DÉCORATION DU PALAIS
Là je déplorerai d'abord le choix des artistes et ensuite le choix des sujets.
Je serai très-court sur le choix des artistes, parce que c'est une chose très-délicate et que je ne veux faire de tort ni de peine à personne; mais je dirai que, dans un pays qui compte des hommes du premier mérite comme M. Ingres et M. Paul Delaroche, et plusieurs autres, il est très-étonnant qu'on ait été choisir, pour décorer la première enceinte législative, des artistes qui sont très-loin de valoir ceux que je viens de nommer, et dont les œuvres que nous avons sous les yeux n'augmenteront certainement pas la réputation.
Mais, pour les sujets, Messieurs, je dirai qu'il est vraiment incroyable que dans ce pays, qui compte quatorze siècles d'histoire, dont les annales sont remplies de faits politiques et civils de premier ordre (car je ne parle pas ici des batailles), on ait pu recourir à un choix d'allégories grotesques comme celles qui sont là-haut étalées sous nos regards, et que, pour ma part, je n'avais pas comprises jusqu'à ce qu'on nous eût distribué l'étrange explication que voici. [V orateur montre un petit cahier broché?)
Elle a été de nature à augmenter la surprise et le désappointement de ceux qui, comme moi, regardent les allégories comme des puérilités surannées.
Ainsi, par exemple, voilà la Modération et la Sagesse concourant à la rédaction des lois! [On rit.) Je vous demande ce que cela veut dire dans une assemblée de gens sérieux que de mettre sur leurs têtes des hommes et des femmes vêtues à l'antique , qu'on décore de ces noms de Modération et de Sagesse?
Est-ce une recommandation qu'on a voulu faire à la Chambre des pairs? Assurément elle est superflue.
J'en passe et des meilleures; mais, dans les autres partit
du palais, le même système a été suivi : partout des allégories.
Dans la bibliothèque, la première qui a été placée, et j'espère que ses pareilles ne viendront jamais l'accompagner, c'est la Philosophie découvrant la Nature; je n'attaque pas ici le talent de l'artiste , mais je vous demande ce qu'ont de commun la philosophie et la nature avec la Chambre des pairs. [Nouveaux rires.)
Si je passe de la peinture à la sculpture, je blâmerai d'abord la position qu'on a donnée à ces quatre grands bustes que nous avons sous les yeux, et sans parler de leurs socles monstrueux, je dirai que jamais, je pense, on n'avait eu l'idée bizarre de placer ainsi des bustes suspendus en l'air contre des plates-bandes de marbre. Cela me paraît contraire à toutes les règles de l'art.
Ce qui me semble plus étrange encore, c'est le choix des personnages de l'hémicycle où siège M. le Chancelier, dont nous ne pouvons encore juger que par les inscriptions. Tandis que Napoléon, l'auteur du Code civil et de presque toute notre législation moderne, est relégué dans un médaillon presque imperceptible du plafond, vous voyez là, honorés d'une statue en pied, M. Turgot et M. Portalis; je suis bien loin de contester leur mérite, mais ce contraste est bizarre, avouez-le. Qui donc a pu avoir l'étrange idée de reléguer au plafond les rois, les souverains législateurs, parmi lesquels Napoléon figure à juste titre, tandis qu'on donne la place d'honneur à des hommes très-remarquables sans doute, mais infiniment moins célèbres et moins faits pour frapper les regards de la postérité ?
Comment se fait-il ensuite que, voulant réserver cet hémicycle pour des hommes qui n'ont pas occupé le rang souverain, pour des hommes d'État, pour de grands magistrats,