LA NOUVELLE EDITION DE SAINT-SIMON
Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la Régence, collationnés sur le manuscrit original par M. Chéruel, et précédés d'une notice par M. Sainte-Beuve, de l'Académie française. Tomes I à IX. Paris, L. Hachette, 1856.
Le dix-neuvième siècle a découvert Saint-Simon1. De toutes ses découvertes, c'est peut-être celle qui lui vaudra le plus de jouissances; c'est à coup sûr la plus précieuse aux yeux des gens qu'anime le goût passionné des lettres. Je sais bien que cette passion semble devoir être classée parmi les pécbés, tout comme le regret de la liberté et le sentiment de l'honneur, par cette orthodoxie arrogante et hargneuse qui a la vogue aujourd'hui. Tant pis pour elle. Quant à moi, j'avoue sans vergogne que je professe pour Saint-Simon une sorte de culte, et que je le range, après Bossuet toutefois, au-dessus de tous les écrivains de notre langue. Je mets son
1 Le génie de Saint-Simon, profondément inconnu de ses contemporains, fut méconnu pendant tout le dix-huitième siècle. Madame du Deffant ne lui trouvait point d'esprit ; elle s'en amusait toutefois, quoique le style lui parût abominable. Madame de Créquy dit aussi : Cela est mal écrit. — V. la notice -de M. Sainte-Beuve, p. 32.
LA NOUVELLE ÉDITION DE SAINT-SIMON. £5f
âme encore plus haut que son talent. Mais qu'on se rassure* je ne prétends communiquer mon enthousiasme à personne. Fier de compter parmi les plus anciens et les plus ardents admirateurs de ce grand homme de bien et d'honneur , je crois lui avoir témoigné cette admiration d'une façon plus pratique, en obtenant de l'Académie française qu'elle donnât son éloge pour sujet du prix d'éloquence, et en sollicitant sans relâche de la Société de l'Histoire de France une édition définitive du plus éloquent et du plus curieux de nos historiens.
Aujourd'hui je veux me borner à une simple notice bibliographique sur l'édition de M. Chéruel; ce qui me vaudra toujours la satisfaction de savourer en passant mille traits inimitables, mille tableaux plus que vivants, et toutes ces explosions du génie dont les étincelles sont faites pour allumer l'esprit du lecteur le plus froid. Comment se détacher de Saint-Simon et d'un de ses volumes une fois qu'on l'a ouvert? C'est un secret que je voudrais apprendre, car il vous prend trop de temps : il vous met hors de vous, comme l'avoue madame du Deffant, et, une fois que vous êtes tombé en son pouvoir, il vous enchaîne et vous conduit tout haletant jusqu'à la fin du livre. A travers les complications de ses récits, et ce qu'il appelle quelque part les entrelacements de ses parenthèses, on court, on vole, emporté par un souffle surnaturel.
Jamais homme n'a su mieux que lui , par la magie du style, ressusciter les morts et grandir les infiniment petits. Le lecteur, maîtrisé, entraîné, étourdi, s'étonne de ressentir la contagion d'une passion en apparence si insignifiante. L'auteur lui-même semble parfois partager cette surprise et s'en excuse. « Je sens bien,» dit-il de je ne sais quelle anecdote, » qu'en soi c'est la dernière des bagatelles pour être rap-
portée, mais elle caractérise et dépeint. » Et ailleurs : « Il se fit un petit mariage qui semblerait devoir être omis ici... cela ne promet pas , et toutefois cela va rendre. » Cela rend en effet bieu au delà de toute promesse, et l'on recommence de plus belle à subir le joug et le charme du plus abondant et du plus irrésistible des narrateurs.
Une fois lancé dans cet océan, on voudrait y nager à pleines brasses, mais il faut s'arrêter et reprendre terre. D'ailleurs, le sujet peut être regardé comme à peu près épuisé, ou comme devant l'être bientôt. M. de Carné a laissé entrevoir qu'il y aborderait prochainement, et personne, de nos jours, n'a parlé du règne de Louis XIV avec plus d'indépendance et de sagacité que lui. Nous avons confiance dans la solidité et la fidélité du portrait qu'il nous donnera de ce peintre suprême. En attendant , nous avons déjà les excellents discours de MM. Lefebvre-Pontalis et Poitou, que l'Académie a couronnés; puis l'introduction pleine d'équité et de perspicacité que M. Sainte-Beuve a mise en tête de l'édition dont nous allons parler; enfin l'étude brillante que M. Taine a récemment publiée, où il approche quelquefois de son modèle par l'impétueuse originalité de sa phrase, et dont je ne puis me défendre de détacher cette comparaison si parfaitement adaptée à l'œuvre et à la vie de Saint-Simon : « Comme un lustre flamboyant chargé et encombré de lumières, mais exclu de la grande salle de spectacle, il brûla en secret dans sa chambre, et, après cent cinquante ans, il éblouit encore. »
Laissons donc là l'homme, du moins quant à présent, et voyons si l'édition qui est aujourd'hui entre les mains de tous les connaisseurs est bien celle qui répond à l'attente publique, et si elle peut tenir lieu de celle que nous avons demandée à la Société de l'Histoire de France. On doit le croire en la voyant paraître avec le nom, et en quelque sorte
sous la responsabilité de M. Chéruel. Connu par ses excellentes études sur la France au dix-septième siècle, il vient de nous donner une bonne et complète édition des Grands Jours de Fléchier1, et, par la publication antérieure de quelques fragments du Journal d'Olivier d'Ormesson, l'intègre et courageux rapporteur du procès de Fouquet, il a déjà soulevé un coin du voile qui recouvre encore tout un aspect nouveau de la société sous Louis XIV. Tous ces titres semblent le désigner d'avance comme l'éditeur définitif de Saint- Simon.
Aussi la nouvelle édition , qui paraît avec une si rapide régularité, et avec des tables dans chaque volume, si commodes pour les recherches, est-elle infiniment préférable aux précédentes. On nous promet une table générale, à la fin de 1 ouvrage, qui ne sera pas, nous l'espérons bien, une simple reproduction des sommaires, et qui achèvera de faire sentir la supériorité de cette édition. D'ailleurs, elle est d'un prix aussi modique que possible. Le format et les caractères sont convenables. On voudrait en dire autant du papier; mais on ne sait pourquoi la librairie de nos jours ne sait pas sortir de ce papier spongieux que nos pères ne connaissaient pas ou n'employaient jamais. Elle laisse aux publications éphémères, aux revues et aux journaux, par une incompréhensible anomalie, le monopole du papier qui ne boit pas, qui donne aux moindres livres des siècles passés tant de solidité, et qui permet au lecteur studieux de mettre ses annotations à l'abri du temps et de la main d'autrui.
Le texte a subi une révision attentive et présente des corrections nombreuses et nouvelles qui font honneur à l'exac-
1 Mémoires de Fléchier sur les grands jours d'Auvergne en 1665, annotés et augmentés d'un appendice par M. Chéruel, et précédés d'une notice par M. Sainte- Beuve. 1 vol., chez Hachette.
titude et à la sagacité de M. Chéruel. On pourrait toutefois, ce qui ne saurait étonner dans une si vaste entreprise, y relever encore quelques fautes : ainsi, dès la page du tome Ier, je pense que c'est à l'académie des sieurs de Mémen et Rochefort, et non pas des sieurs de Mémen à Rochefort. que Saint- Simon apprit à monter à cheval ; car Rochefort, créé en 1664 par Colbert, n'était guère le lieu où un jeune seigneur, camarade du duc de Chartres, pouvait faire son éducation. Tome VII, page 94, il faut lire, non parti, mais pari, à propos de celui que fit le duc de la Trémoille chez M. de Bouillon; et cette faute ne se trouve pas dans les éditions antérieures. On voit que je m'arrête à des vétilles; mais les publications de M. Hachette sont faites pour résister à de plus fortes épreuves.
Signalons tout d'abord , comme la perle de la nouvelle édition, cette précieuse lettre inédite à M. de Rancé, écrite par Saint-Simon à l'âge de vingt-quatre ans, pour consulter le saint abbé de la Trappe sur la première ébauche de ses Mémoires, où il les qualifie et les résume tout ensemble en exprimant ses scrupules sur « tout ce qu'il y a contre la réputation de mille gens, et cela d'autant plus irréparablement que la vérité s'y rencontre tout entière et que la passion n'a fait qu'animer le style. » Rien de plus curieux que le rapprochement de ce premier jet du jeune duc et pair, encore mestre de camp de cavalerie, mais déjà chrétien austère et consciencieux, avec l'admirable discours, écrit un demi-siècle plus tard , et qui sert d'introduction aux Mémoires, sous ce titre : « Savoir s'il est permis d'écrire et de lire l'histoire, singulièrement celle de son temps, » où le vieillard, délivré de ses hésitations et en présence de son chef-d'œuvre inconnu, laisse éclater toute sa verve, donne congé aux scrupuleux par ces nobles paroles : « Rendons au Créateur un culte plus
raisonnable, et ne mettons point le salut que le Rédempteur nous a acquis au prix indigne de l'abrutissement absolu et du parfait impossible ; » Puis, tout contemporain de Voltaire qu'il était devenu, se montre le rival de Bossuet dans ces lignes fameuses : « Écrire l'histoire de son temps et de son pays... c'est se montrer à soi-même pied à pied le néant du monde... c'est se convaincre du rien de tout. »
Remercions encore le savant éditeur des pièces justificatives qu'il a ajoutées à chaque volume, et dont plusieurs, empruntées au Journal d'Ormesson ou aux papiers des ducs de Gramont ! et de Noailles, offrent un véritable intérêt. Celle qui rectifie le récit de Saint-Simon sur le supplice de Fargues décharge la mémoire du président de Lamoignon de toute participation à ce meurtre judiciaire, mais n'en laisse pas moins cette tache odieuse sur la mémoire du gouvernement de Louis XIV.
Mais combien ne faut- il pas regretter que M. Chéruei se soit montré si avare de ses notes sur le texte même qu'il a entrepris de rétablir ! Celles qu'il a données sont d'une rareté qui désole; quelques-unes même sont inexactes. Elles signalent comme imprimés pour la première fois des passages qui se trouvent déjà dans l'édition de Delloye (40 vol. in-18, 1840); et je veux en passant rendre hommage et justice à cette édition, malgré son incorrection, car c'est elle qui, en mettant cet immense monument à la portée des petites bourses, a réellement initié les hommes de mon âge à la con-
1 Je ne sais si M. Chéruei s'est conformé au texte du manuscrit en rétablissant les deux M. que l'édition Delloye avait réduits à un seul, avec raison, dans le nom des Gramont de Béarn; ce qui les distingue des Grammont de Franche-Comté. Du reste, rien de plus incertain que l'orthographe des noms anciens, même les plus illustres; et ceci me rappelle que M. Chéruei aurait bien dû rétablir par des notes celle des noms étrangers estropiés par Saint-Simon, qui écrit Sereni pour Zriny, Rhinfelz pour llheinfels, Greffin pour Griffin, etc.
naissance du prince de nos historiens. Je ne saurais même lui reprocher d'avoir transposé les quatre chapitres sur la comparaison des ducs et des grands d'Espagne , que M. Chéruel donne à leur place dans le manuscrit original sous la date de 1701 ; car il faut convenir qu'ils se rapportent infiniment mieux à l'ambassade de l'auteur en Espagne vingt ans plus tard, étant remplis de détails et de faits exclusivement relatifs à cette ambassade. Ailleurs, ces notes contiennent des erreurs que leur petit nombre même ne permet pas d'excuser et dont j'indiquerai quelques-unes au bas de la page1. On peut bien se passer de savoir le blason , même pour comprendre Saint-Simon , mais alors il ne faut pas se mêler de l'enseigner ; il ne faut pas dire 2 que les quartiers d'un écusson signifient diverses branches de la même famille, quand il suffit d'ouvrir le P. Ménestrier pour voir que les quartiers indiquent les armoiries des ascendants paternels et maternels, dont le nombre suit , comme chacun sait , une progression géométrique (4, 8, 16, 32), et que, par conséquent, Saint- Simon , en parlant de cet or de quartier de la Yarenne, dans l'écu de l'abbé de Soubise , lorsqu'il se présenta au chapitre de Strasbourg, qui exigeait seize quartiers , veut dire simplement qu'il avait une sale bisaïeule dans la personne de la fille de la Yarenne, pourvoyeur des plaisirs de Henri IV.
1 Tourion (t. III, p. 433) ne veut pas dire tourelle, mais grosse tour, bastion, de l'italien lorrione, qui est le contraire du diminutif. Sevade (t. V. p. 186) veut dire orge, de l'espagnol cebada, et non pas avoine. Les carabins dont Tessé était colonel général (t. VI, p. 96) furent bien supprimés, comme dit la note, mais presque aussitôt rétablis par Louis XIV, en 1690, avant que Saint-Simon eût commencé à écrire, et formèrent, sous le nom de carabiniers, un corps composé de cinq brigades, qui dura jusqu'à la Révolution et qui lui a survécu. — Le fort de Lillo sur l'Escaut, dont on a substitué avec raison le nom à celui de Lille, comme lieu d'embarquement (t. YI, p. 132), n'appartient plus au royaume de Hollande, mais à la Belgique.
2 T. II, p. 397.
Il ne faut pas dire non plus I que la maison de Rohan a écartelé ses armes des Chabots de la maison de Chabot, quand c'est au contraire la maison de Chabot (dont Saint- Simon vante si justement la grandeur originelle) qui a écartelé les siennes des macles de Rohan, à la suite du fameux mariage de l'héritière du duc Henri.
Je retombe dans les minuties; mais tout a son importance quand il s'agit d'un si grand écrivain et d'un si vaste monument. 11 mérite tout autant que Racine ou Molière, Rabelais ou Montaigne, une explication scrupuleuse de son texte ; mais on doit le bien expliquer ou ne pas l'expliquer du tout. Ce que je reproche à M. Chéruel, c'est d'avoir cru que le texte de Saint-Simon pouvait se passer de notes , ou , pour mieux dire , d'un commentaire quasi perpétuel. Il n'en est point ainsi : aucun écrivain, aucun historien surtout, n'a plus besoin d'être commenté , éclairé, rectifié, corrigé. Son récit est souvent confus, obscur, contradictoire. On éprouve à chaque pas le désir de savoir de qui et de quoi il est question, quand l'auteur a parlé pour la première fois du sujet ou du personnage qu'il fait tout à coup reparaître, ce qu'il en a dit, et surtout ce qu'il faut en croire et ce qu'on peut en savoir d'autre part. Je ne parle pas seulement des détails biographiques et chronologiques, des alliances et des parentés, des particularités d'étiquette ou de mœurs contemporaines , sur lesquels on est arrêté littéralement à toutes les pages par l'absence d'explications ou de renseignements nécessaires 2.
2 En voici quelques preuves entre mille. Quand on lit (t. III, p. 217) que le mari de la princesse des Ursins était prince du Soglio, tout le monde peut ne pas savoir que ce mot n'indique pas un fief ou un domaine, mais la dignité d'assistant au trône pontifical, réservée parmi les laïques aux princes Orsini et Colonna. — Le récit de la dispute grotesque pour le chapeau du roi entre les ducs de Tresmes et de la Rochefoucauld (t. V, p. 264), que Saint-Simon termine par ce trait si juste : on n'oserait dire que voilà des valets, ce récit ne
Par exemple, dans le charmant portrait de la duchesse de Villeroy ( qu'il ne faut pas confondre avec la maréchale sa helle-mère), on voit que «c'était une personne droite, naturelle, franche, sûre, secrète, qui, sans esprit, était parvenue à faire une figure à la cour , et à maîtriser mari et beaupère... haute en tout point, surtout pour la dignité (ducale), en même temps qu'elle se faisait une justice si exacte et si publique sur sa naissance et sur celle de son mari , qu'elle embarrassait souvent... Elle avait de l'humeur, son commerce était rude et dur. Elle tenait fort là-dessus de sa famille. » Cela lu, on se demande naturellement quelle était sa famille; personne ne vous le dit , et il faudra attendre la table générale au tome XX pour le savoir. Ailleurs, quand il dit que le vrai successeur de Louis XIV fut le fils d'un rat de cave, j'aimerais à savoir lequel des deux il entend désigner, du cardinal Dubois ou du cardinal de Fleury. Ailleurs encore il raconte que les ministres s'étaient mis de ce règne au niveau de tout le monde , avaient pris l'habit et toutes les manières des gens de qualité, et que leurs femmes étaient "parvenues à manger et à entrer dans les carrosses. Or lâchante d'un éditeur consciencieux ne lui fait-elle pas un devoir
se comprend guère, faute d'une note qui rappelle que M. de la Rochefoucauld était grand maître de la garde-robe du roi, et quelles étaient ses attributions.
— Le mot troupes de salade, dont il est question au sujet de la garnison de Lille (t. VI. p. 409), ne se comprend plus : il faudrait rappeler le sens ancien de ce terme , qui a disparu de la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie, et qui signifie certains petits régiments nouveaux qu'on appelait ainsi par dénigrement et par allusion aux casques des varlets du moyen âge.
— Plus haut, on me dit (t. VI, page 2) que le grand écuyer, en jouant chez le roi avec madame la grande duchesse, et perdant à ce jeu, donne un coup de poing sur la table et s'écrie très-haut : La maudite maison ! nous sera-t-elle toujours funeste ? mais il m'est désagréable d'avoir à feuilleter six ou sept pages avant de découvrir qu'il s'agit de la rivalité entre les deux maisons de Bourbon et de Lorraine, et que cette grande-duchesse était celle de Toscane, elle-même fille d'une Lorraine.
d'expliquer au lecteur de notre temps qu'il s'agit de manger à la table du roi , ce qui a toujours été la plus grande des distinctions sous le règne des Bourbons , et ce qui faisait dire à Saint-Simon, parlant du roi de Danemark qui admettait à sa table un la Rochefoucauld exilé pour sa foi : « Ces rois du Nord mangent avec du monde. »
Ce qui est plus important, c'est l'autorité usurpée qu'on risque d'attribuer à ses jugements historiques. Sans aucun doute, il a été sincère. Je le crois sur parole quand il affirme qu'il a scrupuleusement respecté le joug de la vérité. Il est au suprême degré ce qu'il dit que doit être l'historien, «droit, vrai, franc, plein d'honneur et de probité; » mais il n'est pas toujours bien informé , et moins souvent encore impartial. Sa crédulité est quelquefois excessive ; sa haine vigoureuse du vice, de l'hypocrisie, de la bassesse , l'a plus d'une fois aveuglé. Ses opinions exigent donc un contrôle attentif et perpétuel. Sa popularité croissante crée aux amis de la vérité historique l'obligation de pourvoir à ce que ses jugements ne soient pas , en quelque sorte , parole d'Evangile pour le gros des lecteurs. D'ici à peu d'années, ses Mémoires seront aussi lus, aussi connus de tous que les lettres de madame de Se vigne. On saura par cœur ses mots, ses portraits, ses tableaux. La jeunesse surtout croira connaître à fond son siècle de Louis XIV quand elle sera imbibée de cette lecture enivrante; et peu à peu il fera loi pour le public.
Il est donc urgent et nécessaire de mettre en garde le lecteur consciencieux contre les erreurs de fait et de jugement dont Saint-Simon regorge. Il faut qu'un commentaire courant, au bas de chaque page, réponde aux besoins de tout homme qui veut savoir le vrai des choses et qui n'a pas le temps d'aller vérifier chacune des assertions du terrible historien. Il faut le mettre en présence des auteurs contempo-
rains, des correspondances officielles, du récit des acteurs ou des témoins de toutes ces scènes , dont il ne doit pas avoir le monopole. Il faut que sans cesse on rappelle à ses admirateurs qu'il n'est pas le seul qui ait vu et qui ait parlé. Audiatur et altéra pars. On n'a certes pas besoin de citer tout ce qui le contredit ; mais il faut au moins avertir, indiquer, mettre sur la voie. Alors le lecteur pourra suspendre son adhésion, choisir et juger à son gré; alors seulement la conscience de l'éditeur sera en repos.
Je suis convaincu que ni la gloire ni la véracité de Saint- Simon n'ont à redouter cette épreuve, et qu'il en sortira avec plus de succès qu'aucun autre historien moderne ; mais il ne faut pas laisser croire qu'il est en tout irréprochable et donner à son autorité une infaillibilité illégitime.
Quelque passionnée que soit mon admiration pour Saint- Simon, je tiens que tout honnête homme doit protester contre son abominable injustice à l'endroit de madame de Maintenon. Évidemment, tout en la voyant chaque jour, il ne l'a pas connue. Elle aussi ne sut ni distinguer ni apprécier l'homme de génie qu'elle eut pendant vingt ans sous les yeux et qui lui a fait payer si cher son dédain. Elle le trouvait « glorieux, frondeur et plein de vues. » Voyez un peu ce grand crime ! un duc et pair, contemporain de ces pairs anglais qui venaient de faire la révolution de 1688, un homme placé par sa naissance parmi les vingt ou trente principaux personnages de l'Etat, un seigneur d'un âge déjà fait, instruit, pieux, et de mœurs irréprochables, un ami de Beauvillier et de Rancé, qui se permet d'avoir des vues , c'est-àdire des idées, et des idées qui ne sont peut-être pas celles du maître ou de la maîtresse! « Yoilà qui peint, » comme disait madame de Se vigne.
Mais enfin cette prétention , commune à tous les pouvoirs
DE SAINT-SIMON. 46<l
absolus, de refouler dans le néant les idées de tout ce qui n'est pas à leur merci et dévotion, ne justifie pas l'excès de ses invectives contre celle qui tira Louis XIV du désordre et fut la consolation et la lumière de ses trente dernières années. On peut ne pas aimer cette illustre femme, mais il n'est permis à personne de ne pas l'estimer depuis que le fond de son âme et de sa laborieuse vie a été mis à découvert par le beau livre de M. le duc de Noailles, par l'éloquent plaidoyer de M. Saint-Marc Girardin, et surtout par la publication de cette Correspondance que nous devons au zèle intelligent de M. Lavallée, et qui replace sur le piédestal d'où l'injustice et l'ingratitude de l'opinion l'ont fait déchoir une des plus nobles femmes que la France ait produites, et celle qui honore le plus l'époque de décadence où elle a vécu. Cette Correspondance n'aurait pas dû être négligée par le nouvel éditeur. Après avoir reproduit le récit de Saint-Simon sur Jeannette de Pincré, cette jolie petite orpheline adoptée par madame de Maintenon, « à qui le roi ne faisait pas peur, » qui , « devenue plus grandelette , devint plus amusante et plus jolie, montra de l'esprit et de la grâce avec une familiarité discrète et avisée qui n'importunait jamais, parlait au roi de tout... le tiraillait même quand elle le voyait de bonne humeur, se jouait même avec ses papiers quand il travaillait, mais tout cela avec jugement et mesure..., » M. Ghéruel aurait fort bien pu indiquer à ses nombreux lecteurs les détails authentiques que donne M. Lavallée dans ses Mémoires des Dames de Saint-Cyr sur cette jeune fille, et les jolies lettres d'elle qu'il a publiées avec celles de madame de Maintenon.
Chose étrange , quoique les deux sultanes, comme il les nomme , lui fussent également hostiles , Saint-Simon est beaucoup plus équitable pour mademoiselle Choin, « la
grosse camarde brune , avec l'air d'une servante , » qui fut l'obscure Maintenon du fils de Louis XIV. Il démontre et vante son désintéressement extrême et si rare alors. Mais , justice ainsi rendue à cette «fille ou femme si singulière,» il la rend également à ce qu'il nomme Y infamie du maréchal d'Huxelles, qui envoyait tous les jours des têtes de lapin rôties à la chienne dont raffolait l'épouse clandestine du Dauphin, tant que dura sa faveur. « Le lendemain de la mort de Monseigneur, l'envoi des têtes de lapins cessa, et oncques depuis mademoiselle Choin ne le vit ni n'en ouït parler. Elle s'en aperçut, elle s'en plaignit même. Le maréchal le sut, n'en fut point embarrassé, et répondit froidement qu'il ne savait pas ce qu'elle voulait dire. C'était un homme qui courait en cachette, mais plus bassement et plus avidement que personne, à tout ce qui le [pouvait conduire, et qui n'aimait pas à se charger de reconnaissance inutile. »
Parmi les nombreux écrits qui doivent servir à contrôler les récits de Saint-Simon, je signalerai encore la correspondance de Madame, duchesse d'Orléans, mère du régent, que leur haine commune pour madame de Maintenon aurait pu rapprocher de lui ; mais cette princesse ne le goûta jamais , et se moquait , comme l'on sait , de ses prétentions généalogiques. Lui, en revanche, nous la montre « avec son humeur dure et farouche... rogue et fière Allemande... inexorable sur les bienséances... bonne et fidèle amie, sûre, vraie, droite, aisée à prévenir et à choquer, fort difficile à ramener, grossière, dangereuse à faire des sorties publiques... ignorant toute commodité pour soi et pour les autres 5 sobre, sauvage, et ayant ses fantaisies... passant toute la journée, dans un cabinet qu'elle s'était choisi, où les fenêtres étaient à plus de dix pieds de terre, à considérer les portraits des pala-
tins et autres princes allemands dont elle l'avait tapissé, et à écrire des volumes de lettres tous les jours de sa vie et de sa main, dont elle faisait elle-même des copies qu'elle gardait. » 11 la fait reparaître au milieu de la grande scène de la mort de Monseigneur : « Madame , habillée en grand habit , arriva hurlante , ne sachant bonnement pourquoi ni l'un ni l'autre, les inonda tous de ses larmes en les embrassant... et fournit le spectacle bizarre d'une princesse qui se remet en cérémonie , en pleine nuit, pour venir pleurer et crier parmi une foule de femmes en déshabillé de nuit , presque en mascarade. » Certes, il n'y a rien de semblable à ces tableaux dans les lettres de Madame ; mais elles n'en fournissent pas moins l'un des documents les plus curieux et les plus originaux sur la seconde moitié du règne de Louis XIV, l'un des plus propres à éclairer un éditeur de Saint-Simon , dont elle complète et souvent confirme les récits *. Quand on a lu dans celui-ci le joli portrait de la sage et modeste madame de Chateauthiers, dame d'atours de Madame , « une vertu sans soupçon dans le centre de la corruption,» on aimerait à savoir que la princesse , parlant de cette même dame à ses cousines du Palatinat, la leur indique comme la seule personne désintéressée qu'il lui ait été donné de connaître pendant ses trente ans de séjour en France 2.
Quand on nomme Saint-Simon, il est difficile de ne pas songer aussitôt, comme la mère du régent, à ses généalogies ; et ici encore il faut reconnaître qu'aucune édition des Mémoires ne sera complète sans un certain nombre de notes destinée»
1 Je parle, non pas des traductions françaises plus ou moins exactes qui ont été publiées récemment et que je ne connais pas, mais de l'édition complète reproduction fidèle du manuscrit allemand, donnée en 1846 par Wolfgang Mentzel , dans la collection de l'Association lillèraire de Stultgard.
2 Lettres des 17 novembre 1708 et 13 novembre 1710.
à rectifier ou à compléter ses assertions. On aurait tort de traiter trop légèrement ce côté de sa prodigieuse fécondité. La vraie généalogie, c'est-à-dire l'histoire exacte et détaillée des grandes familles qui ont joué un rôle prépondérant dans les sociétés anciennes , sera toujours un aspect très-intéressant, et on peut ajouter très-nouveau, de l'histoire générale. Sans doute, il ne faut pas pousser les choses trop loin ; il ne faut pas imiter ce savant Allemand de nos jours , Drumann, lequel, voulant traiter la période de l'histoire romaine qui comprend la transition de la république à l'empire , a imaginé d'écrire en cinq gros volumes, et avec une érudition très-sérieuse et très originale, l'histoire des gentes romaines, et cela par ordre alphabétique, de sorte qu'après avoir appris à connaître Marc-Antoine dans la gens Antonia, il faut franchir tout l'intervalle qui sépare celle-ci de la gens Octavia , pour aller y trouver Octave, si l'on veut connaître et rapprocher les luttes et les crimes de ces deux misérables. On n'entreprendra jamais rien de pareil sur nos maisons françaises; mais, comme Saint-Simon est et sera toujours de beaucoup l'auteur le plus populaire de tous ceux qui s'occupent de ces matières, on risque fort de voir le public épouser ses opinions extravagantes, injustes, ridicules même, sur des races dont les noms s'identifient avec les plus belles pages de notre histoire. Tout le monde n'a pas le courage ou l'inclination de réclamer dans un intérêt personnel , comme l'ont fait MM. de Dreux et de Saumery. Le devoir d'un bon commentateur n'est pas d'aller fouiller le P.Anselme ou la première, petite et sincère édition de la Chesnaye des Bois pour venir au-devant de toutes les rectifications qui pourraient être fondées, mais bien de relever les inexactitudes qui sautent aux yeux, et cela toujours dans l'intérêt de la vérité historique et de la bonne éducation du goût public. Quoi de plus
DE SAINT-SIMON. i65
ridicule, par exemple, que l'acharnement de Saint-Simon contre l'illustration delà maison de Noailles, tellement plus grande et plus haute de tout point que la sienne, dont l'illustration était des plus minces (pour me servir d'un de ses termes favoris), avant qu'elle eût reçu de sa plume un éclat incomparable? Je sais gré à M. Chéruel d'avoir profité de l'occasion de ce que le fils de l'écuyer de Louis XIII appelle Y étrange fournée des pairs de 1663, pour nous donner les noms des quatorze ducs qui furent reçus pairs à cette date , et qui s'appelaient Estrées, Gramont, la Meilleraye, Mazarin, Villeroy , Mortemart , Créquy, Saint- Aignan , Foix , Liancourt, Tresmes, Noailles et Coislin *. J'aurais voulu qu'il en eût agi de même à propos de la promotion des cordons bleus en 1688, où Saint-Simon dit que le maréchal de Choiseul eut des camarades à faire pleurer, joli mot qui peut s'appliquer à toute sorte de promotions sous tous les régimes; « mais quels et combien, ajoute-t-il, en comparaison de ceux de 1724! » Enlisant la liste de cette dernière, qui eut lieu pour le sacre de Louis XV, j'y trouve un prince du sang, trois cardinaux , trois archevêques, deux princes étrangers, seize ducs et pairs, trois maréchaux de France et vingt-hi,it gentilshommes, dont la plupart portaient les premiers noms de France, et parmi lesquels sept au plus, MM. de Livry, de Fervaques, de Silly, de Souvré, de Lassay, de Coigny, de
1 A propos de la pairie, il est impossible que M. Chéruel se figure qu'on se contentera de ces deux maigres pages qu'il nous donne à la fin du tome neuvième, sous le titre : Des anciennes pairies. Je lui demande dans un de ses prochains volumes une liste exacte et détaillée de toutes les pairies créées avant 1789, avec la date de leur érection et de leur enregistrement, par ordre chronologique. C'est une pièce indispensable pour la lecture et l'intelligence de Saint-Simon. M. de Mas-Latrie, l'un de nos érudits les plus modestes et les plus sérieux, a donné dans l'Annuaire de la Société de l'hisloire de France une liste alphabétique des pairies de France ; mais l'ordre chronologique vaut mieux, et il faut encore y ajouter celle des ducs non pans, pour que ce supplément aux 31émoires soit complet.
Œuvres. VI. — Art et Littérature. 90
Maillebois, doivent être regardés comme d'une naissance plus légère que celle de Saint-Simon lui-même, ce qui n'empêche pas notre historien de dire que M. le duc de Bourbon, alors premier ministre, y fourra le chien, le chat et le rat. Mais je compte sur la perspicacité de M. Chéruel pour découvrir ce qui m'intrigue depuis longtemps et pour savoir comment Saint-Simon ne fut pas de cette grande promotion du sacre , tandis qu'il consentit à être de la petite promotion posthume de 1728, avec deux princes de raccroc , comme il disait, les deux fils du duc du Maine, de ce bâtard adultérin qu'il travailla toute sa vie à refouler dans la ténébreuse horreur de son origine.
Je suis bien loin, du reste, de contester tous les arrêts de Saint-Simon en fait de généalogie. Neuf fois sur dix il a raison, et peut-être plus souvent encore. Il est vrai de dire qu'il n'est bien à son aise pour louer la naissance que des familles éteintes : celles-là ne font pas de jaloux. C'est bien à lui que se rapporte cet article d'un examen de conscience que je me souviens d'avoir trouvé dans un livre d'Heures du dernier siècle : Vous êtes-vous complu dans le foible de la naissance d autrui? Et toutefois, quand il se trouve en présence de certaines maisons vraiment illustres, qui subsistaient de son temps et subsistent encore , telles que les llarcourt, les Rochechouart, les Choiscul, les Lévis, les la Rochefoucauld, les Damas, il redevient éloquent pour les qualifier, tout en restant plus laconique que d'habitude. C'est lui qui nous rapporte le mot étrangement fier de madame de Thianges, Mortemart en son nom, mariée à un Damas, disputant avec Louis XIV sur la grandeur de sa maison, que le roi, pour la piquer, rabaissait toujours, en lui vantant les grandes charges des Montmorency : « Cela est plaisant, répondit-elle ; c'est que ces messieurs-là d'au-
près de Paris étaient trop heureux d'être à vous autres rois, tandis que nous, rois dans nos provinces, nous avions aussi pour grands officiers comme eux des gentilshommes autour de nous. » On conçoit fort bien qu'une femme qui raisonnait ainsi avec Louis XIV fût « la personne du monde qui demeuroit le moins court, qui s'embarrassoit le moins, et qui très-souvent embar rassoit le plus la compagnie. »
Il est un autre genre de notes que l'on regrette en lisant Saint-Simon ; ce sont les notes que j'appellerais topographiques. J'ai besoin de connaître l'emplacement des lieux où se passent ces scènes qu'il fait revivre devant moi. Je vois bien encore sur le quai de la Tournelle l'hôtel de Nesmond avec la sotte inscription moderne qui a remplacé sur la porte cet ècriteau dont « on se scandalisa, mais qui demeura et est devenu l'exemple et le père de tous ceux qui de toute espèce ont inondé Paris. » Mais quand il me parle de l'hôtel de Mayenne, de l'hôtel de Duras, de l'hôtel de Lorges, et de tant d'autres, je ne sais plus où j'en suis. J'aimerais surtout qu'on voulût bien me dire où demeurait Saint-Simon luimême. Je vois bien que c'était à deux pas de Saint-Germain des Prés ; mais dans quelle rue? et, si c'est possible, dans quelle maison * ? M . Cousin ne me le dira pas, quoique personne ne connaisse mieux que lui le Paris du dix-septième siècle ; mais il dédaignerait d'être au courant des affaires de la fin du grand règne. Je le demande donc à M. Chéruel ; et il faut qu'il me le dise avant d'achever son édition. 11 faut aussi qu'il me mène à la Ferté-au-Vidame, et que je sache ce qu'est devenue cette terre, sa seule terre bâtie, où Saint-Simon a tant vécu, où sa femme l'empêcha, Dieu merci ! d'aller se
1 Des recherches subséquentes font croire que Saint-Simon demeurait rue des Saints-Pères, dans un hôtel aujourd'hui détruit, au coin de la rue Saint-Dominique et vis-à-vis la rue Taranne.
renfermer à trente ans, où il courait toutefois avec bonheur vers Noël voir ses plants, où il mena généreusement Chamillard disgracié , ne voulant pas « asservir l'amitié à la politique, » et d'où il allait tous les ans se satisfaire à la Trappe pendant des huitaines entières.
Enfin, le dirai-je? après tant d'exigences, j'en ai d'autres encore : et il me faudrait des notes linguistiques et philologiques, pour nous mettre au courant de tout le parli que Saint-Simon a tiré de la langue française. Car enfin il est un grand maître de cette langue, pour ne pas dire tout haut ce que je pense tout bas, qu'il est le plus grand de tous, et que personne n'a fouillé plus à fond cette pauvre langue et n'en a tiré un plus prodigieux parti. On le verra bien quand l'Académie française aura mis au jour la première lettre de ce colossal dictionnaire historique qu'elle n'a commencé que depuis dix ans, et qu'on lui reproche si risiblement de ne pas avoir déjà terminé. En attendant, je sais bien que M. Chéruel nous explique assez fréquemment les vieux mots qu'on ne comprend plus, et que de loin en loin il en indique quelques autres hors d'usage qu'il semble regretter, tels que poulier, pour un ambitieux qu'on hisse comme avec une poulie, se recrobiller, pour faire le récalcitrant ; mais combien d'autres qu'il passe sous silence, tels que dégriller une fille, pour la tirer du couvent ; romancine pour réprimande ; se laisser étranger; fanfaronner avec effronterie; se mécompter à quelque chose ; se dépecer en excuses ; dépersuader quelqu'un ; le rencoigner l ; courir et forcer un mari, etc. ! Je les prends à poignées dans un seul demi-volume, et je de-
' « Je fus surpris de voir venir à moi, au sortir du cabinet du roi, madame la Dauphine, avec qui je n'avais aucune privance, m'environner et me rencoigner en riant avec cinq ou six*dames de la cour, pour me donner à deviner qui était abbcsse de Remiremont. » (T. IX, p. 274.)
mande si les contemporains de Saint-Simon, et lesquels, s'en servaient encore. Car qui ne s'intéresserait au sort de ces mots dont Ronsard disait si bien : « Il y a des vocables « qui sont françois naturels, qui senlent le vieux, mais le « libre et le françois. » Mais ce n'est pas seulement les vieux mots qui s'en vont, ce sont les nouveaux qui arrivent, et que j'aimerais à voir saisis et marqués au passage. Par exemple, le mot agioteur ■, que Saint-Simon date lui-même comme une nouveauté de son temps, puis celui de patriote, si bien appliqué à Vauban et avec un sens si juste1, mais si jeune encore et si peu familier sous Louis XIV ; puis le mot de nation, qui revient sans cesse sous sa plume, et qu'on ne croyait guère plus ancien que Montesquieu.
Pauvre Saint-Simon ! Comme son orgueil ducal aurait été surpris et blessé, s'il avait pu se douter que, cent ans après sa mort, nous en serions à disséquer son style, comme celui d'un simple bomme de génie sans naissance et sans état, lui qui ne consentit à écrire quelques lignes pour être publiées de son vivant que « à la condition qu'on lui en épargnerait le ridicule dans le monde, et qu'on lui en garderait fidèlement le secret. » Ce qui touche et ce qui attire en lui, c'est précisément cette ignorance complète de son mérite littéraire, et, par conséquent, l'absence totale de toutes les sollicitudes, de toutes les prétentions et de toutes les faiblesses de l'homme de lettres. Il n'a ni envie de plaire ni peur de déplaire au public, qu'il ne veut jamais connaître et dont il n'a nul souci. Il croyait naïvement à son incapacité, et il dit quelque part , avec une candeur amusante , après avoir cité d'ennuyeux extraits des dépêches de Torcy, qu'on doit bien s'apercevoir de la supériorité du style de ce ministre sur le sien.
1 « Patriote comme il l'était, il avait toute sa vie été touché delà misère du peuple et de toutes les vexations qu'il souffrait. » (T. V, p. 3(33.)
Il est vrai qu'il se répète souvent , qu'il s'embrouille, qu'il s'entortille dans sa phrase, que les raffinements du travail lui sont étrangers. Son seul but est d'être vivant et vrai. Le scrupule l'arrête et l'embarrasse quelquefois. Il veut « tenir le chrétien en garde contre l'homme et le courtisan.» Le désir de tout dire sans rien dissimuler, de rendre exacte et complète justice à tous et à tout, encombre sa marche ; mais il a beau « enrayer tant qu'il peut ses propos étranges, Yenraijure casse, » comme il dit, et le char roule, à bride abattue, jusqu'à des profondeurs où l'œil et la plume de l'homme n'étaient jamais descendus avant lui.
De tous les grands écrivains modernes il est sans doute le seul qui n'ait eu aucune conscience de sa valeur et qui ait écrit à l'abri de toute recherche du succès et dans le seul but de servir la vérité. Et cependant nul n'a possédé mieux que lui tous les secrets du style, toutes les ressources de l'écrivain. Sans se douter de ce qu'il fait, il atteint les dernières limites de l'art, précisément parce que l'art lui manque. A côté de cette suavité primitive et homérique que M. Sainte- Beuve a si justement signalée dans certaines pages, il y en a d'autres frappées au coin d'une sauvage grandeur qui échappe à toute règle comme à toute analyse. Il est, de toute la littérature française, le plus grand des peintres et le plus varié. Pour parler avec Bossuet, il semble rendre la vie plus vivante. Je ne prétends certes pas le comparer au Dante, quoiqu'il y ait eu des rapprochements plus forcés que celui qu'on pourrait établir entre ces deux hommes, tous deux grands gibelins et grands misanthropes. Je ne veux pas davantage le mettre au niveau de Shakspeare. 11 est tout, excepté poëte, car il lui manque l'idéal et la rêverie. Mais on avouera aussi qu'il est de tous les Français celui qui approche le plus de ces rois de l'esprit humain. Comme eux, ce n'est
pas seulement la cour, le monde, l'histoire politique; c'est le cœur de l'homme, c'est la nature humaine tout entière avec ses contrastes et ses contradictions, ses hauts et ses bas, son jour et sa nuit, qui tombent sous son regard et sous sa plume. Comme eux il passe du tragique au comique, au grotesque même, sans dessein prémédité, mais suivant le cours naturel des choses. Molière et Lesage n'ont rien de plus grotesque que certaines scènes qu'il a prises sur le vif : le portrait de madame Panache évoqué à la cour du Danemark ; le chancelier arrachant à la duchesse de Yentadour sa perruque enflammée ; madame de Rupelmonde et son suisse ; la maréchale de Villeroy ; madame de Saint-Hérem à quatre pattes sous son lit, sous tous ses coussins, et sous tous ses domestiques empilés les uns sur les autres, pour la préserver du tonnerre ; le premier président de Mesmes « grinçant le peu de dents qui lui restaient ; » Monsieur « triste, abattu et parlant moins qu'à l'ordinaire, c'est-à-dire encore comme trois ou quatre femmes ; » et tant d'autres coups de pinceau du comique le plus frai:c et le moins cherché. Ilsort de là tout droit pour rentrer dans l'étude des ressorts les plus cachés des événements et des caractères, pour assener, comme il dit, sur les uns et les autres, de ces mots que Bossuet lui eût enviés et n'a point dépassés. C'est l'Espagne « semblable à un puissant arbre usé par les siècles. » C'est le cardinal de Bouillon, « qui va jusque dans Rome y languir pitoyablement et mourir enfin d'orgueil, comme toute sa vie il en avait vécu. » C'est le duc de Bourgogne, à qui le roi interdit de parler à Fénelon sans témoins ; mais « le feu de ses regards, lancés dans les yeux de l'archevêque, eut une éloquence qui enleva tous les spectateurs. » C'est Catinat, spectateur de la défaite de Chiari, et, à sans se mêler de rien, semblant y chercher la mort qui n'osa l'atteindre. » C'est enfin Turenne,
et ce mot qui vaut toute l'oraison de Fléehier : « La mort le couronna par un coup de canon à la tête de l'armée. »
N'est-ce pas d'ailleurs Bossuet lui-même qu'on croit entendre dans ces lignes : a A qui considère les événements que racontent les histoires dans leur origine première ou réelle, dans leurs degrés, dans leurs progrès , il n'y a peut-être aucun livre de piété, après les divins et après le grand livre toujours ouvert de la nature, qui élève tant à Dieu, qui en nourrisse plus l'admiration continuelle, et qui montre avec plus d'évidence notre néant et nos ténèbres. »
Il faut descendre de ces hauteurs à la modeste conclusion de cette élude, qui a pour unique but de prouver qu'il faut à un tel écrivain une édition à laquelle il ne manquera rien ; une édition variorum si l'on veut, comme on en a tant fait pour les classiques anciens et pour les nôtres ; une édition qui ne laissera rien à désirer aux plus exigeants sous le rapport historique, généalogique, philologique. Elle sera immense, je le veux bien; mais, quand elle aurait trente volumes, comme le Cicéron de M. Leclerc, serait-ce trop pour un tel océan de faits, de vérités et de beautés ? Le modèle en est tout trouvé : c'est l'édition des Lettres de madame de Sévignè par M. de Monmerqué, où tous les désirs, toutes les fantaisies du lecteur, trouvent une satisfaction complète. L'une serait le complément et la continuation de l'autre, car Saint-Simon entre en pleine possession de sa matière au moment même de la mort de madame de Sévigné. Puisque M. de Monmerqué lui-même ne veut ou ne peut plus soulever ce fardeau, à qui peut-il mieux échoir qu'à M. Chéruel, qui a toutes les qualités et tous les titres nécessaires pour rendre à l'histoire et à la littérature du pays ce service essentiel ?
En attendant, comme il est impossible de se passer d'un Saint-Simon quand on sait lire autre chose que l'almanach,
DK SAINT-SIMON. 473
et quand on ne se sèvre pas par esprit de pénitence du plus vif plaisir que la lecture puisse donner, on peut dire, sans crainte de répéter une phrase banale, que l'édition publiée par M. Hachette a sa place marquée dans les bibliothèques de tous les hommes de goût et d'étude. Seulement, dès qu'elle touchera à sa fin, et ce sera bientôt, il faut que le libraire et l'éditeur se remettent à la tâche pour nous doter du monument que je réclame.
Mais, dira-t-on, pour qui tout ce fracas, tous ces hommages ? pour un homme qui, à part son talent, que nul ne conteste, n'a été qu'un médisant, un frondeur, un rebelle, un implacable jaloux, un débris attardé de la féodalité, égaré par le dénigrement, la haine, le dépit, l'ambition rentrée. Oui, voilà ce qu'on entend encore dire, d'abord à des gens qui l'ont à peine entr'ouvert, à des esprits eux-mêmes attardés par le préjugé et la rancune, mais aussi, je l'avoue, à des juges infiniment respectables et avec lesquels je m'afflige toujours de n'être pas d'accord.
En commençant ces pages, j'ai promis, je le sais, de ne pas me laisser aller à recommencer, après tant d'autres, le panégyrique de Saint-Simon ; mais je ne manquerai pas à ma parole, ou je n'y manquerai qu'à moitié, si je réponds brièvement à ces imputations, et si j'essaye de démontrer qu'au point de vue politique, moral, religieux, il n'y a point de lecture plus utile, point de nourriture plus saine, plus substantielle pour notre jeunesse si étrangement attiédie et qui se proclame désabusée de l'indépendance ; pour un pays lassé de toute lutte régénératrice et tombé en proie aux spéculateurs de tout ordre ; enfin, pour une société envahie
par tous les scepticismes à la fois, où le goût et le sentiment de l'honneur tendent à disparaître, où tout tourne si bien au Bas- Empire, que les savants les mieux rentes par l'État et les docteurs les plus bruyants de l'Église s'évertuent à nous prêcher l'empire romain comme infiniment supérieur à la république et comme l'idéal des gouvernements passés et présents.
Je ne parle plus ici au point de vue littéraire, je n'envisage plus le goût et le style, mais l'âme, notre âme à nous tous et dans toutes les conditions, que Saint-Simon nous apprendra à élever, à purifier, à retremper dans la \raie grandeur et le véritable honneur. Cela peut sembler hardi ; cela n'est que simplement vrai. Qu'on le lise à fond, qu'on le relise, qu'on le médite ; il est de ceux qui n'ont à redouter aucune épreuve ; et à la longue, j'en réponds, il gagnera tous ses adversaires ; tous, hormis, bien entendu, les étroits fanatiques et les cœurs bas nés pour la servitude.
Et d'abord, quant à la politique, la sienne est-elle donc si aveugle, si rétrograde qu'on le prétend ? Ah ! je ne sais que trop toutee qu'on peut dire contre l'exagération puérile de son ardeur pour les prérogatives les plus insignifiantes de la pairie, contre ses désespoirs ridicules et « ce cœur incisé et palpitant » pour de si grandes pauvretés, contre la joie immorale que lui causent les avanies faites à la magistrature dans l'exercice le plus légitime de ses droits.
Lui, si digne pourtant de comprendre cette « liberté angloise » dont il parle quelque part à propos du jacobite lord Griffin, il n'a pas compris que l'isolement, le dédain et l'esprit exclusif ont toujours tout perdu, et que, comme en Angleterre, l'union de toutes les classes éclairées entre elles, la coalition de tous les droits et de tous les intérêts, du vil petit-gris avec l'hermine ducale, de l'épée avec la robe et la plume, pouvait seule tenir tête à l'usurpation monarchique,
et rendre à la France asservie ces garanties essentielles que la magistrature avait su formuler dans la Chambre de saint Louis en 1648, et dont l'égoïsme des princes du sang, la frivolité et l'avidité de la noblesse avaient fait litière.
Le chancelier de Pontchartrain lui écrivait avec raison : « Vous êtes citoyen avant d'être duc... vous êtes fait par vous-même pour être homme d'État, et vous n'êtes duc que par d'autres. » Mais il n'était ni assez citoyen ni assez homme d'Etat pour apercevoir que nos grands corps judiciaires, malgré leurs aberrations dans l'ordre religieux et civil, pouvaient et devaient être le véritable frein de la royauté, le foyer naturel de la vie politique ; que depuis la Fronde il ne pouvait y en avoir d'autre , et qu'ils offraient à la France tous les éléments d'une institution nationale et libérale comme la pairie anglaise, heureusement décentralisée par la multiplicité des parlements, suffisamment aristocratique par l'hérédité de la plupart des charges et la place partout réservée à la haute noblesse, enfin suffisamment populaire par la prépondérance progressive qu'y exerçaient les lumières et l'ambition légitime du tiers état.
C'est là le petit côté, le côté risible de ce grand et fier génie; c'est par là qu'il subit la contagion des misères de ses contemporains. Je reconnais là l'esprit de son temps plus que le sien propre, et la funeste influence des envahissements de la monarchie absolue sur le génie national. Ce qu'elle a de plus délétère, c'est de refouler dans des préoccupations mesquines ou indignes l'activité des intelligences qui regimbent contre elle, c'est d'empêcher l'éducation politique des générations futures, et de les réduire à chercher dans des extravagances ou des puérilités le remède à l'inévitable déclin du pays.
Mais aussi il est absolument-faux de dire que ce soit là toute la politique de Saint-Simon.
Il a été, et c'est sa plus belle gloire, il a été Fun des plus ardents et des plus résolus parmi les honnêtes gens qui se groupaient autour du duc de Bourgogne, qui eurent pour nom Fénelon, Beauvillier, Chevreuse, et dont Yauban fut le précurseur méconnu. En présence de la basse idolâtrie dont Louis XIV était l'objet, en présence de cette Sorbonne qui le rassurait sur les nouveaux impôts en décidant que tous les biens de ses sujets lui appartenaient1, c'était au milieu de ce groupe que son petit-fils rétablissait par la pensée et pour le lendemain les véritables conditions de la royauté chrétienne, et disait « en public et jusque dans les salons de Marly qu'un roi est fait pour ses sujets, et non les sujets pour lui. » C'était là que « naquit d'une vive sympathie pour les souffrances du peuple le premier essai de réaction politique contre le dogme accablant et les maux nécessaires de la monarchie sans limites *. » C'était là que, parmi les décrets de l'avenir, figuraient l'émancipation administrative des provinces gouvernées par leurs états particuliers, la tenue régulière et périodique des états généraux, Y action indépendante du clergé à V égard du pouvoir civil3, l'abolition de tout privilège et de toute exemption en fait d'impôt; en un mot, les bases d'une liberté vraie et durable. Le grand écrivain que je viens de citer, et qui a eu le temps de reconnaître, avant de mourir, qu'il s'était grandement trompé, s'est félicité de ce que la mort du duc de Bourgogne ait anéanti ce plan, qui « eût détruit la centralisation administrative, et relevé la noblesse de sa décadence politique, » ou, en d'autres termes, eût garanti les conditions qui ont fait durer en Angleterre cette
1 Édition Hachette (t. IX, p. 7).
2 Augustin Thierry. Introduction aux monuments du tiers état, p. 244, in-4°.
3 lbid. , p. 246.
liberté que le continent européen est si loin d'avoir conquise sans retour. Il assure que cette réorganisation de la France aurait empêché l'efficacité civilisatrice du pouvoir uni et concentré de produire les beaux résultats que nous connaissons tous. J'aime mieux la logique plus sincère d'un journal démocratique qui nous disait l'autre jour : « Quand la royauté eut dégradé la noblesse, affaibli et usurpé les pouvoirs communaux, humilié les parlements, et, en détruisant tout ce qui protégeait contre elle, détruit tout ce qui la garantissait elle-même*, elle se défit pièce à pièce, et la France, n'ayant plus qu'un maître, n'eut plus besoin que d'une révolution '. »
Ceux qui placent la liberté au-dessus de la Révolution et qui ne séparent pas sa cause de celle de la justice et de la dignité humaines regretteront toujours qu'il n'ait pas été donné au duc de Bourgogne d'essayer au moins son système, et à Saint-Simon d'être son collaborateur, au lieu d'être la dupe et le conseiller toujours éconduit de ce régent, qui rétablit en les empirant tous les abus du règne de Louis XIV et posa dans la boue les premières assises du règne irréparable de Louis XV.
Mettons du reste qu'il ait ignoré le remède ; du moins a-t-il signalé le mal, et plus énergiquement que personne.
Le remède ! Mais qui donc l'a découvert ou appliqué ? Et de nos jours même, après avoir vu, souffert, traversé tout ce que l'on sait, où est celui qui peut dire que juste à tel jour et par tel moyen on aurait pu sauver la vieille France ? Mais le mal, le mal honteux, le danger croissant, la gangrène lente et invétérée, c'est dans Saint-Simon qu'il faut en étudier tous les ravages.
Qui donc a analysé comme lui « ce goût d'abaisser tout
1 La P- use du 8 juillet 18',6,
inspiré par les ministres » à ce « roi accoutumé à remplir les charges de gens de peu, pour les chasser comme des valets s'il lui en prenait envie ? » et ces ministres de la décadence, que leur servilité rendait tout-puissants, mais dont les noms seraient déjà oubliés si Saint-Simon ne leur avait donné une fâcheuse immortalité? « Champignons tirés en un moment de la poussière et placés au timon de l'Etat, également enorgueillis et enivrés, incapables de résister, et qui ont la fatuité d'attribuer à leur mérite ce qui n'est prostitué qu'à la faveur... voulant à leur tour que tout, jusqu'au mérite, vînt de leur main, et que l'ignorance, parvenue de leur grâce, ne pût se maintenir que par elle. »
Qui donc a flétri comme lui cette fatale omnipotence de la monarchie misérablement acclamée par le clergé, acceptée par la noblesse, caressée par le Tiers, et qui allait aboutir, après deux générations, à l'impuissance de la nation et au renversement de la société ? Il était, ainsi que l'a dit un juge peu enclin à la féodalité, « il était, comme Fénelon, contre la tyrannie... Avec la révolte du rang, on sent en lui la révolte de la vertu... Saint-Simon est un noble cœur, implacable contre la bassesse... loyal, hardi pour le bien public, ayant toutes les délicatesses de l'honneur, véritablement épris de la vertu1. »
C'est par là surtout qu'il est grand : par son incomparable probité, par son dévouement aux malheureux, aux vaincus, à Chamillard exilé, au duc d'Orléans écrasé par l'abandon universel, « sans autre appui que les larmes méprisées d'une mère et les languissantes bienséances d'une femme. » «Tout considéré, dit-il, j'ai cru qu'à la cour comme à la guerre il fallait de l'honneur et du courage et savoir avec discernement affronter les périls. » Et cette vie privée, irréprochable, si
« M. Taine.
rare chez les hommes d'un si rare talent, qui pourrait ne pas lui en tenir compte ? Qui donc, parmi ses contemporains, a parlé de l'union conjugale avec un plus tendre respect, avec l'accent d'une sensibilité plus vraie ? Qu'on écoute ce portrait de sa femme : « Blonde avec un teint et une taille parfaite, un visage fort aimable, l'air extrêmement noble et modeste et je ne sais quoi de majestueux par un air de vertu et de douceur naturelle ; c'était aussi celle que j'aimai le mieux dès que je la vis, sans aucune comparaison, et avec qui j'espérai le bonheur de ma vie, et qui depuis l'a fait uniquement et tout entier. Comme elle est devenue ma femme, je m'abstiendrai ici d'en dire davantage, sinon qu'elle a tenu infiniment au delà de ce qu'on m'en avait promis. » Mais il ne s'abstient pas du tout, et sans cesse, dans le cours de son récit, ii éclate en témoignages de reconnaissance et de fidélité pour cette femme « toujours plus sage que moi. » Il cherche toujours à placer dans un coin de ses tableaux, et bien plus volontiers que lui-même, cette belle et noble personne; il la fait valoir de son mieux; puis il s'écrie : « Yoilà quel trésor est une femme sensée et vertueuse ! » Il la montre pourvue « de l'affection générale et de la réputation entière qu'elle s'était acquise à la cour, sans soins et surtout sans bassesses ni rien qui les sentît... mais toutes ces têtes presque couronnées honorant et respectant en elle son grand sens, la présence de son esprit et de sa conduite, la sagesse, l'égalité, la vertu de tout le tissu de sa vie, mais une vertu pure, toujours suivie, et qui, austère pour elle-même, était aimable et bien loin de rebuter par ses rides. » Quoi de plus touchant que le tableau de ces trois ménages, Beauvillier , Chevreuse et Saint-Simon, qui se voyaient tous les jours et plusieurs fois, ne se cachaient rien, se consultaient sur tout, et dont l'intimilé pivotait en quelque sorte sur la duchesse de Saint-Simon, « dans lacon-
fiance et la liberté la plus entière fondées sur l'estime de sa vertu et l'expérience de sa conduite, plus encore s'il se peut que sur ce qu'elle m'était, et sur ce qu'ils savaient que j'étais pour elle? »
Ce qui achève de peindre « l'union intime, parfaite et si pleinement réciproque » qui régna toujours entre lui et celle qu'il appelait « sa perle unique, » ce sont les paroles inscrites dans son testament, par le vieux grand homme, presque octogénaire, douze ans après la mort de sa femme, lorsque seul, oublié de tous, sans postérité masculine pour hériter de cette pairie qu'il prisait si haut, face à face avec cette éternité où il va entrer, il ordonne , comme dans un dernier paroxysme d'amour et de douleur, que dans le caveau de famille son cercueil soit attaché par une chaîne de fer à celui de la duchesse, « et si bien rivé qu'il soit impossible de les séparer l'un de l'autre sans les briser tous deux. »
« Cinquièmement , je veux que de quelque lieu que je meure, mon corps soit aporté et inhumé dans le caveau de l'église paroissiale dudit lieu de la Ferté, auprès de celuy de ma très-chère espouse,et qu'il y soit fait et mis anneaux, crochets et liens de fer qui attachent nos deux cercueils si étroitement ensemble et si bien rivés qu'il soit impossible de les séparer l'un de l'autre sans les briser tous deux. Je veux aussy et ordonne très-expressément qu'il soit mis et rivé sur nos deux cercueils une plaque de cuivre, sur chacune desquelles soyent respectivement gravés nos noms et âges, le jour trop heureux pour moy de nostre mariage et celuy de nostre mort; que sur la sienne, autant que l'espace le pourra permettre, soyent gravées ses incomparables vertus : sa piété inaltérable de toutte sa vie si vraye, si simple, si constante, si uniforme, si solide, si admirable, si singulièrement aimable, qui l'a rendue les délices et l'admiration de tout ce qui Ta
connue, et sur toutes les deux plaques, la tendresse extrême et réciproque, la confiance sans réserve, l'union intime parfaitte sans lacune et si pleinement réciproque dont il a plu à Dieu bénir singulièrement tout le cours de nostre mariage, qui a fait de moy tant qu'il a duré l'homme le plus heureux, goustant sans cesse l'inestimable prix de cette perle unique, qui réunissant tout ce qu'il est possible d'aimable et d'estimable avec le don du plus excellent conseil, sans jamais la plus légère complaisance en elle-mesme, ressembla si bien à la femme forte décrite par le S. Esprit, de laquelle aussy la perle m'a rendu la vie à charge et le plus malheureux de tous les hommes par l'amertume des pointes que j'un ressents jour et nuit en presque tous les moments de ma vie. Je veux et j'ordonne très-expressément aussy que le témoignage de tant et de si aimables vertus de nostre si parfaitte union et de l'extrême et continuelle douleur où m'a plongé une séparation si affreuse, soit écrit et gravé bien au long et de la manière la plus durable sur un marbre, que pour cela je veux qui soit fort long et large appliqué pour estre vu de tout le monde dans l'église dudit La Ferté, à l'endroit du mur le plus immédiat au caveau de notre sépulture avec nos armes et qualités, sans nulle magnificence ny rien qui ne soit modeste. Je conjure très-instamment l'exécuteur de ce présent testament d'avoir un soin et une attention particulière à l'exécution exacte de tout le contenu de ce présent article, pour laquelle je me raporte et lègue pour la dépense ce que ledit exécuteur jugera à propos, dont je le constitue ordo-
nateur »
Qui croirait, en lisant les premières lignes de ce passage, qu'on est en plein dix-huitième siècle (juin 1754)? On dirait le testament de Roland, l'époux de cette Aida bien-aimée qui mourut en apprenant sa mort, ou celui de Gérard de
(Euvrac. vi. — Art et Littérature. 31
Roussillon, si aimé de Berthe la généreuse, dans les épopées chevaleresques des temps héroïques de notre histoire.
Saint-Simon savait, d'ailleurs, à quoi s'en tenir sur les conditions du bonheur domestique ; car il observait la vie privée avec autant de soin, il la jugeait avec autant de vigueur et de finesse que les péripéties et les intrigues de la cour. Écoutez, ne fût-ce que pour le contraste, ce tout petit fragment du portrait de Pontchartrain, le fils, qui se maria deux fois.
« Outre qu'il était méchant, il était malin encore ; ses propos ne démentaient point les désagréments dont il était chamarré... Il disail aux gens les choses les plus désagréables avec volupté... Tyran de sa famille et de ses familiers, sa première femme, si parfaite, en mourut à la fin à force de vertu. La seconde l'a vengée. »
Mais rentrons à sa suite dans la vie publique, c'est-à-dire dans celle de la cour, seule vie publique qui restât alors à la France.
« Faire ce qui est bon et honnête par des voies bonnes et honnêtes... où la probité et la vérité se pourraient montrer, » c'était là son système, et celui qu'un homme de sa sorte se pouvait légitimement proposer. C'était la source intarissable où il puisait les flots de sa formidable indignation contre le vice et le crime; c'était là aussi qu'il retrempait son équité naturelle, quand la haine et la colère risquaient de l'entraîner. Car il avait de l'équité ; il était trop sincère pour n'être pas juste. Il ne veut ce dissimuler ni la vérité ni l'horreur du mal , » mais il ne refuse jamais un hommage au bien, à la vraie grandeur. Tous ses adversaires ont trouvé grâce à ses yeux, comme Luxembourg, pour leurs mérites réels. Louis XIV, qu'il a tant critiqué, mais devant lequel lui aussi eut ses heures d'humilité excessive et comme d'anéantissement, Louis XIY sort encore grand et imposant de ses mains
terribles. Dans ses plus cruels portraits, le déluge de ses invectives est sans cesse interrompu par un mot, un trait, une note qui jure avec le reste, comme un accord faux dans un concert, mais que la justice arrache à sa plume et qui devient le sceau et le contre-seing delà vérité même.
Écoutons-le donc avec la confiance et la joie profonde qu'éprouve la justice satisfaite.
Savourons avec lui, au risque d'y succomber parfois, les transports que donne « cette vivifiante lecture dont tous les mots résonnent sur le cœur comme l'archet sur un instrument. »
Certes, depuis que la langue humaine est écrite, personne n'a flétri comme lui « les raffinements abjects des courtisans, des champignons de fortune, des insectes de cour, desvalets à tout faire, » de ces gens comme on en a tant rencontré depuis lui : celui-ci « plaisant au roi par son extrême servitude et par un esprit fort au-dessous du sien ; » celui-là « bassement valet de tous gens en place ; » ces autres « lâchement avides et bassement prostitués à la faveur, se roulant dans les dernières soumissions pour plaire et se raccrocher. » Un Villeroy qui, « après s'être fait envier et craindre, se fit mépriser sans faire pitié. » Un Tonnerre, « tombé à un tel point d'abjection, qu'on avait honte de l'insulter. » Un la Feuillade, « cœur corrompu à froid, âme de boue et le plus solidement malhonnête homme qui ait paru de longtemps. » UnLassay, rentré à la cour après avoir tâté de la dévotion et de la solitude, « fade et abandonné adulateur du cardinal de Fleury, qui avalait ses louanges à longs traits et lui en savait le meilleur gré du monde. Ce pauvre flatteur se cramponnait au monde, qu'il fatiguait, et mourut enfin en homme qui avait quitté Dieu pour le monde. »
C'est en vain qu'ils comptaient échapper à la conscience et
à la justice de l'avenir, qui par laitière insolence et qui par l'infinie bassesse de leurs menées ; c'est en vain qu'ils se cachent dans les recoins des arrière-cabinets, qu'ils grouillent dans les antichambres, qu'ils ourdissent leurs trames dans les ténèbres. Inutile espoir ! Non, non, vous ne resterez pas cachés, vous ne vous sauverez pas ! Vous aviez compté sans un témoin incorruptible que vous n'aviez pas deviné. Grâce à lui, la postérité vous saisit et ne vous lâchera plus. Il y là deux yeux « prompts à voler partout en sondant les âmes... avec une secrète admiration de tout ce que cachent les replis du cœur des véritables courtisans. » Saint-Simon vous suit de ses regards et vous en « perce tous à la dérobée. » Il a tout vu et tout dit. Vous ressusciterez en proie à la justice, à la vengeance d'un honnête homme indigné et de tous les honnêtes gens de l'avenir consolés de votre déshonneur. Je le vois d'ici, et nous le verrons toujours,
Sedet, œternumque sedebit,
ce Harlay, type du magistrat servile et hypocrite, « vil et détestable esclave du crime et de la faveur... marchant un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste, rasant toujours les murailles pour se faire place... n'avançant qu'à force de révérences respectueuses et comme honteux à droite et à gauche... entre Pierre et Jacques conservant la plus exacte droiture; mais, dès qu'il apercevait un intérêt ou une faveur à ménager, tout aussitôt vendu. »
Je sais bien qu'il y a des hommes accoutumés au mépris public, et qui, comme dit M. de Chateaubriand, ne font pas plus de cas de leur mémoire que de leur cadavre : « peu importe qu'on la foule aux pieds, ils ne le sentiront pas. » Cependant en général cela déplaît. Aussi de tels témoins sont incommodes. On voudrait les décrier, les déconsidérer d'à vnnre
ou rétrospectivement, comme Napoléon décriait Tacite, en donnant audience à l'Institut. On craint d'en voir renaître de pareils: crainte trop peu fondée, hélas! Et cependant, qui sait? Après tout, il n'est pas dit qu'il ne se cache pas dans les entrailles de notre temps quelque Saint-Simon inconnu, qui viendra à son heure fustiger les platitudes et les apostasies qu'on croit ensevelies à jamais dans le succès etle silence. Que les triomphateurs et les renégats se le disent d'avance ! Il y a des retours, des visions, des éclairs, qui remettent tout à coup, aux yeux de la postérité, chaque homme et chaque chose à sa place, qui confondent à jamais le spem mendacii dont parle Isaïe. Cette lumière de l'avenir éclate parfois dans le simple regard, dans le cri interrompu de l'honnête homme : cela seul suffit pour produire l'effet que Saint-Simon dépeint en traits de flamme : « Le fils de la fortune... épouvanté quoique sur les nues, sentit pour lors tout le poids de la vertu et de la vérité. »
Mais la plus grande des erreurs serait de croire que ce rude et fougueux combattant n'a su manier que l'invective, en la variant à l'infini. fin l'a dit : « Il y a trois ou quatre mille coquins chez lui dont pas un ne ressemble à l'autre. » C'est vrai ; mais, en revanche, que de braves gens mis sur le chandelier! que d'honnêtes femmes tirées de leur obscurité et parées de ses mains avec une caressante complaisance ! Ne voir en lui que le médisant, le justicier implacable, mais c'est ne le connaître qu'à moitié. Qui pourrait compter tous les gens de bien qu'il a aimés, célébrés, glorifiés, qu'il fait connaître etaimer, que l'on rencontre tout vivants dans ses pages, que l'on accoste avec lui et dont on jouit en sa compagnie? Il a le génie de l'invective, oui; mais il a la passion de l'éloge, et il trouve, pour admirer, des tours, des grâces, des élans qui ne sont qu'à lui. Je dis l'éloge, non le panégyrique ou
l'apologie ; mais l'éloge enthousiaste du beau et du bien, et sincère parce qu'il est toujours tempéré par l'aveu des infirmités de ceux qu'il vante le plus, et de « ce reste d'humanité inséparable de l'homme» qu'il reconnaît chez Fénelon. Mais qui donc a plus loué, a surtout mieux loué que lui? Qui a plus vanté Bossuet et Fénelon, Pomponne et Torcy, Tourville et Turenne, Beauvillier et Rancé, Catinat et Vauban? Yauban surtout, dont il a le premier salué la gloire et révélé le merveilleux désintéressement; Vauban, «porté dans tous les coeurs français ; » Vauban, « dont la valeur prenait tout sur soi et donnait tout aux autres. » Combien d'autres moins éclatants qu'un mot de lui remet à leur vrai niveau dans l'histoire! Puységur, « qui fait aujourd'hui l'honneur des maréchaux de France; » Ghamillard, « aimant l'État comme une maîtresse ; » le maréchal de Lorges, « avec une hauteur naturelle, qui ne se faisait jamais sentir qu'à propos, dédaignant les routes les plus utiles , si elles n'étaient frayées par l'honneur le plus délicat et la vertu la plus épurée l, »
Que d'autres encore, tout à fait obscurs, à jamais ignorés sans lui ! Voyez-le allumer sur ces fronts oubliés une étoile qui ne s'éteindra plus! Chevigny, «homme droit, franc, vrai, et d'une vertu simple, unie, militaire, mais grand , fidèle à Dieu, à ses amis et au parti qu-'il croyait le meilleur;» Saint- Louis, vieux brigadier de cavalerie retiré à la Trappe, « un de ces preux militaires pleins d'honneur et de courage, et de droiture, qui la mettent à tout sans s'en écarter jamais, avec une fidélité jamais démentie et à qui le cœur et le bon sens servent d'esprit et de lumière, avec plus de succès que l'esprit et la lumière n'en donnent à beaucoup de gens ; « enfin le Haquais, avocat général, « parfaitement modeste et par-
i Voir, t. V, p. 69, l'offre romaine qu'il fit de mettre son bâton de maréchal derrière la porte, et de servir sous la Feuillade au siège de Turin.
taitement désintéressé... on ne pouvait avoir plus d'esprit, un tour plus fin, plus aisé, avec beaucoup de grâce et de réserve... avec cela, salé, volontiers caustique, gai, plaisant, plein de saillies et de reparties, éloquent jusque par son silence... Il était de tous les voyages de Pontchartain ( chez le chancelier, son ami intime), où je l'ai fort connu ; ce qui est respectable pour les deux amis, c'est que, sans s'y mêler de rien ni sortir de son état de petit bourgeois de Paris, comme il s'appelait lui-même, il y était comme le maître de la maison, tout le domestique en attention et en respect, et tout ce qui y allait en première considération. Il ne manquait point de respect au «hancelier et à la chancelière , qui l'aimaient autant l'un que l'autre; mais il ne laissait pas de rire fort en liberté avec eux et de laisser échapper des traits de vieil ami qui ne ménageaient pas et qui étaient toujours bien reçus. »
Qu'on me trouve donc un plus charmant tableau d'intérieur! On croit y être, on se fait de la famille, on écoute, on cause, on revit avec ces braves gens dans cette bonne maison.
Mais le voilà qui franchit les Pyrénées, qui passe des petits bourgeois de Paris aux grands d'Espagne, et toujours avec la même incomparable verve, avec le même naturel, la même variété, la même abondance dès qu'il tombe sur un homme de bien. « Villafranca... Espagnol jusqu'aux dents... courageux, haut, fier, sévère, pétri d'honneur, de valeur, de probité, de vertu, un personnage à l'antique... » Et cet autre : ce Villena était la vertu, l'honneur, la loyauté, la valeur, la piété, l'ancienne chevalerie même, je dis celle de l'illustre Bayard, non pas celle des romans et des romanesques; avec cela beaucoup d'esprit , de sens, de conduite , de hauteur de sentiment ; sans gloire et sans arrogance ; de la politesse , mais avec beaucoup de dignité, et par mérite et sans usurpation le dictateur perpétuel de ses amis, de sa famille, de sa
parenté, de ses alliances... fort désintéressé, toujours occupé avec une belle bibliothèque, et commerce avec force savants dans tous les pays de l'Europe, attaché aux étiquettes et aux manières d'Espagne sans en être esclave ; en un mot, un homme du premier mérite.... »
Les favoris mêmes et les courtisans, pour peu qu'ils aient d'indépendance et de fierté, peuvent compter sur sa justice. Il ne dissimule ni ses jalousies ni ses antipathies, mais c'est pour les immoler à la vérité. On n'a jamais su mêler le bien et le mal avec plus de naturel. Yoici le duc delà Trémoille, l'homme de la cour ce qui, avec un fort vilain vLage, sentait le mieux son grand seigneur... Sans esprit que l'usage du monde, sans dépense, avec des affaires fort mal rangées et une femme fort avare et fort maîtresse... sans crédit et sans grand commerce, il avait tant d'honneur, de droiture, de politesse et de dignité, que cela lui tint lieu d'esprit et lui acquit de la considération, même du roi et de ses ministres, à qui il ne se prodigua jamais. » Yoici le duc de Coislin , « très-petit homme sans mine, mais l'honneur, la vertu, la probité et la valeur mêmes, d'une politesse si excessive, qu'elle désolait, mais qui laissait place entière à la dignité.» Plus loin, c'est le maréchal de Duras, capitaine des gardes : « Rien ne l'affecta jamais ni ne prit un moment sur sa liberté d'esprit et sur sa gaieté naturelle. Il le dit un jour au roi, et il ajouta qu'il le défiait, avec toute sa puissance, de lui donner jamais de chagrin qui durât plus d'un quart d'heure. »
Encore un, et ce sera le dernier, ou lavant-dernier: « Quoique de la plus grande naissance, le maréchal de Choiseul, sans biens et sans parents, ne dut rien qu'à sa vertu et à son mérite.... La vérité, l'équité, le désintéressement au milieu des plus grands besoins, la dignité, l'honneur, l'éga-
DE SALNT-S1M0N. 489
lité, furent les compagnes de sa vie. Compté partout, quoique sans crédit; considéré du roi, quoique sans distinctions et sans grâces; accueilli partout, quoique peu amusant, il n'eut d'ennemis et de jaloux que ceux de la vertu même, qui n'osaient même le montrer, et des ministres, qui haïssaient et redoutaient également la capacité, le courage et la grande naissance... Tout pauvre qu'il était, il ne demandait rien. Il n'était jaloux de personne, il ne parlait mal de qui que soit ; et il savait trouver les deux bouts de l'année sans dettes, avec un équipage et une table simple et modeste, mais qui satisfaisait les plus honnêtes gens, et où ceux du plus haut parage de la cour s'honoraient d'être conviés. Il avait soixanle-dixsept ans et ne se prostituait ni à la cour, où il paraissait des moments rares par devoir, ni dans le monde, où il se montrait avec la même rareté ; mais il avait chez lui bonne compagnie; etil sepeutdireque, au milieu d'un monde corrompu, la vertu triompha en lui de tous les agréments et de la faveur que le monde recherche. »
Les femmes, à leur tour, sont peintes par lui comme elles ne l'ont été par personne , pas même par liaphaël ou Giorgione.
Je ne dis rien de ce portrait exquis de la duchesse de Bourgogne, de « cette marche de déesse sur les nues, » que tout le monde sait par cœur ; mais qu'on me passe celui de la princesse des Ursins, cette autre Maintenon, qui trouve cependant grâce devant lui. « Des yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qui lui plaisait., l'air extrêmement noble, quelque chose de majestueux en tout son maintien... voulant plaire pour plaire , et avec des charmes dont il n'était pas possible de se défendre quand elle voulait gagner et séduire; avec cela un air qui , avec de la grandeur, attirait au lieu d'effaroucher... une grande politesse, mais avec une grande
distinction et surtout une grande attention à ne s'avancer qu'avec dignité et discrétion... sans la moindre odeur de bassesse. »
Car c'est toujours là qu'on en revient avec lui ; chez les femmes et chez les hommes, c'est la bassesse qu'il abhorre ; c'est l'honneur et la justice qu'il encense. Il enterre la fameuse comtesse de Gramont avec cette oraison funèbre : « Personne glorieuse, mais sans prétention et sans entreprise, qui se sentait fort, mais qui savait rendre. » Et il rend luimême à la duchesse de Nemours (dont il a été tant question dernièrement au sujet de la souveraineté de Neuchâtel) le service de l'encadrer dans cette phase, qui la préservera toujours de l'oubli : « Elle fut exilée sans l'avoir mérité ; elle fut rappelée sans l'avoir demandé. »
J'ai succombé à la tentation, et me voilà bien loin de mon but. Il faut s'arracher à cette ambroisie ; mais ce ne sera pas avant d'avoir régalé nos lecteurs de cet éloge du maréchal de Boufflers, répandu à travers les pages de plusieurs volumes, et où déborde surtout, avec l'admiration de l'homme, l'amour de la vertu.
Nous sommes en 1708, après Ramillies et Turin; Lille est assiégée par le prince Eugène ; Boufflers est chargé de la défense. Il commence par apporter dans Lille cent mille écus du sien, qu'il avait empruntés pour le service du roi. Il tient pendant quatre mois, sans que l'armée commandée par Vendôme vienne le secourir; il capitule enfin; il fait de cette défense un triomphe d'où il revient adoré du soldat, et voici pourquoi: «Sa valeur était nette, modeste, naturelle, franche, froide; il voyait tout et donnaitordre à tout sous le plus grand feu, comme s'il eût été dans sa chambre. Sa bonté et sa politesse lui gagnaient tout le monde ; son équité, sa droiture , sa patience à laisser débattre avec liberté, sa délicatesse à faire
toujours honneur de leurs conseils, quandils avaient réussi, à ceux qui les lui avaient donnés, et des actions à ceux qui les avaient faites, lui dévouèrent tous les cœurs... Attentif à éviter la fatigue aux autres et les périls inutiles, il fatiguait poui tous. Il couchait tout habillé aux attaques, et il ne se mit pas trois fois dans son lit depuis l'ouverture de la tranchée jusqu'à la chamade... Héros malgré soi-même, par l'aveu public des Français et des ennemis, jamaishommene mérita mieux le triomphe, et n'évita avec une modestie plus attentive, mais la plus simple, tout ce qui pouvait le sentir... Il détournait toujours les louanges par celles de sa garnison, et il avait toujours quelque action de quelqu'un à raconter toute prête pour fermer la bouche sur la sienne. Sans cabale, sans appui que de sa vertu, de sa modestie, du soin de relever les autres et de s'éclipser derrière eux, il vit les grâces couler jusqu'à l'inonder, et les applaudissements des ennemis suivis des acclamations publiques jusqu'à changer la nature des courtisans, qui s'estimèrent comblés eux-mêmes de ses récompenses... »
Plus tard, il offre d'aller servir sous Yillars, son cadet comme duc et comme maréchal, « d'oublier tout pour lui obéir. » Ici Saint-Simon, si entiché de l'ancienneté de sa pairie, demeure confondu et ébloui par l'admiration d'un trait dont il se sentait incapable. Il le trouve « digne de ces Romains les plus illustres des temps de la plus pure vertu de leur république. » Le voilà lancé: il accumule les honneurs et les distinctions dont Boufflers était comblé ; puis il plane avec son lecteur sur tous ces sommets : « La gloire qu'il avait acquise forçait l'esprit à applaudir à une si grande fortune; sa générosité, son désintéressement, sa modestie, engageaient les cœurs à s'y complaire... Au delà des grâces, des honneurs, des récompenses et de toute espèce de lustre, il s'of-
frait d'aller compter avec un homme avantageux, tout personnel, jaloux de tout, accoutumé à usurper la réputation d'autrui, à faire siens les conseils et les actions heureuses , et à jeter aux autres tout mauvais succès et ses propres fautes. Le comble est que Boufflers ne l'ignorait pas, et que c'était sous un tel homme qu'il allait exposer une réputation si grande, si pure, si justement acquise, à la certitude de l'envie et à l'incertitude du succès. Boufflers vit tout cela, il le sentit dans toute son étendue ; mais tout disparut devant lui à la lueur du bien de l'Etat. »
Tout cela ebt couronné par l'ingratitude de Louis XIV et par la disgrâce à laquelle Boufflers ne sut pas plus survivre que Racine et Yauban. « II devint un exemple du peu de compte que les rois et leurs ministres tiennent de. la vertu et des services qui ont passé la mesure des récompenses. Cette impuissance de retour devient un poids qui tourne sinon à crime, du moins à dégoût, à aversion, parce que rien ne blesse tant la superbe des rois par tous les endroits les plus sensibles. C'est ce qui arriva au maréchal de Boufflers. Le poids du dernier service et les derniers mécontentements formèrent comme un mur entre le roi et lui. Il eut bien le courage de paraître le même à l'extérieur... mais un ver rongeur le mina peu à peu... Souvent il s'en est ouvert à moi sans faiblesse et sans sortir des bornes étroites de sa vertu, mais le poignard dans le cœur , dont ni le temps ni les réflexions ne purent émousser la pointe. »
On le voit, c'est quand il faut célébrer les luttes et les disgrâces de la vertu que Saint-Simon se surpasse, et que, sans effort, avec une simplicité complète, il atteint toute sa hauteur. C'est Boisguilbert, a excellent et habile citoyen, » destitué de sa charge, qui faisait ce tout son petit bien, » et exilé pour avoir dit la vérité sur les finances. « Il en fut peu ému,
DE SAINT-SIMON. i93
plus sensible peut-être à l'honneur de l'exil pour avoir travaillé sans crainte au bien et au bonheur public qu'à ce qu'il lui en allait coûter. » C'est le marquis de Chandenier, de la maison de Rochechouart, « célèbre par sa disgrâce et par la magnanimité dont il la soutint plus de quarante ans jusqu'à sa mort. Un homme haut, plein d'honneur, d'esprit et de courage, et d'une grande naissance avec cela, était un homme importun au cardinal Mazarin, » qiii le fait emprisonner pour l'obliger à vendre sa charge de capitaine des gardes. On saisit tout son petit revenu. « Il était pauvre: on espéra que la nécessité vaincrait l'opiniâtreté. On se trompa: M. de Chandenier vécut du pain du roi et de ce que les bourgeois de Loches lui envoyaient à dîner et à souper dans une petite écuelle qui faisait le tour de la ville, jamais il ne se plaignit, jamais il ne demanda son bien ni sa liberté. A la lin, la cour, honteuse d'une violence tellement sans exemple et si peu méritée, plus encore d'être vaincue par ce courage, qui ne se pouvait dompter, relâcha bses revenus et changea sa prison en exil . »
C'est encore la duchesse de Navailles, dame d'honneur de la reine, qui, d'accord avec son mari, capitaine des chevaulégers de la garde et gouverneur du Havre, sacrifient toutes leurs charges et se résignent à subir l'exil le plus honteusement injuste, parce qu'elle avait fait murer en une soirée la porte par où le jeune roi entrait chez les filles d'honneur. «Femme d'esprit, et qui avait conservé beaucoup de monde, malgré ses longs séjours en province, et d'autant de vertu que son mari... Elle apprit qu'on avait secrètement percé une porte dans leur chambre (des filles d'honneur), qui donnait sur un petit degré par lequel le roi y montait la nuit, et que le soir cette porte était cachée par le dossier d'un lit. Elle tint sur cela conseil avec son mari. Ils mirent la vertu et Thon-
neur d'un côté ; la colère du roi ,1a disgrâce, le dépouillement, l'exil, de l'autre. Ils ne balancèrent pas. »
Je doute qu'il se trouve dans Tacite, auquel on l'a tant de fois comparé, rien d'aussi simplement beau. C'est l'honneur, et, qui plus est, c'est l'honneur chrétien, dans toute sa force et toute sa vertu. Celui qui raconte si bien de pareilles choses était certes capable de les pratiquer, non par instinct seulement, mais avec réflexion. « Après y avoir bien pensé, dit-il de lui-même, la délicatesse d'honneur et de probité l'emporta sur l'orgueil et la politique du courtisan. » Et, sur cela, il entre dans le prodigieux récit de sa lutte avec le duc d'Orléans pour obtenir le renvoi de madame d'Argenton , prolongé pendant soixante pages avec un feu, une fougue , une éloquence sans cesse vaincue, mais toujours renaissante et enfin triomphante. Episode admirable dans l'histoire de l'amitié chrétienne, et qui semble dérobé aux Confessions de saint Augustin, avec cette différence que le narrateur n'est pas le pénitent, et qu'on admire comme l'invariable austérité de sa vie lui a révélé tous les secrets, toutes les ruses et tous les entraînements de la passion ! Il avait du reste la rudesse et en quelque sorte l'autorité d'un Père de l'Église, celui qui, dix ans plus tard, osait dire au* même duc d'Orléans, blasé et énervé par la débauche, sans en être rassasié : « Mais, monsieur, c'est donc le diable qui vous possède , de vous perdre pour ce monde et pour l'autre, dans les attraits que vous convenez n'être plus de votre ressort que vous avez usé. Mais à quoi sert tant d'esprit et d'expérience, à quoi vous servent jusqu'à vos sens, qui, las de vous 'perdre, vous font malgré eux sentir la raison ? »
Dans quel Père trouverait-on une parole plus forte et plus fortement exprimée? Et l'on vient me dire que c'est là une lecture dangereuse, immorale, au moins inutile ! Pour moi,
je maintiens qu'il n'en est point qui soit plus plus propre à retremper l'âme et l'honneur de nos contemporains. J'en sais cependant, parmi nous, de ces pourvoyeurs officieux de la congrégation de Y Index, qui volontiers feraient condamner et proscrire ce grand chrétien, tout comme Descartes et Molière, Henri IV et madame de Sévigné, Turgot et l'Hôpital, tous les génies les plus aimables et les plus populaires de notre histoire. Et, tout à l'abri qu'il soit de leurs persécutions mesquines, l'honneur de sa mémoire exige que j'insiste un moment sur le caractère profondément religieux de cet homme , que le marquis d'Argenson a qualifié de petit dévot sans génie, et qui fut au contraire un homme de génie et un grand chrétien1. Tout, dans sa vie comme dans ses œuvres, prouve qu'il pratiqua toujours la piété la plus austère et la plus sincère au milieu de cette cour qui suait V hypocrisie sous Louis XIV, et qui devint, sous la Régence, ce que chacun sait. Sans doute, il ne faudrait pas le prendre pour oracle en fait de théologie ou d'histoire ecclésiastique ; quoique toujours instructif et bon à consulter, ce serait de tous les guides le moins sûr à suivre. Gallican forcené, janséniste même, je le crains, quoiqu'il s'en défende nettement à plusieurs reprises, il n'avait pas la moindre idée de la liberté de l'Église telle que nous avons réappris , de nos jours seulement , à la réclamer et à la conquérir. En revanche, et à la différence des gallicans et des jansénistes, y compris le grand Arnauld lui-même, il eut l'honneur et l'esprit de réprouver la révocation de l'édit de Nantes ; nul n'a stigmatisé plus éloquemment cette coupable folie et l'horreur des persécutions qu'elle entraîna. Il tenait l'in-
1 Depuis que ces pages ont été publiées, M. Rognon, pasteur protestant, a publié dans la Revue chrétienne un travail tout à fait remarquable sur la piété de Saint-Simon.
quisition telle qu'il l'avait vue en Espagne pour « abominable devant Dieu et exécrable aux hommes. » Quant à ses idées sur l'autorité du Saint-Siège et l'indépendance du pouvoir spirituel, combien peu, de son temps, en savaient plus que lui ; je ne dis pas seulement parmi les politiques et les magistrats, mais dans l'épiscopat même, une fois Bossuet mort, et Fénelon disgracié! On sait quel était l'esprit qui dominait alors et depuis dans le clergé français : heureusement cela ne l'a pas empêché, lorsque vint l'épreuve décisive et terrible, de courir à la mort et à l'exil pour l'unité de l'Église, et de donner le plus grand exemple d'obéissance à Rome qu'aucun clergé ait jamais donné depuis que l'Église existe. Lui-même, le gallican Saint-Simon, a mieux que personne constaté la défaite de Louis XIV et des quatre articles par l'inaltérable fermeté du Saint-Siège. Il dit expressément : « Alexandre VIII, à qui on se hâta de sacrifier tout, et dont on ne tira pas la moindre chose. » Et ailleurs : « Alexandre VIII, qui avait promis merveilles sur les franchises et autres points plus importants qui avaient brouillé le roi avec Innocent XI... se moqua de la France en Pantalon (Vénitien) qu'il était , en sorte qu'il la fit passer à tout ce qu'il voulait, et à ce qui aurait tout terminé, même avec Innocent XI. » L'aveu est formel et non suspect. Ne nous laissons pas arrêter par l'irrévérence du langage, alors trop habituelle et qui scandaliserait à juste titre aujourd'hui ; mais constatons le fait proclamé par le partisan le plus acharné des libertés gallicanes. Il n'eut sans doute pas connaissance de l'engagement pris par Louis XIV de ne pas observer la déclaration de 1682 dans sa lettre du 14 septembre 1693 ! à Innocent XII. Mais il décerne à ce pape,
1 M. Arlaud en a publié le texte authentique dans la Vie de Pie \ JI, t. II, p. 9.
qui scella la résistance triomphante de l'Église, les plus magnifiques éloges : « Grandet saint Pape, yrai pasteur et vrai père commun, tel qu'il ne s'en voit plus que bien rarement sur la chaire de saint Pierre, et qui emporta les regrets universels, comblé de bénédictions et de mérites... dont la mémoire doit être précieuse à tout Français, et singulièrement chère à la maison régnante. »
Il se permet, il est vrai, de singulières licences à l'endroit du clergé, autorisé, d'une part, par les habitudes de son temps, et, de l'autre, par l'intégrité non suspecte de sa foi et de ses mœurs. Ici c'est l'abbé de Vaubrun, « vilain et dangereux escargot, qui cherche à se produire à la cour et à s'y accrocher; » là, c'est l'abbé de Pompadour avec son laquais « presque aussi vieux que lui, à qui il donnait, outre ses gages, tant par jour pour dire son bréviaire à sa place, et qui le barbotait dans un coin des antichambres où son maître allait. » Plus loin, ce sont je ne sais quels missionnaires, qu'il traite de « cagots abrutis. » Il en veut surtout aux « barbes sales » de Saint-Sulpice, et, chose à remarquer, on voit que cette savante, modeste et illustre congrégation, dénoncée de nos jours comme gallicane, malgré le récent et glorieux souvenir de la résistance de M. Emery à Napoléon, était, au temps de Saint-Simon, tenue pour le réceptacle de l'ultramontanisme le plus violent, comme s'il était dans sa destinée d'être toujours méconnue par les esprits extrêmes des partis les plus opposés. Si gallican qu'il soit, il traite les évêques encore plus mal que les papes ; ce sont tantôt des « cuistres violets, » tantôt des « pieds plats, des gens de rien et du plus petit génie, « M. de Chartres, dit-il, avait farci l'épiscopat d'ignorants, de gens inconnus et de bas lieu, qui tenaient le Pape une divinité. »
Oui ; mais, dès qu'il se trouve en présence d'une vraie
Œuvres, vi. — Art et Littérature. 32
"vertu épiscopale, il se répand en éloges et en admirations. C'est d'abord Bossuet, « le dictateur de l'épiscopat et de la doctrine, » Bossuet, ce toujours doux et de bonne foi, » dont il prend vigoureusement le parti contre Fénelon, avec une justesse d'esprit et une impartialité qui étonnent chez cet ami intime de tout le petit troupeau du quiétisme; Bossuet, qu'il venge par avance des calomies de l'abbé Rohrbacher et autres par ce suffrage irrécusable : « Le roi s'était plus d'une fois adressé à lui dans les scrupules de sa vie. Bossuet lui avait souvent parié là -dessus avec une liberté digne des premiers siècles et des premiers évèques de l'Église. 11 avait interrompu le cours de ses liaisons plus d'une fois ; il avait osé poursuivre le roi, qui lui avait échappé. Il fit à la fin cesser tout commerce, et il acheva de couronner cette grande œuvre par les derniers efforts qui chassèrent pour jamais madame de Montespan de la cour. » Puis, c'est Fénelon, dont nul n'a fait mieux valoir l'illustre soumission à Rome, « si prompte, si claire, si publique, et si généralement admirée, dans les termes les plus concis, les plus nets, les plus forts'. » C'est encore la Hoguette, archevêque de Sens, qui. refuse le cordon bleu malgré les instances du roi, parce que sa naissance trop obscure ne lui permet pas de faire les preuves exigées par les statuts, et dont «rien ne peut ébranler l'humble attachement aux règles et à la vérité. » C'est Nesmond, archevêque d'Alby, qui, dans son admirable et hardie harangue au roi sur la « rigueur déployée à plein des impôts, outre l'écueil inévitable de
1 « C'est donc de tout notre cœur que nous vous exhortons à une soumission sincère et à une docilité sans réserve, de peur qu'on n'altère insensiblement la simplicité de l'obéissance pour le Saint-Siège, dont nous voulons, moyennant la grâce de Dieu, vous donner l'exemple jusqu'au dernier soupir de notre vie. » [Mandement de Mgr l'archevêque duc de Cambrai louchant son livre des Maximes des Saints, du 9 avril 1699.)
encens répété et prodigué, surprit, étonna, enleva, en osant parcourir tous les tristes effets d'une si grande continuité d'exactions sur la partie sacrée du troupeau de Jésus-Christ qui sert de pasleur à l'autre. » C'est enfin le cardinal de Noailles, qui refuse à Dubois, ministre tout-puissant, le dimissoire nécessaire pour se faire sacrer archevêque de Cambrai ; et cela, « avec un air de douceur et de modestie, sans que rien le pût ébranler, gardant là-dessus un parfait silence, content d'avoir rempli son devoir, et y voulant mettre tout ce que ce même devoir y pouvait accorder à la charité, à la simplicité, à la modestie ; d'autant plus loué et admiré, qu'il ne le voulut point être *« »
Ses préventions contre les Jésuites ne l'empêchent pas de rendre pleine justice au père de la Chaise, le doux el indulgent commensal de Racine et de Boileau ; de même qu'à Bourdaloue, « aussi droit en lui-même que pur dans ses sermons. » Il va jusqu'à reconnaître, au milieu de ses doléances et de ses contes risibles , que toute la Compagnie était recoin mandable par la » pureté d'une vie toute consacrée à l'étude, à la défense de l'Eglise contre les héré-
1 Ajoutons, toujours d'après Saint-Simon, que Dubois obtint le dimissoire de l'archevêque de Rouen, puis un bref du Pape pour recevoir tous les ordres à la fois ; qu'il se dispensa lui-même de toute retraite pour s'y préparer, et que, pour ne pas perdre de temps en actions de grâces après tout ce qu'il venait de recevoir, il vint le même jour au conseil de régence, où il dit au prince de Conti qu'il n'avait fait que suivre l'exemple de saint Ambroise, dont il se mit à raconter l'ordination qu'il étala. Saint-Simon y était. « Je n'entendis pas le récit, dit-il, car, dans le moment que j'ouïs saint Ambroise, je m'enfuis brusquement à l'autre bout du cabinet, de l'horreur de la comparaison. » On sait que ce même Dubois fut sacré successeur de Fénelon au siège de Cambrai par le cardinal de Rohan, qu'il présida l'assemblée du clergé, et fut enfin promu à la pourpre romaine sur la demande unanime de toutes les puissances catholiques, et grâce au crédit tout-puissant à Rome de l'Autriche, poussée par l'Angleterre, dont Dubois faisait les affaires en France. 11 faut suivre dans Saint-Simon tout ce ricochet d'infamies pour juger de ce que l'Eglise a gagné à être protégée par la monarchie absolue.
tiques, et par la sainteté de leurs établissements et de leurs premiers Pères. » Il ajoute qu'il a lui-même connu parmi eux beaucoup de saints. Il avait d'ailleurs de la vie religieuse, du « compte qu'un moine doit à Dieu de sa règle, » l'idée haute et pure qu'on s'en faisait au moyen âge, ce qui avait bien son mérite dans un temps où les abbayes, fondées naguère avec le patrimoine des riches, pour servir de patrimoine aux pauvres, devenaient le prix de l'ignoble faveur d'un chevalier de Lorraine ou d'un Dubois. Il faut d'ailleurs le dire à l'honneur de ce temps, si plein de misères et de scandales : on voyait encore sans cesse surnager, chez les honnêtes gens de toute condition, et chez les plus illustres surtout, cet attrait de la retraite, de la vie régulière et cachée qui, pendant tout le moyen âge, peupla les cloîtres de l'élite de la noblesse. Saint-Simon, qui prétendait faire remonter l'origine de sa maison à ce Simon, comte de Vermandois , dont la conversion et la vie monastique forment une des belles pages du pontificat de saint Grégoire VII, nous a raconté cent traits de même nature. C'est à lui que nous devons de savoir que le neveu de Turenne , M. de Lorges, né protestant, converti par Bossuet en même temps que son oncle, et qui « abhorrait la contrainte sur la religion, » avait conçu le projet « d'achever sa vie à l'Oratoire, avec trois valets uniquement^ dans une entière retraite et dans la piété. » Le bâton de maréchal lui imposa d'autres devoirs. Mais tous ces vraiment illustres pensaient, comme leurs aïeux, qu'il fallait mettre un intervalle entre la vie et la mort : et l'on voit le duc de Beauvillier, ayant à peine soixante ans, songer à quitter le ministère et la cour, et s'ouvrir à Saint-Simon sur l'envie qu'il a « d'achever sa vie chez lui, en solitude, à la campagne, et de s'y préparer avec plus de tranquillité à la mort. » De là, chez Saint-Simon
lui-même, au milieu de sa fougueuse préoccupation des hommes et des choses de la cour et du monde, cet amour pour la Trappe et le « délice » de ces séjours périodiques et prolongés dans ce « grand et merveilleux monastère \ »
Qui sait s'il n'y rencontra pas Bossuet , qui , lui aussi , fréquentait assidûment la Trappe, et qui ne mourut que quand Saint-Simon touchait à la trentaine? L'abbé Ledieu nous raconte 2 que l'évèque de Meaux fit, dans les vingt dernières années de sa vie, huit voyages exprès pour aller voir Rancé dans cette chère solitude dont il disait que c'était le lieu qui lui plaisait le plus après son diocèse. Il y vaquait à tous les exercices de la communauté, à tous les offices du jour et de la nuit. Avant vêpres on prenait un peu l'air à la promenade de l'étang ou dans les bois ; les deux amis se séparaient de la compagnie pour s'entretenir ensemble, et c'était là tout leur plaisir. Pour moi, j'aime à me figurer Bossuet et Rancé sur la chaussée de cet étang, ou à l'ombre de ces grands bois du Perche , suivis à distance et quelquefois rejoints par Saint-Simon , et le jeune duc et pair prêtant une oreille respectueusement attentive à ce dialogue du génie et de la sainteté, dont il était si digne de comprendre et de refléter l'éclat.
J'insiste sur cette tendre et respectueuse affection pour Rancé, qui suffirait à elle seule pour l'honneur de sa vie. Dans ses vingt volumes il n'a consacré qu'une seule page à cette sainte mémoire, mais combien cette page la fait mieux comprendre et aimer que tout le livre de M. de Chateaubriand ! Qu'on nous pardonne de la transcrire, elle est encore trop peu connue ; et, d'ailleurs, je plains celui qui pourrait la relire sans émotion. « Mon père avait fort connu M. de la
1 Lettre en tête de la nouvelle édition, p. 40.
2 Mémoires el Journal, t. I, p. 198.
Trappe dans le monde : il y était son ami particulier, et cette liaison se resserra de plus en plus depuis sa retraite... Il m'y avait mené, quoique enfant pour ainsi dire encore ; M. de la Trappe eut pour moi des charmes qui m'attachèrent à lui, et la sainteté du lieu m'enchanta. Je désirais toujours y retourner, et je me satisfis toutes les années, et plusieurs fois, et souvent des huitaines de suite ; je ne pouvais me lasser d'un spectale si grand et si touchant, ni d'admirer tout ce que je remarquais dans celui qui l'avait dressé pour la gloire de Dieu et pour sa propre sanctification et celle de tant d'autres. Il vit avec bonté ces dispositions dans le fils de son ami, il m'aima comme son propre enfant, et je le respectai avec la même tendresse que si je l'eusse été. Telle fut cette liaison, singulière à mon âge, qui m'initia dans la confiance d'un homme si grandement et si saintement distingué, qui me fit lui donner la mienne, et dont je regretterai toujours de n'avoir pas mieux profité. » Yoilà pour la vie du réformateur : écoutons maintenant ce qu'il dit de sa mort, car personne ne s'entend comme lui à prendre sur le fait les hommes , « lorsqu'ils commencent à ne regarder plus les choses de ce monde qu'à la lueur de ce terrible flambeau qu'on allume aux mourants. » A propos de ce pauvre quart d'heure environ que Dubois passe avec un récollet avant de mourir, il éclate en cette formidable ironie : « Un aussi grand homme de bien, et si préparé, n'avait pas besoin de davantage ; c'est d'ailleurs le privilège des dernières confessions des premiers ministres. » Mais , au souvenir du lit de mort de ce moine qu'il aimait, il se fond et s'anéantit à force de tendresse et d'humilité. « Ces Mémoires sont trop profanes pour rapporter rien ici d'une vie aussi sublimement sainte, et d'une mort aussi grande et aussi précieuse devant Dieu... l'Église le pleura et le monde même lui rendit jus-
tice. Ce jour, si heureux pour lui et si triste pour ses amis, fut le 26 octobre, vers midi et demi, entre les bras de son évêque et en présence de sa communauté, à près de soixantedix-sept ans, et de quarante ans de la plus prodigieuse pénitence. Je ne puis omettre néanmoins la plus touchante et la plus honorable marque de son amitié. Étant couché par terre, sur la paille et sur la cendre, pour y mourir comme tous les religieux de la Trappe, il daigna de lui-même se souvenir de moi, et chargea son successeur de me mander de sa part que, comme il était bien sûr de mon affection pour lui, il comptait bien que je ne doutais pas de toute sa tendresse. Je m'arrête tout court; tout ce que je pourrais ajouter ici serait trop déplacé. »
Arrêtons-nous aussi, après cette course trop prolongée à travers ces volumes où la docte main de M. Chéruel nous a fait rentrer à sa suite. Mais qu'une conclusion soit permise, et la voici. On sort de cette lecture avec un double sentiment, avec une affectueuse admiration pour l'âme généreusement indignée de cet honnête homme, mais aussi avec une profonde répugnance pour la société dont il a été le peintre inimitable. Il est opportun et obligatoire de le dire, alors que nous sommes dotés d'une grande institution catholique qui reproche à Louis XVI de n'avoir pas continué les traditions de ses ancêtres, d'être descendu à une banale philanthropie, et de s'être posé en réformateur du peuple qui avait le moins besoin d'être réformé, parce qu'il avait la plus sage des constitutions, parce qu'il n'y avait rien à réformer dans la plus parfaite et la plus libre des monarchies1.
Dieu nous garde de dire un mot qui puisse être interprété comme une injure à l'auguste race dont Louis XVI est la
1 Voir l'Univers du 30 janvier et du 24 décembre 1853, du 10 aoûl 1854, du 4 janvier 1857, etc.
gloire la plus pure, dont l'honneur est l'impérissable apanage de la France, et dont les malheurs ont dû suffire non-seulement pour payer la rançon de ses propres fautes, mais encore pour expier tous les crimes de notre histoire. Mais, en songeant à ce que la monarchie absolue avait fait de la société , il y a un siècle et demi, il faut l'avouer, on ne pardonne pas, mais on comprend tout ce qui a suivi. Sans approuver les ruines inutiles et irréparables qui l'ont accompagnée , sans excuser les crimes qui ont transformé en énigme sanglante celte évidente nécessité, sans absoudre surtout les scélérats qui l'ont souillée par leurs vices ou leurs forfaits , on prévoit la Révolution ! Quelle autre fin pouvait-il y avoir à une telle perversion du pouvoir et de la société ?
Qu'on se représente ce qu'a vu Saint-Simon : les deux premières nations catholiques du monde, gouvernées sans contrôle et sans résistance, l'une par Dubois, le plus vil des fripons, l'autre par Alberoni, «rebut des bas valets; » et le Saint-Siège réduit à faire de tous deux des princes de l'Église1 !
La noblesse , ce croupissant dans une mortelle et ruineuse oisisiveté , » lorsque le danger et la mort ne venaient pas la purifier sur les champs de bataille.
Le clergé , atteint lui-même dans ses plus hauts rangs par la corruption, dupe de cette dévotion de cour, sincère chez le maître , commandée chez les valets , et aboutissant sans transition à une éruption de cynisme impie , qui dure cent ans avant de s'éteindre dans le sang des martyrs.
' Le récit de Saint-Simon est, à cet égard, exactement confirmé par l'historiographe officiel de la cour de Rome, Guarnacci, continuateur de Cacconius (Rome, 1751, in-fol., t. II, p. 399), qui dit en parlant de la promotion de Dubois : Innocentius X1I1, efflagilanle Gallorum rege, el, quod rarum est, in id etiam incumbentibus cœteris fere omnibus calholicis piïncipibus... eum in sacrum cardinalium collegium invexil.
Le Parlement, comme disait Saint-Simon- lui-même, a débellé et tremblant, de longue main accoutumé à la servitude. »
La bourgeoisie, pervertie par l'exemple d'en haut, par une longue habitude d'adulation et de servile docilité , à la fois mécontente et impuissante, incapable de résistance et de responsabilité.
La nation presque entière absorbée dans des préoccupations d'antichambre 5 les institutions ébranlées , les garanties compromises, les droits enlevés à tous ceux qui en avaient, au lieu d'être étendus à tous ceux qui en manquaient ; toutes les têtes courbées, tous les cœurs asservis, tous les individus ravalés au même néant; Saint-Simon, seul, errant de par la cour et le monde, cherchant en vain une âme ou deux pour le comprendre, et réduit à se renfermer chez lui pour y écrire en secret ses colères et ses douleurs immortelles.
Un abîme séparait cet état social de l'admirable renaissance intellectuelle sociale , et surtout religieuse , qui avait suivi la Ligue et l'Édit de Nantes.
L'habitude , dit le cardinal de Retz , « qui est prise en quelque pays d'accoutumer les gens au feu, nous a endurcis à des choses que nos pères ont appréhendées plus que le feu mesme. Nous ne sentons plus la servitude qu'ils ont détestée. »
Nous avons vu de nos jours, et sans doute nous verrons encore bien des bassesses , bien des trahisons, bien des ce valets à tout faire; » et je compte bien, comme je l'ai dit plus haut , sur quelque Saint-Simon futur pour venger les honnêtes gens du triomphe des « pieds plats » de notre temps. Mais, il faut le dire, ce que nous avons de plus triste et de plus honteux a toujours été bien moins triomphant, moins oppressif, moins accepté, moins toléré même, que les déportements analogues de l'ancien régime.
Je parle ici, bien entendu , de l'ancien régime dans son sens restreint et véritable; non du moyen âge, où il y avait de la liberté dans toutes les institutions et de la grandeur dans tous les caractères; non de cette grande et superbe portion du dix-septième siècle antérieure à la révocation de l'Édit de Nantes et au triomphe de l'idolâtrie monarchique. Je parle de cette mise en tutelle de toutes les forces sociales parla royauté, qui produisit sur-le-champ l'inévitable décadence dont Saint-Simon fut le témoin indigné.
Sans remonter plus haut que 1700 , sans descendre plus bas que 1850, nous avons le droit de reconnaître, en repassant l'histoire de nos pères, que nous n'avons pas été progeniem vitiosiorem. Disons-le donc sans orgueil comme sans hésitation : notre société bourgeoise et libérale, sortie de la Révolution et façonnée par trente-cinq années de liberté régulière, malgré ses misères, ses mécomptes, ses éclipses et ses inconséquences, a mieux valu que la société française d'il y a cent cinquante ans. Un honnête homme, un homme d'honneur, un bon chrétien , a dû s'y trouver plus à l'aise et y marcher la tête plus haute. La royauté , moralement * irréprochable et politiquement contenue; le clergé, contraint par la force des choses à l'indépendance et à la dignité, et d'ailleurs plus régulier , plus orthodoxe et plus uni qu'il ne l'avait jamais été dans tout le cours de notre histoire; la noblesse, obligée, pour être tant soit peu comptée, d'ajouter un mérite supérieur et tout personnel au lustre du nom; les gens de cœur et de talent , appelés à tout et parvenant à tout, pas toujours, mais très -sou vent, beaucoup plus souvent qu'autrefois , et cela sans plongeons , sans noirs et sales détours; la lumière d'une féconde et salutaire publicité, promenée sur tous les points de la vie sociale ; la parole du prêtre, la plume de l'écrivain, l'épée du soldat les conduisant
sans entraves à l'empire des âmes ou à la conquête d'une légitime renommée; les intérêts matériels, suffisamment exploités, mais refoulés dans leur lit par la vive et constante application des classes éclairées aux questions les plus dignes d'agiter les intelligences et les cœurs; les masses laborieuses et indigentes, émancipées de toute contrainte égoïste , conviées avec une sollicitude chaque jour croissante, et à traders mille obstacles amoncelés sans être insurmontables, à un partage plus équitable des dons de Dieu; tout cela constituait un ensemble, imparfait sans doute et infiniment perfectible, mais dont, après tout, nous n'avions pas à rougir, et qui valait mieux que l'ancien régime.
Oui, mieux valait mille fois vivre sous un tel régime que sous celui de Louis XIV et de Louis XV. Et, si j'avais à soutenir cette thèse contre Saint-Simon ressuscité , je la maintiendrais encore, et pas seulement pour le fretin de la menue noblesse, pour « la petite et nouvelle bourgeoisie, » pour « la finance non encore décrassée dans la robe , » pour les gens de plume et de néant, mais bien pour les plus grands et les plus huppés, mais même pour les ducs et pairs.
Oui, j'estime qu'un duc, pour peu qu'il ait de sens et d'honneur, doit reconnaître que ses pareils n'ont jamais été plus grandement à leur place, n'ont jamais rempli dans la vie civile un plus noble rôle que le duc de Richelieu sous Louis XY1II et le duc de Broglie sous Louis-Philippe. Et je suis convaincu que , tout bien considéré, le duc de Saint- Simon, avec son âme fière et droite, opinerait comme moi.
{Correspondant du 25 janvier 1857.)
Essai historique sur l'abbaye de Saint-Barnard et sur la ville de liomans. lre partie, par M. Giraud, ancien député. Lyon, 4856.
Bapports sur la correspondance inédite des Bénédictins de Saint- Main; par M. Alphonse Dantjer. Paris, 1857.
De toutes les conquêtes dont le dix-neuvième siècle a cru pouvoir s'enorgueillir, il n'y en a qu'une seule qui , aujourd'hui, à l'heure où ce siècle penche déjà vers sa fin, apparaisse à la fois éclatante et durable : c'est la conquête de la vie et de la vérité dans l'histoire. En faut-il conclure que cette conquête soit définitive et incontestable , que la vérité soit toujours vivante dans les récits historiques de nos contemporains, que la vie y soit toujours parée de ses vraies couleurs? Non, certes. Mais, malgré toutes les réserves que commandent la justice et la foi, on n'en doit pas moins reconnaître la supériorité des œuvres historiques de notre temps sur celles de nos devanciers. Si nous sommes encore loin d'avoir dépassé ou même atteint le niveau qu'a posé si haut