A INSCRIPTION ARAMÉENNE
Dans le courant de l’année 1 860, un paysan turc, en labourant son champ sur l'emplacement de l’antique ville d’Abydos , découvrit le lion de bronze dont nous donnons ici ledessin.lllevenditàM. Franck Calvert, frère du consul d’Angleterre aux Dardanelles, grand amateur d’antiquités , déjà connu par un bon mémoire sur les tumulus de la Troade, et qui mérite la reconnaissance des archéologues à cause de son empressement à recueillir les débris du passé et à sauver de la destruction les monuments antiques des intéressantes régions qu’il habite. M. Calvert envoya la photographie de la statuette et un estampage de l’inscription qui l’accompagne à mon ami W. H. Waddington, qui me les communiqua immédiatement. Quelque temps après, la Revue archéologique (janvier i8üa) inséra une notice dont j’étais l’auteur, et dont je reproduis les principaux passages.
LE LION D’ABYDOS
Le dessin ei-joint, que j’ai fait d’après la photographie, me dispense d’une longue description. Le lion est en bronze; la poignée fixée dans le dos de l’animal est en fer; la hauteur totale est de ao centimètres, la longueur de 34 à 35 centimètres, le poids de a5 kilog. 607 grammes. Sous la base se trouve une feuille supplémentaire de métal, destinée sans cloute à ajuster le poids, et dont il manque une partie; M. Lalvert évalue le fragment disparu à une ou deux livres anglaises; la surface a d'ailleurs peu souffert.
Le style est celui des monuments assvriens; quoique inférieur comme exécution au lion assvrien du Louvre (provenant de Khnrsahad), le lion d’Abvdos appartient au même art. On retrouve dans la sculpture le même sentiment tranquille de la force musculaire, la même vigueur un peu sèche du modelé, cet air de grandeur archaïque qui donne aux œuvres, même imparfaites, de la haute antiquité une physionomie toute particulière. En outre, le galbe général est le même; la disposition des pattes, les plis de la face, le contour de la crinière, sont identiques; on dirait les deux monuments copiés l’un sur l’autre. La seule différence est dans l’exécution ; ainsi, la crinière du lion de Khorsabad se compose d’une série de mèches frisées , disposées régulièrement comme des imbrications, suivant un système de convention qui n’est pas absolument dépourvu de vérité. Le sculpteur de notre lion s’est borné à une imitation pour ainsi dire cursive de ce système, ce quia produit une
Dtfiinrtrtii friitfile
LE LION D'ABYDOS
sorte de striage grossier tout à fait éloigné de la nature. L’aspect de cette chevelure est barbare et contraste par son extrême naïveté avec la vérité énergique des pattes et la puissante expression des mâchoires. Les monuments archaïques offrent de ces anomalies; il ne faudrait pourtant pas se hâter d'accorder à ces imperfections une valeur chronologique, compter les siècles par les defauts, et attribuer toujours à l’ignorance des époques primitives des erreurs qui sont le fait de l’artiste ou le résultat d’une convention. I-a numismatique offre de nombreux exemples de cet archaïsme postérieur au siècle de Périclès. Dans le monument qui nous occupe, le modelé des membres et la justesse de la pose supposent de la part de l’artiste une observation trop studieuse de la nature pour que la grossièreté de la crinière soit le produit de l'illusion ou de l’impuissance. J’ajouterai que, le lion d’Abydos n’étant par sa destination primitive ni un objet consacré au culte religieux, ni un objet d’art proprement dit, mais étant un simple instrument du commerce, les indications artistiques perdent de leur valeur. Un type une tois adopté a pu se perpétuer par une fabrication subalterne pendant de longues années; il est probable qu’on se sera longtemps contenté de mouler et de fondre en bronze les mêmes étalons pondéraux. Je m’attacherai donc principalement, pour dater le monument, aux considérations tirées de la langue de l’inscription et de la forme des caractères. Celles-ci, ainsi qu’on le verra plus tard, annoncent une époque postérieure au lion de Khor-
LE LION D'ÀBYDOS. <83
sabad, et, à plus forte raison, aux lions de Nimroud, conservés au British Muséum. Le premier est de la fin du luiitièmc siècle; les seconds paraissent plus anciens d’un siècle.
Le lion d’Abydos est un poids; cela ressort sans contestation possible de son analogie avec la série complète de poids assyro-phénicicns découverts à Nimroud par M. Layard ', et du sens de l’inscription gravée sur le socle.
Cette inscription est en langue araméenne, et dans ce caractère de transition que j’ai appelé (ci-dessus, p. 1 5 1 ) araméa- phénicien . Elle ne présente aucune difficulté de lecture, les mots étant séparés et les lettres très-distinctes.
tfsco n MnrtD SzipS psos
Je considérais le premier mot comme la troisième personne ou la première personne pluriel du prétérit Aphel de ”)ED, « écrire, compter »; ou
W"l£Dt<, « ils ont » ou « nous avons estimé, inscrit » ; et en le rapprochant de l’adverbe WlEDi* (Esdras, V, 8; VI, 8, la, <3, etc.), stwliose, diligenter, dont la racine est évidemment la même, j’ai traduit : contrôlé.
S’irtC, pluriel emphatique de irtD, qui ne se
' Discmeries in the ruins of Niniveh, etc., p. 000. — Duc de Luynes , if <7n. sur le sanoph. d'Esmumzar, p. 81. — Norris, Jour/i. of the Asiat. Soc., XVI, 213. — Vasquei Queipo, Essai sur les systèmes métriques, etc., 1, 33 I et siiiv.