‹ Mélanges d'archéologie orientaleChapitre 33 sur 42 · I.E LION D’ABYDOS · texte numérisé non relu

I.E LION D’ABYDOS

trouve pas dans la Hiblc avec la valeur suhstantive , mais comme verbe, signifie « cacher, protéger » ; en rapprochant cette racine de la racine si voisine « écrire » , d’où “lUiÿ, « scribe, magistrat » , j’en ai conclu qu’elle désignait un ordre de fonctionnaires chargés de la vérification et de la garde des poids et métaux précieux.

relatif pour 'H; il est curieux de remarquer que la forme M est la seule qui se soit trouvée jusqu'à présent dans les monuments antérieurs à l’ère chrétienne, pierres gravées (ci-dessus, p. 121), stèles et papyrus de l'Egypte, monnaies de l’Asie Mineure. L’explication de ce fait n’a pas encore été donnée; on ne saurait la chercher dans des différences chronologiques, car les monuments découverts jusqu’ici appartiennent à une longue période d’années, et, bien que la forme M paraisse la plus ancienne à cause de sa connexion avec le pronom hébraïque rft et de la persistance de la forme vj dans les dialectes modernes, il est certain que les deux formes ont été employées simultanément, et que la stèle de Carpentras, par exemple, est de l’époque ptolémaïque et postérieure à la rédaction des portions chaldéenncs des saintes Ecritures.

J’ai donc traduit :

Contrôlé en présence des conservateurs de l’argent.

Dette traduction a été adoptée par M. Lévy, au moins dans son sens général ; dans son histoire de

LE LION D’A B Y DOS

la monnaie hébraïque, il interprète ainsi la mênn phrase :

Genehmigt oder rcc/it befunden von Seiten des Satrapen , der liber dns Si/ber gesetzt ist.

Quelque temps après pourtant, dans un travail reproduit par le journal de la Société orientale allemande (Z. I). M. G. t XXI, M. (Neiger a

propose une autre interprétation, en ajoutant que M. Lévy s’était rangé de son avis; il considère le mot tf r iriD comme la transcription du mot grec oraTrip, et traduit :

Genau entsprecbend. . . Si/bers/ntern.

Valant exactement... stalères d’argent,

en supposant que la ligne se terminait par un chiffre qui a été effacé ou qui a échappé aux éditeurs du monument. Ce chiffre aurait été 3ooo, car le talent d’argent valait 6000 drachmes ou 3ooo statères, et M. Geiger reproduit à ce sujet un passage du beau livre de M. Brandis ( Münz-Mnss and Gen •ic/i tswesen in Vorderasien, 54), où le talent d’Abydos est cité comme confirmant le témoignage de l'histoire sur l’usage très-répandu de compter en talents d’argent.

Si l’hypothèse de \1. Geiger est juste, la mention du nombre doit se trouver sur le monument; or il n’y en a pas trace ni sur la photographie ni sur l’cstainpage qui m’ont été adicssés ; et pourtant il est difficile

LE LION D’ABYDOS

d’admettre qu’un nombre aussi élevé que 3ooo, écrit en chiffres phéniciens, ait complètement disparu d'un monument de bronze aussi bien conservé. En accordant meme le fait de cette singulière disparition , j’avoue que l’interprétation ne me satisfait pas davantage. Ce talent de bronze pèse un peu plus de 26 kilogrammes ; c’est un talent d’or perse, suivant le système de M. Brandis, qui lui assigne pour poids normal a5,a45 grammes; c’est celui dont les Grecs ont fait leur talent eubou/ue ; celui qui dans l’empire perse, sous Darius, fils d’Hystaspe, servait au pavement du tribut d’or, tandis que le tribut il' argent se payait à l'aide du talent d’argent babylonien, plus lourd que le précédent dans le rapport de 6 à 7 suivant Hérodote, de 4^3 suivant M. Brandis, et auquel ce dernier assigne pour poids normal 33, 600 grammes.

Notre lion, ainsi que nous le démontrerons tout à l’heure, est précisément contemporain de Darius ou de Xcrxès; c'est très-probablement un de ces talents qui servaient à peser le tribut d’or des sujets araméens du giand roi ; on ne s’explique donc pas très-bien pourquoi il porterait la mention de son poids en pièces d’argent grecques. L’usage de mettre sur les poids le signe de la garantie publique , sur ceux au moins qui devaient servir d’étalons, cet usage, dis je, est de tous les temps et de tous les pays; presque tous les poids originaux conservés dans nos collections portent ou le nom ou le monogramme d’un agoranome, d’un roi, d’un édile, d’un empereur, inscrits sur leur sur-

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face à côté de la mention de leur valeur; lestions de Nimroud eux-mêmes, si voisins par le type et par le style du lion d’Abydos, portent un nom royal, et peutêtre aussi, comme le pensait le duc de Luynes, un nom de magistrat. Il est vrai que leur poids est aussi exprime par des nombres en chiffres et en toutes lettres; mais ces nombres indiquent la quantité de mines et de s ici es, c’est-à-dire d’unités ou divisions locales contenues dans chaque lion. L’emploi du statère grec, comme unité de poids dans un monument araméen du sixième siècle, me paraît au contraire un fait très-anomal, surtout en songeant à l’antériorité des systèmes asiatiques de métrologie sur les systèmes grecs, antériorité démontrée, entre autres preuves, par le passage dans la langue grecque du nom même de l’unité de poids, p.và = !12Q. Un mol d’ailleurs existait dans la langue métrologique aramécnne : c’est le mot SpUG qui , sur les lions de Nimroud, désigne un poids de 17 à 18 grammes, c’est-à-dire un poids se rapprochant de celui dont les Grecs ont fait le statère de leurs divers systèmes. Les deux derniers lions de la série, pesant a et 3 sicles, portent les légendes suivantes, que j’ai copiées moimême au Musée Britannique :

111 11 nSpw

Enfin, au point de vue même de la philologie, l’explication tr“inD = <rrar<îpe; me paraît contestable. Quelle que soit l’autorité de M. Geiger en ces

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matières, et tout en reconnaissant son incontestable supériorité, je me permettrai de lui faire observer qu’il n’a pas, je crois, assez tenu compte de l'âge du monument. l)e ce que les écrits araméens ou thalmudiques postérieurs à l’ère chrétienne renferment un grand nombre de mots techniques empruntés à la langue grecque, pour venir en aide à la pauvreté du vocabulaire, s’ensuit-il nécessairement qu’il en fût de même au sixième siècle, alors que l’évolution orientale n’était pas encore terminée et que la réaction grecque commençait à peine à se manifester? Quand même le mot ÇTaTr's eût été adopté par les fonctionnaires araméens du roi de Perse, il me semble qu’au sixième on au cinquième siècle il n’eût pas encore été déformé au point de perdre une de ses lettres radicales. Nous voyons bien dans les inscriptions de Palmyre et du Haouran le mot crpi-rr/p; passer par les formes tfataiEDK’ «JflüDtf et tomxi* (Voy. Syrie ventrale, Inscriptions, P., n°* i 5 , 17, a 4 ; N-, n* 7 «), mais c’est après l’ère chrétienne que ce fait se produit; c’est au moment de la plus grande hellénisation de la Syrie, et non au début de l’histoire grecque. Aussi, l’exemple tiré par M. Geiger du thahnud et du syriaque, où tfTTIDÎî signifie cTarr'p, ne peut-il me convaincre; l’intervalle de temps écoulé entre l’exécution de notre monument et la rédaction des livres rabbiniques est trop grand, à mes yeux, pour que le rapprochement soit permis; à plus forte raison s’il s’agit du syriaque et des écrits postérieurs au quatrième siècle de notre ère.

LE LION U'ABYDOS

Quant à la date de notre lion, elle s’établit par le style et par la paléographie. Nous avons déjà dit que le style annonçait une époque postérieure à celle du lion de Khorsabad, lequel est du huitième siècle, mais qu’il semblait en même temps annoncer une époque antérieure au siècle de Périclès, sans que l’on puisse absolument l’affirmer, à cause de la persistance probable des formes archaïques dans l'exécution d’objets conventionnels (tels qu’un poids) consacrés par la tradition et par les habitudes commerciales.

La paléographie nous permet de serrer la date d’un peu plus près. L’écriture appartient, avons-nous dit, à l'alphabet mixte uraméo- phénicien, dont nous avons placé l’usage entre le sixième et le quatrième siècle avant notre ère (voy . ci-dessus, p. 147, i 5 i , 16a). Ainsi que nous l’avons fait remarquer, cet alphabet, comme toutes les formes de transition, offre des variations locales qui 11e permettent pas l’usage de règles absolues; mais, notre lion provenant d’Asie Mineure, nous pouvons légitimement le comparer aux monuments de l’Asie Mineure, c’est-à-dire aux formes réunies dans la quatrième colonne de notre tableau n° 1 . Ces formes, empruntées aux monnaies de Cilicie, sont de la fin du cinquième et du commencement du quatrième siècle ; elles se retrouvent presque toutes sur notre lion, y compris le sumech si caractéristique, mais à l’exception du zntn et du ioii, dont le type appartient à un âge antérieur. Ces deux lettres nous empêchent de descendre la date plus bas que le cin-

LE LION D'ABYDOS

quième siècle; d’autre part, le samedi nous empêche de la reculer bien loin dans le sixième ; c’est donc à la fin du sixième siècle ou au commencement du cinquième siècle que nous sommes conduits, par les indications de la paléographie, à placer l’époque de l’exécution de notre lion et la rédaction de l’inscription qui l’accompagne.

D’un autre côté, le style de la sculpture nous engage à reculer autant que possible la date du monument dans les limites assignées par la paléographie; c’est donc la fin du sixième siècle que nous adopterons.

Il est certain qu’à cette époque une grande partie de l’Asie Mineure était occupée par des populations sémitiques. M. Waddington 1 a établi, à l’aide de la numismatique, que les habitants de la Cilicie, de la Cappadocc, de la Paphlagonie, depuis la mer Noire jusqu’au golfe d’issus, appartenaient à la race de Sem ; notre lion nous montre cette même race jusque sur les bords du Bosphore, mêlée aux colonies grecques qui peuplaient les villes du littoral.

I.a langue de ces peuples était l’araméen, c’est-àdire la langue parlée par tous les Sémites, à partir d’une certaine époque, depuis l’Egypte jusqu’à la mer Noire. On n’a pas encore suffisamment mis en valeur le rôle de ce dialecte, qui semble avoir précédé l’arabe comme intermédiaire universel des populations orientales. Les livres d’Esdras nous le

' Rente numismatique. Décembre 1860. Janvier 1861.

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montrent employé comme langue vulgaire par les Juifs et comme langue officielle par la cour de Perse dans ses relations avec les populations vaincues de la Syrie; les monuments cpie l’on découvre chaque jour, soit en Mésopotamie, soit en Asie Mineure, soit en Egypte, nous le font retrouver sur des points fort éloignés les uns des autres; l’on sait enfin qu’il est devenu l’idiome du sémitisme chrétien, sous le nom île syriaque. 11 y aura là, avec les éléments déjà recueillis et ceux que le sol fouillé de l’Orient fournira encore , une intéressante monographie à faire.

Les Phéniciens proprement dits, c’est-à-dire les habitants des territoires de Tvr, Sillon, lîyblos et de quelques autres cités du littoral, ont été les derniers à subir l’influence araméenne; ils ont conservé plus que tout autre peuple la pureté du langage primitif. Même dans les colonies éloignées comme Cartilage, Malte, Gadès, et dans les comptoirs isolés comme Athènes et Marseille, les inscriptions phéniciennes reproduisent presque sans modification les formes hébraïques, alors même que l’hébreu était passé chez les Juifs à l’état de langue sacrée ou de langue morte. Les quelques aramaïsmes que l’on a cru trouver dans les textes phéniciens, en admettant qu’ils aient été bien constatés, ne sont que des exceptions.

Aussi je me refuse à considérer le lion d’Abydos comme provenant d’une colonie phénicienne établie dans le Bosphore ; mais il se peut qu’il ait servi aux échanges des Phéniciens avec les indigènes araméens;

l.E LION D ABYDOS.

en effet, sur la croupe de l’animal est gravé le caractère suivant : , qui est un resch phénicien,

s’il n’est un grec archaïque, et qui est sans doute la lettre numérale ioo, indiquant le poids du bronze à l’aide d’une unité particulière. On sait que le transport des matières précieuses, et particulièrement celui de l’argent, était une des branches les plus importantes et les plus anciennes du commerce des Phéniciens. On sait aussi que, dès la plus haute antiquité, l’argent pesé, sinon monnayé, fut employé dans le monde sémitique comme signe représentatif des valeurs dans les échanges. Ija Bible fournit de nombreux exemples de transactions semblables, d’accord en cela avec les scènes figurées sur les bas-reliefs égyptiens.

l 'argent mentionné sur notre poids est donc, ou la denrée commerciale transportée par les vaisseaux phéniciens, ou cette matière spécifique divisée en quantités déterminées pour les usages du commerce et les besoins du trésor public. Dans les deux cas, les fonctionnaires auxquels était confié le soin de veiller sur le dépôt du précieux métal étaient en même temps chargés du contrôle des poids et mesures. Ces magistrats faisaient partie de l’organisation locale, indigène, qui fonctionnait sous la haute suzeraineté du roi de l’erse, ou c’étaient, comme le pensait leD r Lévy, des satrapes perses chargés de percevoir les tributs des nations vassales.

Il resterait à étudier le lion d’Abvdos au point de

vue de la métrologie; mais je laisse ce soin aux savants qui s’occupent spécialement de ce genre de recherches. Dans son état actuel, il pèse a 5 kilogrammes 657 grammes; son poids primitif, en tenant compte de la perte qu’il a subie, serait donc à peu près de 26 kilogrammes. Il est évident que c’est un talent ; mais il n’appartient pas au système des lions assyriens.

Le système assyrien, ou plutôt babylonien, est aujourd’hui complètement connu, grâce à la découverte de deux collections de poids originaux : l’une en bronze (lions), l’autre en pierre (oies), et aux savantes recherches dont ces monuments ont été l’objet de la part de MM. Morris, Mommsen, V. Queipo, Brandis, Oppert. Ce système comportait deux séries de poids qui, au fond, n’en faisaient qu’une, puisque l’une des séries était obtenue en doublant 1'uuité de l’autre; la série faible avait pour point de départ un talent de 3 o, 3 oo grammes; la série forte, un talent double de 60.600 '. Dans les inscriptions araméennes qui accompagnent les lions de bronze, l’unité principale, la mine , est désignée par le mot HjS, et l’unité divisionnaire, le sie/r, par le mot Spiî/’ ; ces mots s’appliquent indistinctement aux deux séries. Mous avons déjà fait cette remarque après d’autres; mais on n’a pas encore remarqué, je crois, que dans ces mêmes inscriptions la distinction entre la série forte et la série faible est faite à l’aide d’une notation particulière.

1 Je prends les chiffres adoptés par M. Brandis.

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