LE BIENHEUREUX FRÈRE ANGÉLIQUE DE FIESOLE
Le nom du moine Jean de Fiesole ( Fra Giovanni Àngelico da Fiesole) , peintre de l'école catholique de Florence, surnommé Y Angélique , et communément appelé en Italie il Beato, ne se trouve presque dans aucun des ouvrages qui ont traité de l'art pendant les trois derniers siècles. On ne saurait ni s'en étonner, ni s'en plaindre. La gloire de celui qui a atteint l'idéal de l'art chrétien méritait de n'être pas confondue avec celle qu'on a décernée à des artistes comme Jules Romain, le Dominiquin, les Carraches et autres de ce genre : mieux valait pour lui être totalement oublié que d'être placé sur la même ligne qu'eux. Peu de temps après sa mort , le paganisme fit irruption dans toutes les branches de la société chrétienne : en politique, par l'établissement des monarchies absolues; en littérature, par l'étude exclusive des auteurs classiques; dans l'art, par le culte effréné de la mythologie et du naturalisme qui signala l'époque de la renaissance. Devenu rapidement vainqueur et maître, il
1 Cette notice est extraite de la seconde livraison des Monuments de l'Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, publiés par A. Boblet, Paris, 1838-1H19.
eut soin de discréditer et les hommes et les choses qui portaient l'empreinte ineffable du génie chrétien : Fra Angelieoeut l'honneur d'être confondu dans la proscription qui enveloppa à la fois et les garanties politiques du moyen âge , et cette poésie pieuse et chevaleresque dont l'Europe avait été si longtemps charmée, et enfin cet art si glorieusement et si heureusement inspiré par les mystères et les traditions de la foi catholique. Tout cela fut déclaré barbare, digne d'oubli et de mépris, et, pendant trois siècles, on l'a oublié et méprisé, conformément au décret des maîtres. Aujourd'hui que l'esprit humain, arrivé peut-être au terme de ses longs égarements, s'arrête incertain, et semble jeter un regard d'envie et d'admiration vers les âges catholiques, on recommence à étudier l'art qui était la parure de cette époque si complète; et le peintre béatifié a repris peu à peu la place que lui avait assignée le jugement de ses contemporains. Encore étrangement méconnu en Italie, il est admiré avec enthousiasme en Allemagne, et la France, qui possède un de ses chefs-d'œuvre, s'habitue, à son tour, à le voir compter parmi les grands maîtres. Comme il occupe, par sa vie, aussi bien que par ses œuvres, le premier rang entre les peintres vraiment dignes du nom de catholiques, des lecteurs catholiques nous pardonneront à coup sûr quelques courts détails sur cette vie.
Né en 1387 dans les environs de Florence, à vingt et un ans il prit à Fiesole l'habit de l'ordre des Frères prêcheurs, fondé par saint Dominique ; il porta désormais le nom de l'endroit où il s'était consacré à Dieu. On dit qu'auparavant dans le monde il s'appelait Guido ou Santi Tosini. 11 vint peu après à Florence, où il entra au couvent de Saint-Marc, dans cette illustre maison qui allait produire le grand Savonarole et Fra Bartolommeo, mais dont notre bienheureux peintre devait
être la première et la plus pure illustration. Ce fut là qu'il commença à se livrera la pratique de la peinture. On ne connaît pas son maître; quel que soit celui dont il ait reçu les premières leçons , il faut bien admettre que Dieu seul a pu inspirer un génie comme le sien et animer cette vitalité puissante, fruit du silence et de la paix du cloître. La peinture n'a été évidemment pour lui qu'un moyen de réunion avec Dieu : c'était sa manière de gagner le ciel, son humble et fervente offrande à celui qu'il aimait par-dessus tout; c'était la forme du culte spécial et intime qu'il rendait à son Rédempteur. Jamais il ne prenait ses pinceaux sans s'être livré à l'oraison en guise de préparation *, Il restait à genoux pendant tout le temps qu'il employait à peindre les figures de Jésus et de Marie 2; et chaque fois qu'il lui fallait retracer la crucifixion, ses joues étaient baignées de larmes 3. Son art était si bien à ses yeux une chose sacrée , qu'il en respectait les produits comme les fruits d'une inspiration plus haute que son intention ; il ne retouchait ni ne perfectionnait jamais ses travaux , et se bornait au premier jet, croyant, à ce qu'il disait s;ms détour, que c'était ainsi que Dieu les voulait \ Il ne faut rien moins que le témoignage précis de son biographe sur ce fait pour y croire, quand on examine l'incroyable perfection, le fini, la délicatesse de toutes ses œuvres. Mais on comprend qu'avec ses dispositions, son dévouement à l'art ne pouvait nuire en rien à l'exercice de toutes les vertus monastiques. Aussi toute sa vie fut-elle marquée par une fidélité touchante
1 Non havrcbbe messo mano ai penelli se prima non havesse fatto orazione. Vasari.
2 Voy. le Couronnement de la Vierge de Fra Ângelico , par A. W. de