LA CHASTETÉ ET LA LUXURE
Enfin la Chasteté, tenant la palme emblème de la victoire continue des vierges, et lu tourterelle symbole de la fidélité conjugale, fait reculer à son aspect la Luxure, qui l’insulte impudemment en fuyant montée sur un bouc.
Il y a dans le manuscrit de Cluny une regrettable lacune qui nous prive de la septième vertu, la Diligence terrassant la Paresse.
Les rapprochements que nous venons d’exposer n’ont pas cessé d’intéresser la science, la morale et l’art, malgré tout ce qu’ils ont de conjectural et d’arbitraire. Ainsi Porta, reprenant en sous-œuvre dans le travail déjà cité (liv. IY) les études des anciens physionomistes, compare les hommes imprudents, stupides, indociles aux ânes ; les rudes, les grossiers aux pourceaux et aux ours ; les fous aux oiseaux et aux singes ; les hardis aux taureaux ; les timides aux cerfs, aux lièvres, aux cailles; les forts aux dogues, aux lions, aux taureaux; les glorieux aux chevaux; les avares aux chats et aux singes; les colères aux lions, aux taureaux, aux chiens.
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
aux ours et aux sangliers; les luxurieux aux singes, aux cerfs, aux boucs, aux panthères; les gourmands aux loups et aux pourceaux ; les lâches aux bœufs et aux ânes; les imprudents aux corbeaux et aux chiens ; les dissimulés aux singes ; les fous furieux aux ours.
Nous savons par les procès-verbaux de l’Académie qu’une dissertation du célèbre Lebrun sur le même sujet avait charmé Colbert ; mais il ne nous reste plus que les dessins où il rapproche des têtes d’hommes et de bêtes. Ces dessins, conservés parmi les cartons du Louvre, ont été gravés dans l’édition de Lavater de Paris 1820.
Aujourd’hui même cet ordre d’idées n’a pas disparu de tous les souvenirs dans le monde religieux; on se sert encore dans les maisons de retraite nombreuses en Basse-Bretagne des tableaux symboliques imaginés par M. Le Nobletz et le P. Maunoir, célèbres missionnaires du dix-septième siècle. Les sept péchés capitaux y figurent sous la forme de sept animaux dans les diverses alternatives du long combat dont le cœur humain est le théâtre et en même temps le héros ou bien la victime. C’est à cette source qu’a puisé l’auteur d’un opuscule5 resté populaire et où l’on voit que «L’Orgueil est représenté par le paon, qui étale avec vanité ses plumes; l’Avarice par le crapeau, qui se borne à se gonfler et à se nourrir des vapeurs de la terre; la Luxure, par le bouc lascif; l’Envie, par le serpent, qui de rage perdit nos premiers pères; la Gourmandise, par le cochon insatiable; la Colère, par le lion furieux; la Paresse, par la tortue lente. »
On trouvera, en résumant ces citations, que le caprice s’est fait une large part dans le choix des allégories, et qu’il faudrait un dépouillement plus complet pour reconnaître sur plusieurs points des lois traditionnelles. Nous aurons du moins éclairci le fait général d’une tendance constante chez nos pères à représenter les vices par des animaux dans leur littérature religieuse, comme nous le savions de leur littérature profane par le poème du Bénard et ses imitations. Peut-être aussi aurons-nous rendu plus vraisemblable notre opinion sur le symbolisme des trois animaux du Dante et des trois animaux de notre légendaire. En effet, le lion et la louve de la Divine Comédie expriment presque partout l’orgueil et l’avarice; la panthère seule ne se trouve nulle part parmi nos rapprochements, et ne pouvait se trouver parmi ceux que nous avons empruntés au moyen âge, puisque jamais elle n’y fut prise en mauvaise part. La beauté de sa fourrure et la suavité prétendue de son haleine la rendaient le symbole des attraits de l’éternelle beauté, ainsi que nous le verrons dans les Bestiaires manuscrits. Mais pour les anciens moralistes grecs la panthère était l’animal correspondant à la femme, comme le lion était parmi les bêtes le représentant de l’homme. On n’aurait donc pas à recourir aux panthères bacchiques pour trouver ici une allusion aux premiers égarements du poète.
Des trois animaux de la vision du Dante, le lion seul se retrouve dans notre légende; mais
1 Le Miroir des âmes, p. 8. Paris, chez Périsse, 18&7.
CHASSE DE S. TAURIN D’ÉVREUX
l’ours, image de l’esprit de murmure, d’après Hugues de Saint-Victor; de la violence, d’après Herrade; de la colère, d’après le manuscrit de Cluny, est celle de l’impureté d’après S. Bonaventure, et bien avant S. Bonaventure, telle était une de ses significations d’après Raban Maur* « L’ours, dit-il, c’est la cruauté et aussi c’est l’immondice. David dit à Dieu : Ton serviteur a tué le lion et l’ours, c’est à dire j’ai dompté l’orgueil et la luxure. » 11 est remarquable qu’au lieu d’un ours c’est un pourceau qui se voit représenté sur la chasse : cette observation est de M. Leprévost, qui ne s’est pas préoccupé du sens allégorique. On dirait donc que l’artiste a pris à tâche de rendre par une image plus habituelle un sens qui pour lui n’était pas douteux. Quant au buffle, reconnaissons que la difficulté est tout autre et que, sauf de meilleures données, il faudrait pouvoir supposer que le légendaire, ou plutôt l’interpollateur, l’a substitué au bœuf pour voir ici, en s’appuyant sur l’explication d’Herrade, le symbole de l’avarice. Dira-t-on que la supposition est aussi invraisemblable qu’elle est gratuite ? Qu’on me permette avant de décider, une observation qui peut avoir en tout cas le mérite d’expliquer l’introduction de certaines images dans nos vieilles chroniques.
On sait que depuis les jours des catacombes, la peinture chrétienne était restée plus ou moins cultivée par les fidèles comme le catéchisme des simples et l’exemple de tous. Or cette peinture devait être souvent symbolique, puisque, sans parler de la tendance naturelle de l’art à traduire sa pensée par des images, l’impossibilité de rendre certains faits autrement que par des symboles devait en faire naître dans les arts du dessin aussi bien que dans le langage. Nul n’ignore les hiéroglyphes pleins de fraîcheur de la Rome souterraine, berceau de l’art chrétien. Et que cet art n’ait pas changé de marche en triomphant avec Constantin, Constantin lui-même nous en fournit la preuve. Nous apprenons d’Eusèbe - qu’il s’était fait représenter dans un tableau, au milieu du vestibule de son palais de Constantinople, portant au dessus de sa tête une croix ornée de pierreries, et précipitant au fond de l’abîme le dragon transpercé par le milieu du ventre. Quel était ce dragon? « C’était, ajoute Eusèbe, ce monstre ennemi qui avait persécuté l’Église par la tyrannie des impies, » c’est à dire le démon du paganisme ou le paganisme lui-même.
Telle est sans une ombre de doute l’origine de ces innombrables dragons terrassés, égorgés, étouffés, éventrés, noyés ou simplement éconduits par une ceinture de vierge, par une chaîne de soldat ou par une étole d’évêque, dans toutes les vieilles provinces de la chrétienté. A l’exemple du premier empereur chrétien, pour exprimer par un seul hiéroglyphe les rudes combats et le triomphe définitif de la vérité quelque part, on peignait l’apôtre du pays terrassant un monstre. De longues années plus tard et après les malheurs publics où l’enseignement local s’était trouvé suspendu, l’image était prise pour une réalité, et comme la peinture s’était formulée sur l’histoire, la légende à son tour se moulait sur la peinture. S. Georges.
1 T. i. Allegor.
2 Ed. Paris, 1591, t. h, p. 255.
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par exemple, était un de ces nombreux soldats romains qui, conservant de l’énergie vitale au milieu d’une société en dissolution, ouvrirent leur âme au christianisme, et le propagèrent autour de leurs tentes ; quand il s’agit pour la peinture bysantine de faire comprendre que la Gappadoce lui devait la foi, il n’y eut pas à choisir entre plusieurs images : une femme dut indiquer la province sauvée et un dragon le paganisme vaincu. De là cette poétique légende que l’on connaît sur le patron de la chevalerie. Pour en revenir à notre sujet, y aurait-il quelque témérité à supposer qu’un peintre du septième ou huitième siècle n'eût rien trouvé de mieux que les traits de trois bêtes pour indiquer la résistance des vices à la mission d’un apôtre. Et transportons-nous maintenant au temps où, après de longues années de désolation, une nouvelle génération de solitaires sera venue habiter des lieux vénérés ; dites si à l’aspect des vieilles peintures qui auraient échappé aux dévastations, aux pluies, aux flammes, ou bien à la rencontre providentielle de quelque vieux manuscrit au vélin enluminé, dites si le copiste n’aura pas cru quelquefois servir la vérité et compléter l’histoire en insérant dans les anciens textes les images de la peinture. Je n’hésite pas à penser que plus d’une fois la peinture a dû réveiller, colorer des souvenirs, et servir de thème à des interpellations où la bonne foi aidée de quelque simplicité a compromis auprès d’une postérité plus méfiante des faits au fond authentiques. Notre opinion, dans le cas présent, est qu’une main malhabile a retouché vers la fin du dixième siècle la légende de S. Taurin. Si cette fois la peinture avait influencé le légendaire, il ne serait pas invraisemblable qu’il se fût mépris sur le caractère de quelqu’un des trois animaux et qu’il eût perdu en partie l’allusion aux trois grands vices. Mais, hâtons-nous de le reconnaître, c’est nous arrêter trop longtemps sur le terrain mouvant des conjectures. Si d’autres préféraient ne voir dans les trois apparitions que de simples images de l’énergie brutale et de la force destructive du mauvais esprit, je pourrais ne pas les suivre; mais je ne me sentirais pas le courage de les combattre. Je leur fournirais plutôt une arme pour m’attaquer en citant à l’appui de leur opinion un récit que la légende dorée fait remonter aux temps de Charlemagne *. 11 s’agit d’un soldat qui a gardé pour lui le cheval qu’un de ses amis avant de mourir avait recommandé de vendre en faveur des pauvres. Le mort apparaît, et annonce au voleur que Dieu va punir son crime. Et aussitôt l’on entend des voix de lions , d’ours et de loups-, et les démons emportent le coupable. Voici, comme dans notre légende, les démons sous des formes de bêtes; mais n’aurais-je pas à demander ici comme tout à l’heure si l’idée de voir le démon sous ces trois formes ne venait pas de ce qu’elles présentent précisément le type des trois grandes impulsions par lesquelles l’esprit du mal agit sur l’homme.
Arthur MARTIN.
i Legenda SS., Argentinæ, 1A86, p. 216, De commémora- i 2 Et ecee subito in aere auditus est clamor, velut leonum,
tione defunctorum. ursorum et luporum, et ipsum de medio abslulerunt.