‹ Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littératureChapitre 41 sur 149 · XXX. Turtre · texte numérisé non relu

XXX. Turtre

ladie en est vieille, comme on voit.

Que si dès maintenant, avant de passer outre, on désirait se former une opinion sur les qualités distinctives des copistes qui ont fourni les matériaux de ces recherches, je dirai que, pour le texte français en prose, le manuscrit de l’Arsenal (Ms. P) semble préférable à celui de la Bibliothèque du Roi (Ms. R). Il est non seulement plus ancien, mais plus complet et comme tout d’une venue; tandis que le second paraît (sauf meilleur avis) avoir été transcrit à la hâte, avec des réductions faites à dessein, et des lacunes où la précipitation se trahit plus d’une fois; néanmoins des juges plus exercés ou moins prévenus décideront peut-être que P, malgré son antériorité, ne donne point la rédaction primitive; et que plusieurs inutilités y accusent l’intercalation. Quoi qu’il en soit, son étendue, bien que souvent un peu pauvre, lui était un titre de préférence, et l’a fait passer ici en première ligne. Je n’aurai donc recours à R que pour faciliter l’intelligence du vieux français (on pourrait tout aussi bien dire du picard) déjà modifié soit par l’époque, soit par le lieu où s’exécutait cette copie plus récente ; ou pour corriger des erreurs et des omissions échappées à la plume de son prédécesseur. S est de la famille de R, mais plus soigneusement travaillé. Cependant tout y est beaucoup trop rajeuni pour pouvoir servir à des restitutions nombreuses.

MELANGES D’ARCHEOLOGIE.

Pour ce qui est du texte latin, les deux manuscrits de Berne (B et C) annoncent l’un et l’autre un copiste patient et attentif, mais de courte intelligence; une espèce d' homme de peine dévoué à sa tâche avec une obéissance véritablement aveugle. Au contraire la main à laquelle nous devons le manuscrit de Bruxelles (Ms. A) était dirigée par beaucoup plus de science, mais aussi par beaucoup moins de conscience. Son œuvre montre à la fois de l’entente et de l’étourderie ; tant on y supprime facilement des lignes entières, pour peu qu’il se rencontre une occasion (si ce n’est un prétexte) d’abréger.

D offre un travail réformé avec cette diffusion oiseuse dont le moyen âge possédait bien souvent le triste secret, et qui a surtout sa source dans le défaut de tact uni à l’érudition mal digérée. C’est un bestiaire plus long et plus maigre que l’ancien physiologus ; une coquetterie de mauvais goût étouffe le sujet primitif sous des additions de pauvretés zoologiques puisées à la source classique de Solin, et l’assaisonne de malencontreuses étymologies empruntées aux compilateurs de S. Isidore.

E, comme on l’a vu (pages 95, sv.), remanie aussi, quoique d’une façon un peu moins maussade ; et doit d’ailleurs avoir été mis à contribution pour l’impression du Bestiaire mélangé qui a grossi assez illégitimement les œuvres d’IIugues de Saint-Victor.

Quant au Bestiaire rimé de Guillaume, le texte y sera formé d’une combinaison arbitraire, si l’on veut, des manuscrits V et Y surtout. Les écrivains de ces deux copies ne ressemblent pas mal aux copistes des Bestiaires latins de Berne. On ne les calomnierait pas en affirmant que bien des fois ils ont transcrit sans comprendre. Mais cela même n’est-ce pas un titre à la confiance? En fait de transcription rien n’est plus à redouter qu’un copiste avantageux ; et s’il y avait à opter entre la présomption et la simple ignorance, c’est bien le premier de ces défauts qu’il importe surtout d’écarter avec soin : l’autre n’est qu’un moindre mal. L’esprit borné tronque et défigure de bonne foi ; mais quand l’incapacité s’avise d’être vaine il n’y a plus de limites et presque pas de remède à ses ravages; car il n’est sottise vraiment complète que la sottise savante. C’est alors qu’entièrement dépisté vous vous épuisez en conjectures infructueuses pour tâcher de comprendre ce que pouvait être la vraie route.

Il ne faudrait pas conclure de ceci que Z et X doivent être rangés parmi les productions de la pire sottise, ni même que les autres manuscrits encourent habituellement la qualification de simple ineptie. Cela veut dire, sans plus, que V et Y, malgré plusieurs preuves d’incapacité, présentent les éléments d’un assez bon texte. Leurs erreurs même sont de gens qui ne songent point à rectifier, mais qui se trompent sans chercher à pallier leur maladresse. Cependant Y est bien moins un exemplaire avec variantes qu’une sorte d’édition nouvelle où le langage est sensiblement modifié. Aussi me suis-je tenu à V le plus qu’il a été possible.

Y principalement est suspect d’une remise à neuf systématique : son auteur, plus réfléchi peut-être que les autres, n’est pourtant pas exempt d’étourderie; les retranchements affectés

BESTIAIRES, AVANT-PROPOS

y sont nombreux, et ses rectifications ne sont pas toujours préférables à ce qu’il prétend corriger. Z ne m’a communément servi que pour résoudre certaines difficultés où le secours des trois premiers ne suffisait point. L’idiome y est trop rajeuni, et tourne sensiblement au picard, qui n’était point le dialecte du trouvère. Toutefois, et sauf cette observation, on y reconnaît une bonne édition, mais transcrite par un copiste assez médiocre et quelque peu prétentieux.

Afin que le lecteur puisse juger par lui-même de ces diversités et du degré d’estime qu’elles méritent, les variantes seront indiquées avec quelque profusion dans les premiers articles ; après quoi les notes, prenant peu à peu un cours moins confus, se réduiront de plus en plus au nécessaire ou à la stricte utilité.

En somme ce sera un espace de six à sept siècles qu’embrassent ces divers manuscrits, ce qui déjà peut montrer combien le Bestiaire avait été pris au sérieux par le moyen âge.

Au moment de remettre les pièces entre les mains du public, l’avocat de ces vieux auteurs, comme c’est l’usage, serait bien aise de prévenir les jugements trop sévères en déclarant qu’il se reconnaît tout le premier un peu téméraire dans son entreprise. N’étant ni Normand ni Picard, il n’a sur les dialectes provinciaux que de légères réminiscences comme celles qui peuvent naître de quelques moments de séjour dans les campagnes consacré à tout autre chose qu’à des observations philologiques. En ce point donc particulièrement un homme plus expérimenté eût fait mieux; cela est clair. Ce qui pourra servir d’excuse à mon intrusion, c’est que dans plusieurs de nos provinces les antiquaires négligent un peu trop l’idiome local et les études dont il contient le germe. L’incurie des tuteurs naturels provoque et absout l’intervention officieuse du voisin que nul titre ne recommandait.

Mais, à vrai dire, je n’ai abordé que par une sorte de nécessité, et uniquement autant que je le croyais indispensable, l’examen des anciennes formes de notre langue; le principal et véritable objet de cette publication est la recherche et la vérification du Bestiaire latin, afin de préparer la restitution du texte grec primitif. En attendant ce dernier complément, et dans l’état quelconque où ce travail se trouve conduit dès à présent, il semble que ses conséquences (sur quoi nous reviendrons plus tard) suffiront pour couvrir ses défauts.

Les observations relatives à l’histoire des êtres réels ou supposés que nos Bestiaires mettent en scène seront le plus souvent très courtes pour ne pas augmenter démesurément un opuscule déjà trop exposé par sa nature à être souvent fastidieux. Loin de croire que tout soit épuisé par ces rapides appendices, nous nous réservons au contraire le droit de reprendre avec plus d’étendue un bon nombre de ces sujets quand ils se représenteront isolés dans les monuments de l’art chrétien. Toutefois nous serions fort aise que, prévenant ces tâtonnements partiels, quelque savant naturaliste prît la peine de porter la lumière dans ce chaos de l’histoire naturelle apocryphe : sujet d’études assez rebutantes, mais dont les résultats ne se-

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

raient pas à dédaigner si on les traitait à fond avec une connaissance un peu large des sciences naturelles et de la philologie. Ceci ne veut point dire que j’ignore ou que je méconnaisse les travaux de M. Berger de Xivrey sur les Traditions tératologiques ; mais le sujet qu’il s’était proposé n’est qu’une partie de ce que je voudrais voir fait en entier.

Janvier 18&6.

Charles CAHIER.

P. S. (Août 1850.) Tandis que ces recherches attendaient paisiblement l’instant de voir le jour dans les Mélanges d’ Archéologie, d’il istoire et de Littérature dont les matériaux se rassemblaient avec une lenteur inévitable, Madame Félicie d’Ayzac publia sur les Bestiaires dans la Æevue de l' Architecture (t. vii, p. G6-79, 97-107, etc.), un travail où je puis bien dire que l’on reconnaît des études plus sérieuses que le symbolisme de l’art chrétien n’a coutume d’en obtenir aujourd’hui. Mais, comme on ne s’y propose ni absolument le môme but que nous ni surtout la même marche, la première venue de ces publications ne ferme point la route à l’autre. C’est principalement dans une autre partie, jusqu’à présent ajournée, que nous aurons occasion de

faire voir en quoi ces deux ouvrages diffèrent essentiellement. Dès à présent leur diversité se

fera suffisamment sentir, car nous n’avons point prétendu rédiger un Bestiaire, mais chercher celui de l’antiquité chrétienne.

Le complément de l’opuscule que nous livrons aujourd’hui, à l’impression eût exigé des voyages que les malheurs de l’Italie m’ont fait ajourner. Les Bibliothèques de cette contrée renferment, si je ne m’abuse, le texte grec que je pourchassais à travers les premières recherches que voici. Ce que j’ai pu trouver en ce genre dans nos collections de Paris, depuis la fin de cette première partie, où je m’étais renfermé à dessein dans les traductions latines et françaises, manque d’un certain caractère d’antiquité et de probité, pour ainsi dire *. Quant à la publication faite au seizième siècle par G. Ponce de Léon, sous le nom de S. Épiphane, il n’était pas possible de la prendre au sérieux. Je n’ai pas cru devoir en faire autre chose que la parcourir, jusqu’à l’établissement définitif du texte que je poursuis.

1 Sept mss. grecs que j’ai pu transcrire depuis la rédac- porterait le plus est à peu près celle que je réussis le moins tion de ce premier travail jusqu’à présent se partagent sensi- à compléter. J’ai déjà lieu de croire que je serais plus lieublement en deux familles bien distinctes; mais celle qui m’im- reu.x hors de France.

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