DE QUELQUES RÉGENTS TRAVAUX D'HISTOIRE MONASTIQUE
l'érudition incomparable des Du Cange et des Mabillon, il n'en est pas moins vrai que les plus contestables de nos histoires contemporaines sont infiniment supérieures, pour l'esprit comme pour le style, à celles qui ont valu de si inexplicables succès aux Vertot, aux Millot et aux Anquetil. Ce sera une belle étude à faire que celle de la renaissance historique qui a si fidèlement reproduit nos aspirations et nos divisions , nos forces et nos faiblesses , nos victoires et nos illusions. Déjà commencé par M. Nettement dans son intéressante et instructive Histoire de la littérature française de 1814 à 1848, ce tableau ne pourra être achevé qu'après. la conclusion des œuvres et de la carrière de ces illustres écrivains qui ont si glorieusement associé parmi nous l'éloquence à la politique et l'intelligence du passé à la conduite du présent.
Sans insister sur l'examen des grandes œuvres de l'histoire contemporaine , on peut constater que le goût des monographies venu d'Allemagne en France , il y a vingt ou trente ans , a contribué pour beaucoup à la solidité des recherches et à la propagation des études qui caractérisent l'état actuel de la science historique en France. En s'atta chant ainsi à certains filons particuliers dans cette grande mine du passé, et grâce à la foule des travailleurs, on est parvenu à des résultats inespérés, et on a mis au jour des richesses que nos pères avaient méconnues ou dédaignées.
L'histoire monastique a surtout gagné à cette exploration partielle et locale de nos traditions et de nos monuments. Parmi les nombreuses publications, de valeur souvent trèsinégale , qui ont récemment augmenté le trésor de nos connaissances archéologiques , j'en veux signaler deux qui me semblent particulièrement dignes d'attention et de sympathie.
Le livre de M. Giraud nous éblouit d'abord par la splendeur de son exécution matérielle. Jusqu'à présent, ce que nous avions vu de plus complet dans ce genre, c'était Y Abbaye d'Anchin , par le savant et très-regrettable docteur Escallier, de Douai1. Mais l'ancien député de la Drôme a éclipsé son, émule du Nord et les éditeurs de tous les autres départements, y compris Paris. L'on ne saurait assez admirer un si bel emploi du loisir et de la fortune, ni assez féliciter l'auteur d'avoir pu assurer la beauté de son œuvre en la confiant aux presses de M. Louis Perrin, de Lyon, qui n'ont pas de rivales à Paris, et qui, cette fois encore, ont mérité la palme déjà décernée, lors de l'Exposition de 1855, à un imprimeur de province.
L'œil se repose avec complaisance sur ce papier fort et blanc, sur ces belles marges, sur ces caractères d'un goût si antique et si pur, sur ces fac-similé si scrupuleusement exécutés, et l'on aime à voir les souvenirs d'un passé laborieux et imposant ainsi conservés et consacrés sous une forme qui démontre la patience de l'auteur et fait bien augurer de la durée de son œuvre.
On peut regretter toutefois que tous ces soins et tous ces frais, au lieu d'être consacrés à un monastère peu illustre et peu influent, ne l'aient pas été à quelqu'une de ces célèbres maisons, telles que Marmoutier, Luxeuil, Aniane, Cluny, le Bec, Cîteaux, et tant d'autres qui occupent une place si lumineuse dans les annales de l'Église et de la France. Malheureusement pour elles et pour nous, aucune de ces grandes
1 Lille, chez Leforl,1852. 1 vol. grand in-8 avec planches, tiré à 350 exemplaires.
abbayes n'a trouvé dans le voisinage de ses ruines un archéologue aussi généreux et aussi intelligent que M. Giraud. Sachons-lui gré d'avoir abordé le sujet qui était à sa portée, et espérons que son exemple fructifiera sur un sol plus fécond que celui dont il a fouillé les entrailles.
Son œuvre se divise en trois parties. Elle renferme d'abord une version corrigée de la vie de saint Barnard, écrite à la fin du dix-septième siècle par le bénédictin dom Claude Estiennot. Cette vie n'offre rien de très -particulier. Après avoir été l'un des compagnons d'armes de Charlemagne, Barnard fut élu archevêque de Vienne en 810 à la voix d'un enfant. Comme tant d'autres prélats de son temps, il avait commencé sa carrière ecclésiastique et il la finit sous la coule monastique. Il contribua, avec son ami, saint Agobard, archevêque de Lyon, à la déposition de l'empereur Louis le Débonnaire, ce qui étonne fort son biographe. Le bonEstiennot s'en montre aussi troublé que si son contemporain, M. Armand de Montmorin, archevêque de Vienne de 1693 à 1714, avait entrepris de détrôner le roi Louis XIV, tant on avait peu alors, même au sein des cloîtres, le sentiment de la différence des temps et des institutions. Barnard, lui-même déposé, puis rétabli, et enfin fatigué de trente-deux ans d'épiscopat, fonda, dans un lieu solitaire au bord de l'Isère, et sur les confins du Viennois et du Valentinois, le monastère qui a pris son nom et qui a donné naissance à la ville actuelle de Romans. Selon l'habitude des fondateurs de l'époque mérovingienne et carlovingienne, il se fit moine dans le sanctuaire qu'il avait créé et y mourut en 842.
L'histoire du monastère lui-même, du huitième au treizième siècle, forme la seconde portion du travail de M. Giraud. Ce n'est qu'un échantillon assez ordinaire des innombrables colonies monastiques qui ont versé le bon grain de la
civilisation chrétienne dans tous les recoins de notre pays, et qui ont fait la France.^ comme les abeilles font leur ruche, bien plus sûrement encore que les évêques auxquels Gibbon, tantde fois cité, attribue ce suprême honneur. Les annales du monastère de Romans reproduisent exactement les vicissitudes qui se retrouvent dans les destinées de presque tous les établissements bénédictins. Détruite par les Normands au neuvième siècle, rétablie bientôt par le comte de la province, maisdemeurant en butte à toute sorte de vexations et de spoliations de la part de ses voisins laïques et ecclésiastiques, l'abbaye fut enfin relevée de ses ruines, à la fin du dixième siècle, par un seigneur généreux de la maison de Clérieu. Son petit-fils, Léger, en devint abbé, et raffranchitde tout lien féodal. Promu ensuite, comme l'avait été le saint fondateur de Romans, à l'archevêché de Vienne, il rétablit l'ordre et les mœurs dans son diocèse, et mérita de compter parmi ces nombreux évêques, sortis des rangs monastiques, qui préparèrent et secondèrent l'œuvre régénératrice du grand Hildebrand. Il obtint pour son abbaye le privilège si vivement ambitionné qu'on appelait alors la liberté romaine, libertatem Romanam, c'est-à-dire le droit de dépendre immédiatement du Saint-Siège. M. Giraud n'est pas tombé à cette occasion dans l'étrange erreur de l'illustre Augustin Thierry, qui, en trouvant ces mots dans la vie d'une sainte impératrice du dixième siècle, y voit une grande révélation historique et la résurrection du régime municipal de l'empire romain4. Notre modeste érudit constate fort pertinemment qu'il s'agit uniquement, dans cette formule souvent reproduite par les chartes antérieures au pontificat de saint Grégoire VII, d'une sorte d'exemption de la juridiction épiscopale, fréquemment établie par les fondateurs des monastères, et quelquefois provoquée par les évê-
1 Considérations t>ur VUisliire de France, ch. V, p. 207.
ques eux-mêmes, qui, comme Léger, voulaient garantir l'indépendance et l'irrégularité des principales abbayes de leurs diocèses. Cette prérogative ne portait pas d'ailleurs atteinte à la soumission due au pouvoir légitime de l'évêque diocésain. La réserve en est formellement stipulée dans toutes les bulles pontificales relatives à l'église de Romans: Fidelitatem vestram laudamus, dit le pape Léon IX, et libertatem quam postulatis concedimus . . . , salva débita subjectione ecclesiœ Viennensis.
L'immortel Hildebrand était déjà alors l'ami et le ministre de saint Léon IX, qu'il devait, vingt ans après, remplacer sur le trône apostolique. Le cartulaire de Romans contient une charte de donation passée sous son règne, avec cette mention très-inusitée : Domino nostro régnante, et domno nostro papa Gregorio Romanum imperiam tenente. Deux diplômes, émanés de lui pendant son pontificat, nous le montrent aussi préoccupé de l'autorité du métropolitain de Vienne que de la juste liberté des chanoines de Romans. Car le monastère s'était graduellement transformé en chapitre; les moines avaient été remplacés par des chanoines réguliers qui vivaient en communauté, mais qui pouvaient conserver la libre jouissance de leur patrimoine individuel. La fondation de saint Barnard y avait gagné en puissance et en richesse, car la plupart des seigneurs du voisinage y briguaient à l'envi le titre de chanoines; mais elle y avait naturellement perdu en ferveur et en régularité. C'est ce qu'on remarque chez toutes les communautés qui subirent une transformation analogue.
Les contestations prolongées entre l'archevêque de Vienne et les chanoines de Romans n'avaient trouvé de terme que dans l'union de la dignité abbatiale avec celle du métropolitain. Le monastère n'en maintenait pas moins son existence
Œuvres. VI. — Art et Littérature. 33
distincte et son indépendance garantie par Rome; mais il avait pour chef le chef du diocèse où il était situe. D'autres contestations avaient éclaté et renaissaient sans cesse avec les monastères voisins, avec la ville naissante de Romans, avec les seigneurs féodaux des bords de l'Isère et du Rhône, tels que les Clérieu, les Bressieu, les Montchenu, les Pisançon, les d'Albon, tantôt bienfaiteurs, tantôt adversaires jaloux et avides de l'abbaye. Il y a surtout un certain château de Pisançon, construit dans le voisinage de l'abbaye pour lui servir de boulevard, comme celui dont on voit encore les vastes ruines près du mont Cassin, et dont la garde et la possession furent une source de querelles séculaires et souvent très-dangereuses pour les descendants spirituels du saint qui les en avait dotés. Du reste, en lisant cette histoire du monastère dauphinois, comme en étudiant tous les monuments sans exception de l'histoire des siècles catholiques par excellence, on demeure frappé de la persistance et de l'universalité de l'état de guerre qui constituait alors l'état naturel de la société européenne. Les écrivains superficiels qui aiment à se figurer ou à dépeindre le moyen âge comme une époque de béatitude et de paix, où tout le monde obéissait docilement au pouvoir spirituel et temporel, sont dupes d'une illusion aussi grossière que ceux dont les préventions antireligieuses les portent à signaler la môme époque comme une ère de servitude et de ténèbres, parce qu'on n'y avait pas encore proclamé l'émancipation de la raison ni découvert le suffrage universel.
L'histoire vraie, consciencieusement étudiée, montre dans le moyen âge une immense somme de libertés, très-inégalement répartie, mais dont la pratique virile et les sérieuses garanties déconcerteraient fort la plupart des prophètes actuels de la démocratie. Elle y montre en outre un état de
1VH1ST0IRK MONASTIQUE. 5fÇ
latte universelle et permanente qui désolerait certainement encore plus qu'elle ne surprendrait les détracteurs systématiques du monde moderne, s'ils pouvaient être condamnés à vivre au sein de la société dont ils vantent les merveilles. Dans cette société, tout était solide, mais rien n'était intact, rien surtout n'était garanti sans effort et sans combat. Nous sommes loin d'en faire un grief contre cette grande et merveilleuse période des annales de la chrétienté. Bien malavisés seraient, à notre sens, ceux qui voudraient s'en étonner ou en gémir. Ce repos absolu, qui est la suprême ambition deslâches, cette inerte possession d'une paix sans gloire et d'une sécurité sans effort, n'a jamais appartenu qu'aux sociétés en déclin, prêtes à s'abîmer dans la honte, comme l'empire romain sous Auguste, ou la monarchie française au dix-huitième siècle.
Les luttes contre les dangers et les difficultés de la vie sociale ou domestique qui remplissent l'histoire font en réalité tout le mérite et tout le prix de la destinée humaine; il ne faut les déplorer que lorsque les peuples et les individus y usent leur énergie au service d'intérêts trop chétifs, ou lorsque les caractères s'y altèrent et s'y abaissent.
Quand ce double résultat arrive, les sociétés se transforment. Quand le moyen âge en fut là, quand les grandes luttes et les grands caractères qui avaient si noblement rempli les premiers siècles de son histoire eurent fait place à des contestations mesquines et à des personnages équivoques, l'Europe catholique et féodale s'affaissa sur elle-même, et l'Église et l'État durent chercher, au milieu des crises souvent convulsives de la Renaissance et de la Réforme, de nouvelles conditions d'existence. Les symptômes de la décadence qui précédèrent cette révolution ne furent nulle part plus visibles qu'au sein des ordres monastiques. L'historien de
l'abbaye de Roman?, qui s'arrête au treizième siècle, en constate déjà quelques-uns; mais, vers la fin de son récit, il attire surtout l'attention du lecteur sur les progrès de la ville de Romans, née, comme tant d'autres, à l'ombre d'un cloître, et de ces bourgeois qui, apparaissant d'abord, dans un acte de 1038, en qualité d'hommes de la paroisse, hommes par ochiœ, ou d'hommes de Saint-Pierre et de Saint-Barnard, dont les chanoines représentent les intérêts, ont assez grandi en 1212 pour intervenir, à ti Ire de corporation, dans une charte qui fixe les droits respectifs de l'archevêque, du chapitre et des habitants.
Ces premières années du treizième siècle signalent une époque célèbre par la rédaction et la promulgation d'une foule de traités analogues, et ce fait se reproduisit souvent ; car, malgré le brillant paradoxe où s'est joué le génie du comte de Maistre, il est certain que les peuples chrétiens ont de tout temps éprouvé le besoin d'écrire leurs constitutions, et le diplôme qui règle les juridictions diverses et les immunités de cette obscure bourgade du Dauphiné en 1212 le prouve tout aussi bien que la grande charte imposée au roi Jean par les barons d'Angleterre en 1215, et la bulle d'or arrachée en 1222 au roi André II de Hongrie, deux actes qui, au sein de deux grands peuples situés aux deux extrémités de la chrétienté d'alors, consacraient à la même époque les mêmes droits et les mêmes résistances.
La troisième partie du travail de M. Giraud est consacrée à la reproduction du cartulaire de Romans, qui remplit tout le second volume. L'opinion est aujourd'hui unanime sur le mérite de ces recueils de titres authentiques, dont la publication, commencée et poursuivie par M. Guérard, au sein des anciens Comités historiques, sous les ministères de MM. Guizot, Villemain et de Salvandy, forme à coup sûr la partie la
plus précieuse de la volumineuse Collection des documents inédits sur l'histoire de France. Tout homme qui a touché à l'histoire de nos pères sait tout ce que les cartulaires renferment de lumières et de secours. C'est là qu'on suit, sans risquer de s'égarer ou de s'enfoncer dans des détails oiseux, la transformation graduelle des mœurs, des idées, des institutions. C'est là qu'on touche pour ainsi dire de la main les diverses phases de l'influence et de la valeur morale des maisons religieuses, en voyant succéder aux donations et aux largesses si fréquentes pendant les premiers âges des diplômes qui roulent uniquement sur des procès, sur des règlements de préséance, sur des querelles de voisinage, quelquefois aussi sur des réformes trop superficielles et trop tardives. Il faut espérer et désirer que les eflorts individuels et surtout que les sociétés savantes de province viendront étendre et compléter l'œuvre commencée par les publications officielles. Un illustre savant, qui donne à notre temps le spectacle, toujours trop rare, d'une grande position maintenue avec indépendance, d'un grand nom et d'une grande fortune libéralement consacrée aux nobles travaux de l'esprit, M. le duc de Luynes, a ouvert la voie par la publication des deux premières parties du cartulaire de l'abbaye cistercienne des Yaulx de Cernay, près Paris. Rédigé par la plume exacte et laborieuse de deux membres de la société archéologique de Rambouillet, MM. Merlet et Moutié, ce magnifique in-quarto de 984 pages ne le cède en importance et en beauté à aucun des volumes de la série des cartulaires due à l'ancien Comité. Dans une autre région et dans une sphère plus modeste, M. Giraud a donné à tous un généreux exemple en publiant à ses frais les 418 chartes qui composent le cartulaire de Romans, avec le soin scrupuleux qui touche et qui attire les amis de la vérité. Il aura préparé ainsi de précieux maté-
riaux, et offert d'avance un concours utile à la noble entreprise de M. Barthélémy Hauréau, lorsque sa continuation de la Gai lia christiana aura atteint la métropole de Vienne. Et, puisque l'occasion s'en présente, disons-le sans détour, les œuvres collectives et quasi perpétuelles du passé n'offrent rien qui dépasse, en fait d'initiative courageuse et d'énergie individuelle, appuyée sur une solide et consciencieuse érudition, cette entreprise d'un savant isolé, occupé à remplir les loisirs que lui a faits sa conscience politique. La république de Venise avait gravé sur les digues colossales qui la protègent contre les flots de l'Adriatique cette fière devise : Ausu Romano, œre Veneto. Nous écririons volontiers, en tête des fascicules de la nouvelle Gallia christiana, rééditiée par M. Hauréau: Ausu benedictino, œre privato.
Le rapport de M . Dantier sur la Correspondance inédite des Bénédictins de Saint-Maur nous mène bien loin des premiers temps de l'institut monastique, et nous transporte au milieu de cette renaissance bénédictine du dix-septième siècle qui vint consoler l'Eglise et la France des abus prolongés et des scandales inexcusables dont la Commende, à la suite du Concordat de Léon X, avait souillé tous les anciens ordres religieux.
Sans action directe et patente sur l'état social et politique du monde, cette renaissance n'en fut pas moins glorieuse et féconde : elle révéla la vie que recelait encore le vieux tronc bénédictin ; elle imprima à l'érudition française une sorte de caractère sacré qui en a fait longtemps la première et la plus écoutée du monde. Elle exerça une influence indirecte, mais incontestable et souverainement bienfaisante, sur toute la lit-
D'HISTOIRE MONASTIQUE. fc&
térature du grand siècle. Elle évoqua au sein des communautés religieuses une foule de qualités, moins grandes et moins éclatantes sans doute que celksdontelles éblouirent le monde depuis les jours de saint Benoît jusqu'à ceux de saint Bernard, mais non moins douces, non moins aimables, non moins utiles au salut des âmes. Qui peut mesurer tons les trésors que l'apologétique chrétienne a trouvés et trouvera jusqu'à la fin des temps dans ces collections gigantesques des monuments de l'antiquité chrétienne, et dans ces éditions incomparables des Pères et des docteurs, dont nous fussions demeurés à jamais privés si la congrégation de Saint-Maur n'avait employé à cette œuvre indispensable toute la durée de sa trop courte existence, et si la Révolution était venue avant que cette œuvre eût été, sinon complètement achevée, du moins solidement assise et considérablement avancée ?
Le volume de M. Dantier nous offre, dans un nombre de pages très-restreint, une foule de détails précieux sur la vie, les idées, les travaux de ces religieux qui surent être en même temps de si grands savants et de si honnêtes gens. Leur amour des lettres, leur esprit sociable, leur constante aménité, la charmante et spirituelle familiarité de leurs relations, en même temps que leur scrupuleuse intégrité, ressortent à chaque page de ces reliquiœ. On y voit le dessous des cartes de cette fameuse érudition bénédictine, et on n'y voit rien que de parfaitement honorable et de parfaitement aimable.
Nous ne louerons pas, comme nous l'avons faitpour la publication de M. Giraud, l'exécution matérielle de ce volume. Si Y Histoire de saint Barnard fait honneur à la presse provinciale, on ne saurait rendre le même hommage à l'imprimerie officielle qui a mis au jour le rapport de M. Dantier.
L'incorrection des noms propres atteint un degré tout à fait blessant pour ceux qui, comme nous, ont encore la faiblesse
de tenir à des minuties, telles que l'exactitude en fait d'orthographe, de topographie et de chronologie1, surtout dans un ouvrage d'érudition. Ces vétilles ne diminuent en rien la valeur intrinsèque du livre. M. Dantier, qui, dans un corps débilité parla souffrance, porte une âme de feu et un cœur de Bénédictin, s'est déjà lait connaître par d'excellentes études sur les couvents d'Italie. Nul n'a mieux dépeint que lui les grands sanctuaires du midi de la Péninsule, le Mont-Cassin, la Gava, Monte-Vergine. Dans ses rapports, il raconte ses pèlerinages à la recherche des souvenirs bénédictins dans les deux Bourgogne, en Suisse et en Allemagne. Nous le voyons suivre, avec une pieuse sollicitude, dans les mêmes contrées, la piste de Mabillon et de dom Calmet, et imiter quelque peu ces géants de l'érudition, dont le premier, dans ses voyages littéraires, travaillait et copiait avec une si prodigieuse célérité, qu'il usait en quelques jours toute une rame de papier.
1 Je ne puis me défendre d'indiquer à M. Dantier que le nom de l'évêque de Metz qui institua les chanoines réguliers s'écrit Chrodegany et non Chrodeyrand, que la ville des Etats romains la plus voisine du mont Cassin s'appelle Frosinone et non Chnione; que les margraves de Bade sont de la maison de Zœhringen et non de Devinghen; que le célèbre cardinal abbé de Saint- Gall, Sfondrali, méritait de voir son nom, qui est d'ailleurs celui d'un pape, correctement imprimé, tout comme notre contemporain, M. Kervvn de Leltenhove, le savant et patriotique historien de la Flandre, qui se trouve déguisé sous l'appellation de Kerwan. Signalons à la consciencieuse érudition de l'auteur une eneur plus sérieuse : il parle (p. 24) d'une querelle fort grave entre l'abbaye cistercienne de Paris et le monastère de Lucelle. Or, un aussi patient investigateur des choses monastiques que lui doit savoir qu'il n'y a jamais eu d'abbaye de Cisterciens à Paris, pas plus que dans aucune autre grande ville. C'eût été tout à fait contraire aux usages et à la nature même de l'ordre. 11 n'y eut à Paris que le collège des Bernardins, fondé et entretenu par l'ordre de Gîteaux, plus trois abbayes de filles, toutes les trois fort connues, Pentemont, l'Abbaye au-Bois et Saint-Antoine. L'abbaye qui entra en lutte avec Lucelle est celle de Pairis, située dans un vallon des Vosges, entre Colmar et le Col du Bonhomme, dans l'ancien diocèse de Bâle, et fondée en 1138 par un seigneur de la maison de Vaudemont, qui fit venir une colonie de Lucelle, abbaye célèbre du même diocèse, aujourd'hui transformée en usine.
Comme dom Calmet au siècle passé, il constate l'état encore aujourd'hui florissant d'Emsiedlen, de cette célèbre abbaye qui, sous le nom de Notre-Dame des Ermites, attire toujours les pèlerins de nos provinces de l'Est. Au milieu des ravages opérés par le vandalisme moderne partout et en Suisse plus récemment et avec un plus inexcusable acharnemené que partout ailleurs, il retrouve avec bonheur à Einsiedlen une grande abbaye encore debout, où la discipline est exactement observée, le travail intellectuel en honneur, l'hospitalité noblement exercée. Là, des archives riches et bien tenues, une imprimerie qui fonctionne activement, un collège de plein exercice fréquenté par de nombreux élèves, des fabriques de différents corps de métiers, dont les produits sont destinés à subvenir aux besoins matériels de la communauté, tout enfin lui rappelle ces cités monastiques d'autrefois qui, au sein des invasions barbares et des luttes prolongées du moyen âge, maintenaient en d'inextinguibles foyers la religion, le travail et la paix.
Moins heureux à Saint-Gall, il ne trouve pour guide qu'un gendarme cantonal à travers ces vastes cloîtres illustrés par tant de saints et tant de savants, et il lui est impossible de pénétrer dans la bibliothèque, qui renferme encore la plupart des trésors bibliographiques de l'abbaye confisquée, parce qu'une récente élection venait de faire passer la place de bibliothécaire des mains du titulaire conservateur à celles d'un concurrent radical. Les clefs de la bibliothèque n'ayant pas été officiellement remises au nouveau fonctionnaire , ni ce dernier ni son prédécesseur ne crurent devoir en ouvrir les portes au pauvre voyageur , l'un alléguant qu'il n'en avait plus le droit, l'autre qu'il ne l'avait pas encore.
M. Dantier nous conduit ensuite dans d'autres abbayes de la Suisse, les unes, telles queRheinau, s'éteignant lentement
bli DE QUELQUES RÉCEINTS TRAVAUX
par l'odieuse prohibition de recevoir des novices ; les autres, comme Mûri, déjà dévastées par la main des spoliateurs, et où les collections scientifiques amassées par la patience bénédictine sont depuis vingt ans sous les scellés. Mais il ne faut pas nous laisser entraîner à le suivre partout. Disons seulement que le récit de ses voyages forme une suite fort agréable au Diarium Helveticum, à VI ter Germanicum, kïlter Italicwn, à tous ces précieux récits qui, en nous retraçant l'itinéraire de Mabillon et de sesérnules, ontinitié l'Europe savante aux explorations de ces princes de l'érudition chrétienne. Plus d'une fois, en lisant, nous nous sommes rappelé l'instructif et curieux Voyage littéraire de deux bénédictins, dom Martène et dom Durand, éditeurs de V Amplissima Collectio et du Thésaurus anecdolorum, voyage qui donne une idée si complète et si originale de l'état des routes, des monuments, de la vie ecclésiastique et civile, ainsi que de l'intérieur des maisons religieuses en France, dans les Pays-Bas et en Allemagne, pendant les premières années du dix-huitième siècle. Envoyés par leurs supérieurs à la recherche des matériaux nécessaires à la nouvelle édition de la Galiia christiana , ces deux religieux visitèrent dans leur premier voyage plus de cent diocèses et de huit cents abbayes, lis en firent un second quelques années après, également publié in-401, et qui est encore plus curieux que le premier. Puisque nous sommes dans un siècle de réimpressions et de rééditions, il semble qu'on ferait une œuvre aussi utile qu'agréable à la race heureusement de plus en plus nombreuse des archéologues, en publiant une nouvelle édition de ces voyages bénédictins, et j'ose croire qu'il s'en débiterait toutautantdexemplaires que des volumes les plus recherchés de cette précieuse bibliothè-
i Paris, chez Montalant, 1724. Le premier voyage, divisé en deux parties, fut imprimé en 1717.
que elzévirienne de M. Jannet, à laquelle nous devons déjà tant de reconnaissance.
Mais la partie la plus curieuse de la publication de M. Dantier se compose des échantillons nombreux de la correspondance des Bénédictins de Saint- Maur qu'il a joints à ses rapports. Là se trouve, à coup sûr, la meilleure justification de ses efforts et de ses conclusions ; et, grâce à ces deux cents pages complètement inédites, son volume prendra place dans toutes les bibliothèques bien montées à côté de la curieuse Correspondance de Ma bit Ion et de Mont faucon, publiée il y a vingt ans par M. Valéry, ce savant bibliothécaire dont la génération de 1830 ne saurait oublier les jambes incommensurables et les itinéraires instructifs malgré leur inexactitude. M. Dantier nous donne, lui aussi, plusieurs lettres de Montfaucon: une, entre autres, où il rend compte au cardinal de Fleury de ses efforts pour trouver un continuateur de l'Histoire ecclésiastique de l'autre Fleury. 11 en voulait un « qui ne soit point partial et qui ne cherche pas à plaire à « certaines gens qui veulent qu'on tourne tout de leur côté.» Dans une autre lettre, le même Montfaucon se vante d'avoir refusé à Muratori un diplôme de Cluny du temps des Othon, dans la crainte que l'illustre antiquaire italien ne s'en servît pour appuyer certaines prétentions* du duc de M odène contraires à la politique de Louis XIV en Italie. C'était pousser peut-être un peu loin le sentiment national et monarchique, qui, du reste, ne l'empêcha pas de se moquer ailleurs de Boilcau, et de cette ode sur le siège de Nau.ur, où le poète ofliciel compare le plumet blanc du roi à un astre. Montfaucon, qui avait servi sous ïurenne avant d'être moine, trouve ce style « un peu gascon et farcy d'épithètes excessives. » Dans la même lettre, où il épanche sa verve critique aux dépens de Despréaux, il rend hommage à cette confraternité
littéraire dont les Bénédictins français donnèrent si longtemps le plus lumineux exemple. « On vit céans, écrit-il à un confrère de Rome, en fort bonne intelligence, et je ne sçais si l'on trouverait une maison où tant de gens qui travaillent vivent de concert comme on fait icy. »
Céans voulait dire l'abbaye de Saint-Germain des Prés, qui était alors la métropole de l'érudition monastique et française. C'était de là que partaient âla plupart des lettres citées par M. Dantier, et celles, entre autres, adressées au cardinal Bona par le vénérable et courageux dom Luc d'Achery, éditeur du Spicileglum, qui, retenu par la maladie pendant quarante-cinq années consécutives à l'infirmerie de Saint- Germain des Prés, n'en continua pas moins ses admirables travaux, tandis qu'un autre compagnon et ami de Mabillon, dom Coustant, éditeur de saint Hilaire et des Épîtres des premiers papes, passait toute sa vie sans feu, et ne voulait pas déroger à son usage même pendant le rigoureux hiver de
On voit combien l'austérité monastique se maintenait au sein de cette admirable congrégation de Saint-Maur, même au début de ce dix-huitième siècle qui devait l'entraîner dans la ruine commune. Tout annonce que ces saints religieux et leurs contemporains trouvaient dans leurs grands travaux une sauvegarde contre le relâchement qui a toujours fini par infecter les instituts cénobitiques , et que l'odieux abus de la Gornmende rendait alors si notoires et si contagieux. L'érudition fortifiait en eux l'attachement à larègle. Ils justifiaient ainsi la thèse de l'utilité et de la légitimité des études monastiques si noblement soutenue par Mabillon contre Rancé, et si spirituellement défendue par Huet,qui lui écrivait de l'abbaye d'Aulnay dont il était comrnendataire : «. Je suis ravi « que vous ayez entrepris de désabuser ceux à qui on a voulu
« persuader depuis plusieurs années que l'ignorance est une « qualité nécessaire à un bon religieux. Je suis dans un lieu « où j'ai vu soutenir cette maxime si favorable à la fainéan- « tise des cloîtres, qui est la mère du relâchement. Votre ou- « vrage pourra les désabuser si je puis obtenir qu'ils le « veuillent lire: mais, quand on aime son mal, on en fuit les « remèdes. »
Il faut voir aussi combien le public de ce temps-là encourageait les grands travaux d'érudition. Malgré les guerres qui venaient troubler les travaux des moines et surtout leurs marchés avec les libraires, malgré les plaintes qui se retrouvent de temps à autre dans la correspondance citée par M. Dantier et qu'on croirait écrite d'hier sur la vogue exclusive des livres frivoles, on voit par ces lettres mêmes que les publications du volume le plus formidable trouvaient un débit prompt et assuré. U Antiquité expliquée de Montfaucon en quinze énormes volumes in-folio, avec 30 à 40,000 figures, fut accueillie avec une telle faveur, qu'en deux mois la première édition fut épuisée, et que, ^ans consulter l'auteur, les libraires en firent une seconde édition qu'ils tirèrent à deux mille exemplaires. Qu'il y a loin d'un tel succès, fondé uniquement sur l'empressement spontané et sur la générosité intelligente du public, à ce lent écoulement des ouvrages entrepris de nos jours avec les ressources du budget ! Aussi le prix de ces beaux livres, loin de baisser, allait toujours en augmentant ; et il en fut ainsi, pendant tout le dixhuitième siècle, jusqu'à la Révolution. Les chiffres cités par dom Clément et autres paraissent fabuleux. On y voit que les neuf volumes des Acta sanctorum de Manillon coûtaient trois cents livres en 1714. Les six volumes des Historiens français, de Duchesne, étaient déjà alors hors de prix. 11 en était de même des Copitulaires de Baluze. Dès que les premiers vo-
lûmes de la collection de dom Bouquet eurent paru, ils lurent sur-le-champ enlevés: en 1776, on les cherchait en vain sur les quais, c'est-à-dire, non dans les étalages en plein vent, mais chez les libraires qui logeaient sur les quais. Les étrangers venaient disputer aux Français ces beaux produits de la science et de la librairie nationales ; mais la France offrait à elle seule de magnifiques débouchés aux grandes entreprises scientifiques et littéraires. Elle renfennaitencore des communautés, des corporations et un grand nombre de familles anciennes, surtout dans la robe, qui se fussent crues déshonorées si elles n'avaient point eu chacune sa bibliothèque tenue au courant de toutes les publications importantes, quelque coûteuses qu'elles fussent. C'est ce qu'on voit encore en Angleterre, où, comme naguère chez nous, l'initiative et la munificence individuelle tiennent lieu des encouragements officiels avec un avantage marqué pour la dignité comme pour les progrès de la science.
Ce zèle intrépide et infatigable pour les recherches historiques et les travaux littéraires fut de toutes les vertus monastiques celle qui résista le plus longtemps à la décadence morale et sociale qui envahissait tout, et dont lesprogrès sont visibles dans la très-curieuse correspondance de dom Clément, l'auteur de V Art de vérifier les dates, avec deux savants bénédictins franc-comtois, dom Berthod et dom Grappin. On y suit avec un mélancolique intérêt les dernières lueurs de l'ancienne vie et les premières explosions de l'esprit nouveau au sein de ces sanctuaires ravagés par la Commende et abandonnés avec la plus étrange insouciance à l'orage qui grossissait à l'horizon. On admire les efforts encore surhumains de ces derniers champions de la vieille terre bénédictine. « Quel âge avez-vous donc?» écrivait, en 1786, un religieux de Saint-Maur à dom Grappin : « Y a-t-il un
a siècle que vous étudiez? Savez-vousque, si j'avais des préce tentions à savoir quelque chose, vous me décourageriez en « vous voyant si instruit? Pour moi, je touche bientôt à la « fin de ma quarante-septième année , et je ne suis encore « qu'un ignorant. » Ils veulent rivaliser avec les plus anciens et les plus illustres de Tordre par leur zèle pour la transcription et la publication des monuments inédits : dom Clément fournissait, à la veille de la Révolution, dix feuilles par mois à l'impression. Il semble, comme le remarque avec raison M. Dantier, pour expliquer l'ardeur incroyable et l'activité prodigieuse qui caractérisèrent leurs dernières entreprises, qu'ils aient eu comme le pressentiment de la fin prochaine de leur institut, et qu'ils aient voulu, avant de mourir, couronner d'un magnifique fronton l'impérissable monument commencé par leurs devanciers.
Cependant l'esprit de mort finit par l'emporter. Dans des ouvrages dont les auteurs avaient puisé au sein même des grandes collections monastiques un semblant d'érudition, on commençait déjà à traiter les moines de citoyens inutiles et d'écrivains crédules ou faussaires. Eux-mêmes se laissèrent peu à peu infecter par les vices de leurs ennemis. La discorde s'introduisit dans les chapitres généraux et dans les maisons individuelles. Le relâchement la suit de près, et avec lui l'aversion de la règle et de la tradition. Un religieux décent paraît déjà une sorte de merveille au zélé dom Clément, k Je « n'en pourrais dire autant de tous les religieux de votre conte grégation l qui viennent ici loger. Je n'en ai presque pas a vu qui nous aient édifiés. Vous en direz autant des nôtres a qui vont chez vous. Bon Dieu ! où est aujourd'hui la reli-
1 II écrivait à dom Berthod, qui était de la congrégation de Saint-Vanne, fondée, comme celle de Saint-Maur.au commencement du dix-septièrne siècle et longtemps son émule pour la régularité ainsi que pour l'érudition.
« gion? Vous avez bien raison de mettre le mal sur le compte « des supérieurs; l'honneur de la religion, le salut des âmes, « ne les intéressent plus. Ils n'ont recherché les places que « pour satisfaire leur ambition et leur cupidité. s La conséquence naturelle de ces désordres ne pouvait manquer de se produire : dans les dernières pages de cette correspondance nous voyons le schisme de la constitution civile du clergé pénétrera Luxeuil, et tenir ainsi les derniers jours de cet antique sanctuaire dont saint Colomban avait fait, douze siècles auparavant, la métropole de la foi et du travail dans les Gaules.
Détournons la pensée de cette triste ruine pour la reporter sur le grand homme qui est le véritable héros de la publication de M. Dantier. Si notre voyageur n'a pas eu le bonheur qu'il espérait de découvrir à l'étranger toute cette vaste correspondance de Mabillon que les contemporains de celui-ci réclamaient en vain aussitôtaprès sa mort, il n'en a pas moins recueilli plusieurs de ses lettres inconnues jusqu'ici ( entre autres, douze lettres fort intéressantes au bibliothécaire de Saint-Gall ), et mis en lumière une foule de détails qui feront de son Mémoire un document indispensable pour le futur biographe du plus illustre des moines modernes. Quel beau sujet à traiter que cette biographie, et qu'il serait bien fait pour séduire les plumes les plus exercées et les plus autorisées ! Où trouver une vie plus méritoire et mieux remplie, un caractère plus noble et plus aimable, une renommée plus intacte et plus digne d'être populaire ? Qui plus que 1 ui appartient à cette élite de belles âmes dont le nombre est si restreint dans les annales de l'humanité, et dont l'ambition des plus grands et des plus saints doit être d'aller grossir la phalange sacrée! Je n'en saurais parler sans émotion : car j'ai vécu pendant de longues années dans une intimité, trop sou-
vent interrompue, mais toujours attrayante et consolante, avec cet homme incomparable; je dis avec lui, car il a su, sans le vouloir et sans le montrer, faire passer dans ses œuvres l'élévation et la pureté de son âme, et pénétrer en quelque sorte de sa propre nature les récits, les discussions, les commentaires, où l'on croit n'avoir à chercher qu'une sèche et abstraite érudition. On le sent renaître et pour ainsi dire nous accompagner à travers ces vastes pages et dans ces grands in-folio où il a déposé le fruit de ses veilles , de ses voyages, de ses labeurs. C'est là qu'on le fréquente comme un ami, qu'on le consulte et qu'on l'écoute avec la confiance et l'affectueuse vénération d'un fils incliné devant un père plein de gloire et d'autorité. Tous ceux qui toucheront d'un peu près aux choses bénédictines ressentiront un jour, s'ils ne l'ont déjà sentie, cette influence puissante et bénie, « Je viens à vous sous la protection de Mabillon, duce Alabiilonio, » écrivait, en 1764, à dom Berthod, un comte Batthyani, abbé d'un monastère de Hongrie, comme pour mettre ses tentatives d erudit étranger sous la protection de cette gloire française. Un siècle plus tôt, dans une lettre du 12 décembre 1664, on voit le supérieur de Suint-Germain des Prés annoncer comme un fait insignifiant l'arrivée du moine encore inconnu qui devait couvrir d'une impérissable gloire les travaux de cette maison et de tout son ordre. « Le P. 1). Claude « Chantelou, qui était occupé à faire imprimeries livres ascé- « tiques et les œuvres de saint Bernard, est décédé le 28 du « passé. Nos HR. PP. ont subrogé en sa place et en son en. - « ploy un autre religieux nommé D. Jean iMabillon, Cham- « penois de nation. » Le volume de M. Dantier abonde en renseignements de cette nature, qui jettent une vive et pénétrante lumière sur la carrière et sur le caractère de iVJabilion, qui révèlent à la fois son aimable simplicité, sa cordiale alîec-
(Euvriï. v. — Art et Littérature»
lion pour les compagnons de ses travaux, la mesure, la modestie, la retenue qui s'alliaient si bien dans son âme avec une ardente loyauté et la plus scrupuleuse intégrité.
Je lui sais gré surtout d'avoir appelé l'attention de ses lecteurs sur la querelle misérable et violente qui fut faite à Mabillon au moment même où l'éclat des services qu'il rendait chaque jour à son ordre et à la gloire de l'Église aurait dû lui assurer l'admiration et la sympathie universelles.
Parvenu au milieu de la publication de ce recueil des Acta sanctorum ordinis S. Bénédictin qui est, à notre sens, la plus belle et la plus intéressante de toutes les collections consacrées à l'antiquité catholique, Mabillon fut atteint d'une longue et cruelle maladie qui l'obligea d'interrompre pendant trois années entières le plus cher de ses travaux. Ce fut pendant cet intervalle de douleur et d'ennui qu'il recueillit et publia, en guise de distraction, les deux volumes des Analecta1. Puis, rendu à la santé, il commença la reprise de son œuvre principale par cette préface du quatrième siècle bénédictin (neuvième de l'ère chrétienne), qui comptera toujours parmi les plus beaux monuments de la critique et de l'érudition. Mais ici l'attendait un ennemi plus implacable encore que la maladie et la souffrance physique. Du sein même de sa propre congrégation, il vit s'élever contre lui quelques moines hargneux et chicaneurs, ingrats et jaloux, comme il s'en est toujours trouvé à côté des grandes gloires de l'ordre, de ces gens qui aiment à s'envelopper dans un pan de la robe des saints pour mieux décocher leurs traits envenimés contre le prochain. Un certain père Bastide et deux autres le dénoneè-
' Post longas studiorum inducias quas adversa mihi valetudo ante annos
ferme quatuor indixil Post etîitos Veterum Analectorum lomos duos,
tjuos per ta morbi lœdia atque otia pro modulo digessi, jam tandem qualenus affectai vires sinunl, redeo ad oplala studia... (Prœf. in IV saruhtm Lencdiclinvm. § 1.)
rcnl dans une série d'écrits publics comme un prévaricateur qui, dans cette même préface, avait porté atteinte au crédit et à la gloire de l'institut. Ils l'accusaient d'avoir retranché du catalogue de l'ordre un certain nombre de saints, d'avoir contesté l'authenticité de certains diplômes et décrets pontificaux admis jusque-là par les historiens antérieurs, etde divers autres péchés de ce genre. De nos jours, ils l'eussent évidemment qualifié de rationaliste etde naturaliste, et avec plus de succès qu'ils n'en rencontrèrent dans le siècle qui avait admiré Descartes et Leibnitz. Mabillon adressa au chapitre général sa justification, dont M. Dantier a publié quelques fragments précieux. Lui qui savait être éloquent et pathétique quand il le fallait, même en latin, se montrait dans ses écrits français à la hauteur de ses plus illustres contemporains. 11 faut voir avec quelle noble fierté et quelle majestueuse intégrité il repousse et confond son dénonciateur. Il faut même citer cette page si parfaitement applicable à notre temps, comme à tous les temps.
« Je sçais que t'est le sort de tous ceux qui donnent quelque chose au public, et principalement de ceux qui traitent de l'histoire, d'estre exposez à la censure des hommes, et de s'attirer la passion de beaucoup de gens
« Eu effet, quelque parti que l'on prenne et quelques mesures que l'on garde dans ce dessein, il est impossible de contenter tout le monde. Car, si l'on reçoit tout sans discussion, on passe dans l'esprit des personnes judicieuses pour ridicule; si l'on apporte de l'exactitude et du discernement, on passe chez les autres pour téméraire et présomptueux: Si quid simpliciter edamus, insani; si quid exacte, vocamur prœsumptuosi.
« De ces deux partis, j'ay choisi le second comme estant le plus conforme à l'amour de la vérité, que doit avoir un chrétien, un religieux et un prêtre, comme le plus avantageux à l'honneur de l'ordre, et enfin comme estant absolument nécessaire dans un siècle aussi éclairé que le nostre, auquel il n'est plus permis d'écrire des fables, ni de rien avancer sans de bonnes preuves.
« J'ai néanmoins tasché de garder toute la modération possible ; et, lorsqu'il s'agissait de l'intérest de l'ordre, j'ai toujours penché plutost du costé de l'indulgence que de la sévérité. Mais enfin, quelques mesures que j'aye gardées, je n'ay pas laissé d'essuyer beaucoup de contradictions. J'ay tasché de les surmonter parle silence et par la patience; mais mon silence n'est pas devenu moins insupportable que mes discours, et l'on m'oblige enfin à me défendre ou à me rétracter
« Je puis dire môme qu'il est nécessaire que j'écrive pour le bien commun des personnes de lettres, d'autant que, si les principes que veut établir le révérend père subsistent une fois, il est impossible qu'une personne qui ait tant soit peu de lumière et de discernement se puisse réduire à écrire exactement des choses de l'ordre, à moins qu'on ne veuille renoncer àl a sincérité, onne foy et à
l'honneur. »
Restons-en là, et félicitons-nous de retrouver ce nom et ce sentiment de l'honneur, si peu compris et si peu goûtés de nos jours, sous la plume de ce grand moine, tout blanchi de la poussière des chartes et des légendes. Félicitons aussi M. Dantier d'avoir ajouté quelques traits précieux à la figure d'un saint et célèbre religieux dont le noble caractère et la pure renommée apparaissent debout dans le passé, comme pour consoler les honnêtes gens j condamnés le plus souvent à ne rencontrer dans l'histoire que l'empire prolongé de la bassesse et la victoire effrontée du mensonge.
{Correspondant du 25 juillet 18.58.)
Cartulare monasterii beatorum Pétri et Pauli de Domina, Cluniacensis ordinis Gratianopolitanœ diœcesis.... JSunc primum sub auspiciis Delphinatis Academiœ, cura, studio et impensis hujus Academiœ socii typis mandatum. Lugduni excudebat Ludovicus Perrin. A. R. S. !8o9.
Étude historique sur l'abbaye de Remiremont, par M. A. Guinoï, curé de Contrexeville , chanoine honoraire de Troyes. Paris, chez Douniol, 1859.
Au moment 011 je vais braver moi-même l'indifférence du public pour les études sérieuses, pour celles-là surtout qui se rattachent au moyen âge, je cède à un instinct facile à comprendre, en tendant une main fraternelle à des compagnons de travail ou d'infortune, à ceux qui, comme moi ou avant moi, se sont aventurés sur l'océan des recherches monastiques. Je veux donc signaler très-brièvement, parmi les diverses monographies monastiques dont j'ai eu récemment connaissance, deux ouvrages qui m'ont semblé spécialement dignes de sympathie et d'intérêt.
Le Cartulaire de Domène forme à coup sûr le plus beau volume et le plus complet qui ait été édité de notre siècle sur une maison religieuse. 11 sort de ces presses de Louis Perrin, à Lyon, qui ont conquis la première place dans l'imprimerie européenne, et que nous avons déjà eu l'occasion de vanter à l'occasion de Y Essai historique sur l'abbaye de Saint- Barnard de Romans,
C'est assez dire qu'il ne laisse rien à désirer quant à la beauté, à l'élégance et la netteté des caractères, ni quant à la correction du texte. Les livres publiés par M. Perrin rappellent les plus beaux siècles et les plus beaux monuments de
la typographie. On éprouve, en les contemplant, et surtout
en les maniant, une jouissance tout à fait inconnue de ceux
qui consument leur vie littéraire à feuilleter et à déchiffrer
les flasques et pâteux in-octavo ou les horribles in-douze,
dits formats anglais ou éditions compactes, de la librairie
ordinaire.
Après cet hommage rendu à la forme, il faut dire un mot du fond de cette intéressante publication. Domène, ancien village épiscopai , abbatial et féodal , est un chef-lieu de canton du département de l'Isère, sur la route de Grenoble à Allevard, dans cette magnifique vallée du Graisivaudan qui égale, si elle ne surpasse pas, les plus beaux paysages de France. Elle renferme une église priorale, consacrée en 1058, aujourd'hui ruinée, mais dont les ruines, soigneusement conservées, ont fourni à notre savant collaborateur, M. Albert du Boys, la matière d'une notice archéologique qui ouvre très-convenablement le volume du Cartulaire. Cette église est le seul débris aujourd'hui existant du prieuré de Domène, fondé en 1027 par Aynard Ier, seigneur de Domène, d'une des plus nobles maisons du Dauphiné. Son arrière-petit-neveu, Hugues, figure au Musée de Versailles, parmi les chevaliers croisés en 1147, et ses descendants, sous le nom de Monteynard, ont maintenu jusqu'à nos jours l'illustration d'une race qui a donné un ministre de la guerre sous Louis XV, et a été appelée à la pairie sous Charles X, après avoir débuté dans l'histoire huit siècles auparavant, sous les auspices de la grande abbaye de Cluny. Aynard 1er avait fait don, en effet, de sa fondation à l'illustre abbé Odilon et à cette fameuse communauté de Cluny, qui était à cette époque la métropole monastique de l'Europe et disputait à Rome elle-même, sous les prédécesseurs de Grégoire VII, lui-même enfant de Cluny, l'empire des âmes et de la société
chrétienne. Aynard se retira vers la fin de ses jours dans le prieuré qu'il avait construit et doté, non loin de son château, et y mourut sous l'habit religieux. Sa postérité resta toujours en alliance intime avec Cluny; car on trouve dans les Épîtres de Pierre le Vénérable une lettre où ce glorieux ami de saint Bernard, qui avait été prieur de Domène de 1120 à 1 122, intervient auprès du pape Eugène III en faveur de Guy de Domène, lequel avait été excommunié par son évêque, pour cause de bigamie. Guy et son vénérable avocat soutenaient que son second mariage était seul valide, et que sa première union était nulle, en ce que la fiancée n'était pas nubile, qu'elle était sa cousine, etc.
Voici quelques passages de cette lettre, qui n'a été qu'indiquée par M. de Terrebasse dans une note additionnelle du Cartulaire de Domène , et dont le texte entier manque dans ce beau volume.
« Au souverain Pontife et à notre Père particulier, le « seigneur pape Eugène. Je me suis souvent excusé de l'im- « portunité avec laquelle je fatigue mon père de mes lettres. « Je m'en suis excusé, et cependant je recommence sans « cesse, et pour des causes urgentes. Père, pardonnez-moi, « s'il vous plaît. Vous voyez bien que je fais en cela comme ce en presque toutes choses, ce que je ne voudrais pas faire. « Oui, vraiment, je fais toujours, non ce que j'aime, mais « ce que je déteste. Voici d'ailleurs de quoi il s'agit : Votre « Paternité se rappelle sans doute que je lui ai parlé à Segni « d'un homme noble, savoir du seigneur Guy de Domène, « et que je vous ai prié de faire examiner et définir avec « justice, et dans nos pays, la cause pour laquelle il s'afflige « d'être soumis à l'interdit. Vous m'avez répondu que le « métropolitain de Vienne , auteur de toute cette affaire, « avait été mandé auprès de vous, et que, après en avoir
«conféré avec lui, vous termineriez celte question. Mais « voici que, en traversant les Alpes à mon retour d'Italie, « j'apprends que l'archevêque est déjà parti, qu'il fait grande « diligence et qu'il doit être déjà près de Rome. C'est pour- « quoi, moi aussi, j'envoie en toute hâte à ses trousses mon « courrier avec cette lettre.... Que votre prudence ne m'ac- « cuse pas d'une sollicitude superflue pour une affaire qui « m'est étrangère. Veuillez comprendre que ni la personne « ni la chose ne nous est étrangère. Guy de Domène, dont il <( s'agit, est à nous et non à d'autres. 11 est à nous par « l'amour; à nous par la naissance; à nous enfin par la « reconnaissance. Par l'amour, car il nous aime, nous et tout « ce qui est à nous, plus que tous les autres monastères <(du monde. Par la naissance, parce que ses pères, ses aïeux (( et ses bisaïeux en ont fait autant. Par la reconnaissance, « parce que lui et eux ont richement doté divers monastères « fondés par eux et donnés par eux à Gluny. Voilà pourquoi « je regarde ses affaires comme les nôtres, et non comme <( celles d'un étranger. C'est un homme de guerre; il est « enchaîné au siècle par mille liens et mille soucis ; il ne « peut pas aller facilement vous rejoindre. Mais moi, je vous « sollicite pour cet absent, je verse pour lui mes prières « devant Votre Majesté apostolique. Ecoutez-le parler, s'il « vous plaît, par l'intermédiaire de ma lettre. »
Cela dit, l'abbé de Cluny énumère les sept raisons pour lesquelles le sire de Domène se croyait autorisé à garder pour femme celle qu'il avait épousée en dernier lieu, puis il continue ainsi : « Cet homme est cruellement affligé d'avoir « encouru l'interdit ecclésiastique, ce qui n'était encore « arrivé à aucun de ses aïeux; il en gémit comme chrétien « et bien plus qu'on ne pourrait le supposer, vu sa qualité « de laïque. Je l'ai vu moi-même, et j'en ronds à mon Père
« un témoignage sincère. Nous étions l'autre jour en voyage, « lui et moi. entre le château de Yizille et celui de Domène : « tout à coup il éclate en sanglots et en larmes si amères, « qu'il nous fit aussi pleurer et sangloter, moi et plusieurs « autres qui chevauchaient avec nous. Que vos entrailles « paternelles se laissent donc émouvoir par ces pleurs d'un « fils absent et très- noble, qui gémit en fidèle chrétien de se « voir en dehors de la communion de l'Église, et qui est prêt « à quitter ou à garder sa femme, selon que l'autorité aposto- « lique en décidera ' . »
Ce regard jeté, à travers le récit d'un saint qui était un des plus grands personnages de son temps, sur les agitations domestiques et les confidences amicales d'un seigneur féodal au douzième siècle, ne laisse pas que d'avoir son intérêt. On voit d'ailleurs, par le Cartulaire, que Guy obtint sa réconciliation avec l'Église et qu'il mourut comme l'avaient déjà fait plusieurs de ses ancêtres sous le froc de Cluny. Je crois ne pas être indiscret en attribuant la publication du Cartulaire de Domène à un digne et intelligent rejeton de la vieille tige des Aynard, à un descendant de ce Guy dont Pierre le Vénérable plaidait si chaleureusement la cause. Je félicite donc sincèrement M. le comte Charles de Monteynard de cette magnifique addition à la bibliographie monastique. Qu'il me permette en même temps de le rassurer sur une autre mésaventure des siens, qu'il se figure à tort avoir été constatée dans la charte de fondation du prieuré en 1027. Le primi reatus culpam, dont il est question dans cette charte, ne se rapporte à aucun de ses aïeux en particu-
1 Excusaris plane sed.... importunus esse non cesso.... Unde et ego festinanter cursorem per ipsum ad vos.... misi.... Nec facile militaris homo et seculo innumeris curarum calenis amictus, vos adiré potest... Subito in tam amaros flelus et singultus erupit, ut etiam nos et quosdam nobiscum , qui proximi equitabanl... (Bibliolh. Cluniacemis, éd. D. Marrier, p. 947-949-ï
lier, mais bien à notre père commun , Adam ; car les formules employées pour expliquer les motifs des fondations monastiques ne manquaient guère, dans leur infinie variété, d'invoquer le souvenir du péché originel pour justifier la munificente charité de l'aristocratie féodale.
Des deux cent trente-neuf chartes dont le texte annoté compose le Cartulaire de Domène, une seule est postérieure au douzième siècle. La plupart sont du onzième. Je résiste à l'envie d'y relever une foule de détails précieux non-seulement pour l'histoire locale et provinciale, mais encore pour l'étude générale des mœurs et des institutions de l'époque féodale. Gela se retrouvera peut-être ailleurs. Je me borne aujourd'hui à les signaler aux curieux et aux délicats en fait d'archéologie et d'érudition , à ces dégustateurs avisés qui savent reconnaître dans les menus détails la trame intime de l'histoire. Remercions aussi le généreux éditeur de nous avoir donné, avec un glossaire contenant plusieurs mots qu'on chercherait en vain dans Du Cange et Carpcntier, trois index aussi exacts que copieux, et enfin une charmante petite carte des environs de Domène, où l'on retrouve la Grande Ghartreuse; celle de Ghalais, qui servait encore dernièrement d'abri au Père Lacordaire et à son noviciat , le château de Sassenage et d'Uriage, celui de Bayard et tant d'autres lieux de cette belle province du Dauphiné où rayonne la triple beauté de l'histoire, de la nature et de la religion.
Domène n'était qu'une des plus modestes fleurs de ce vaste paradis monastique qui a recouvert tout notre Occident, et dont Remiremont formait un des arbres les plus majestueux. M. l'abbé Guinot a consacré à l'étude de ce dernier monas-
D'HISTOIRE MONASTIQUE. |$g
tère, qui occupe une si belle place dans les annales de l'Église et dans celles de nos provinces de l'Est, un volume de tout point excellent. Édité sans luxe et n'affectant aucune prétention à l'érudition proprement dite , il se lira certainement avec plus d'agrément et de facilité que le Cartulaire de Domène; mais, comme celui-ci, il fixera l'attention de tous les véritables connaisseurs en fait d'histoire et d'archéologie.
M. Guinot est un de ces curés comme il s'en trouve heureusement beaucoup dans notre vénérable et laborieux clergé de France, qui consacrent les rares loisirs que leur laisse le saint ministère à des études historiques et littéraires. Déjà connu par un écrit estimable sur les Saints de Galilée, c'est-à-dire sur les premiers colonisateurs monastiques des Vosges, son nom s'est inscrit avec honneur parmi les auteurs ecclésiastiques de notre temps. Il faut surtout le louer de ce que, à la différence de tels et tels que l'on pourrait nommer, et au lieu de se lancer à corps perdu dans des déclamations souvent banales et plus souvent encore paradoxales sur le passé et l'avenir du monde ou sur les lois générales de l'histoire, il a su se renfermer dans un sujet spécial, à sa portée, approfondi avec un soin scrupuleux et traité avec une méthode excellente. Il a imité en cela le savant et respectable M. Gorini, qui, lui aussi, continé dans une petite cure de campagne, a su creuser les annales des premiers siècles de notre histoire avec un zèle si consciencieux et une perspicacité si intelligente, qu'elle lui a conquis les suffrages et la sympathie de ceux-là même, parmi nos écrivains les plus renommés, dont il a réfuté les erreurs et corrigé les appréciations.
Celles de M. Guinot sont toujours équitables, impartiales et sensées. Il les justifie par une étude attentive des monu-
ments authentiques, sans jamais négliger les ressources qu'offrent les traditions légendaires et une connaissance exacte des lieux. J'ai eu occasion de raconter, à la fin du tome 11 des Moines d'Occident, les commencements de l'abbaye de Remiremont, et de vérifier ainsi la parfaite exactitude des recherches de M. Guinot.
Sous sa plume intègre et quelquefois éloquente, l'abbaye de Remiremont revit pour nous et se montre aux regards étonnés de la postérité comme une des institutions les plus illustres et les plus durables de l'ancienne société chrétienne. Elle a duré autant que la monarchie française, en subissant les révolutions et les transformations inséparables des choses humaines, et en aboutissant finalement à cette irrémédiable décadence qui avait envahi toutes les créations de nos pères. Nul n'a mieux expliqué que M. l'abbé Guinot l'existence des Chapitres nobles, parmi lesquels Remiremont occupait peutêtre le premier rang, et qui ont longtemps offert une si curieuse et si naturelle combinaison des traditions monastiques avec les exigences d'une société tout aristocratique. Nul n'a mieux constaté les raisons qui faisaient rechercher par ces puissantes corporations, à l'aide du pape et de l'empereur, l'indépendance spirituelle et temporelle à l'encontre des évèques et des ducs ou autres souverains provinciaux. Les abbesses de Remiremont étaient ainsi devenues ellesmêmes de petites souveraines, dont l'autorité presque toujours paternelle se conciliait avec un développement sincère des libertés municipales, et n'a laissé aucun souvenir amer dans le cœur des peuples soumis à leur crosse. On aime à voir tantôt les populations voisines invoquer cette autorité, comme dans cette plainte des habitants de Yittel, en 1395, contre Geoffroy de Rosières, qui finit ainsi : « Très-chères dames, s'il ne vous souvient des deux troupeaux qu'on nous
a ravis et si vous n'y mettez bon ordre, nous ne saurons que devenir; si vous ne nous défendez cette fois, nous sommes perdus, et il nous faudra quitter ce pays : » tantôt la poésie des montagnes évoquée par la religion pour animer et récréer
vie laborieuse des cultivateurs , comme dans ce tableau d'une des nombreuses solennités :
« Le lundi de la Pentecôte, lorsque les collines se couvrent de verdure, huit paroisses, curés, croix et bannières en tête, arrivaient du milieu des prairies et des bois chanter leurs hymnes dans l'église abbatiale. Chaque paroisse se distinguait par les branches d'arbrisseaux qu'elle portait. Dammartin avait e genièvre, Saint-Étienne le cerisier, Saint- Amé le muguet, Saint-INabord l'églantier, Vagney le sureau, Saulxure le saule, Rupt le chêne, Ramonchamp le sapin, Raon le genêt en fleurs, Plombières et Bellefontaine l'aubépine ; Saint-Maurice, à cause de Téloignement, n'assistait point à cette procession; mais le marguilJier de la paroisse était tenu de verser dans l'église du chœur du chapitre deux corbeilles de neige, tribut des hivers du Ballon. »
Tout n'était pas si champêtre et si pacifique dans la vie de la célèbre communauté. Une grande portion de ses annales se compose du récit de ses luttes sans cesse renaissantes avec ses puissants voisins et anciens suzerains, les ducs de Lorraine. Cette maison de Lorraine, la plus ancienne, la plus chevaleresque, la plus illustre et la plus catholique que le monde ait vue, après la maison de France, finit par faire reconnaître son ascendant à llemiremont et par inscrire sept princesses de son sang dans la liste des abbesses. Catherine de Lorraine, fille de Charles III, qui régna sur la principauté claustrale de 1611 à 1C48, est à coup sûr la plus intéressante comme la plus sainte de ces abbesses. Ce fut une véritable héroïne, dont la vie, très-bien racontée par M. Guinot,
5i2 DE QUELQUES RÉCENTS TRAVAUX D'HISTOIRE MONASTIQUE.
offre les épisodes et les péripéties les plus propres à éveiller l'attention et la sympathie du lecteur. Grâce à elle, grâce à ses efforts pour resîaurer la règle de Saint-Benoît et l'antique ferveur monastique, ce coin des Vosges fut à la hauteur du reste de la France dans la rénovation de l'esprit religieux et dans les croisades charitables qui signalèrent la première moitié du dix-septième siècle.
Cette liste de princesses ecclésiastiques, dont Catherine de Lorraine fait le plus bel ornement, se termine dignement par une Bourbon-Condé ', comme celle des chanoinesses, où figurent presque tous les grands noms de la noblesse française et allemande, se clôt par celle de Lucile de Chateaubriand. La tante du duc d'Enghien et la sœur de Chateaubriand, associées ainsi à la ruine, à la spoliation, aux derniers jours d'une communauté qui avait duré onze siècles, ne sont-ce pas là, pour parler comme Bossuet, deux têtes de mort assez touchantes? Ajoutons que le clergé séculier de Remiremont fournit, en la personne de deux de ses prêtres, accompagnés sur l'échafaud par deux humbles servantes, des martyrs à la hache révolutionnaire. Les détails de ce martyre remplissent un des chapitres les plus émouvants du livre de M. Guinot, et achèvent de donner à son œuvre tous les caractères qui peuvent le mieux convenir à une page mémorable de l'histoire du catholicisme. Nous en recommandons la lecture à tous ceux qui aiment la vérité, et nous osons affirmer que personne ne se repentira d'avoir suivi notre conseil.
1 Louise de Bourbon, qui fui depuis abbesse des Bénédictines du Temple, a Pans, et mourut en 1823.
{Cvrrespoiidanl du 2û juillet 1860.)