoration du monument. Ces nombreuses plaques cachaient les jointures de la porte, qui n’était autre qu’un des versants du toit pris dans toute sa longueur. De gros clous la retenaient contre son châssis. La porte enlevée, nous aperçûmes, non sans un saisissement de religieux respect, les ossements du héros et du saint.
1 Mgr le cardinal de Geisscl est auteur d’une histoire très chambellan et favori de Julien l’Apostat. Pressé par l’cmpc-
estiméc de la cathédrale de Spire. leur de se prêter à un acte d’idolâtrie, il préféra la mort, et
2 S. Léopard était, d’après les leçons de l’ofiice d’Aix citées eut la tète tranchée hors des murs. (IA féor.) par Molanus, un jeune Romain d’ine famille distinguée,
Leur conservation était presque parfaite, et nous permit de constater qu’Eginhard n’avait rien exagéré en donnant sept pieds de stature à Charlemagne ‘. La Châsse ne renfermait avec les ossements que deux étoffes et un acte sur parchemin. De ces deux étoffes, l’une était de petite dimension et d’une couleur très sombre, que je jugeai du violet brun : aucune altération ne s’y faisait remarquer. L’autre, que nous publions ici, était large de deux mètres au moins, et en avait trois en longueur. L’éclat de sa couleur nous éblouit autant que son dessin nous charma. Nous nous aperçûmes qu’elle avait été altérée vers le milieu par le contact des ossements, dont elle ne couvrait plus qu’une partie : le reste avait été déposé sans soin. Nous fûmes portés à accuser de cette négligence l’évêque constitutionnel d’Aix BerdoSlet, qui avait, disait-on, procédé à une semblable ouverture vers 1801. L’acte sur parchemin, dont nous primes connaissance, remontait au quinzième siècle, et constatait qu’un os du bras avait été retiré de la Châsse pour être offert à la vénération des fidèles dans un reliquaire donné par Louis XL Ce reliquaire existe encore avec sa relique. Nous acquîmes la certitude en dressant l’inventaire juridique qu’en général il ne manquait dans la Châsse que les ossements conservés authentiquement à part2. Quant au corps de S. Léopard3, nous vîmes que l’historien
1 II ne s’agit pas ici de nos anciens pieds de roi, niais des pieds du Fdiin on d’Aix. Sept pieds du Rhin correspondent à deux mètres trois centimètres cinq millimètres à peu près. Eginliart se servait probablement de celte dernière mesure.
2 V oici la teneur du procès verbal :
Notum sit omnibus, paginas liasce lecturis, quod anno miliesimo oclingentesimo quadragesimo tertio, die veto septima menas augusti, nos præposilus, canonicus subsenior, prèsbyler-saerista et ædituus insignis ccclesise collegiatæ B. M. V. Aquisgranensis, præsentibus Dominis Mcdicinæ Doctoribus Pctro Monheim et Joseplio La u Ils, per ecclesia* nostræ atirarium, Dominum Joannem Ilenricum Vogeno, hoc feretruin aperiri fecimus, inspecturi nmn décenler conservatæ sint reliquiæ gloriosissiuii Impcraloris sancti Caroli Magni inibi reciusæ. . Remoto ferct'ri opcrculo, inventa est primo cliarta pergamena iiujus tenoris :
« Ad fuluram i ci memoriam noverint univcrsi Christi ftdeles " quod anno miilesi noquadringentesimo primo, die duodecima mensis oclobris, malura deliberatione Dccani et capituli hujus venerabilis ecclesiæ pi ævia, præsciis feretruin sacrarutn reliquiarum, per nos Decanum, Cantorem, vicepræposilum
< presbyteros , et duos seniores Canonicos presbyteros, apertu ni luit, et ex eo recepla tanlummodo pars superior bracliii dextri sancti Caroli Magni ad devotain supplicationcm cliristianissimi Ludovici Francorum Regis, qui ad lionorem glorissimæ Virginis et cjusdem sancti Caroli Magni bis diebus misii brachium aureum ponderis viginti octo et di -
< midiæ marcarum auri, in quo pais bracliii prædicta inclusa est ad ipsius Ooinini Regis petilionem. Pontificalu sanct'ssimi Doiuini Sixti quarli l’apæ, imperanle Friderico tertio Uomanorum linperalorc, Ludovico de Borbon Episcopo
< Leodiensi, ae llerinanno Arcbiepiscopo Coloniensi hujus
< ccclesise Pi æposito. »
Dcin revclalianlur duo tegnmcnta sericæ texturæ pulcherrimæ. in quorum inferiore ossa rcligata erant, quibus diügeiilissime disposilis cognoscebantur sequenlia :
Duo fcinora, unum os bracliii vel humérus, una scapula , plnres coslæ, nonnullæ verlebræ, dimidia pars pelvis, duo focilia minora cruris, aut libulæ, duo foc. lia majora, a ut duæ ulnæ, duo focilia minora, aut duo radii, una tibia, noiiiiulla ossa ad pedcs pertinenlia , excinpli gratia, talus, calcaneus, naviculare, cuneiformia, cubiformia, metalarsi ossa et phalanges. F.t nonnulla ossa ad nianus pertinenlia.
Inde patuit singula membra totius corporis sancti Caroli Magni, exceplis cranio, parte superiore bracliii dextri, parte inferiore crur's (tibia), quæ separatim loculis magnilicis inscrta sunt, integra reperiri.
IFsceaclis, omnia in pristinum statum rcstiluimus, ad cliartain pergamenain superius relalam liasce paginas, in fuicni et fuluram i ci memoriam, a nobis subscriplas apposuimus, et feretruin iterum dausimus.
A N 'l'OMC S GODEFl’.IOUS Cl.VESSIN, Doctor Theoloous et Ecci.i si k jgoLi,. D. M. V. Prepositis.
Il paraît que du temps de Frédéric 1 un autre os du bras avait été placé à part dans le reliquaire conservé au Louvre. V. unailirle de M. de Longpcrricr dans la Revue arclicologic/ue, t. 11, p. 525.
3 J'ai rendu compte, dans l’Ami de la Religion du 25 novembre 18A3, des fouilles où lut découvert le sarcophage de S. Léopard.
La châsse de Charlemagne était refermée quand arriva à Aix M. d’OIfers, conseiller intime du roi de Prusse et directeur général des musées de Berlin, chargé par le roi de taire pratiquer des fouilles dans l’église. Voici à quelle occasion.