SCHLEGEL
3 Non feee mai crociûsso, che non si bagnasse le gote di lagrime. Vasari.
4 Haveva per costume non ritoccare, ne racconciar mai alcuna sua dipintura, ma iasciarle sempre in quel modo, che erano venuti a prima volta, per creder, secundo ch'egli diceva, che cosi fosse la volontà di Dio. Id.
aux trois vœux sacrés qui le liaient à Dieu par la règle du grand saint Dominique. Quanta sa pureté, il suffit de contempler au hasard une figure quelconque sortie de son pinceau, et l'on restera convaincu que jamais une pensée indigne de Jésus et de Marie n'a pu s'arrêter dans une âme capable de se reproduire par des reflets semblables. Sa pauvreté monastique lui était si chère qu'il refusait toujours de stipuler un prix pour ses œuvres , et distribuait aux malheureux la totalité des sommes qu'elles lui rapportaient; il aimait les pauvres pendant sa vie, dit Vasari, « aussi tendrement que son âme peut aimer aujourd'hui le ciel où il jouit de la gloire des bienheureux *. » Enfin l'habitude de Y obéissance lui était si naturelle qu'il ne voulait même recevoir de commandes pour son art que par l'intermédiaire de son supérieur spirituel, le prieur de Saint-Marc; et lorsqu'on venait lui demander un travail, il répondait simplement qu'il fallait en convenir avec le père prieur, et qu'il ferait tout ce qui lui serait ordonné 2. Un jour qu'il était à dîner chez le pape Nicolas V, il ne voulut pas manger de la viande , parce que son prieur n'était pas là pour le lui permettre, oubliant, dans sa douce simplicité, qu'il y était convié par le Pontife, dont l'autorité était plus que suffisante pour le dispenser. Mais toutes ces choses extérieures lui étaient étrangères et indifférentes; il disait sans cesse : « Celui qui veut peindre a besoin de tranquillité et de vivre sans pensées; celui qui s'occupe des choses du Christ doit être toujours avec le Christ 3. »
1 Vivendo fù de' poveri tanto amico, quanto penso, che sia ora l'anima sua del cielo. Yasari.
2 A chiunque ricercava opère da lai diceva, che ne facesse esser contento il priore, e chepui mancherebbe. Id.
3 Usando spesse fiate di dire, che chi faceva questa arte, haveva bisogno di quiète, e di vivere senza pensieri; e che chi fa cose di Christo con Christo deve stare sempre.'lD.
C'était là sa théorie de l'art, et Dieu lui permit de la mettre en pratique avec un bonheur et un éclat dignes de ces hautes pensées. Il débuta par des chefs-d'œuvre dès sa première jeunesse : ancor giovinetto, dit Yasari, benissimo fare sapeva. Ses premiers travaux furent consacrés à orner de miniatures admirables les livres de chœur de son monastère, en société avec son frère aîné, moine et peintre comme lui. Bientôt il se livra à la peinture sur fresque, dans des proportions considérables , sans renoncer toutefois à ces charmantes miniatures dont les reliquaires donnés par lui à Santa-Maria- Novella peuvent nous donner une idée. Encore aujourd'hui, ce célèbre monastère de Saint- Marc, illustre par tant de titres, offre au voyageur catholique la plus complète collection des œuvres du saint artiste dans les grandes et sublimes fresques de la salle du chapitre , le crucifix et les lunettes du cloître, et enfin la série d'histoires de la vie de Marie, qu'il voulut peindre dans la cellule de ses frères. Maison n'y retrouve plus sur le grand autel cette Madone, qui, selon Yasari, par son exquise simplicité, excitait à la dévotion tous ceux qui la regardaient '. Dans un siècle où les inspirations d'un art encore tout imprégné du christianisme constituaient une partie essentielle de la vie religieuse et publique, un génie comme celui du frère Jean ne pouvait rester longtemps caché dans son cloître. Aussi fut-il recherché avec avidité, et célébré avec enthousiasme; ses œuvres, en se multipliant, acquirent une immense popularité dans toute l'Italie. Vasari, dont le goût classique et matérialiste ne pouvait certes sympathiser avec celui du mystique de Fiesole, nous a conservé, dans l'article qu'il lui a consacré, l'écho de cette exaltation pieuse et tendre qu'inspiraient les œuvres de notre moine, et que venait ratifier le jugement des plus fins connaisseurs. « Ce tableau, dit-
1 Muove a divozione chi la guarda per la simplicità sua.
il en parlant d'une predella l qui représentait la légende de saint Corne et saint Damien, est si parfait, qu'il est impossible de s'imaginer un travail plus diligent, ni des figures plus délicates, mieux entendues que celles qu'on y voit. » — « Cette annunziata, dit-il encore à propos d'une Madone recevant le message divin, a un profil si pieux, si délicat et si parfait, qu'on la dirait vraiment peinte non par des mains d'homme, mais dans le paradis 2. Les saints qu'il a peints ressemblent plus à des saints que ceux d'aucun autre peintre. » Enfin, parlant du magnifique Couronnement de la Vierge, que l'on peut voir au Louvre, le biographe ajoute : « On y voit une quantité de saints et de saintes, si nombreux, si parfaits, dans des attitudes si variées , et avec des airs de tête si gracieux , que l'on éprouve une douceur incroyable à les regarder ; on sent que les esprits bienheureux, s'ils avaient des corps, ne pourraient être autrement dans le ciel qu'il ne les a représentés ; ils ne paraissent pas seulement vivants , mais la douceur et la délicatesse de leur expression est telle qu'on les dirait peints de la main d'un ange et d'un saint, comme ils le sont en effet ; car c'était un bon ange que ce bon religieux, et on l'a toujours surnommé frère Jean X Angélique... Pour moi, j'avoue que je ne puis jamais contempler cette œuvre sans qu'elle me paraisse nouvelle, et je n'en suis jamais rassasié quand je m'en sépare 3. »
1 On appelle predella ou gradiao le petit cadre longitudinal qui se trouve au-dessus de la plupart des grands tableaux d'après des anciens maîtres, et où ils représentaient divers traits de la vie des saints qu'ils avaient peints en pied dans la partie supérieure du tableau. C'est ainsi que dans le chefd'œuvre de Fra Angelico au Louvre, le gradino représente la vie de saint Dominique que l'on voit en pied dans le Couronnement de Notre-Dame qui fait le sujet du tableau lui-même.
2 Con un profilo di viso tanto devoto, delicato e ben fatto che par veramente non da un uomo, ma fatto in paradiso.
3 Una mollituuine infinita di santi e santé, tanti in numéro, tanto ben tutti, e con si varie attitudine, e diverse arie di teste, che incredibile piacere,
Si la vue de ce tableau arrachait au matérialiste Vasari d'aussi précieux aveux, quels transports ne doit-il pas exciter dans une âme prédisposée par l'étude et l'amour de la véritable poésie chrétienne ! Nous avons le bonheur de le posséder à Paris 1. Mais c'est encore à Florence, dans les fresques de Saint-Marc et à l'Académie des beaux arts, qu'il faut aller, pour apprécier toute l'étendue et toute la profondeur du génie de ce peintre angélique. Nous avons cherché à décrire ailleurs le tableau que nous regardons comme son chef-d'œuvre, son Jugement dernier 2. Ne pouvant donner ici une idée, même superficielle , de ses divers travaux , nous citerons l'excellent résumé qu'en a donné l'écrivain qui jusqu'ici a le mieux parlé de la peinture chrétienne. « La componction du cœur, » dit M. Rio, « ses élans vers Dieu, le ravissement extatique,
e dolcezza si senle in guardarle, anzi pare che quei spirili beati, non possino essere in cielo altrimente, o per meglio dire, se havessero corpo, non potrebbero; perciocche.... non solo sono vivi e con aric délicate, e dolci, ma lutto il colorito di quell' opéra par che sia di mano d'un santo, o d'un angelo, como sono, onde a gran ragione fù sempre chiamato questo da ben religioso, frate Giovanni Angelico... Io per me posso con verità affermare che non veggio mai questo opéra che non mi para cosa nuova, ne me ne parto mai sazio.
1 Après avoir subi toutes sortes d'épreuves et avoir été longtemps dérobé aux regards du public, ce trésor, enlevé à l'église Saint-Dominique de Fiesole pendant les guerres d'Italie, vient d'être exposé dans la nouvelle galerie des dessins que le roi a fait disposer dans l'aile occidentale de la cour du Louvre. Nous conseillons à tous ceux qui aiment ou veulent connaître l'art chrétien d'aller contempler et étudier ce tableau, qui en est un des plus merveilleux produits. Le coloris en a été très-malheureusement affaibli , parce qu'il a fallu enlever un vernis dont des mains grossières et ignorantes l'avaient affublé il y a quelques années. Il est en outre placé à une hauteur qui ne permet point d'en saisir tous les détails. Espérons enfin qu'on fera disparaître le cadre affreux qui le déshonore, et où deux grotesques renommées semblent placées à dessein pour figurer la dégénération de l'art moderne. 11 a été gravé et publié avec un texte explicatif par le célèbre A.-W de Schlegel, Paris, 1816, in-folio : cette publication est excessivement rare. (1839.)
2 Voir plus haut, page 107.
1 avant-goût de la béatitude céleste, tout cet ordre d'émotions profondes et exaltées que nul artiste ne peut rendre sans les avoir préalablement éprouvées , furent comme le cycle mystérieux que le génie de frère Angélique se plaisait à parcourir, et qu'il recommençait avec le même amour quand il l'avait achevé. Dans ce genre, il semble avoir épuisé toutes les combinaisons et toutes les nuances , au moins relativement à la qualité et à la quantité de l'expression; et pour peu qu'on examine de près certains tableaux où semble régner une fatigante monotonie, on y découvrira une variété prodigieuse qui embrasse tous les degrés de poésie que peut exprimer la physionomie humaine. C'est surtout dans le Couronnement de la Vierge au milieu des anges et de la hiérarchie céleste , dans la représentation du Jugement dernier, au moins en ce qui concerne les élus, et dans celle du Paradis, limite suprême de tous les arts d'imitation ; c'est dans ces sujets mystiques, si parfaitement en harmonie avec les pressentiments vagues, mais infaillibles de son âme , qu'il a déployé avec profusion les inépuisables richesses de son imagination. On peut dire de lui que la peinture n'était autre chose que sa formule favorite pour les actes de foi, d'espérance et d'amour H $
Ce n'est pas seulement Florence qu'il enrichit de cette parure chrétienne. Sa gloire, en se répandant au loin, le fit appeler dans diverses villes de la Toscane et de l'Ombrie. On voit encore quelques débris de ses travaux à Cortone , à Pérouse et surtout à Orvieto. Enfin le Pape Nicolas V', si ami des arts, le fit venir à Rome, où il peignit à fresque la chapelle du Saint- Sacrement, que Paul 111 fit détruire pour élargir un escalier, et la chapelle dite de Saint-Laurent, si complètement oubliée par la barbarie des dix-septième et dixhuitième siècles, que le savant Bottarl ne put y entrer qu'en
1 De la poésie chrétienne, par M. Rio, Forme de l'art, p. 193.
escaladant la fenêtre, les clefs de la porte ayant été perdues. « Cette œuvre si simple, dit M. Rio, si pure, si dégagée de tout alliage profane, n'était pas cependant ce qui avait fait la plus forte impression sur l'esprit du Pape. Il s'était aperçu que l'âme de l'artiste valait encore mieux que son pinceau. » L'archevêché de Florence ayant vaqué sur ces entrefaites, il le jugea digne d'en être revêtu. Mais Fia Angelico, en apprenant l'intention du Pontife, le supplia instamment de lui faire grâce de ce fardeau, parce qu'il ne se sentait nullement propre à gouverner les peuples '. Mais il ajouta qu'il y avait dans son ordre un moine, nommé Antonin, très-amoureux des pauvres , très-habile dans la conduite des âmes , craignant Dieu 2, et beaucoup mieux fait que lui pour être revêtu de cette dignité. Le Pape, plein de confiance dans sa recommandation, lui accorda la nomination qu'il sollicitait 3, et l'humble peintre eut ainsi la gloire d'appeler au siège de Florence celui qui devait y briller d'un éclat si pur, et que l'Église vénère aujourd'hui sous le nom de saint Antonin 4.
Fra Angelico mourut à Rome en 1455, à l'âge de soixantehuit ans. Il fut enterré dans l'église de son ordre, la seule gothique qui soit restée à Rome, et dont le nom est comme le symbole de la victoire éternelle du christianisme sur le paganisme au sein de la capitale du monde, Santa-Maria-sopra-Minerva. On y voit encore sa tombe, avec sa figure en pied et les mains jointes, gravée au trait, et on y lit cette épitaphe :
Non mini sit laudi quod eram velut aller Apelles, Sed quod lucra tuis oninia, Christe, dabaui :
i Perocche non si sentiva atto a governar popoli. (Vasari.) - Havendo la sua religione un frate amorevole de' poveri , doltissimo di governo e timorato di Dio. (Vasari.) 3 Gli fece la grazia liberamente. (Vasari.) 1 II a été canonisé par Adrien VI.
Altéra nam terris opéra exstant, altéra cœlo ; Urbs me Joannem flos tulit iEtrmïœ.
« Qu'on ne me loue pas de ce que j'ai peint comme un autre Apelle, mais de ce que j'ai donné tout ce que je gagnais à tes pauvres, ô Christ! J'ai travaillé pour le ciel en même temps que pour la terre; je m'appelais Jean; la ville qui est la fleur de l'Etrurie a été ma patrie. »
Après sa mort, au surnom d' Angélique vint se joindre celui de Bienheureux, il Beato. C'est ainsi qu'il est principalement désigné encore aujourd'hui à Florence et dans toute l'Italie. Toutefois cette expression de la pieuse admiration des Chrétiens n'implique nullement un culte public et autorisé par l'Église.
Au premier rang de ses élèves on voit figurer Benozzo Gozzoli, qui continua fidèlement la ligne tracée par son maître, et dont la gloire est inscrite sur les murs du plus bel édifice de l'Italie, le Campo-Santo de Pise; puis encore Gentile da Fabriano, le père de cette dynastie sublime des peintres de l'école d'Ombrie qui devait finir avec la défection de Raphaël, en laissant à l'art chrétien, comme pour le consoler, Francia de Bologne. On peut ainsi regarder Fra An gel ico comme la souche des trois grandes branches de l'école mystique, celle de Florence, d'Ombrie et de Bologne !.
1 Depuis la publication de cette notice, la vie de Fra Angelico a été l'objet de plusieurs travaux importants et approfondis, parmi lesquels nous signalerons en première ligne l'ouvrage intitulé : San Marco illuslrato net dipinti del B. Angelico, con la vita dello stesso pittore, par le R. P. Marchese, dominicain, Florence, 1854, in-folio; puis la Vie de Fra Angelico de Fiesole, par M. E. Cartier, Paris, 1857, in-8".
Œuvres, vi. — Art et Littérature. 22
PAR M. LADERCHI
C'est avec le plus vif plaisir que nous voyons se développer graduellement en Italie l'amour et l'appréciation de l'art chrétien du moyen âge, opposé à l'art païen des siècles modernes, qui a régné jusqu'à présent despotiquement sur cette belle contrée. Notre satisfaction redouble quand nous voyons ce mouvement de justice et de science à la fois partir du centre même de l'unité, des Étais romains. Déjà l'année dernière, M. le chevalier Minardi, président de l'Académie des beaux arts de Rome, avait établi, dans un discours qui lit beaucoup d'effet, la supériorité de l'inspiration chrétienne des écoles primitives sur la prétendue peinture religieuse des siècles récents. Voici maintenant que, se conformant à un usage italien, un citoyen de Ferrare, M. CamilloLaderchi, à l'occasion des noces du jeune comte Costabili avec la comtesse Malvina Mosti, publie une description de la galerie Costabili, à laquelle il rattache un essai historique tout à fait original sur l'ancienne école de Ferrare. L'ouvrage porte le titre suivant : Descrizione délia quadreria Costabili, parte prima ; l'Antica scuola ferrarese, par M. Camillo Laderchi; Ferrara, 1837. — La sympathie que l'auteur exprime dans son
ouvrage pour les idées de M. Rio et nos faibles efforts en faveur de la réforme de Fart religieux , est un motif de plus pour que nous contribuions, en rendant compte de ses travaux, à resserrer ce lien religieux et littéraire entre la France et l'Italie. L'opuscule de M. Laderchi est même spécialement destiné à combler une lacune que présente l'ouvrage publié par M. Rio sur Y Art chrétien en Italie, ouvrage que l'auteur ferrarais signale avec tant de raison comme le plus complet et le plus important qui ait encore paru sur cette matière. Adoptant tous les principes posés par M. Rio, quant à l'influence prépondérante de la piété catholique sur la peinture du moyen âge, et à sa répugnance légitime pour le naturalisme et le paganisme, M. Laderchi nous donne une série de renseignements détaillés et très-curieux sur seize peintres ferrarais, depuis Gelasio di IXicolo, qui florissait en 1240, jusqu'à Michelli Cortellini, dont on a des tableaux datés de 1517. On ne trouve ailleurs que des notions très-rares et très-inexactes sur ces artistes, tous exclusivement consacrés à la peinture mystique, et dont M. Laderchi nous fait connaître avec le plus grand soin la vie et les œuvres. Il s'étend avec raison sur les astres vraiment rayonnants de cette école : Panetti, né en 1460; Ercole Grandi, né en 1491 ; Mazzolino, né en 1481, et surtout Lorenzo Costa. M. Rio avait déjà reconnu l'identité du but, de l'esprit et des inspirations qui dominaient à la fois l'école de Rologne (à laquelle il rattache celle de Ferrare) et l'école d'Ombrie, celle de Gentile de Fabriano, du Pérugin et de Raphaël. Il en avait conclu a priori qu'il avait dû y avoir des communications matérielles entre elles deux. Or, M. Laderchi est venu répandre la lumière la plus satisfaisante sur ces diverses ramifications de l'école mystique , en démontrant que Lorenzo Costa , en même temps que Gentile de Fabriano, fut l'élève de Benozzo Gozzoli, lui-même élève
chéri et fidèle du bienheureux Fra Angelico da Fiesole, qui se trouve ainsi la tige commune des plus fécondes branches de la poésie mystique dans l'art. M. Laderchi démontre encore que Costa a été le maître de Francia, et non pas son élève, comme tous les auteurs l'ont dit jusqu'à présent. « Ce maître insigne, dit l'auteur, fondateur de trois écoles, à Ferrare, à Bologne et à Mantoue , doit être placé avant son tendre ami et compagnon Francesco Francia, avec Perugino, avec Leonardo , Lorenzo di Credi et quelques autres , dans un cercle d'artistes élus, au milieu desquels siège le bienheureux de Fiesole, et où doit se concentrer l'admiration de quiconque comprend la peinture chrétienne. »
Tout voyageur catholique , par respect pour le grand nom de Ferrare, pour les souvenirs chevaleresques et poétiques du Tasse, de l'Arioste, de la première et si illustre maison d'Esté, doit s'arrêter dans cette ville; il y admirera la magnifique façade de la vieille cathédrale (si indignement vandalisée au dedans) , la statue du glorieux pèlerin dont date l'éclat de la maison d'Esté, le vaste château qui rappelle leur grande et féodale existence ; enfin la petite mais charmante galerie de tableaux. Guidé par l'excellent opuscule de M. Laderchi, il ajoutera à ces visites obligées celle de la galerie de Costabili. Nous ne pouvons que lui souhaiter de trouver souvent, pour d'autres villes , un guide aussi fidèle , aussi sûr et aussi religieusement intelligent.
Si l'on franchit l'étroite limite qui, dans l'intelligence humaine, sépare le domaine de la science et de la littérature du domaine de l'art, on retrouve encore ici, comme partout, les moines au poste d'honneur, à l'avant-garde du mouvement chrétien. On reconnaît en eux les principaux instruments de cette lente et salutaire régénération qui a dégagé l'art de toute influence païenne, et qui l'a revêtu de cette forme complètement et exclusivement catholique d'où sont sortis tant et de si inimitables chefs-d'œuvre. Trop longtemps méprisés par le même esprit qui a méconnu l'histoire, la science et toute la grandeur des siècles catholiques, les monuments produits pendant ces siècles par l'union merveilleuse de l'enthousiasme et de l'humilité recommencent enfin de nos jours à être étudiés et admirés, et la justice que l'on est disposé à leur rendre ne pourra que profiter par surcroît aux ordres religieux. S'il nous était permis ici de comprendre dans nos appréciations l'époque où l'art catholique a atteint son apogée, combien nous aimerions à montrer cet art maintenu par l'esprit monastique dans sa vigueur, sa pureté et sa fécondité primitives, sous des formes nouvelles,
1 Fragment historique inséré en mars 1847 dans les Annales archéologiques . dirigées par M. Didron.
surtout au sein de Tordre des Frères prêcheurs bien nous aimerions à suivre ses progrès, jusqu'à ce qu'il ait atteint cet idéal de la beauté transfigurée par la foi, cette perfection enchanteresse de la grâce, de la noblesse et de la pureté, dont le type se trouve dans la Madone, telle que Dante l'a chantée , et telle que l'a peinte le bienheureux dominicain Jean de Fiesole, si justement surnommé le Frère Angélique! Mais, en nous renfermant dans la période qui nous occupe spécialement, nous pourrons constater que les moines préparaient et annonçaient, dans leurs innombrables travaux d'art, l'avènement de cette perfection de l'art catholique qui a régné du douzième au quinzième siècle 2 , et nous aurons au moins la consolation de ne trouver sur notre chemin aucune trace de cette dépravation du sens chrétien qui accompagne la renaissance, et qui a creusé le tombeau de la vraie beauté et de la vraie poésie.
Dès l'origine de l'ordre monastique, saint Benoît avait prévu dans sa règle qu'il y aurait des artistes dans les monastères, et il n'avait imposé à l'exercice de leur art, à l'usage de leur liberté, qu'une seule condition, l'humilité 3. Sa prévision fut accomplie, et sa loi fidèlement exécutée. Les
1 Nous ne pouvons qu'indiquer ici l'excellent ouvrage du P. Marchese, dominicain à Florence, sur la gloire de son ordre, intitulé : Memurie dei pillori, scultori e architetti domenicani. Firenze, 1845 et 1846, 2 vol. in-8°.
2 Voir Rio, De la poésie chrétienne; forme de l'art.
3 Artifices si sunt in monasterio, cum omni humilitate et reverentia faciant ipsas artes, si permiserit abbas. Quod si aliquis ex eis extollitur pro scientia artis suae, eo quod videatur aliquid conferre monasterio, hic talis evellatur ab ipsa arte, et denuo per eam non transeat, nisi forte humiliato ei iterum abbas jubeat. C. 57. — A ceux qui voudraient traduire littéralement le mot artifices par ouvriers nous répondrons qu'au moyen âge les artistes n'étaient guère que des ouvriers, et qu'en revanche les ouvriers étaient presque tous des artistes; que d'ailleurs la nature des recommandations faites par le saint législateur prouve assez qu'il s'agissait d'ouvriers appliqués à des travaux d'un ordre élevé et intellectuel, qui pouvait inspirer l'orgueil, c'est-àdire de ce qu'on appelle artistes dans le langage moderne.
monastères bénédictins eurent bientôt, non-seulement des écoles et des bibliothèques, mais encore des ateliers d'art où l'architecture, la peinture, la mosaïque, la sculpture, la ciselure, la calligraphie, le travail de l'ivoire, la monture des pierres précieuses, la reliure et toutes les branches de l'ornementation furent étudiées et pratiquées avec autant de soin que de succès, mais sans jamais porter atteinte à la juste et austère discipline de l'institut. Six cents ans après saint Benoît, lorsqu'un des plus austères réformateurs du douzième siècle, le père Bernard de Tiron, voulut former dans le Maine une nouvelle congrégation, sous la règle bénédictine, il eut soin de la recruter parmi les ouvriers et les artistes du pays, en permettant à chacun de continuer l'exercice de son ancien état sous le froc monastique. Il put ainsi réunir sous ses lois, dit l'histoire contemporaine, une foule d'artistes très-habiles, peintres et architectes, ciseleurs et orfèvres, qui travaillaient de leur état dans le monastère en même temps que les forgerons, les charpentiers et les laboureurs '.
L'enseignement de ces arts divers formait même une partie essentielle de l'éducation monastique 2. ►•
1 « Singulas artes quas noverant légitimas in monasterio exercere prsecepit ; unde libenter convenerunt ad eum lam fabri lignarii quam ferrarii, sculplores et aurifabri, pictores et cœmentarii, vinitores et agricolae, multorumque ofiiciorum artifices peritissimi. » Orderic Vital, lib. vin, p. 715, éd. Duchesne.
2 Voici, par exemple, ce qu'il est dit de l'éducation de saint Bernward, évêque de Hildesheim, élevé dans le monastère de cette ville au milieu du dixième siècle : « In scribendo {la calligraphie) apprime enituit ; picturam etiam limate exercuit. Fabrili quoque scientia et arte clusoria {la ciselure, ou Vari d'enchâsser les pierres précieuses), omnique structura (V architecture) mirifice excelluit...» Vit. S. Bernardi, auct. Tangmaro coœquali, in Act. SS. O. B , t. VIII, p. 181. — On voudra, bien remarquer que cette éducation monastique se donnait en plein dixième siècle, c'est-à-dire dans un temps que les pédants modernes ont représenté comme le plus obscur et le plus malheureux qui ait jamais existé.
Les plus grandes et les plus saintes abbayes étaient précisément les plus renommées par le zèle qu'on y déployait pour la culture de l'art. Saint-Gall , en Allemagne , le Mont-Cassin, en Italie, Gluny, en France, furent pendant plusieurs siècles les métropoles de l'art chrétien. Plus tard, Saint-Denis, sous l'abbé Suger, leur disputa cet honneur. A l'ombre de son immense église, la plus grande de toute la chrétienté, Cluny, avec les innombrables abbayes qui relevaient d'elle, formait un vaste foyer où tous les arts recevaient ce développement prodigieux qui devait attirer les reproches exagérés de saint Bernard f. Le Mont-Cassin suivait la même impulsion, el l'on voit que l'abLù Didier, lieutenant et successeur de saint Grégoire Vil, conduisait de front la reconstruction de son monastère sur une échelle colossale, et de vastes travaux de mosaïque, de peinture, de broderie et de ciselure en ivoire , en bois , en marbre , en bronze, en or, en argent, exécutés par des artistes byzantins ou amalfitains, et qui lui valurent l'admiration expansive des contemporains 2. Un autre des lieutenants de Grégoire VII, saint Guillaume, abbé de Hirschau, en Souabe, se livrait avec ardeur à la culture des arts ; il établit deux écoles d'architecture, l'une à Hirschau même, l'autre au monastère de Saint-Emmeran de Ratisbonne 3.
Au onzième siècle surtout, on peut l'affirmer, à l'exemple de Didier et de Guillaume, la plupart des moines célèbres par leurs vertus, leur science ou leur dévouement à la liberté de l'Église, l'étaient également par leur zèle pour l'art, et
1 Voir le curieux tableau que fait saint Bernard des magnificences artistiques de Cluny. Apologia ad Guillelmum, c. 12.
2 Léo Ostiensis, Chron. Casinens., liv. ni, c. 11, 20, 28, 29, 30, 33, pleins de détails inappréciables.
3 Ses services ont été convenablement appréciés par Heideloff, Die Bauhûiten des Millelaltert in Deutschland, p. 5.
souvent aussi par leur talent personnel pour la ciselure, la peinture ou l'architecture. On dérogeait même à la règle en permettant ou en ordonnant aux moines artistes, lorsque leur conduite était exemplaire, de sortir de leur monastère et de voyager , afin de perfectionner leur talent ou d'étendre leurs études '. Quand la charité l'exigeait, on les envoyait au loin, en véritables missionnaires de l'art, porter dans les contrées étrangères les traditions et les règles de la beauté monumentale, comme ceux qu'un abbé de Wearmouth envoya en qualité d'architectes au roi d'Ecosse JNaïtan, sur la demande de ce prince, pour enseigner aux Pietés la construction des églises en pierre selon l'usage des Romains 2.
L'architecture ecclésiastique est redevable aux moines de ses plus durables progrès. L'ordre de Cîteaux est celui de tous qui nous a laissé les édifices les plus parfaits. Mais, pendant les six siècles qui séparent saint Benoît de saint Bernard, comme pendant tout le cours du treizième et du quatorzième siècle , les moines surent appliquer à d'innombrables constructions la magnificence et la solidité que comporte cette reine des arts. Non-seulement ils élevèrent à Cluny la plus vaste basilique du moyen âge et de toute la chrétienté 3 , mais ils couvrirent tout le pays de l'Europe
1 C'est ce que prouve ce passage relatif à Tutilon de Saint-Gall : « Abbatum vero sub quibus militaverat permissu, plerumque et praeceptis, multas propter artlficia simul et doctrinas peragraverat terras. » Ekkehard, De casib. Sancti Galli. c. 3. Apud Goldast. Script, rerum Alammann., t. I.
2 Naitanus, rex Pictorum..., architeclos sibi mitti petiit, qui juxta morem Romanorum ecclesiam de lapide in gente ipsius facerenl... Reverentissimus abbas Ceolfridus misit architectos... Beda, Hist. eccles., 1. v, c. 22. — Ce Ceolfrid fut le successeur de saint Benoît Biscop, au septième siècle.
3 Elle avait 555 pieds de long, 9 pieds seulement de moins que l'église actuelle de Saint-Pierre de Rome (564 pieds), qui était alors beaucoup moins grande qu'aujourd'hui. Notre-Dame de Paris n'a que 396 pieds. Trois autres églises abbatiales, Vézelay, Saint-Denis et Pontigny, qui subsistent encore,
catholique d'une profusion d'églises, de cloîtres, de salles capitulaires, dont il nous reste à peine les noms et quelques ruines ; toutefois, parmi ces ruines, il en est qui méritent de compter au nombre des monuments les plus précieux. Nommons seulement , entre les monastères remarquables par leur beauté architecturale, et dont on peut encore aujourd'hui apprécier les restes, Croyland, Foun tains, Tintern, en Angleterre; Walkenried, Heisterbach, Altenberg, Paulinzelle, en Allemagne ; les chartreuses de Miraflores, de Séville, de Grenade ', en Espagne \ Alcobaça et Batalha, en Portugal; Souvigny, Yézelay, le mont Saint-Michel, Fontevrault, Pontigny, Jumiéges, Saint-Bertin , en France; noms à jamais chers aux véritables architectes, et qu'il suffit de prononcer pour frapper d'une ineffaçable réprobation les barbares auteurs de la ruine et de la profanation de tant de chefs-d'œuvre.
Pour se faire une idée de la grandeur majestueuse des constructions monastiques, il faut visiter l'Angleterre. L'œuvre de dévastation y a été moins complète et moins irréparable qu'ailleurs, d'abord parce que la propriété monastique y a été peu morcelée , mais surtout parce que les moines y avaient consacré leur zèle à la construction des cathédrales, où ils remplaçaient les chapitres. Or, ces cathédrales existent encore, et ont même été conservées par les schismatiques anglicans avec la plus louable sollicitude. On y retrouve, malgré les additions plus récentes, la trace visible de l'immense mouvement architectural qui éclata en Angleterre,
ont respectivement 375, 335 et 314 pieds de long. J'emprunte ces chiffres à la Chronique de Yézelay, par l'abbé Martin.
1 Je ne sais s'il existe encore quelque chose de ces deux chartreuses, si riches en merveilles de l'art. Quand je les ai visitées, en 1843, l'une était en démolition, et l'autre transformée en faïencerie par un vandale belge qui en interdisait l'entrée aux étrangers.
après la conquête, grâce aux moines normands que le duc Guillaume y appela, et auxquels on doit les magnifiques cathédrales de Cantorbéry, de Lincoln, de Rochester, de Durham et de Glocester l.
Quand nous disons que ces innombrables églises monastiques, semées sur la surface de l'Europe , furent construites par les moines, c'est le sens littéral de ce mot qu'il faut entendre. Les moines étaient non-seulement les architectes, mais encore les maçons de leurs édifices : après avoir dressé leurs plans, dont la noble et savante ordonnance excite encore notre admiration ~, ils les exécutaient de leurs propres mains et en général sans le secours d'ouvriers étrangers 3. Ils travaillaient en chantant des psaumes 4, et ne quittaient leurs outils que pour aller à l'autel ou au chœur5 . Ils entreprenaient les tâches les plus dures et les plus prolongées, et s'exposaient à toutes les fatigues et à tous les dangers du métier de maçon 6. Les supérieurs aussi ne se
1 Ce mouvement a été bien compris et caractérisé par M. Vitet dans son article sur l'architecture du moyen âge en Angleterre. Revue française, juillet 1838, t. VII, p. 223.
2 Nous n'en citerons qu'un exemple entre mille. 11 est dit d'Ansteus, moine de Gorze et abbé de Saint-Arnould de Metz, au dixième siècle : « Architecturae non ignobilis ei perilia suberat : ut quidquid semel disposuisset, in omnibus locorum et sedificiorum symmelriis vel commensurationibus non facile cujusquam argui posset judicio. » VU. S. Joan. Gorz. c. 66, in Act. SS. O. B., t. VII, ad annum 973.
3 Cela est expressément constaté dans la Vie de saint Elhelwold, moine et évoque de Winchester. Act. SS. O. B., t. VII, 606.
* Par exemple, lors de la construction du Ramsey, au neuvième siècle Ad. SS. O. B., t. VII, p. 734
5 Henricus in cujus manu sempur dolabrum versatur, excepto quando stat ad altaris sacri ministerium. Ermenrici Epist. ap. Analecta , p. 421, éd. in-fol.
,; Par exemple, lors de la construction du monastère de Pompose, sous l'abbé Guy (1046). «Fratribus operantibus aliquando crates lapidum ruderibus graves, non sine diabolico instinclu, de superioribus mûris ruerunt in terram. In quo casu quidam ex operariis:, quia supererant cralibus, delapsi
bornaient pas à tracer les plans et à surveiller les travaux ; ils donnaient personnellement l'exemple du courage et de l'humilité, et ne reculaient devant aucune corvée. Tandis que de simples moines étaient souvent les architectes en chef des constructions ■;, les abbés se réduisaient volontiers au rôle d'ouvriers. On voit au neuvième siècle que la communauté de Saint- Gall, ayant travaillé en vain tout un jour pour tirer de la carrière une des énormes colonnes d'un seul bloc qui devaient servir à l'église abbatiale, et tous les frères n'en pouvant plus, l'abbé Ratger seul persista à verser ses sueurs jusqu'à ce qu'en invoquant saint Gall il eut le bonheur de voir le bloc se détacher 2. Lorsque l'église fut achevée, avec toutes ses magnifiques dépendances, ce produit des labeurs monastiques excita une admiration universelle, et leurs voisins disaient : « On voit bien au nid quel genre d'oiseaux y habite 3. »
Au dixième siècle, saint Gérard, abbé de Broigne 5, revenant de Rome, escortait lui-même, à travers les passages si difficiles des Alpes, les blocs de porphyre qu'il faisait transporter, à dos de mulets, d'Italie en Belgique, parce que, dit
ad ima... quidam vero dum corruentes muro tignisque aliquibus inheerent. » Act. SS. O. B., t. VIII, p. 449.
1 La belle église de l'abbaye de Montierneuf à Poitiers, qui subsiste encore en partie, eut un de ses moines pour constructor, en 1080. Mss. Fonteneau, cité par M. de Chergé, Mém. des anliq. de l'Ouest, année 1844, p. 174, 255.
3 Omnis congregatio per totum diem laboraverat in una columnarum illarum quae inbasilica ipsa superstant... abbas solus. . sed frustra sudabat... Sancte Galle, finde illam... Immensa moles rupis illius sua sponte inde lissa enituit. Fragm. Ermenrici, ubi supra.
3 Bene in nido apparet quales volucres ib inhabitant : cerne basilicam et cœnobii claustrum, etc. Ermenricus. — Le plan primitif de cette abbaye princière avec toutes ses constructions, telles qu'elles existaient au neuvième siècle, existe encore à Saint-Gall : donné imparfaitement par Mabillon, au tome II des Annales Benedictini, il a été publié récemment avec une parfaite exactitude, sous forme de fac-similé, par M. Keller. Zurich, 1844, in-4°.
son biographe , la beauté lui semblait nécessaire à son église !,
Lors de la construction de l'abbaye du Bec, en 1033, le fondateur et le premier abbé, Herluin, tout grand seigneur normand qu'il était, y travailla comme un simple maçon, portant sur le dos la chaux, le sable et la pierre 2. Un autre Normand, Hugues, abbé de Selby, dans le Yorkshire, en agit de même lorsqu'en 1096 il rebâtit en pierre tous les édifices de son monastère qui était auparavant en bois : revêtu d'une capote d'ouvrier, et mêlé aux autres maçons, il partageait tojis leurs labeurs 3. Les moines les plus illustres par leur naissance se signalaient par leur zèle dans ces travaux. On voyait Hezelon, chanoine de Liège, du chapitre le plus noble de l'Allemagne, et renommé en outre par son érudition et son éloquence, se faire moine à Cluny pour diriger la construction de la grande église fondée par saint Hugues, et échanger ses titres, ses prébendes et sa réputation mondaine contre le surnom de Cimenteur 4, emprunté à son occupation habituelle. Ailleurs on raconte que, lors des vastes travaux entrepris à Saint- Vanne, vers l'an 1000, Frédéric, comte de Verdun, frère du duc de Lorraine et cousin de l'empereur, qui y était moine, et dont nous avons déjà parlé, creusait lui-même les fondations du nouveau dortoir, et emportait sur le dos la terre qui en provenait 5.
1 Lapidibus porphyreticis quos ad sua vir Dei transvehebat, causa neeessarise venustatis. Vit. S. Gérard, in Ad. SS. O. B.y t. VII, ad annum 959.
* Willelm. Gemmeticensis, liv. vi, c. 9, ap. Duchesne.
1 Ipse cucullo indutus operario, lapides, calcem, et alia nécessaria propres humeris cum cœteris operariis ad raurum evehere solebat. Mabillon, Ann,, t. V, 1. lxix, c. 86.
4 Cœmentarius. Mabillon, Annal., ad 1109.
8 Vere monachus terrœ fossor accessit, et quod effossum est, onere facto, exportavit. Quis jam similia facere erubesceret, cum videret Fredericum, comitis filium, fratrem duorum ducum, imperatoris consanguineum, etfecisse
Pendant la construction des tours de l'église abbatiale, comme il n'y avait pas assez de frères pour porter le ciment dans les hottes jusqu'aux étages supérieurs des nouvelles tours , Frédéric exhorta un moine de race très-noble , qui se trouvait là, à prendre sur lui cette corvée. Celui-ci rougit, et dit qu'une telle tâche n'était pas faite pour un homme de sa naissance. Alors l'humble Frédéric prit lui-même la hotte remplie de ciment, la chargea sur ses épaules, et monta ainsi chargé jusqu'à la plate-forme où travaillaient les ouvriers. En redescendant, il remit la hotte au jeune réfractaire, en lui rappelant qu'il ne devait plus désormais rougir devant personne d'avoir à faire une corvée dont s'était acquitté en sa présence un comte, né fils de comte *;
Au sein de ces édifices, dont les plans et la construction étaient l'œuvre des moines eux-mêmes, il s'organisait de vastes ateliers, où tous les autres arts étaient réunis et cultivés ; mais toujours sous cette stricte loi de l'humilité que le saint législateur de l'ordre avait imposée.
On n'a pas assez remarqué la variété des travaux auxquels se livraient simultanément les moines artistes , ni la facilité extraordinaire avec laquelle ils reportaient leurs talents sur des objets divers. Le même homme était souvent architecte, orfèvre, fondeur, miniaturiste, musicien, calligraphe, fac-
et non erubuisse? Hugo Flaviniac. Chron. Virdun., part, n, c. 7, ap. Labbe, Bibl. Nov. wm., 1, 164.
1 Cum jam in altum structura porrigeretur, et instrumentum illud, quod avis nominatur, subvectione csementi aptatum, perpauci essent qui ferrent... videns vir beatae mémorise quemdam de nobilioribus adstantem, ut sumeret ligneum illud instrumentum, et cœmentum collo, ut moris est, subveheret, admonuit. Qui cum erubesceret, et suis id natalibus incongruum adstrueret, vir mitissimus cervice subposita... Deinde porrecto juveni instrumente eodem... ut disceret facere quod fecerat cornes comitis filius; nec erubesceret si ei improbaretur factum quod constaret ab ipso quondam comité primitus attentatum. Ibid.
teur d'orgues, sans cesser d'être théologien, prédicateur, littérateur, quelquefois même évêque ou conseiller intime des princes !. Parmi tant d'exemples que nous avons déjà cités2, rappelons celui de Tutilon, moine de Saint-Gall, au neuvième siècle , qui était renommé dans toute l'Allemagne comme peintre, architecte, professeur, latiniste et helléniste, astronome et ciseleur3. Nous pouvons en ajouter plusieurs autres qui se rapportent au onzième siècle. Ainsi, Mannius , abbé d'Evesham , en Angleterre , est désigné comme habile à la fois dans la musique, la peinture, la calligraphie et l'orfèvrerie 4 ; Foulques, grand chantre de l'abbaye de Saint-Hubert des Ardennes, était aussi bon architecte qu'élégant miniaturiste 5. Un moine distingué , que nous comptons encore parmi les historiens, Hermann Contract, tout infirme et contrefait qu'il était 6, trouvait en outre le
1 C'est l'excellente réflexion du P. Cahier, qui, le premier, à ce qu'il nous semble, a constaté la diversité des talents de ces hommes si multiples, comme il les appelle très-justement. Voir le mémoire : Si le christianisme a nui aux sciences, § xiv.
2 Entre autres, saint Éloi, saint Dunstan, saint Bernward, saint Godehart, Gerbert, etc.
3 « Erat valde eloquens... cœlatura elegans, picturae artifex ac mirificus aurifex; musicus in omni génère instrumentorum, et fistularum prie omnibus... In structuris et cseteris artibus efficax, concinnandi in utraque lingua promptulus... Picturas et aurificia carminibus et epigrammatibus decorabat singulariter pretiosis. » Ekkehard, De casibus S. Galli, c. 3, ap. Goldast.
' « Plurimis artibus imbutus, videlicet cantoris, scriptoris, pictoris, aurique fabrilis operis scientia pollens. » Monast. AngL. 1, 151.
* « Prsecentorem..., in illuminationibus capitalium litterarum et incisionibus lignorum et lapidum peritum, » Çhron. Andagin., ap. Martene, Ampl. Collée t., t. IV, p. 925. — C'est au P. Cahier que nous devons ces deux dernières indications : il traduit avec raison les termes de la chronique par ces mots : maître en constructions, soit pour la charpente , soit pour la coupe des pierres.
6 De là son surnom de Contractus. « Ne... per se movere, neve saltem se in aliud latus vertere posset j sed in sella quadam gestatoria a ministro suo depositus, vix curvatim ad agendum quodlibet sedere poterat. » Berthold. ap. Pertz, t. V, p. 267.
moyen de cultiver avec succès la poésie, la géométrie, la mécanique, la musique, et surtout l'astronomie; il savait à fond le grec, le latin et Y arabe f, et nul ne pouvait rivaliser avec lui pour la fabrication des instruments de musique et d'horlogerie 2.
Pendant la guerre des investitures, et sous le pontificat d'Urbain II, le parti catholique, en Allemagne, compta parmi ses chefs Thiémon, noble bavarois, qui fut successivement abbé de Saint-Pierre de Saltzbourg et archevêque de cette ville , et qui , après avoir été longtemps persécuté et emprisonné pour la foi, mourut martyr en Palestine. Il avait été élevé au monastère d'Altaïch , et y était devenu peintre, fondeur et sculpteur. Pendant les intervalles de la terrible lutte où il prit une si noble part, il avait orné les monastères de sa province des produits de ses talents divers3. Lorsque, après avoir été fait prisonnier en Syrie , il parut devant le prince musulman qui le condamna au martyre, et lorsqu'on lui demanda quel était son état , il répondit qu'il était architecte, joaillier et peintre, en faisant du reste l'application symbolique de ces arts divers aux vérités de la foi qu'il voulait confesser 4.
1 « Trium linguarum, grsecae, latinse et arabicœ peritissimus. » Trithe mius, Ànn. Hirsaus.
2 « In horologicis et musicis instrumentis et mecanicis nullipar erat componendis. » Berthold, 1. c. p. 268. — Il trouvait encore le temps d'adresser une correspondance en vers ad arnicas suas quasdam sanctimoniales feminas. Docen, Archiv., III, 8, cité par Pertz.
3 « Altensi monasterio, tam regularibus quam scholaribus disciplinis tradilus est imbuendus... cumque non solum non esset iners in artibus quas libérales appellant, sed et in mechanicis universis, sicut pictoria, fusoria, sculptoria,... subtilissimus, ut in quibusdam monasteriis, et in nostro specialiter, in ejus sculpturis et picturis perspicuum est cernere. » Vit. S. Gebehard, arch. Salisb. a quodam admontensi monacho. 1619, in-18, p. 142.
* « Qui interrogatus quis esset, vel quam artem sciret: ... Scio quidem diversas ai tes; sed prsecipue ut sapiens architectus fundamentum scio ponere
Indiquons maintenant, par quelques traits rapides, quelle fut l'importance que les moines attachèrent constamment à la pratique de la peinture en miniature , qui fut la véritable école de la grande peinture religieuse 1. Cet art se confondait avec celui de la calligraphie, puisque l'un et l'autre avaient pour objet d'embellir et de consacrer en quelque sorte les livres saints, ou les monuments de la liturgie, des saintes lettres, de l'histoire ou de l'antiquité classique, que les moines transcrivaient sur parchemin , quelquefois sur du vélin teint en pourpre , ou avec des caractères d'or et d'argent. Ils en ornaient ensuite les lettres majuscules et les marges de ces peintures délicieuses qui sont encore les plus précieux trésors de nos bibliothèques.
Dès le sixième siècle, Cassiodore institua, dans les abbayes qu'il fonda en Calabre , des laboratoires pour la peinture en miniature en même temps que pour la transcription des manuscrits. Au neuvième siècle, on vit des peintres habiles parmi les moines de Corvey, et Sintramm de Saint-Gall faisait à la fois l'admiration et le désespoir des calligraphes de son temps2. Godemann, abbé de Thorney, en 970, orna des peintures les plus riches un Benedictionale , qui est regardé comme le chef-d'œuvre de l'art saxon3. Le moine Bernward, depuis évêque de Hildesheim, excellait dans la décoration des manuscrits qu'il transcrivait4. Cet art délicat était spéciale-
firmum... Et insuper materiales artes, ut clesideras, videlicet aurariam, sive pictoriam scio plenarie. » PassioS. Tiemonis, ap. Gretser. Oper-, t. VI, p. 464.
1 C'est l'aveu du jésuite Lanzi, du reste assez peu intelligent en fait d'art chrétien.
2 « Omnis orbis cisalpinus Sintrammi digitos miratur .. Scriptura cuinulla, ut opinamur, par erit ultra. » Ekkehard. De casibus S. Galli, c. 1, p. 20, ap. Goldast.
3 Ce manuscrit célèbre est encore chez le duc de Devonshire, à Chatsworth. Le fac-similé en a été publié par M. Rokewode Gage, érudit catholique, mort il y a quelques années.
4 « In scribendo enituit... Picturam limate exercuit. >■>
Œuvres, vi. — Art et Littérature 23
ment cultivé dans tout Tordre de Cluny, et saint Bernard nous prouve qu'on ne reculait devant aucune dépense pour cet objet, puisqu'il reproche aux clunistes de faire pulvériser de l'or pour l'employer aux miniatures. Dans les monastères de femmes , les religieuses ornaient également leurs œuvres calligraphiques de précieuses miniatures : celles du Hortus Deliciarum , de Tabbesse Herrade de Sainte-Odile, ajoutent une valeur infinie à cet important recueil ' . Pendant dix siècles, depuis Cassiodore jusqu'à l'époque de la renaissance et de la réforme , les moines, surtout les Bénédictins et les Camaldules 2, en Allemagne et en Italie , persévérèrent avec une infatigable sollicitude et un succès toujours croissant dans leurs travaux de peinture et de calligraphie 3. Il est douteux qu'on puisse trouver dans l'histoire du monde l'exemple d'un labeur aussi constant et aussi fécond.
Mais, à l'époque que nous avons parcourue, les moines ne bornaient pas l'application de la peinture à la miniature. Il y a plusieurs exemples de travaux entrepris sur une vaste échelle , par exemple , de peinture murale ; à Saint-Gall surtout. Les annales de cette grande maison vantent la diversité des sujets et l'éclat des couleurs qui couvraient les murs de
1 On peut en voir un fac-similé curieux dans le P. Cahier, p. 164 de la réimpression de son Mémoire.
2 Rappelons seulement les admirables livres de chœur de Ferrare, de Sienne et du monastère degl' Angeli de Florence, œuvre des moines des treizième, quatorzième et quinzième siècles, si bien jugée par M. Rio, De la poésie chrétienne ,p. 180, 182.
3 Le P. Cahier en cite des preuves irrécusables dans son énumération chronologique des calligraphes et des miniateurs ecclésiastiques, la plus exacte que nous connaissions, Si le christianisme a nui aux sciences, §§ xxv et xxx. Cet art a été encore plus longuement conservé dans les monastères grecs, et s'y pratique encore aujourd'hui, mais toujours avec l'infériorité qui caractérise toutes les œuvres de l'Orient chrétien comparé à l'Occident. Voir Didron, Voyage au mont Athos, dans les Annales archéolog. de 1846, et la traduction du Guide de la peinture; enfin une excellente note du P. Cahier sur ce sujet, § xxix, p. 193 de la réimpression.
l'église au dixième siècle'. Les moines de Reichenau leur envoyèrent des peintres pour les aider dans cette œuvre2. Deux siècles plus tôt, saint Benoît Biscop , abbé de Wearmouth, fit revêtir tout le pourtour des deux églises de son monastère de peintures qui représentaient l'histoire de Notre- Seigneur, et la concordance de l'Ancien et du Nouveau Testament3. Anségise, abbé de Fontenelle en 823, fit peindre, par Madalulphe de Cambray, le réfectoire de l'abbaye de Luxeuil, qui avait deux cents pieds de long4. Les églises de l'ordre de Cluny, toujours au premier rang pour la grandeur et la beauté, étaient en général ornées de peintures, probablement à fresque 5. D'autres moines employèrent leur talent graphique à la propagation de la vraie foi chez les infidèles : on voit qu'en 866 le roi des Bulgares , Michel III , se fit baptiser avec les siens, par suite de la frayeur que lui inspira la vue d'un jugement dernier qu'un moine mission-
îaire, saint Méthodius, avait peint sur les murs de son
>alais6.
1 II est dit, entre autres, de Cunibert, abbé d'Altaïch : « Doctor sermone planus, pictor ita decorus, ut in laquearis exterioris S. Galli ecclesiae circulo videre est. » Ekkeh., De casibus, c. 3. Cfer. Burkhard, De casib., c. 1 et 2.
2 « Insula pictores transmiserat Augia clara. » Cod. ms. S. Gall., 297.
3 « Dominicae historiœ picturas quibus totam B. Dei genitricis quam in monasterio majore fecerat ecclesiam gyro coronaret, imagines quoque ad ornandum monasterium ecclesiamque B. Pauli de concordia Veteris et Novi
Testamenti summa ratione compositas exhibuit, etc., etc. » Ven. Beda, Vit. S. Bened. Biscop., c. 5 et 9, in Act. SS. O. B., sœc. IL
4 «Variispicturisdecorariinmaceria et in laqueari fecit aMadalulfo, egregio pictore cameracensis ecclesiie. » Act. SS. O. B., in vit. S. Antegis., c. 9.
« Omilto oratoriorum immensas altitudines, immoderatas longitudines, supervacuas latitudines, sumptuosas depotiones, curiosas depicliones... » S. Bernardi Apolog. ad Guillelm., c. 12. — On sait que notre saint était dominé par des préjugés violents contre l'art religieux, préjugés que son )rdre sut heureusement rejeter après sa mort.
a Pingendi non rudem. » Cedrenus, edit. reg., p. 540, cité par d'Agincourt, Hist. de l'art., éd. ital., 1. 1, p. 264. — Méthodius fut l'apôtre des Bulgares, des Moraves et d'autres nations slaves : il fut aussi l'un des auteurs de la liturgie slavonne.
Enfin ils contribuèrent à donner à la peinture son application la plus grandiose et la plus solennelle en la fixant sur le verre , et en créant ainsi ces vitraux qui font la plus resplendissante parure du temple chrétien. Ce même saint Benoît Biscop, dont nous parlions tout à l'heure, fit venir de France des verriers , qui initièrent les Anglo-Saxons à la connaissance de ce nouveau progrès de l'art religieux1. En Allemagne , les premiers vitraux connus furent ceux des monastères de Hirschau et de Tegernsee. Ceux de Tegernsee furent fabriqués aux frais d'un seigneur voisin, le comte Arnold, que l'abbé Gosbert2 remerciait en ces termes : « Jusqu'à présent, les fenêtres de notre église n'étaient fermées qu'avec de vieilles toiles. Grâce à vous, pour la première fois, le soleil promène ses rayons dorés sur le pavé de notre basilique, en pénétrant à travers des peintures qui s'étalent sur des verres de diverses couleurs. Tous ceux qui jouissent de cette lumière nouvelle admirent la variété étonnante de ces ouvrages extraordinaires , et leur cœur se remplit d'une joie inconnue3. »
Les religieux de celte même abbaye de Tegernsee se signalèrent pendant plusieurs siècles dans un autre art , celui de la ciselure et de l'orfèvrerie , auquel les moines en général
1 « Misit legatarios Galliam qui vitri factures, artifices videlicet Britannis eatenus ignotos, ad cancellandas ecclesiaj, porticuumque et csenaculorum ejus fenestras adducerent... Anglorum ex eo genlem hujusmodi arlificium nosse ac discere fecerunt... Cuncta quœ ad altaris et ecciesise ministeria competebant, vasa scilicet et vestimenta, quœ domi invenire non potuit, de transmarinis regionibus advectare curabat. » Ven. Beda, ubi supra. — Je pense que c'est un des premiers exemples connus de l'emploi des vitraux : encore n'est-il pas certain que ces vitraux fussent coloriés.
2 Élu en 982 : il était de race noble et renommé pour sa science.
3 « Ecciesise nostrse fenestrse veteribus pannis usque nunc fuerunt clausse. Vestris felicibus temporibus auricomus sol primum infulsit basilica? nostrœ pavimenta per discoloria picturarum vitra, cunctorumque inspicientium corda pertentant multiplicia gaudia, qui inter se mirantur insoliti operis varietates. » Pez, Thcsaur. anecdot. Eccles., t. VI, part, i, p. 122.
ont consacré autant de patience et de zèle qu'à la peinture des manuscrits '.
Les principaux orfèvres ou argentiers du moyen âge furent moines : les chroniques monastiques indiquent à chaque instant des religieux, des abbés même dont le talent de ciseleur ou d'orfèvre 2 était renommé de leur temps. Les annales de Saint- Gall rapportent un trait qui témoigne du prix qu'attachaient les hommes du neuvième siècle aux ciselures du célèbre moine Tutilon; pendant qu'il ciselait une image de Notre-Dame , dans son atelier, à Metz , deux pèlerins qui venaient lui demander l'aumône virent une dame d'une grande beauté qui le guidait dans son travail : ils la prirent pour sa sœur; mais ayant raconté ce fait aux autres religieux, ceux-ci en conclurent que c'était la sainte Vierge elle-même qui daignait lui enseigner son art3. Nommons encore FAn-
1 Trois moines, nommés tous les trois Werner, furent les principaux artistes et écrivains de cette savante abbaye, de 1080 à 1180. 11 est dit du premier qui vivait en 1090 : « Artificiosus anaglypha in scripturis et in picturis et in ornamentis librorum de auro et argento subtilis. Tabulam in superiore parte triangulatam, de auro et argento et electro et gemmis et lapidibus ornatam, et quinque vitreas et fenestras et quoddam fusile opus de sere factum et lavacro aptum, huic ecclesiœ contulit. » Pez. Thesaur., t. III, p. m, p. 515. — Voir, sur les services rendus à l'art et à la poésie allemande par le monastère de Tegernsee, la thèse du docteur Kugler, intitulée De Werinhero, sœc. XII, monacho tegernsensi, etc. Berolini, 1831.
1 On les désigne ainsi : aurifex , aurifabrilis artis peritus, argentarius, etc.; le plus souvent par sculptor.
3 On lira avec intérêt quelques passages du texte de ce récit : « Tutilo vero, cum apud Metensium urbem caelaturas satageret, peregrini duo S. Marise imaginem cœlanti astiterant... Sed est-ne soror ejus, inquiunt, domina illa prœclara quaî ei tam commode radios ad manum dat et ducit quid faciat?... Benediclus tu pater Domino, qui tali magistra uteris ad opéra... In bractea autem ipsa aurea cum reliquisset circuli planiciem vacuam, nescio cujus arte postea caelati sunt apices :
Hoc pauthema pia cœlaverat ipsa Maria.
« Sed et imago ipsa sedens, quasi viva, cunctis inspectantibus adhuc hodie est veneranda. » Ekkehard., De casibus S. Galli, c. 3, in Godast., Script, rer. Mamann., t. I, p. 28.
glais Anketill , qui , après avoir été maître de la monnaie du roi de Danemark, revint en Angleterre se faire moine à l'abbaye de Saint-Alban, et se rendit célèbre par la châsse magnifique qu'il fabriqua pour y recevoir les ossements du saint patron de l'abbaye i .
Malgré la disparition de tant de monuments de la ciselure et de la joaillerie de ces siècles, causée par les dévastations de la réforme et de la révolution , il nous reste encore assez de châsses sculptées et émaillées, assez de précieuses couvertures de livres en or, en argent , en ivoire sculpté , assez de crosses abbatiales, de diptyques, de merveilleux bas-reliefs en ivoire, assez de beaux ouvrages en cuivre ou en bronze, tels que fonts de baptême2, crucifix, encensoirs, chandeliers, pour nous permettre d'apprécier le degré d'élégance et de perfection auquel les moines avaient su porter leurs travaux dans ce genre. On trouve sur leurs procédés les détails les plus curieux dans le traité du moine Théophile qui vivait du dixième au douzième siècle '. Qu'il nous suffise ici de placer cette branche de l'art monastique à l'abri des noms de deux saints moines, tous deux orfèvres et émailleurs, saint Éloi,
1 « Unam thecam gloriosam inchoavit, opère mirifico... Regiis praeerat operibus aurifabrilibus , monette custos et summus trapezita... Dominus Ankelillus... mc-nachus et aurifaber incomparabilis, qui fabricam feretri manu propria (auxiliante quodam juvene sœculari discipulo suo Salomone de Ely) et incepit et consummavit , diligenter in suo opère aurifabrili et animo studuit et manu laboravit. » Matth. Paris. Vitœ S. Àlbani abbatum, p. 36-38, éd. Watts. — Ceci se passait vers 1140. Rien de plus curieux, du reste, que tout le récit relatif à cette châsse et aux péripéties de ce grand travail dans Matthieu Paris.
2 Voir la note savante, éloquente et consciencieuse de M. Didron sur les fonts de baptême en cuivre, ornés de sculptures en relief, qui existent encore à Saint-Barthélémy de Liège, et que fit faire le noble Helin. abbé de Sainte- Marie, en 1113. Ann. archéolog., t. V, p. 28.
3 Théophile, prêtre et moine; Essai sur divers arts, publié par le comte Charles de Lescalopier, et précédé d'une introduction par J. -Marie Guiehard, 1843, in-4°.
L'ART ET LES MOhNES. 359
le ministre de Dagobert, et saint Théau, esclave saxon qu'Éloi avait racheté pour en faire son élève et son compagnon de travail; et rappelons que des moines et des abbés figurèrent longtemps à la tête de la grande école d'orfèvrerie et d'émaillerie fondée en Limousin par les deux saints abbés de Solignac, et que la science modeste et solide d'un prêtre de nos jours a remise en honneur et en lumière !.
11 est enfin un art, le plus charmant et le plus puissant de tous, celui qui répond le mieux aux besoins intimes de l'âme, qui exprime le mieux nos émotions, qui exerce sur nos cœurs l'empire le plus incontestable, mais aussi le plus éphémère. L'Eglise seule a pu lui imprimer un caractère durable , populaire et sacré; et les moines ont été dans cette œuvre, aussi difficile que méritoire, les auxiliaires zélés et infatigables de l'Église. La musique a été de tous les arts celui qu'ils ont le plus cultivé et le plus aimé. Saint Grégoire le Grand, père de la vraie musique religieuse , s'était formé , comme on sait, dans le monastère de Saint-André, à Rome, avant d'être Pape ; le chant grégorien , fruit de son génie et de son autorité, souvent repoussé, bien plus souvent altéré par les générations postérieures , a été maintenu et pratiqué par l'ordre dont il était sorti plus fidèlement que par aucune autre fraction de la société chrétienne 2. La raison en est simple : la musique , c'est-à-dire le chant , qui en est la plus haute expression, s'identifiait pour les moines avec l'accomplissement de leur premier devoir. Dans chaque monastère , la célébra-
1 Iïssai sur les argentiers et émailleurs de Limoges, par M. l'abbé Texier. Poitiers, 1843. M. Texier signale surtout le moine Guillaume au dixième siècle , le moine Guinamond de la Chaise-Dieu en 1077, l'abbé Isembard de Saint-Martial , moine dès son enfance, abbé de 1174 à 1178, Pierre, abbé de Mauzac en 1168.
2 Voir, sur l'introduction du chant romain ou grégorien en France et en Angleterre par les moines, Mabiilon, Prœfat. in sœc. III Ilened., n° 104, édit. in-4°.
tion obligatoire de l'office divin au chœur par la communauté tout entière, sept fois par jour, imposait naturellement aux moines l'étude la plus attentive de la musique sacrée. Aussi les monastères ont toujours été des écoles de musique où cet art occupait le premier rang dans les études de la jeunesse , et où furent composés la plupart des chants adoptés pour l'office divin et consacrés par l'Église pendant le moyen âge1.
Mais, de tous les monastères, Saint-Gall fut peut-être celui où la musique reçut le plus grand développement. La tradition et l'amour de cet art avaient été laissés à l'abbaye par un musicien romain, comme une récompense de l'hospitalité qu'il y avait reçue lorsqu'il s'y était arrêté malade , en allant rejoindre Gharlemagne à Metz , pour y fonder une école de chant grégorien 2. L'histoire a consacré le souvenir de l'enthousiasme qui transporta Conrad Ier, roi d'Allemagne, lorsqu'il entendit chanter, à Mayence , la messe de Pâques par un moine de Saint-Gall et par trois évêques, ses élèves; Mathilde, sœur du roi, fut ravie comme lui, et ôta à l'instant sa bague, qu'elle mit au doigt du moine artiste, en signe d'admiration affectueuse3. Au neuvième siècle, il s'y trouvait en même temps trois musiciens renommés, liés entre eux par la plus tendre amitié., et regardés comme les plus illus-
1 Le texte suivant, dont on pourrait rapprocher tant d'autres, est intéressant pour établir ce point. 11 s'agit de Gerwold, riche et noble seigneur, fait abbé de Fontenelle, sous Gharlemagne : « Scholam in eodem cœnobio esse instituit, quoniam omnes pêne ignaros litterarum invenit ; ac de diversis locis, plurimum Christi gregem aggregavit, optimisque cantilenœ sonis, quantum temporis ordo sinebat edocuit. Erat enim quanquam aliarum litterarum non nimium gnarus, cantilense. tamen artis peritus, vocisque suavitate excellentia non egenus. » Chronic. Fontanell. c. 16, Spicileg., t. II, p. 278.
2 Ekk., Casibus S. Galli, c. 4.
3 Ekkehard junior, Cas., c. 6, et Ekkehard minimus in Vit S. Notkeri. c. 16, ap. Goldast.
très patriciens de cette petite république * : c'étaient Notker, Ratbert et Tutilon. Notker, surnommé le Bègue, issu du sang de Charlemagne et vénéré comme saint après sa mort, composa une foule de proses et de chants longtemps populaires en Allemagne. Ratbert, noble thurgovien, fut directeur de l'école monastique , et composa des chants populaires en langue allemande : sur son lit de mort , il se vit entouré de quarante prêtres et chanoines qui avaient été ses élèves, et qui étaient venus au monastère célébrer la fête de Saint- Gall. Tutilon, dont nous avons vu les talents si nombreux et si variés , profitait de sa science musicale pour enseigner à la jeune noblesse à jouer des instruments à corde et à vent2. Ce fut de Saint-Gall que se répandit en Allemagne, et peu à peu dans toute l'Église, l'usage de chanter des sequentiœ, ou proses, avant l'évangile de certaines messes solennelles.
Tous les réformateurs de l'ordre, tous ses principaux docteurs et écrivains, saint Benoît d'Aniane3, saint Dunstan, saint Odon de Cluny, et tant d'autres , étaient bons musiciens ; ils employèrent leur autorité à entretenir ou à perfectionner la musique ecclésiastique. Le saint moine Adalbert, ce grand apôtre des nations slaves , composa la musique et les paroles d'un cantique slavon qui commence par ces mots : Hospodyne pomyluy ny, et qui , après son martyre , devint le chant national des Bohèmes4. Pendant les grandes luttes du onzième siècle entre l'Église et l'empire , plusieurs des moines qui y prirent le plus de part, tels que Humbert, abbé de Moyen-Moutier, Guillaume, abbé de Hirschau, les Papes
1 « Cor et anima una erat, mistim qualia très unus fecerint... très isti nostrae reipublicse senatores. » Ekk., De casibus, c. 3.
2 « Filios nobilium fidibus docuit. » Ekk., IV, Casibus, c. 3.
3 « Instituit cantores, etc. » Vita S. Ben., c. 27. in VU. SS. 0. li., t. IV, p. 192.
4 L'air noté se trouve dans Boleluczki, Rosa Bohemica, 1657, in-8°.
saint Léon IX et Victor III, cultivaient avec zèle la musique ! .
L'orgue , cette création spéciale de la musique chrétienne, ce roi des instruments, seul digne d'associer sa voix majestueuse aux pompes du seul culte vraiment divin , l'orgue dut aux moines le perfectionnement de sa construction , et ce fut grâce à eux que l'usage en fut généralement introduit 2. Elphège, abbé de Winchester au dixième siècle, fit construire le plus grand orgue dont il soit question dans les annales du moyen âge; il fallait soixante-dix hommes pour le manier 3.
Les moines anglais semblent avoir été , de tous, ceux qui aimaient la musique avec le plus de passion. « Je voudrais bien, » écrivait un abbé de Yarrow, disciple et successeur du vénérable Bède , à son compatriote saint Lulle , archevêque de Mayence, « je voudrais bien avoir un harpiste , qui jouât de cette harpe que nous appelons la rote, car j'ai l'instrument, mais je n'ai point d'artiste. Envoyez-le-moi, et, je
1 Voir les témoignages curieux de ce fait réunis par Ziegelbauer, Hist. Lilter. 0. S. B., pars n, p. 342.
2 Les orgues furent d'abord apportées en France sous Pépin., en 757, par un envoi que lui fit l'empereur de Constantinople. Fresque aussitôt après, un moine, Wicterp, évêque d'Augsbourg, en fit construire un pour sa nouvelle cathédrale ; Stengel, Comment, de reb. August. pars n, p. 65. — Leur usage se répandit en France et en Allemagne plus tôt qu'en Italie. Il y a de bons renseignements sur les services rendus par les moines à la construction des orgues dans l'article de M. de Coussemaker, publié par les Annales archéologiques, t. III, p. 280.
3 II y en a une description rimée et très-détaillée au t. VII des Act. SS. O. B., p. 617, au prologue de la vie de saint Swithin. A la même époque, le comte Ailwin donna à l'abbaye de Ramsey un orgue que l'on décrit ainsi : « Cupreos organorum calamos, qui, in alveo suo super unam cochlearum denso ordine foraminibus insidentes, et diebus festis follium spiramento fortiore pulsati, prsedulcem melodiam et clangorem longius resonantem ediderunt. » Act. SS. Ord. Ben., t. Vil, p. 734. Dès lors les moines étaient habitués à fabriquer cet instrument et à en jouer. Cfer Mabill. An., t. Il, 1. xjciii, c. 29, et Prœf. in sœc. III Benedkt.; § vi, n, 105.
vous en prie, ne riez pas de ma demande1. » Cette passion entraînait même de graves abus ; pour les réprimer, le concile de Cloneshove, en 747, ordonna d'expulser des monastères les joueurs de harpe, les musiciens et les bouffons2.
Mais les moines, si zélés pour la musique, si habiles dans la facture des instruments et dans la composition musicale, l'étaient également dans la haute théorie de Fart. Cette théorie a eu pendant tout le moyen âge les moines pour principaux interprètes, et les plus fameux auteurs qui ont écrit sur la musique appartenaient à l'ordre monastique. Cent ans avant la naissance de saint Benoît, un moine d'Egypte, saint Pambon, abbé de Nitrie, avait composé un traité sur 3a psalmodie 3. Plus tard , de siècle en siècle , on vit se succéder les religieux , auteurs de savants traités sur la musique : Hucbald de Saint-Amand 4 occupe le premier rang parmi eux ; mais autour de lui se pressent ses contemporains ou ses élèves, Réginon de Prûm, Remy d'Auxerre, Odon de Cluny, Gerbert, Aurélien de Réome, et plus tard Guillaume, abbé deHirschau; Engelbert,abbéd'Amberg; Hermann Contract, qui joignit à tant d'autres mérites celui d'être le plus savant musicien de son temps 5, et une foule d'autres qui méri-
1 Delectat me quoque citharistam habere qui possit citharizare in cithara, quam nos appellamus rotœ , quia citharam habeo et artificem non habeo... obsecro ut hanc meam rogationem ne despicias , et risioni non députes. » Inler epist. S. Bonifac, n° 89, éd. Serrarius.
2 « Monasteria non sint artium ludicrarum receptacula, hoc est poetarum, citharistarum, musicorum, scurrarum, sed orantium, legentium, Deique laudantium habitationes. » (C. 20.)
3 Instiluta Patrum de modo psallendi sive cantandi, » publié par le princeabbé Gerbert de Saint-Biaise, dans sa collection.
* Mort en 932.Voir le Mémoire sur Hucbald et ses traités de musique, par M. E. de Coussemaker. Paris, chez Techener, in-4°.
r' « Cantus historiales plenarios , utpote quo musicus peiïtior non erat, de S. Georgio, etc., etc., mira suavitate et elegantia euphonicos, pneter alia hujusmodi perplura neumatizavit et composuit. » (Berthold, Herimanni continuât., ap. Pertz, t. V, p. 268.) « In musica sane prae omnibus modernis
tent d'être nommés parmi les lumières de l'ordre bénédictin '. Saint Bernard, par son traité De ratione cantus, continue glorieusement cette série d'écrivains éminents qui ne doit se clore qu'à la fin du dix-huitième siècle, avec un autre Gerbert , prince-abbé de Saint-Biaise dans la forêt Noire, auteur d'une célèbre collection d'écrivains sur la musique, où il a pu justement assigner le premier rang aux Bénédictins 2. Le système des notes modernes fut d'abord usité au monastère de Corbie par l'abbé Ratbold. Enfin chacun sait que Guy d'Arezzo, en formulant l'échelle des intonations diatoniques, fut l'inventeur du solfège ; mais beaucoup ignorent que ce Guy était un saint moine de l'abbaye de Pompose, près Ravenne3.
Ainsi donc , c'est à un illustre moine , saint Grégoire le Grand, que le chant ecclésiastique, l'expression la plus haute de la musique, doit son développement; c'est à un moine que la musique moderne doit ses moyens pratiques et les procédés les plus indispensables à son étude ; ce sont des moines qui, depuis la Thébaïde jusqu'à la forêt Noire , ont pendant quatorze cents ans enrichi le trésor de la science musicale par leurs recherches et leurs traités ; ce sont enfin de saints moines, du huitième au douzième siècle, qui se préparaient,
subtilior exstitit et canlilenas plurimas de musica, cantusque de sanctis satis auctor nobiles edidit. » [Anonym. Mellicens., ap. Pertz, t. V, p. 267.)
1 Trithemus, Chron. Hirsaug., passim.
2 « Scriptores ecclesiasticide musica sacra, potissimum ex variis Italiœ , Galliœ et Germaniœ codicibus manuscriptis collecli, et nunc primum publica luce donati a Martino Gerberto, monasterii et congr. S. Blasii, in silva Nigra, abbate. 3 vol. in-4°. — Typis San-Blasianis, mdcclxxxiv.
3 Ratbold mourut en 985 ; Guy vivait en 1026. Le premier substitua les notulœ caudatœ, dont on se sert encore aujourd'hui, aux lettres : Guy d'Arezzo ajouta le système des clefs et des lignes. V. Mabill. Ann., t. IV, 1. 59, n° 80, 1. 55, n° 100, et Append.t n° vu; Fétis, Biographie des musiciens, article Guy d'Arezzo. Voir Orderic Yital sur le talent de composition musicale déployé par plusieurs abbés normands du onzième siècle, lib. ni, p. 95, iv, p. 247.
par la prière et l'abstinence, à la composition de ces immortels chefs-d'œuvre de la liturgie catholique méconnus , mutilés, parodiés ou proscrits parle goût barbare des liturgistes modernes, mais où la vraie science n'hésite plus à reconnaître une finesse d'expression ineffable, un je ne sais quoi d'admirable et d'inimitable , de pathétique et d'irrésistible , de limpide et de profond , une vertu suave et pénétrante , et, pour tout dire, une beauté toujours naturelle, toujours fraîche, toujours pure, qui ne s'affadit jamais et jamais ne vieillit l. Jusqu'à leur dernier jour, fidèles à leur ancienne gloire, ies églises monastiques conservèrent les plus doux trésors de cette drvine mélodie qui , selon la parole d'un moine , ne se taisait qu'après avoir rempli les cœurs chrétiens de paix et de joie 2.
1 « Un non so che di ammirabile ed inimitabile , una finezza di espressione indicibile, un patetico che tocca, una naturalezza fluidissima ; sempre fresco, sempre nuovo, sempre verde, sempre bello, mai non apascisse, mai non invecchia... » Baïni (maître de la chapelle pontificale du Vatican), Memorie storiche sulla vita di Paleslrina, t. II, c. 3, p. 81, apud Jouve, Essai sur le chant ecclésiastique, dans les Annales archéologiques de Didron, t. V, p. 74. Cfer Janssens, Vrais principes du chant grégorien, p. 187. — Ce savant écrivain (Baïni) ajoute avec trop de raison que les mélodies que la liturgie moderne a substituées à ces anciens chefs-d'œuvre sont slupides, lourdes, insignifiantes, discordantes, froides et fastidieuses, « stupide, insignificanti , fastidiose, absone, rugose. » Ibid.
2 « Dulcis cantilena divini cultus, quse corda fidelium mitigat ac laetificat, conticuit. » Order. Vit., t. XIII, p. 908.