DES IVOIRES A SUJETS CHRÉTIENS EN GÉNÉRAL
\. Lorsqu’au milieu du siècle dernier A. Fr. Gori, ce curieux infatigable, réunissait les matériaux du beau recueil qu’il avait conçu sous le nom de Trésor des Diptyques et auquel la mort ne lui permit pas de mettre la dernière main, il comprit fort bien que les diptyques consulaires, outre leur importance comme documents historiques, longtemps méconnue, avaient l’avantage de révéler une branche d’art presque entièrement oubliée jusqu’à lui. Les merveilleuses ciselures dont nous trouvons l’éloge dans les écrivains de l’antiquité ne sont plus guère connues que par des descriptions qui réussissent à peine à nous en donner une idée extrêmement vague. Telle a été presque universellement la condition des chefs-d’œuvre de l’orfèvrerie : le prix des matériaux qu’elle emploie ne permet pas qu’après quelques variations du goût ou quelques révolutions violentes dans les fortunes la postérité en conserve autre chose qu’un souvenir à peine appréciable. Mais si ces bas-reliefs délicats de l’antiquité nous échappent aujourd’hui presque entièrement, nous devons être d’autant plus jaloux de connaître les monuments que leur matière moins enviée a sauvés de la destruction, et qui peuvent nous apprendre sinon l’état réel de l’art ancien aux belles époques, du moins les traces qu’il a laissées après lui dans les âges de décadence, ou la voie par laquelle des siècles moins favorisés en ce point ont su se frayer lentement un retour vers la beauté des formes et l’habileté de l’exécution. Sauf un très petit nombre de fragments, les plus anciens ivoires sculptés qui nous sont parvenus ne remontent qu’à des époques où déjà l’art avait fléchi beaucoup; mais si aux diptyques consulaires on ajoute les diptyques ecclésiastiques et tout ce qui peut se ranger de
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
AO
près ou de loin sous ce nom, il est très probable que la publication intégrale des monuments de cet ordre, aujourd’hui épars dans les collections, donnerait une série à peu près complète des transformations de l’art durant les siècles chrétiens ; en sorte qu’on pourrait un jour, réalisant entièrement le vœu un peu confus de Gori, tracer à l’aide des ivoires une histoire non interrompue de la ciselure.
Nous contribuerons de notre mieux à préparer, selon notre pouvoir, ce résultat encore bien éloigné sans doute *, et jusqu’à ce que la tâche soit un peu plus avancée il serait prématuré peut-être de se livrer à des aperçus généraux dont la vérification échapperait trop souvent au lecteur; réservons ces vues d’ensemble pour un autre temps, et réunissons avant tout les matériaux qui en prépareront l’opportunité. Mais une considération qui n’est sûrement pas hasardée, et qui mérite de trouver place dans nos premières recherches sur cet objet, c’est que la conservation des ivoires consulaires et des ateliers qui les avaient produits est tout particulièrement due à l’Église et à la piété qu’elle alimentait.
On sait qu’un magnifique camée, entre autres, est arrivé jusqu’à nous grâce au sens biblique qui lui avait été prêté fort gratuitement, il est vrai, mais qui lui valut un asile durant des siècles dans le trésor de la Sainte-Chapelle de Paris. Bien d’autres pierres gravées de moindre importance, mais d’une valeur réelle, nous ont été transmises parle moyen âge enchâssées dans les ornements des croix et des reliquaires qui les ont protégées longtemps. Et de fait, jusqu’aux dévastations de ceux qui se prétendaient ennemis du fanatisme, les sanctuaires catholiques furent le plus sur abri où pussent se réfugier les précieux monuments de la civilisation antique. Hors de là les fantaisies de la mode, les changements successifs des fortunes, la rudesse des possesseurs et tous les accidents de la guerre devaient détruire promptement ce que les princes même auraient prétendu couvrir de leur protection.
2. Les ivoires surtout, à cause de leur fragilité et de leurs dimensions, risquaient beaucoup hors de ces conservatoires presque inviolables que leur ouvrait l’Église. Mais heureusement la destination primitive des diptyques 1 2 * suggéra l’idée de les faire servir à orner la couverture des livres liturgiques 5, si bien que de bonne heure nous voyons des diptyques religieux désignés sous le nom de tableaux en / orme d’évangiles 4. C’est que les évangiles surtout,
à cause des honneurs publics que l’Eglise leur rend dans ses offices, ont habituellement été
1 Nous ne voudrions pas laisser croire que nous ignorons ou méconnaissons le secours prêté à ce genre d’études par la publication du Trésor de numismatique et de glyptique ; bien que les ivoires \ occupent, à notre avis, une place trop étroitement mesurée. Mais aussi le public aurait-il été bien charmé d’y en rencontrer davantage? Peut-être que non.
2 11 est à peine besoin de rappeler que les pugillares (ou
tablettes manuelles) n’étaient que de petits diptyques portatifs,
et que les diptyques consulaires portaient probablement sur
leur face intérieure les souhaits et les félicitations envoyés par le donateur. Les diptyques ecclésiastiques recevaient les noms de divers ordres de fidèles. En somme, c’était constamment dans l’origine une espèce de livre.
3 Cf. Costadoni, ap. Thesaur. dipl. t. tu, 59, sq. — It. ib. p. 111.
4 • Imago ru rnodum evangeliorum » , ap. Anast. Biblioth. De vitis pontif. romanor., in Iladriano (ed. Bianchini, t. î, p. 268, 270, 271).
CINQ IVOIRES SCULPTÉS (PI. IV-VÏII). u\
ornés au dedans et au dehors de tout ce que le calligraplie et l’orfévre pouvaient trouver de plus somptueux dans les ressources de leur art. Mais, en outre, des tablettes d’ivoire souvent enrichies d’ornements et de précieuses sculptures servaient de ckantoirs ( ccintatoria ) pour les neumes du graduel (notés, sans doute, sur le revers); afin que, portées devant le diacre lorsqu’il montait à l’ambon, elles contribuassent à la solennité de cette espèce de procession triomphale qui précède la récitation de l’évangile *. L’usage de ces chanioirs , désignés quelquefois comme merveilleusement ciselés , n’aura pas seulement alimenté les ateliers de sculpture; il nous aura probablement conservé des bas-reliefs profanes, comme le trésor des religieuses de Poissy a protégé jusqu’aux guerres du calvinisme le grand camée de Tibère (aujourd’hui à Vienne) ; car l’Église pardonnait volontiers à ces réfugiés du paganisme leurs formes un peu séculières, en considération de l’habileté qui en faisait ou paraissait en faire le prix. C’est ainsi qu’à Aix-la-Chapelle la décoration de l’ambon a été complétée par diverses plaques d’ivoire dont les sculptures sont presque toutes plus ou moins païennes 1 2.
Mais pour la décoration des autels, où l’on devait être un peu plus exigeant dans le choix des sujets, la sculpture sur ivoire trouva encore un emploi qui put encourager les artistes et conserver honorablement les œuvres des premiers siècles chrétiens. Plusieurs textes donnent lieu de croire que les retables, où la sculpture développa si volontiers des scènes agitées et presque mouvantes au quinzième siècle et au seizième, avaient été précédés et comme amenés insensiblement par l’usage des bas-reliefs en manière de diptyques (ou de triptyques) qu’on apportait sur l’autel au moment de la célébration des saints mystères ; car longtemps les autels furent simples jusqu’à une sorte de nudité, et sans ces gradins, ce tabernacle et ces chandeliers que nous y ajoutons aujourd’hui presque partout. Hors du moment destiné à la liturgie, on y voyait à peine le livre des Évangiles et un vase sacré 3 ; mais lorsque venait l’heure du saint sacrifice, cette simplicité austère disparaissait au moins en partie. On y dressait des images sculptées sur métal ou sur ivoire, qui semblent avoir fait à peu près la figure que nous tâchons de donner en France aux cartons nommés chez nous canons (l’autel, et en Italie carta gloria. 4
Les ivoires sculptés qui sont l’objet de ce Mémoire peuvent avoir servi à ces divers usages ; car plusieurs sont encore encastrés dans des couvertures de livres liturgiques, et d’autres,
1 Rit. cassin. (ap. Martène De antiq. monach. ritibus, libr. xii, cap. iv, 27) : « Qui autem responsorium vel alléluia canlaverint, in speciosis tabulis eburneis cantent. » Cf. Honor. ap. D. Pez, Thésaurus, t. ii, P. 1, p. 321. — Amalar., Ostiens., etc. ap. Bona, Rer. liturgicar. libr. i, cap. xxv, n° 10 (edit. cit. , t. n, 332).
2 Nous avons l’intention de les expliquer dans la suite de ces Mélanges.
3 Cette affectation de sévérité, qui ne cessait que pour l’of-
lice divin, était assez raisonnable durant les siècles où l'Eucharistie ne se conservait jamais sur l’autel.
4 Theobald. abb., anno 1019 (ap. Muratori, Antiquitl. ilal. t. iv, 768) : « Posui vet o super altare S. Liberatoris unam iconam eburneam, in qua codata est imago sanctissimæ Genitricis Dei et Virginis Mariæ, et bine inde imagines SS. martyrum, etc.» Cf. Gori, Thesaur. dipty chor. t. m, 231. — Paciaudi, De cultu S. Johann. Baptislœ , dissert. vi. cap. îv (p. 228, sq.). — Etc.
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
actuellement isolés, sont peut-être toujours restés dans cet état; mais nous n’avons recueilli aucune donnée sur leur ancienne provenance. 1