LA BATAILLE
ENTRE LABIÉNUS ET LES PARISIENS
{Rev«e archéologique, 1858. — Bibliogr., n- 19S.)
Il y a plusieurs années déjà, je m'avisai d'examiner l'opinion qui prévaut depuis plus d'un siècle au sujet de la bataille que Labiéniis livra aux Parisiens pendant que César assiégeait Gergovie. Cette opÎDÎon impliquant, à mon sens, trop de circonstances incompréhensibles dans les mouvements des deux armées, je fus conduit par l'élude du texte à placer au-dessus de Lutèce, dans la plaine d'Ivry, ce qu'on plaçait au-dessous, dans la plaine d'Issy. La dissertation où j'exposai ce nouveau système est dans le recueil des Mémoires de la Société des Antiquaires de France*.
M. de Saulcy, membre de l'Académie des inscriptions et belleslettres, vient de reprendre la question dans la Revue contemporaine'. Il ne pense pas que j'aie rencontré juste. Selon lui, l'ancienne attribution est celle qui doit rester, sauf quelques modifications qu'il y introduit, et dont je vais tout de suite examiner la valeur,
Labiénus, campé sur la rive droite de la Seine, alla chercher les Gaulois sur l'autre rive en traversant le fleuve. Il est dit que le passage eut lieu à quatre milles au-dessous du camp. D'après cela les andens auteurs que j'ai réfutés ontcomplé quatre milles ou 5925 mètres i partir du Grand-Châlelet, position qu'ils donnaient tous au camp romain, et cette distance les a fait tomber sur Auteuit, juste à l'endroit où est aujourd'hui le pont de Grenelle. C'est là qu'ils ont fixé le lieu du passage.
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M. de Saulcy, qui remet le camp romain au Châtelet, transporte l'opération du passa^ à Billancourt ; mais en faisant cela, il a oublié (le se servir de son compas. Billancourt est à 9 kilomètres de la place (lu Chatelet ; 9 kiloinèlrcs font plus de 6 milles ; c'est donc la moitié en sus de la distance précisée dans le texte.
La raison pour laquelle M. de Saulcy change ainsi^le lieu du passage, c'est qu'on a trouvé dernièrement des armes celtiques en draguant la Seine entre l'Ile Séguin et le Bas-Meudon. Pour que des armes se trouvent dans l'eau, il faut qu'on se soit battu sur l'eau. Y at-il quelqu» chose dans les Commentaires de César qui autorise à croire que des bateaux gaulois aient essayé d'empêcher le passage des bateaux romains ? Loin de là, le texte dit au contraire qu'à la faveur d'un orage qui s'éleva pendant l'opération, les Romains purent aborder la rive gauche et accabler à Timproviste les sentinelles qui la surveillaient. D'un autre côté la bataille se passa de telle sorte que les Romains, s'étint formés dans la plaine, poussî^rent l'ennemi devant eux et le refoulèrent sur les hauteurs. Les armes retirées de la Seine ne peuvent donc rien prouver pour une action qui commença et finit de cette manière. Elles sont le témoignage d'un aulre combat que l'histoire n'a pas enregistré.
Autre changement introduit par M. de Saulcy dans le thème de ses devanciers, ou du moins dans le thème accepté depuis l'abbé Lebeuf^ car l'opinion qu'on va voir fut celle de Guillaume Sanson et d'Adrien Valois.
Labiénus couvi-it d'une feinte l'opération de son passage. Afin de faire croire qu'il voulait aborder la rive gauche par trois points,- en même temps que de grands bateaux, naoes, descendirent à 4 milles du camp pour recevoir le gros de l'armée, cinq cohortes restèrent à faire tout le bruit possible dans le camp même, et cinq autres cohortes remontèrent le fleuve, aussi en tumulle, escortant une flottille de batelets, iinires. Les Gaulois crurent efTeclivement à trois irruptions, et pour y faire face, d'une part Camulogène, leur général en chef, partit avec ses gros bataillons dans la direction prise par les {grands bateaux ; d'autre part un coi'ps d'observation resta en face du camp romain ; enfin un petit détachement, parea mantu, fut envoyé du c&lé de Metioseduui, Meliosedum verjus, dit le latin; et il ajoute : quse tantum progrederelur, guanlum naves pi-ocessissent.
Ce dernier passage offre un peu d'obscurité, parce (^e c'est la seule fois que le nom de Metiosedum apparaît dans le récit, et qu'aucuo autre auteur n'a parlé d'un lieu ainsi appelé. Mais le sens est fixé de la manière la plus certaine par le reste de la période. Puisque l'on
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"eut, du côté des Gaulois, répondre aux trois démonstrations de Labiênus, que Camulo^ne s'oppose à la démonstration d'en bas, et le •^Ts laissé en face du camp à la démonstration du milieu, le terme obscur, c'est-à-dire le détachement envoyé vers Metiosedum, est pour ^•^Pposerà la démonstration d'en haut. Metiosedum est donc en amont, ^' laoei doit s'entendre des mêmes bateau<c qui ont été appelés pré- '^emment linlres.
- ' Non, dit Y. de Saulcy, naoes ne peut avoir été employé pour
'*'fi ; il n'y a pas d'autres naves que les gr>'^<i*^3 bateaux avec les-
Q^'s I.abiénus compte opérer réellement son passage, et ainsi les -
^ai,^ détachés dans la direction de Metiosedum sont l'avant^arde
, ^mée conduile par Camulogène. » Mais s'il en est ainsi, le tour
"ff pbruse des Commmtaires est absurde, car César énumérerait de
f^ux côtés trois termes relatifs, sans que le troisième de la seconde
èT»«A»*iéi-ation répondit au troisième de la première, et après avoir
annoncé que les Gaulois ont prévu trois attaques, il les ferait agir
c^nïme s'ils n'en avaient prévu que deux, tout en s'exprimant comme
^ '^ ^-v-aient obvié aux trois. Évidemment M. de Saulcy a perdu de
^ * le sens général par l'attention excessive qu'il a accordé au mot
"Ofes. Cependant navis est générique. Il veut dire aussi bien un petit
™^*i qu'un grand bateau. Qu'on le traduise par embarcation et l'on
****"* l'équivalent exact en français. César, sans dérc^er à la précision
habituelle de son style, a donc pu appeler naves les chalands ou toues
*"'Kés en aval pour l'usage de Labiénus, et naves encore les batetets,
"'**, dirigés en amont pour tromper les Gaulois. Il en avait dit
^* aijparavant pour qu'une confusion fût impossible.
**** ïïioment que M. de Saulcy a adopté l'interprétation que je V
de <j-
H~e, tout naturellement il cherche Metiosedum au-dessous .de
et il abonde dans le sens de ceux qui ont cru le trouver à
'**loii, en s'appuyant toutefois sur des raisons que n'ont pas données
i- autres : < Quelle est, dit-il, la forme la plus ancienne du nom de
^Oon dans les titres des xii" et xiii* siècles, analysés par l'abbé
„^**r^ Meodum/ or Meodum n'est que le squeletle du nom primitif
^st là, je suis forcé de le dire, de l'anatomie tout à fait conti-aire l*>ig invariables qui ont présidé à la transformation du latin en ^^ îs. La désinence edum est des plus fréquentes dans nos anciens ^ tie lieux. Il en est sorti constamment des dérivés en ag ou en jT ' C*eciorfidom, Gerberoy ; Paredum, ParayouParoy; Brennedum, *^Oy ; Gomedum, Gomay (qu'on écrit à loi-l Gomelz), etc. Si le ^ *Xe Metioiedum s'était conservé, il serait devenu (en observant
la contraction qui alTecle toujours les dentales) lloissay ou Hessoy. Quant au Meodum de l'abbé Lebeur, c'est par inadvertance que M. de Saulcy l'a pris pour une forme latine ; car l'abbé Lebeuf explique luimême que c'est une forme ^-ul^aire : « Dans ces titres {de la fin du an" et du commencement du x[ii° siècle) ce lieu est appelé lfeo<funi, ou Meudon, ou bien Meudun : de manière qu'il est visible qu'on ne savait alors comment le latiniser". » Et ce savant bomme, qu'on peut appeler le créateur de la science étymologique des noms de lieux, indique plus loin quelle devait être la forme latine, par les radicaux qu'il dégage de cette façon : c 11 est certain que la tin du mot venant dedun, terme celtique, fait allusion à l'élévation et à la profomleur corrélative du chiteau et du village. En anglo-saxon, anglais ou Oainand, mou et mul signifie sable, poussière. C'est tout ce qu'on peut dire de plus approchant. » Ainsi, d'après lui, Meudon devait ae dire en latin Mudttnum ou Mulodunum. Eh bien, un exemple qu'il n'a pas connu confirme son dire, au moins pour la désinence. Nous voyons un Johannet de lieuduno figurer dans la cartulaire de Notre-Dame de Paris'.
Ainsi Meudon n'a rien de commun avec Metiosedum, pas plus par l'ëtymologie que par l'interprétation du texte ; ainsi c'est bien au-dessus de Parie que Metiosedum doit être cherché ; et comme des indices d'un établissement celtique m'ont conduit & le placer au confluent de l'Orge et de la Seine, je continuerai à le maintenir là jusqu'à ce qu'on ait administré la preuve irréfragable qu'il était ailleurs.
Maintenant que j'ai dissipé les pointa de vue nouveaux sous lesquels M. de Saulcy envisage la question, je me retrouve en face du système que je croyais avoir ruiné. On va voir si les moyens employés pour relever ce fragile édifice sont si puissants que je doive abandonner mes premières conclusions.
J'ai placé à Juvisy le marais qui arrêta Lahiénus dans sa première marche sur Lutèce, me fondant sur deux expressions de César d'où il résulte que cet obstacle était éloigné de la ville ; car d'abord Camulogëne ne le reconnut qu'après avoir fait une étude du pays, guam antmadvertisset perpetuam esse patudem ; et ensuite, lorsque les Gaulois l'abandonnèrent à la nouvelle que Lahiénus revenait par un autre chemin, ils eurent une marche à faire pour regagner Lutèce : ipsi profeeti a paiude. Ces expressions n'eussent pas été de mise si le marais avait été la vallée de la Biè^re, comme on l'a généralement