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FRESQUES DE SIENNE

Le Pinturicchio, élève du Pérugin, avait environ quarante-six ans, lorsqu’il fut chargé de peindre ces fresques, si fraîches de couleur, qui font le principal plaisir pittoresque de l’étranger, passant par l’aimable ville de Sienne. Un savant célèbre, devenu pape sous le nom de Pie II, avait fait élever cette bibliothèque

VIE DE RAPHAËL

qui sert aujourd’hui de sacristie à la jolie cathédrale de Sienne. Le cardinal Piccoloiiiini, neveu de Pic II, chargea le Pinturicchio d’orner de fresques cet immense salon. Il s’agissait de peindre, en autant de fort grands tableaux, les faits principaux de la vie d’Encas-Silvius Piccolomini, Pie II. Il fallait représenter scs ambassades auprès de plusieurs cours, son exaltation au pontificat, les événements mémorables de son règne, sa mort, et enfin ses dépouilles mortelles transportées d’Ancône à Rome.

Jusqu’à ce moment, la peinture n’avait osé représenter que des figures isolées, et l’on demandait au Pinturicchio des actions aussi compliquées que l’£ntrée (VHenri IV à Paris, de Gérard. Il était de toute nécessité que ces figures fussent dans des plans différents ; il était difficile de n’avoir pas à en présenter plusieurs en raccourci.

Je n’ai garde de m’engager dans la description des dix grandes fresques, admirables de fraîcheur et de conservation , qui sont l’ornement de la libreria (la sacristie) de la cathédrale de Sienne. Les contemporains du Pinturicchio trouvèrent son succès complet. Vasari, mauvais peintre, mais homme sensé et qui a écrit la vie des peintres, se croit intéressé, comme tous les Florentins, à rabaisser Raphaël, pour élever Michel-Ange, né à Florence. Sa haine s’étend jusqu’au Pinturicchio, qui, à cause des fre.sques de Sienne,

eut, (lit-il, plus de réputation qu’il %éen méritait. La post(>rité est d’un avis contraire. •

Ce qui nous intéresse est de savoir la part que Raphaël eut à cet ouvrage. Sienne, ville d’esprit, conquise par Florence, ne partage point les préjugés des Florentins ; mais son amour-propre est inléressé à nous dire qu’elle sait, par tradition, que plusieurs figures de la sacristie de Sienne furent peintes par Raphaël. On cite, entre autres, le tableau le plus voisin de la fenêtre à droite, en entrant. On regarde un joli jeune homme à cheval, comme présentant le portrait de Raphaël.

M. Baldeschi, de Pérouse, possède un dessin ou carton, exécuté par Raphaël, pour les fresques de Sienne. Ce carton a 0“,38 de largeur et 0“,54 de hauteur. On distingue avec peine des caractères antiques qui disent :

Questo ' e la quin ta... V di...

Ce carton représente le mariage de l’empereur Frédéric III avec Eléonore de Portugal. Le cardinal Ënéas Piccolomini (Pie II) donne la bénédiction nuptiale. La fresque est tout à fait conforme aü dessin ; on ne trouve quelque différence que dans les draperies et dans divers raccounis des figures qui occupent la partie droite du tableau. Pinturicchio a changé les lointains ; il y a mis trois arbres, selon son habitude, et une vue de Sienne.

V[E DE RAPHAËL

Le carton, exécuté au bistre, avec quelques traits (le crayon blanc, prouve-l-il que Raphaël a inventé la composition d’une seule des dix fres({ues ou des cinq premières, puisqu’il porte le n“ V, ou de toutes les dix'? Sienne est de ce dernier avis.

Le graveur Lasinio fils public, en ce moment, à Florence, le trait de ces dix fresques, charmantes à voir dans l’original. La peinture de l’an 1503 me semble encore bien froide pour supporter la gravure. Ces fresques furent probablement terminées en 1505. Vasari dit qu’en cette année Raphaël alla, pour la première fois, à Florence. Il me semble probable que Raphaël n’aura pas passé une ou deux années à treize lieues de cette ville si célèbre, sans y aller. Vasari ajoute qu’il s’y rendit pour admirer des ouvrages que Vasari savait parfaitement non terminés en 1503. Les bons historiens menteurs de cette époque ne se doutaient pas de la finesse de critique à laquelle on par vient de nos jours. Quant à moi, je regarde comme prouvé (]ue Raphaël était allé à Florence avant 1503.

Sa mère mourut le 7 octobre 1191, et son père le l"août 1494.

Vers la fin de 1501, Raphaël, âgé alors de vingt et un ans, fut à Florence. Voici la lettre de recommandation qu’il obtint de la duchesse d’ürbin, sa marraine, pour SoJcrini, cel imbécile célèbre, que les Florentins avaient nommé président de la république, après avoir

üü MÉLANGES D’AHT ET DE LITTÉRATURE.

chassé les Médicis, souverains légilimes, et au moment des plus grands dangers :

Au magnifique cl puissant seigneur Pierre Soderiuiy gonfalonier de la république de Florence.

Urbin, !•' octobre 1504.

« Magnifique et puissant seigneur, révéré comme un père, le jeune Raphaël d’Urbin sera celui qui vous présentera cette lettre. Je sais (jue son père, que j’affectionne, a beaucoup de talent, ainsi que son fils, jeune homme aimable et discret. Toutes ces considérations font que je l’aime beaucoup et que je désire qu’il arrive à une grande perfection ; enfin je le recommande à Votre Seigneurie le plus instamment qu’il m’est possible, en la priant, par amour pour moi, de l’aider et de le favoriser en toute occurrence. Je regarderai comme faits à moi-même tous les plaisirs et tous les services que rendra Votre Seigneurie au jeune Raphaël : elle ne pourrait rien faire qui me fût plus agréable.

« Je me recommande, etc.

« Jeanne Felthe de la Rovèhe,

Duchcs.se de Sera cl gouvern.inle de la ville *. »

Raphaël trouva à Florence des fragments de sculpture antique, réunis par Cosme l’Anrien et Laurent le

‘ Voir l'original de cette lettre, en italien, dans la Vie de finj)haël, par M. Quatremère de Quincy, page 4.50.

VIE DE RAPHAËL

ül

Magnifique. L’homme à la mode alors à Florence et en Italie était Léonard de Vinci, dont le génie et le caractère ont tant de rapports avec ceux de Raphaël. Léonard venait de terminer le groupe de ses Combattants à cheval.

Dans une situation sociale bien différente, inconnu à la foule, inconnu aux jeunes femmes, vivait un jeune homme pieux, qui venait de se faire moine et, par humilité, avait abandonné la peinture, qu’il reprit en 1505, par ordre de ses supérieurs. C'était le fameux fra Barlolommeo délia Porta, qui, né en 1469, avait Irente-cinij ans, lors de ce second voyage de Raphaël à Florence.

Le caractère modeste et obligeant de Raphaël lui donna bientôt des amis parmi les jeunes peintres ; on cite, entre autres, Rodolphe Ghirlandaio et Aristotile di San Gallo. Florence avait alors un homme immensément riche, qui aimait les arts et ^vivait, sans morgue, avec les artistes, Tadeo Tadei. Il offrit l’usage de scs richesses à Raphaël^ qui écrit à son oncle, le 11 avril 1508 ;

O Carissimo quanto pâtre, lo ho recuta una vostra letera, per la quale ho inteso la morte del nostro illustrissimo signer duca, alaquale Dio abi misericordra al anima ; e certo non podde senza lacrime legera la vostra letera ; ma transiat, aqucllo no è riparo, bisognia aver pazientia et acordarsi con la volonta de Dio. lo scrissi

l’allro di alzio prete, che me mandasse una tavoleta che era la coperta de la nostra donna de la profetessa : non me la mandata : ve prego voi li faciale a sapere quando ce persona che venga, che io possa satisfare a madona che sapete adesso uno avera bisogniodi loro. Ancora vi prego, carissimo zeo, che voi voliale dire al preto e a la sanla che venendo lo Tadeo Tadei Fiorenlino, el quale n’avemo ragionale più volte insiemo, li facinc honore senza asparagnio nisuno ; e voi encora li farile careze per mio amore, che certe li so ubligatissimo quanlo che a omo che viva. Per la tavola non ho falto pregio e non lo faro scio poro perche el sera meglio per me che la vadn a stima, e impero non ne ho scrilto quello che io non poseva, e ancora'non vc ne posso dare aviso. Pur secoudo me a dillo el pâlrone de ditta tavola dice che nie dara da Tare per circha a Irecenti ducati doro per qui en in Francia. Fato le feste forsi ve scriviro quello che la tavola monta, che io ho linito el cartone, e fato Pascua serimo a cio. Averia caro se fosse possibtie d’avere una letera di recomandalionc al gonfalonero di Fiorezadal signor prefetto ; e pochi di fa io scrisse al zeo e a Giovano, da Roma me la fesen avéré : me faria grande utile per l’interessedeunâ certa stanza dalavorare laquale tocha a Sua Signoria de alocare. Ve prego se è possibilevoiinelamandiate, che credo quando sc dimaiidara al signor prefetto per mo, che lui la tara fare, e a quello me ricomandate infinité

VIE UE RAPHAËL

voile como suoanliclio servilore e familiare; non altro aricomandatime al maestro,... e a RedoHo c a tutti gli altri. Li ii de aprüe M. D. VIII.

« El vostro Raphaello, dipintore in Fioreza. »

Al mio carmimo %eo Simone de Balisto de Ciarla d'Orbino *

On voit par cette lettre que Raphaël désira peindre une salle, probablement dans le Palazzio Vecchio. C'est pour arriver à ce but qu’il demande la recommandation du signor pvefetto : on ignore quel fut cet homme.

Pendant son séjour à Florence, Raphaël fit quelques petits ouvrages; il ne paraît pas que les immortelles fresques de Masaccio, universellement admirées depuis un demi-siècle, aient éveillé son génie d’une façon soudaine. Raphaël fit pour Tadei deux petits tableaux dont on a perdu la trace. 11 fit pour un de ses amis, nommé Lorenzo Nasi, la Madone qui est à la tribune delà galerie de Florence. La sainte Vierge tient l’Enfant Jésus entre ses jambes et saint Jean présente un oiseau à son cousin. Dans ce tableau se reconnaissent évidemment les traces du séjour de Raphaël dans une grande capitale. Florence fut la Londres du moyen âge. Ce n’est déjà pins le style mesquin du Pérugin.

* Dans cette lettre à son oncle, Raphaël, comme on peut le remarquer, écrit en toute familiarité ; il emprunte au patois de son pays ses locutions et son langage. (R. C.)

Ci MÉLANGES D’ART ET DE LITTÉRATCRE.

En 1505, il relonrna à Uibin et y traT.-iilla pour le souverain régnant, Guidobaldo da Montefeltro.Deux des petits tableaux qu’il fit alors sont au musée du Louvre : Saint Georges à cheval, ei Saint Michel combattant des monstres.

Rapliaël revint bientôt à Florence; c’est son tioisième voyage certain. Il peignit, dit-on, vers cette époque, son portrait, placé dans la galerie de Florence, parmi les portraits des grands peintres peints par euxmêmes : quelques personnes élèvent des doutes sur l’authenticité de celui-ci.

DE l’an loOS, A SON ARRIVÉE A ROME EN 1508.

Pendant ces trois années, les travaux de Raphaël produisirent son second style. Durant ce temps, il fit deux voyages à Pérouse ; nous le trouvons dans cette ville, en 1505, occupé de trois grands ouvrages :

1“ Un tableau pour l’église de San Fiorenze, appartenant aux Servîtes ; il représente la Madone, saint Jean-Baptiste et saint Nicolas, tout à fait dans le style du Pérugin.

2“ Une fresque pour les camaldules de Saint-Sévère. Le Père éternel paraît environné de six saints ; on lit en grandes lettres son nom et la date de 1505. Il ne termina pas cet ouvrage; le bas fut fait parle Pérugin, en 1521, après la mort de son illustre élève.

VIE DE RAPHAËL

3“ Le beau tableau, maintenant à Naples, La sainte Vierge tient entre ses jambes le Christ mort, dont le corps est drapé. Madeleine degli Oddi, qui commanda ce tableau, exigea cette précaution parce qu’il devait être placé dans le couvent des religieuses de Saint-Antoine. C’est peut-être le premier excellent ouvrage de Raphaël.

C’est durant son troisième voyage à Florence, que fra Bartolommeo délia Porta fut si utile à Raphaël. Cet homme supérieur lui enseigna le coloris et le porta à se défaire du style mesquin et petit du Pérugin ; Raphaël apprit à son ami la perspective.

Vers 150G, Michel- Ange avait terminé le fameux carton de la Bataille d'Amjhiari; le génie doux, délicat et timide de Raphaël dut être plus étonné que charmé des tcrrihlcs hardiesses de Michel-Ange. C’est absolument Racine assistant à la représentation à’Horace, de la Mort de Pompée ou de tel autre chef-d’œuvre de Corneille ; ces deux grands poêles ne se comprirent jamais. Par cet immortel ouvrage, Michel-Ange tuait à jamais la timidité et le culte des détails qui, jusqu’à lui, avaient affligé l’art.

Naturellement les tableaux d’église devaient olfrir peu de parties nues. La plupart du temps, les saints placés les uns à côté des autres, non-seulement ne concouraient pas à la meme action, mais même étaient censés ne pas se voir. Leurs positions étaient naturelles mais froides.

GC MÉLANGES D’AHT ET DE L ITTÉ U ATüIlE.

Michel-Ange, charmé de sa découverte, qui n’était rien moins que celle d’un beau idéal catholique, se jeta trop souvent dans des positions forcées ; mais il n’en tua pas moins le style petit.

Ce ne fut que longtemps après que Raphaël s’écarta suffisamment de ce style (voir la Messe de Bolsène, fresque du Vatican), et encore y a-t-il beaucoup à dire là-dessus.

Michel-Ange, dans son carton de la Bataille d'Anghiari, suppose que les soldats de l’armée florentine sont occupés, un jour de grande chaleur, à se baigner dans l’Arno. Tout à coup, les tambours battent aux armes, l’tnnemi les a surpris et les attaque de fort près. Les baigneurs escaladent la rive du fleuve ; les uns, deminus , prennent leurs vêtements et leurs armes en toute hâte ; d’autres en sont encore à sortir du fleuve ; tout est trouble et confusion. Ceux qui sont déjà sortis de l’eau tendent la main aux retardataires pour les aider à grimper la rive de l’Arno.

Aucun ouvrage des arts n’a jamais eu autant de réputation que ce carton ; il fut bientôt anéanti.

Le caractère de Michel-Ange était fait pour exciter l’envie ; il avait la fierté, la naïveté, la franchise du génie ; il aimait à vivre avec ses pensées, qualité la plus funeste de toutes, peut-être, qui fait que l'homme vulgaire s’aperçoit de l’ennui qu’il donne. Il manqua à Michel-Ange l’esprit de se séparer tout à fait de la so»

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cicté, il l’eût mise par là hors d’état de le piquer à coups d’épingle.

Son carton, après avoir fait l’admiration de l’Ilalie et l’étude de tous les artistes qui pouvaient arriver à Florence, disparut tout à coup. Il parait qu’un assez plat sculpteur Baccio Bandinelli, le coupa en morceaux. Quelques bons jésuites ont voulu justifier Bandinelli, en prétendant qu’il se livra à celte belle action par amour pour Léonard de Vinci, qui, dans le fait, n’avait alors de rival, dans l’admiration de Florence, que le seul Michel-Ange.

Michel-Ange venait d’inventer un beau idéal, chose que Léonard de Vinci, timide et exact comme Pérugin, n’a jamais faite. Les admirateurs, contemporains de Michel-Ange, disent que jamais il n’a égalé ce carton, pas même dans le Jugement dernier et dans la voûte de la chapelle Sixtine.

Peut-être, un jour, pourrons-nous avoir quelque faible idée d’un ouvrage qui était fait pour changer la face des beaux-arts en Italie. Bastien de San Gallo avait fait une copie, en petit, de ce carton ; des écri-

* L'épithctc injurieuse adressée à Bandinelli est déplacée. Florence possède de lui divers groupes et statues d'un mérite incontesté, entre autres Hercule terrassant Cacus, k l’entrée du vieux palais. Lanzi, dont l’opinion mérite d’être comptée, dit qu’il fut « grand dessinateur et grand sculpteur. » Né en 1487, Bandinelli mourut en 1559. (H. Ci)

vains prétendent que colle copie existe en Angleterre.

On connaît depuis longtemps en France, sous le nom des Grimpeurs^ une estampe d’Augustin Veneziano, qui représente une petite partie de ce carton : ce sont les soldats qui cherchent à (jrimper le long de la rive de l’Amo. Marc- Antoine, ce célèbre graveur, élève de Raphaël, avait gravé le premier celte partie du carton ; Agostino Veneziano le copia. Marc-Antoine grava aussi un soldat, vu parle dos, qui lace sa chaussure. Schiavonelti a gravé à Londres une partie beaucoup plus grande du même carton. Sur quel dessin ? Voilà ce qu’il faudrait approfondir; il y a peut-être ici fraude pieuse. Enfin, du temps de Vasari, vers 1590, on voyait à Manloue chez Uherti Strozzi, quelques fragments de ce célèbre carton.

Quel a été le mérite de cet ouvrage.^ C’est ce dont il est impossible de décider ; car, dans les arts comme dans beaucoup d’autres choses, il ne faut croire qu’à ce que l'on voit. Mais jamais ouvrage de l’art ne fit une telle sensation en Italie ; voilà ce que l’on ne peut révoquer en doute.

Après avoir examiné la gravure d’Agostino Veneziano, on voit que Michel-Ange se plut à développer l'étonnante science qu’il avait de là position des muscles de la figure humaine. Avec la même facilité qu’un peintre vulgaire dessine un profil, lui présente le corps humain sous tous les aspects possibles. Il prend plaisir

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à rechercher les positions les plus compliquées', les plus étranges. Les mouvements les plus composés, les raccourcis les plus hardis, ne sont qu’un jeu pour lui ; voyez la gravure du Jugement dernier, par Metz.

Par ce seul ouvrage, ce grand Michel-Ange montre à ses contemporains que le dessin pouvait sortir du genre timide, étroit, mesquin, froid enfln, pour citer un exemple bien connu du lecteur, du genre de des.sin du Pérugin.

Tous les contemporains étudièrent à l’envi ce chefd’œuvre. Benvenuto Cellini en fait foi dans sa curieuse Vie, écrite par lui-même. Ce juge, si digne de confiance, est un de ceux qui nous assurent que, depuis, Michel- Ange n’arriva jamais à la moitié du génie développé dans ce carton : Doppoi non arriva a questo segno mai alla metà.

Raphaël est cité dans le nombre des peintres qui ont étudié le carton. En effet, de 1506 à 1508, Raphaël fut presque habituellement à Florence; qui l’aurait empêché de voir et de revoir un ouvrage si extraordinaire et si fort à la mode?

Quel profit eu tira-t-il? — Aucun.

La vie de Raphaël va être constamment mêlée avec celle de Midi el-Ange, leurs chefs-d’œuvre sont, contemporains. Vasari et les Florentins ont abusé de cette circonstance pour mentir avec un talent vraiment jésuitique.

Raphaël est resté pérmjinesque toute sa vie, c’est-àdire un peu étroit, sec et mesquin ; c’est dire combien peu il fut michelangelesque. Il fallait tout l’aveuglement de la haine et toute la contiance que peut inspirer un auditoire composé de gens prévenus, pour oser avancer qu’il a imité et presque copié le style de Michel-Ange. Il y a plus, ce vaste, que l’on trouve, je ne dirai pas dans le Corrége, dont c’est une des admirables qualités , mais dans le Dominiquin , il ne l’eut jamais.

Il faut même l'avouer, quand Raphaël a voulu s’écarter du faire péruginesque, il a été plus agréable au premier aspect, mais moins bon réellement. Ainsi, la Messe de Bolsène ne vaut pas la Dispute du saint sacrement, qui, à vrai dire, est son chef-d’œuvre. Si Raphaël fût mort en 1508, en venant de Florence à Rome, ses ouvrages se confondraient aujourd’hui avec ceux du Pérugin ; .à peine si l’on distinguerait qu’il eut plus de grâce et de profondeur. Probablement, il eût été effacé par ce jeune homme que l’école du Pérugin nommait VIngegno\ et qui devint aveugle à la fleur de ses plus belles années. Ses tableau.v sont fort rares et signés A. A.

‘ Andrea-Luigi d’Assise, surnommé YIngegno (le Génie), naquit vers 1470 et mourut vers 1556.

Ses Sibylles et ses Prophètes, dans la basilique d’Assise, peints à fresque, .sont un de ses meilleurs ouvrages. (R. C.)

VIE DE UAPHAËL.

Avatit la Dispute du saint sacrement, Raphaël ne s’était pas élevé à la hauteur des fresques du Carminé par Masaccio.

Il est absurde de dire, avec Vasari, que la vue des œuvres de Michel-Ange a servi à Raphaël ; car, dans ses ouvrages les plus suaves et les plus larges, en apparence, l’œil fin reconnaît bien vite la manière du’ Pérugin ; on la retrouve même dans la Transfiguration. Quand il a voulu imiter Michel-Ange, il a fait le Prophète haie, figure médiocre pour Raphaël. La jambe droite est sans grâce, le bas du corps a l’air gigantesque pour le torse , qui , comparativement, semble celui d'un nain ; la tète même, cette partie où triomphe Raphaël, a bien l’air d’être celle d’un paysan mauvais sujet : ce n’nst pas là Raphaël.

Pour en finir avec les défauts de Raphaël, je reconnais qu’il manque de clair-obscur. Si vous êtes sensible aux arts, il suffit de regarder la Transfiguration, placée à côté de la Communion de saint Jérôme, au musée du Vatican. Voir de loin, dans Saint-Pierre, où ces deux tableaux (les copies en mosaïque) sont placés en pendant, combien, à cent pas de distance, la Communion produit plus d’effet que la Transfiguration. Le propre de Raphaël fut de peindre les âmes. Les personnages de tous les autres peintres, à l’exception du Corrége, compares aux siens, ont l'air d'acteurs grossiers, outrés et souvent sans âme. Dans le genre qui est le

sien, Raphaël n'a rien fait d’égal à la Dispute du saint sacrement; le sujet était, cependant, ingrat s’il en fut.

On lui dit : « Pour la salle où le pape vient signer les brefs, faites la réunion de tous les théologiens. » Quoi de moins aimable? quoi de plus laid? On voit bien qu’en peinture, comme en musique, le sujet ne signilic presque rien. De tous les sujets que Raphaël a traités au Vatican, un seul est bon : c’est Attila voyant les apôtres Pierre et Paul, et reculant devant la harangue de saint Léon. Que n’eût-il pas été dans ces beaux sujets, que l’esprit moderne a suggérés à la médiocrité des peintres actuels : la Mort de Virginie^ tuée par son père ; la Mort de César, tué par ses amis ; Tancrède baptisant Clorinde I etc. etc. Mais, hélas! je le répète, le sujet ne fait rien au mérit(?du tableau. On peut seulement regretter que Raphaël n’ait rien fait dans les sujets d’amour ; c’eût été son triomphe complet.

Apres avoir lait tous les théologiens, on demanda à Raphaël tous les philosophes et tous les poëtes ; de là Y École d'Athènes et le Parnasse.

VÉcole Athènes, comparée à la Dispute du saint sacrement , marque le moment oû cel artiste cessa de peindre pour satisfaire son cœur, pour chercher ce qu’il sait par expérience faire effet sur le public. 11 produit cet effet rapide et instantané ; mais, au bout de huit jours, les figures de VÉcole d'Athènes satisfont

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moins que celles de la Dispute, et cette différence s’augmente, avec le temps, dans les' âmes faites pour les arts.

Michel-Ange est le seul peintre qui ail eu à la fois l’élévation et la férocité nécessaires pour peindre la Bible. Ici, la grâce de Raphaël serait un mensonge. Michel-Ange eût dû s’en tenir au visage de Jésus- Christ de sa statue dans l’église de la Minerve (à Rome) ; il est bien assez laid. Dans le Jugement dernier , il est plus laid, et il est encore plus laid dans la Flagellation, peinte à San Pielro in Montorio, par Sebastiano del Piombo, sur le dessin de Michel-Ange ; ce crescendo de laid atteint le Christ transfiguré au dessous. Le dessin de la Descente de croix, de Daniel de Volterre, est admirable; il y a de la chaleur, parce que le corps est sur le point de tomber.

Pour en finir avec les prétendus plagiats de Raphaël à Florence, s’il imita quelqu’un, ce ne fut pas Léonard de Vinci, ce ne fut pas Michel-Ange, mais bien Masaccio. Les ouvrages de ce grand peintre, empoisonné soixante ans (en 1443) avant le premier voyage de Raphaël à Florence, semblent appartenir à l’enfance de ' Raphaël lui-même.

Les défauts de Raphaël sont précisément le contraire des qualités dont Michel-Ange venait de faire pompe, dans son fameux carton de la Bataille d’Anghiari. Michel-Ange avait abusé de la hardiesse jusqu’à présenter

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des positions presque hors nature ou, du moins, tellement bizarres, quelles seraient horriblement fatigantes pour le corps humain. Et c^est au milieu d’un peuple enthousiaste, qui porte aux nues le nouveau style, inventé par le grand homme que Florence adore, que Raphaël reste timide, mesquin, en un mot péruginesque. N’est-il pas plaisant de le voir accusé d’a\oir volé Michel-Ange !

Vienne, en Autriche, possède une Madone qui porte précisément la date de 1506. Rien ne ressemble moins à Michel-Ange. Ce tableau, peint sur bois, représente la Madone ayant auprès d’elle l'Enfant Jésus, 'auquel saint Jean offre une petite croix. On distingue la foule (les tableaux de ce genre par les lointains ; dans le lointain do celui-ci, on voit un fleuve.

Raphaël avait fait à Florence le carton du tableau destiné à San Bernardino de Pérouse; car le génie prudent de ce grand homme le portait à faire, pour le simple tableau à l’huile, un carton de la grandeur précise que devait avoir l’original, comme c’est l’usage obligé pour la fresque. Ce tableau est la célèbre Dépo^ silion du Christ au tombeau, de la galerie Borghèse à Rome. Jamais rien ne ressembla moins à Michel-Ange, et c’est un malheur pour l’ouvrage, qui, admirable d'ailleurs, laisse pourtant chez qui sait lire dans son âme, l’impression de mesquin. (Voir la gravure de ccl ouvrage par Raph. Morghen.) Raphaël alla faire co

VIE DE RAPIIAËE.

tableau à Pérouse, pour la chapelle Baglioni, d’où il passa, en 1607, dans la galerie Borghcse.

Les personnes qui sont à Rome, — et, à vrai dire, sans le voyage à Rome, on ne connaîtra jamais Raphaël ; — les personnes qui sont àRome doiventétudier ce tableau, comme un excellent exemple de la seconde ifttinière de Raphaël. Tout ce qui est encore plus étroit, timide, mesquin, figures alfligées de petits yeux, constitue la première manière de ce grand peintre.

Si Raphaël a imité quelqu'un, c’est peut-être l’7ngegno (Andrea-Luigi d’Âssise) , et cela, dans la plus vieille des sibylles peintes à fresque, sur l’arc de la chapelle Ghigi, dans l’église de Santa Maria, délia Pace (à Rome), dont j’ai admiré le mouvement plein de vérité.

On voyait à Pérouse, dans Péglise Saint-François, au-dessous de la Déposition du 'Christ Borghcse, la Foi, VEspératice et la Charité^ exécutées en grisaille. Nous avons vu ces petits chefs-d’œuvre à Paris; ils sont maintenant au Vatican. 11 y a plus de grandiose dans ces trois petits tableaux que dans la Déposition du Christ au tombeau. Là, vraiment Raphaël parait avoir profité des conseils de frà Bartolommeo. (M. le baron Desnoyers a gravé ces trois Vertus théologales.)

On connaît trois copies de la Déposition Borghcse. La première, par le cavalier d’Arpin, a remplacé l’original à Saint-François de Pérouse. La seconde, du

■Jü MÉLANGES D’AUT ET DE LITTERATURE.

froid et exact Sassoferrato, se voit à Saint-Pierre de Pérouse. La troisième est à Milan chez M. Comero ; elle fut exécutée, en 1518, par Gianfrancesco Penni (le Fatlore), élève de Raphaël. En 1518, Raphaël offrait à ses élèves un style bien autrement hardi que celui qui caractérise ses compositions de 1508. Si, en passant à Milan, on a l'attention de voir la copic^e Penni, quinze jours après, en arrivant à Rome, on comprendra bien mieux l’ouvrage de Raphaël.

Ce grand homme était entré à douze ans à l’école du Pérugin ; il peignit le tableau de la Déposition à l’âge de vingt-quatre ans, et devait mourir treize ans plus tard, en 1520. Quelle différence pour la gloire de Raphaël et pour nos plaisirs, s’il eût été élève du Corrége ! mais, comme le Corrége naquit seulement en 1494, pourquoi, du moins, le hasard ne lui a-t-il pas donné pour maître Raphaël?

Dans la pose des diverses ligures qui soutiennent le corps du Sauveur (tableau de la Déposition) y il y a une vérité et une noblesse dont, en 1508, le monde n’avait encore vu d’exemple que dans les ouvrages de Masaccio et de Léonard de Vinci. Cet ami de Jésus, qui monte à reculons les degrés du sépulcre, exprime fort bien la double sensation de la douleur morale et de l’effort physique. 11 y a déjà bien de la noblesse et une grâce céleste dans la pose du jeune homme qui soutient la partie inférieure du corps du Christ.

Vlli DE RAPHAËL.

• Noblesse, idée dangereuse en peinture. Les sots imitateurs qui suivirent Raphaël, comme les Campistron , les La Harpe , les Foutanes, ont suivi Racine, abusèrent si rapidement de cette idée, noblesse, qu’en 1 600 , Michel-Ange de Caravage, ayant à rendre le même sqjet, la Déposition du Christ, fut applaudi de tout Rome, en revenant à la grossièreté qui, au moins, avait du naturel ; ce curieux tableau du Caravage est au Vatican.

On voit à Rome deux dessins relatifs à ce tableau célèbre de Raphaël. Le premier appartient à M. Vicar et représente le squelette du Christ; Raphaël l’a fait pour se prouver à lui-mème la vérité des mouvements; c’est comme le pilotis de son travail. Le second dessin représente le Christ avec les figures qui le soutiennent; il appartient au peintre Camuccini. Ce bel ouvrage a une rare fraîcheur; on le dirait fait depuis dix ans, et, aujourd’hui, en 1831, il a trois cent vingtquatre ans.

RÉSUHÉ.

Première manière : sèche et mesquine, ou style du Pérugin.

Seconde manière : fruit de l’expérience et des études à Florence.

Troisième manière : la romaine; mais dans celle-ci

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deux époques. La .première, celle de la Dispute du saint sacrement ; plût à Dieu que Raphaël ♦ s’y fût tenul La deuxième époque, ou le second style, est celui de la Messe de Bolsène. • •

En s’occupant de la Déposition du Christ au tombeau J Raphaël travaillait ^ ce tableau' de la Madonna GiardinierUy acheté par François 1*' et qui est encore au Louvre. Les figures sont'de grandeur naturelle. On voit que Raphaël n’ose pas encore donner son âme à ses personnages et ainsi les élever à l’idéal. Ce tableau offre la pureté, la simplicité, la grâce pudique, la grâce remplie d’innocence, qui peuvent se trouver chez une jeune paysanne ; les circonstances de la vie n’ont pas encore développé de plus grandes qualités ; les qualités de l’âme de la Belle Jardinière ne s’élèvent pas au-dessus de la candeur. Elle sera peut-être Jenny Deans \ rie?i ne s’y oppose. Ces quatre mots peignent le mérite de Raphaël dans ses ouvrages de la seconde, et dans quelques-uns de sa première manière. Ce tableau de la Belle Jardinière peut être considéré comme un modèle de la seconde manière, pour les personnes qui n’ont pas quitté Paris ; on y lit la date de 1507. Le dessin, possédé jadis par M. Mariette, est de la main de Raphaël ; au revers, on voit des ébau-

* Jenny Deans, cette jeune fille si intéressante de la Prison iVÉdimbourg, de Walter Scott.

VIE DE RAPHAËL

ches de figures qui ont été employées dans la Déposition Borghèse ^

Enfin, rbisloire rapporte que Raphaël partit pour Rome avant d'avoir terminé la draperie azur de la Belle Jardinière^ qui fut achevée par Ridolfo Ghirlandaïo.

Vers ce même temps, Raphaël commença à Pérouse, pour les religieuses de Monte Luce, le tableau de l’i4ssomptioHy terminé après sa mort par ses légataires, François Penni et Jules Romain.

En 1797, le traité de Tolenlino nous donna ce tableau, qui, en 1815, fut volé à Paris par les alliés et rapporté au Vatican, où les Français pourront le reprendre avec toute justice, dès qu’ils se trouveront les plus forts à Rome.

Une véritable fortune attendait Raphaël à Rome. Bramante, son parent, proposa à Jules II d’admettre le jeune Raphaël parmi les peintres les plus renommés de l’époque, que le pape avait réunis pour décorer de

* Il existe dans la collection de M. Octave Gigli, It Rome, un autre dessin de la Belle Jardinière. Il est fait à la plume; quelques hachures seulement indiquent les principales ombres. Ce sont ici les premières pensées de Raphaël, modifiées en plusieurs points lorsqu'il a peint ce charmant tableau.

M. A. Constantin, le grand peintre sur porcelaine, se trouvant à Rome en 1841, obtint de M. 0. Gigli la permission de prendre le fac-similé de ce dessin ; il le fit graver et en distribua quelques épreuves à ses amis. (R. C.)

Di,

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peintures à fresque un appartement qu’il comptait habiter au Vatican.

Raphaël avait vingt-cinq ans quand il arriva à Rome, en 1508; il devait y vivre douze années.

On trouve à Rome des fresques de Raphaël en cinq endroits :

1“ Le Vatican : les Chambres et les Loges;

2“ La Farnesine ; peintures concernant la fable de V Amour et Psyché ; la Galatée ;

3® L’église de Santa Maria délia Face : les Prophètes et les Sibylles ;

4“ L’église de Saint-Augustin : le Prophète Isâie ;

5“ Sa villa, aujourd’hui réunie à la villa Borghèse : trois fresques qui sont autant de lui que celles des Loges.

vi Nous répétons que c'est toujours par les fresques qu’on doit juger un peintre; là, seulement, il faut étudier son style. L’ombre des fresques est toujours de même nature que les ombres réelles dans la chambre. La peinture à l’huile a une fausseté à laquelle il faut s’habituer.

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