JULES QUICHERAT
De tous les coups doat la mort a frappé l'érudition française en 1882, aucun n'a causé une émotion plus vive, n'a laissé un vide plus profond que la fin prématurée de l'homme de science et de bien, dont j'ai le triste devoir de rappeler ici la vie et les travaux.
Parmi les esprits d'élite qui, depuis un demi-siècle, ont consacré leur intelligence à mettre en lumière nos gloires nationales, parmi cette foule de savants dont le patient labeur a peu à peu renouvelé ce que nous savions du passé de la France, nul n'a su conquérir par ses travaux tine place plus émînente, nul n'a su mériter par l'élévation de son caractère, par l'intégrité de sa vie, par la profondeur de son esprit, un respect et une autorité plus incontestables, que Jules Quicfaerat, ce savant de grande race, dont le nom reste associé aux pages les plus émouvantes de notre histoire, aux- conquêtes les plus importantes de noti'e archéologie nationale.
Semblable par son amour du travail et par l'austérité de ses mœui's à ces religieux célèbres, qui vouaient à la science leur existence entière, Quicherat s'est adonné à l'érudition presque au sortir du collège et jusqu'à son dernier jour il n'a eu d'autre occupation, d'autre passion qu'elle.
Jules Quicherat naquit à Paris le 13 octobre 1814. C'était an enfant du peuple; son père, simple ouvrier de la petite ville de Paray- ]e-Honial, était venu à Paris chercher dans le métier d'ébéniste des ressources pour élever sa nombreuse famille. Jules Quicherat était le plus jeune de ses enfants. Il avait quinze ans de moins que son frère Louis, le savant latiniste, auquel est échu le triste privil^e de
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lui survivre. Comme lui, il dut à la bienfaisj^nce de M. de Lanceau, qui avait su apprécier les heureuses qualités des deux fières, de pouvoir faire de solides éludes au coUÈ^e Sainte-Barbe. Il s'y distingua par de nombreux succès et y puisa une instruction classique, que la plupart de ses contemporains ont pu lui envier, en même temps que les sentiments élevés et libéraux, qui lui attirèrent de bonne heure la sympathie de tous ceux qui le fréquentaient.
Il senlit d'ailleurs toujours mieux que personne l'heureuse influence que les excellentes leçons de Sainte-Barbe avaient eue sur le développement de ses facultés naturelles. Il en conçut pour l'asile de sa jeunesse une affection toute filiale, et malg'ré les brillants succès par lesquels il répondit aux espérances de ses maîtres, malgré le témoignage public de reconnaissance qu'il rendit à son ancien collège en en retraçant l'histoire, il ne se considéra jamais comme quitte envers lui. Il tint à honneur d'en rester sa vie entière un des amis les plus fidèles, d en devint un des conseillers les plus dévoués et les plus écoutés.
Au sortir du collège, Quicherat hésita quelque temps à trouver sa voie. Un moment il pensa aux langues orientales, et pendant plusieurs années il suivit assidûment les cours de^Caussin de Perceval au Collège de France. D'autre part, il était sollicité par un goût très vif pour l'étude des arts. De bonne heure il avait montré les plus heureuses aptitudes pour le dessin; sur les bancs du coll^, il couvrait ses cahiers de nombreux croquis, qui témoignaient d'un si véritable sentiment artistique, que ses amis ne dédaignaient pas de les recueillir. Nul doute que, s'il avait pu s'abandonner à ses penchants, au lieu d'un érudit de premier ordre, Quicherat ne fût devenu un artiste de grand mérite. Mais sa position de fortune était trop modeste pour lui permettre de s'engager dans une carrière aussi incertaine que celle des arts. Il se borna donc à entretenir des relations assez suivies avec quelques-uns des artistes qui fréquentaient l'atelier de Charlet, et s'inspirant de leur manière, tout en gardant son originalité, il sut acquérir une habileté de crayon qui lui fut d'une singulière utilité dans les études auxquelles il se livra plus tard.
Les conseils de son frère, plus encore peut-être l'influence exercée sur son esprit par l'éclatant enseignement de Michelet, décidèrent sa vocation. Il se mit à suivre les cours de l'École des Chartes en IS-li, en fut nommé élève pensionnaire au mois de janvier i 835 el en sortit deux ans après avec le dipldme d'archiviste paléogniphi:.
Depuis cette époque jusqu'à sa mort il n'a cessé de consacrer tous ses instants à l'érudition.
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Sa vie et Ses travaix 3
En sortant de l'École des Chaites, il fut char^ de travailler sous la directioD de CtiampollioQ-Figeac au dépouillement des collections de la Bibliothèque royale. Tout en accomplissant avec zèle le travail dont il était chaîné, il se mit à noter tous les documents curieux ou inédit» qui lui passai^it sous les yeux, et recueillit ainsi bon nombre de textes, qu'il publia quelques années plus tard dans la Bibliothèque de r École des Charles. Il aidait en même temps ChampoUion-Figeac dans la publication des Chartes latines sur papyrus', dont les fac-similés avaient été faits par ordre du Ministre pour rensei},'i)ement de l'École des Chartes. C'est à lui en particulier que revint le soin d'établir le texte des chartes de Ravenne, l'un des plus anciens et des plus importants documents paléographiques que nous consei-vions en France.
Quicherat était en possession de son diplàme d'archiviste depuis deux ans à peine, quand il conçut, avec quelques amis, l'idée d'imu publication qui devait avoir sur l'avenir de l'École des Chartes l'iniluence la plus féconde.
Cette école était loin de posséder alors la renommée qu'elle a su conquérir depuis. Mal installée, mal dotée, elle était encore peu connue du public, qui restait indifférent à ses travaux et ne s'émouvait guère des vaine? réclamations de ses élèves, constamment lésés dans les droits que leur avaient attribués les ordonnances royales.
Quicherat et ses amis eurent l'heureuse inspiration de grouper en société tous les anciens élèves de l'École et d'entreprendre la publication d'un recueil spécialement consacré à l'étude du moyen âge. Quicherat avait alors vingt-cinq ans k peine, mais son mérite était déjà assez reconnu de tous ses condisciples, pour qu'on le fît aussitôt entrer dans le comité chargé de publier le nouveau recueil. Grâce à lui, grâce à l'intelligente activité dont il sut animer ses collaborateurs, la Bibliothèque de l'École des Charles se rangea du premier coup parmi les revues scientifiques les plus estimées de notre pays. Penilant plus de dix ans il en fut l'dme, et jamais, on peut le dire, cette revue, qui a fourni depuis et qui fournit encore une si honorable carrière, n'a paru plus digne du suffrage des érudits. Jamais, du reste, il ne cessa d'en être un des collaborateurs les plus actifs, et depuis l'article qu'il publia en tête du premier volume ' jusqu'aux quelques lignes qu'il a insérées dans le dernier fascicule qu'il ait vu
i. Charte» laliaes sur papijms du yn' siècle de l'ire chrétienne, appartenant à la Bibliothèque royale. Paria, 1831, iu-foliQ.
2. Fragment inédit d'un uersifieateur latin ancien .iwr les figures de rliHnrique, dam le lome I^^, p. 51 à 7S
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paraître', plus de quatre- vingts mémoires ou comptes rendus cri tiques attestent la part capitale qui lui revient dans le succès du recueil.
Rien n'égale l'intérêt et la variété des travaux insérés par Quicherat dans la Bibliolhèque de TÉcole des Chartes. Dans cette suite d'articles trop nombreux pour que j'en puisse seulement énumérer leii titres, il se montre tour à tour philol(^e émérite, historien exact et ingénieux, archéologue plein d'intuition, critique aussi profond que bienveillant.
Son début dans l'érudition est consacré à un Fragment inédit d'un versificateur latin ancien sur les ftgurei de rhétorique'. Le commentaire qui précède ce fragment nous révèle déjà toutes les qualités dont l'auteur fera preuve dans tous ses travaux postérieurs : une exposition d'une lucidité merveilleuse, un art dans la discussion, une Qnesse de critique qu'on ne dépassera jamais, par-dessus tout un talent d'écrivain que peu d'érudits contemporains ont égalé. J'aurai occasion de revenir plus loin sur le style de Quicherati qu'il me suffise de dire, pour le moment, que, dès le premier jour, et jusque dans ses moindres travaux, il a su manier notre langue en homme qui la possédait à fond, empruntant à nos vieux auteurs leurs locutions heureuses, réveillant l'attention du lecteur par l'originalité de la phrase ou de la pensée, adoucissant l'austérité du fond par la bonhomie de la forme.
D'autres fragments publiés dans les volumes suivants de la Bibliothéquede CËcole des Chartes vinrent montrer quelle moisson abondante Quicherat avait amassée dans son passage à la Bibliothèque royale. Ce sont des sentences morales, une épigramme des bas temps, des pièces de vers chrétiens ', une idylle du v" siècle plus remarquable par l'idée que par le style*, une invocation à l'Éternel traduite du grec par Tiberianus *, des pensées inédites de Varron*, une curieuse déclamation en vers latins d'un écolier de la décadence', enfin la traduction latine d'un texte inédit du philosophe Priscien *, traduction qu'il attribue non sans vraisemblance au fameux Scot Érigène.
Ces textes sont pour la plupart d'une valeur si médiocre, que Quicherat pouvait leur appliquer modestement ce qu'Horace disait des
1. Purolcs prouoacées aux tuDéraillee de M. Tburot lu 20 jauvier 1882. tliid., t. XLIIT, p. 12S.
2. Bibliothégu! de l'École du Chailet, 1839, 1" efirie, t. I, p. 51-18.