N- XI
Dans un précédent travail commentant les inscriptions phéniciennes que j’ai rapportées de l'île de Chypre, j’ai rapidement indiqué les modifications que l'étude de ces textes m’obligeait à introduire dans la classification des monnaies de Citium. Je viens aujourd’hui reprendre cette question avec les développements quelle mérite, et soumettre aux numismatistes les résultats auxquels j’ai été conduit.
Les médailles frappées en Cvpre par les petits dvnastes phéniciens ont été pendant longtemps une véritable énigme. Classées parmi les incertaines de Cilicie ou de Syrie, elles sont restées sans attribution jusqu’au jour où M. le duc de Luynes reconnut leur véritable origine*. Seulement, à celte époque, la valeur des lettres de l’alphabet phénicien n’était pas rigoureusement fixée, et les inscriptions qui devaient servir de base à un déchiiïrement plus complet étaient encore enfouies dans le sol. Privé de cette importante ressource, M. de Luynes a été amené à séparer l’une de l'autre des pièces auxquelles l’unité de leur fabrication, de leur style, de leurs poids, donnait une origine commune,
1 Voyez pins bant, p. 24.
* Essai sur la numismatique des satrapies , etc. p. 82.
mais que leurs légendes semblaient attribuer les unes à Citium, les autres àTyr ou aux Khittim de Syrie; il n’en reste pas moins établi que sans f Essai sur les Satrapies, nous serions peut-être encore occupés à chercher la véritable voie, et que nos corrections, rendues faciles par les trouvailles récentes, n'enlèvent rien au mérite des découvertes originales. J'ajouterai que l’exactitude des descriptions, le soin minutieux avec lequel les planches et les figures intercalées dans le texte reproduisent les légendes des pièces, font toujours de ce livre le meilleur des guides. Nous lisons certains noms autrement que l’auteur ne les lisait en 184(3 (et comme il les lirait certainement luimême aujourd’hui), mais tout en changeant la valeur de plusieurs lettres, nous n’avons rien à changer à la manière dont leur forme a été reproduite alors.
Je considère donc toutes les pièces gravées sur les planches XIII, XIV et XV de la Numismatique des Satrapies, à l’exception des n" 21, 41-45, comme ayant été frappées à Citium. Toutes ont identiquement les mêmes types : au droit, la figure d’Hercule combattant dans la pose de l’Hercule grec primitif, l'arc d’une main, la massue de l’autre, la jambe gauche en avant, tel que nous le représente une belle statuette de bronze de la collection du commandant Oppermann : au revers, le groupe si asiatique du lion qui dévore un cerf; mais sur aucune d’elles je ne lis le nom de la ville de Citium. Je base mes attributions 1“ sur la concordance entre deux noms royaux et les noms de deux souverains de Citium donnés par les inscriptions et par l'histoire; 2° sur ce fait que la plupart de ces pièces, — je l’ai constaté sur place, — se trouvent dans l’ile de Chypre et spécialement dans les environs de Larnaca, ville moderne bâtie sur l’emplacement de l’antique Citium. De plus, toute
cette série étant parfaitement homogène, la preuve faite pour deux des rois à l’aide des inscriptions, s’étend nécessairement à tout l’ensemble. Enfin en comparant ces pièces aux monnaies à légendes cypriotes que M. de Luynes a si ingénieusement retrouvées 1 , on reconnaît un certain air de famille qui dénote la communauté d’origine : la physionomie indiquée par cette expression « fabrique cypriote » est familière aux numismatistes qui savent aujourd’hui la reconnaître et qui seront, je pense, d’accord avec moi : la présence sur la plupart des pièces à l’Hercule combattant de la « croix ansée # qui tient une si grande place dans la numismatique cypriote, confirme encore ce rapprochement.
Une dernière preuve est tirée de l’étude des poids. Cette étude a été très-complètement faite par M. Brandis dans son excellent livre sur les systèmes métriques de l’Asie occidentale *. Aussi je ne m’étendrai pas longuement sur ce sujet : il me suffira de rappeler, d’après ce savant auteur, que les pièces d’argent frappées dans l’île de Cypre sous la suzeraineté du Grand Roi, sont taillées suivant le système employé en Asie Mineure par les satrapes perses. C’est à dire avec un statère d’argent pesant en moyenne 10 sr ,80, valant le dixième de la dorique d’or, et divisé lui-même en fractions dont le dénominateur est un multiple de
1 Numismatique et inscriptions cypriotes, 1852.
* Das Muns-SSass und Gswichtswesen in Vorderasien , Berlin, 1866, p. 116, 256, 368 et suiv. — Je regrette seulement que M. Brandis, sur la foi de mes premières communications, ait admis la lecture Nemesitan que j’avais d’abord cru lire dans l’inscription phénicienne dite première citienne de Pococke : le retard apporté dans la publication du présent travail ne lui a pas permis de rectifier cette conjecture, et a laissé subsister dans son excellent ouvrage des noms imaginaires tels que Melek Namas et Melek Ramkit.
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trois : qu’en Phénicie au contraire le système en usage est le système gréco-asiatique dont le statère pèse 7 grammes, vaut le quinziéme de la dorique d’or, et se divise en fractions dont le dénominateur est un multiple de quatre. Dans le premier système , on ne trouve pas de pièces plus lourdes que le statère; dans le second, au contraire, il y a des doubles statères (ou tétradrachmes, ou sicles), pesant jusqu’à 14 f \40, et même des pièces deux fois plus lourdes de 28 grammes, telles que les grosses dariques d’argent au char, frappées en Phénicie sous le règne de Xerxès. La distinction des deux systèmes est trèsprécise, et c’est en l’appliquant aux pièces portant le nom d’Azbaal que M. Brandis a été conduit à en attribuer une partie à Citium, les autres appartenant, par leur légende même, à Gebâl (Byblos) de Phénicie : on en jugera par le tableau suivant :