SUR I.A
VIE DE RAPHAËL'
Raphaël naquit à Urbin, le jour du vendredi saint 1483, et mourut à pareil jour, trente-sept ans plus tard, en 1520. Sa famille appartenait à la bonne bourgeoisie; on compte cinq peintres dans sa généalogie, et son père, Jean Sanzio, fut un artiste distingué pour son temps. Jean Sanzio a des figures dignes du Mantegna,qui fut le maître du Corrégc * ** , le seul rival,
* Cette composition s’arrête à l’arrivée de Raphaël ’a Rome, en 1508. Comme il y est mort en 1520, il manque donc ici les douze dernières années de sa vie.
** Quelques historiens disent, en effet, que le Corrége étudia son art dans l'académie du Mantegna, h Mantoue; mais Lanzi, dont l’opinion a tant de poids, en pense autrement. Son avis est que le Corrégc avait seulement emprunté son premier style aux ouvrages (le Mantegna, dont on trouve des imitations dans plusieurs des siens. (R. C.)
je crois, qu’ait Rapliaël; car le Titien ne peint que les corps et non les âmes. Mais tous les êtres pour qui les nuances de passion sont invisibles, préfèrent de bien loin le Titien, Rubens, Palma, Bonifazio, etc., etc., aux artistes qui ont peint l’âme. Parmi ces derniers, Raphaël tient, sans contredit, le premier ring.
Comme Jésus-Christ, qu’il a représenté si souvent, Raphaël a eu un précurseur, Masaccio, Florentin, empoisonné en 1443, à quarante-deux ans. Il est étonnant combien il y a peu de différence entre les fresques de Masaccio (au Carminé, à Florence) et les premières fresques de Raphaël, qui sont ajussi les meilleures, la Dispute du saint sacrement , au Vatican.
Raphaël a un malheur ; le raisonnement aide à comprendre son mérite, tandis que tous les raisonnements savants du monde ne font pas comprendre la Sainte Catherine du Corrége (au musée du Louvre). Raphaël est donc flétri par l’admiration de tous les gens froids.
Ne sentez -vous pas (jue les flatteries jetées à Henri IV, par tous les écrivains payés par Louis XVIII et Charles X, ont amoindri ce grand homme? Il en est de même de Raphaël, loué par certaines gens. •
Le hasard, juste une fois, ménagea l’âme déliqate de Raphaël, en lui donnant pour oncle un intrigant célèbre et puissant. Sans Bramante, architecte favori de Jules II, Raphaël n’eut jamais percé, ou bien, con-
VIE DE RAPHAËL
traint d'avoir recours au charlatanisme, comme un peintre du dix-neuvième siècle, son âme eût été flétrie, sa sensibilité émoussée.
Le Corrége aussi dédaigna le métier de charlatan, si dur à qui le pratique et à qui le néglige. Aussi est-il mort peu connu et il n’a pas vu Rome. Tous les hommes, dans toutes 1 *s carrières, ont un moment pénible, mais décisif et souvent humiliant ; c’est celui où il s’agit de percer. Faites-vous raconter la manière dont ont percé les huit ou dix artistes maintenant célèbres. Annibal Carrache, le Dominiquin, n’ont jamais pu percer ; le Guide perça tout d’abord.
La flatterie s’est emparée de Raphaël; depuis sa mort, clic en a fait un joli garçon. 11 fut, au contraire, assez laid. Son genre de laideur était d’avoir l’air mesquin, ainsi qu’on peut s’en convaincre par le portrait que lui-même a peint dans ^Ecole d’Athènes, et que tous les graveurs ont grand soin d’embellir.
Si nous en avons la patience, nous donnerons la liste chronologique des ouvrages de Raphaël, ce qui nous permettra de ne parler ici que de ceux qui fout époque.
Quelques compatriotes de Raphaël, plus passionnés qu’éclairés, prétendent qu’il a travaillé à une Madone à fresque sur le mur de la cour de la maison où il naquit. Il est presque également difficile de prouver et de réfuter une telle assertion. J’ai eu du plaisir à monter à Urbin, et je conseille fort au voyageur qui passe
à Fano, à dix ou douze lieues de là, de faire cette course dans la montagne ; il verra des yeux spirituels, un joli pays et une jolie petite ville. Là sont nés (rois grands artistes : Bramante, Raphaël, le Baroccio, dont les tableaux ont l’air de [iastels.
L’un des peintres les plus renommés de ce temps-là, et peut-être le plus célèbre de tous, était le Pérugin (Pietro Vanucci). Le père de Raphaël le conduisit à Pérouse elle plaça à l’école du Pérugin (1495). Raphaël avait alors douze ou treize ans, et le Pérugin quarante- neuf. Raphaël parvint bientôt à ce degré d’habileté, de faire confondre ses ouvrages avec ceux de son maître. Pérouse, toute fière d’avoir possédé autrefois la jeunesse de Raphaël, montre deux petits tableaux représentant, l’iin Saint Sébastien et saint François^ l’autre Saint Constant et Saint Ercolane, peints probablement en 1^98. Ces précieuses relique.«, tableaux en demi-figures, sont maintenant à l’Académie de dessin à Pérouse.
On prétend que Raphaël aida son maître, dans le tableau de la Résurrection, qui est aujourd’hui au troisième étage du Vatican. On dit que Raphaël fit le portrait du Pérugin, qui, à son tour, peignit son élève. Ce soldat qui dort, à droite du saint sépulcre, offrirait le profil du jeune Raphaël; sa tête est couverte d’une petite berretta.
Les fanatiques prétendent que le Pérugin devint
VIE DE RAPHAËL
l’élève de Raphaël et y prit plus de grâce, comme si un homme célèbre, âgé de cinquante ans, s’amusait à imiter les ouvragés d’un de ses élèves, âgé de quinze ans! C’est à cet âge que Raphaël peignit un tableau qui était autrefois à San Geminiano en Toscane, et qu’un prince Galitzin acheta et emporta en Russie. On y voyait le Christ et la Madeleine, et aux deux côtés du tableau saint Jérome et saint Jean. Le dessin passe pour être du Pérugin ; mais on attribue généralement à son élève la grâce qui brille dans les figures de saint Jean et de la Madeleine.
La peinture, telle qu'on la trouve dans les ouvrages du Pérugin, est sèche, maigre, pauvre dans les inventions ; les expressions des têtes sont tristes, par impuissance de l’artiste et non pas parce qu’il les a voulues telles. Mais un grand mérite compense tant de défauts : le Pérugin et ses contemporains imitaient la nature avec respect. Le Pérugin personnellement avait déjà la finesse et la pureté du trait. Dans l’expression, il était parvenu à rendre la piété, non pas passionnée, il est vrai, comme dans les Saint François du Cigoliet du Guide, mais cette piété qui consiste à .sentir son âme devant Dieu. Pour reconnaître cette expression, il faut que l’âme du spectateur soit fort tranquille ellemême ; ce n’est que dans le silence de la nuit que l’on entend le chant du grillon. C’est toujours par les fresques qu’il faut juger un peintre. Car, primo, les restau-
ruiours ne peuvent que fort difficilement gâter les fresques, et, en second lieu, il faut que l’auteur les fasse fort vite. Si le Pérugin inspire assez d’intérêt pour chercher son style, on le trouvera dans la salle du Cambio à Pérouse.
Il y a prcsfjue une vérité de portrait dans les têtes du Pérugin, et c’est justement là un des grands traits caractéristiques de Raphaël. Les ouvrages de ce grand homme sont composés de portraits noblifiés et non pas do copies de têtes grectpies. De là la chaleur qui y règne, le feu qu’on y trouve. Le Guide, le premier (vers 1600), imita ouvertement la tête de la Niobé el, en général, la beauté grecque. Quelque grand peintre qu’il fût, il perd déjà en chaleur ce qu’il gagne en beauté. Canova, qui a trop imité le grec, n’a produit, en général, que des têtes froides. Los ennemis de ce grand sculpteur l’accusaient cependant, sans cesse, de n’être pas assez grec; je l’ai vu affligé de leurs soties clameurs. Enfin, pour descendre au plus bas degré de l’échelle des arts, les peintres français de 1800 à 1826 ne faisaient presque que des têtes grecques.
Raphaël a évidemment pris à son maître : 1“ la délicatesse du trait , 2” la vérité dans les tètes. En .‘^criant de l’école du Pérugin, il choisissait les plus belles têtes qu’il pouvait trouver. (Voir la Dispute du saint sacrement, fresque du Vatican ; c’est la première qu’il
VIE DE nAPHAËI..
y fil. Plus lard, il peignit mieux, mais il ne sc donna . plus la peine de choisir si bien ses modèles).
Les mérites du Pérugin se retrouvent presque tous chez ses contemporains, les Belliiii à Venise, Francia à Bologne, Ghirlandaïo à Florence ; mais aucun de ces gens-là n’a la délicatesse du trait et l’expression de candeur et d’innocence, qui est le mérite principal des Mflrfones de Raphaël.
D’un autre côté, les portraits du Pérugin restent bien loin, pour la vérité, de Ghirlandaïo et surtout de Francia, dont plusieurs portraits, encore aujourd’hui, sont en première ligne (je veux dire n’ont pas été surpassés dans leur genre). C’est la vérité d’IIolbein, avec moins de laideur ; encore, en ce point, fidèle à son maître, on peut dire que l’on trouve dans les portraits de Raphaël des mérites sublimes, mais rarement la vérité de Ghirlandaïo et de Francia.
Le roi de Bavière actuel , Louis-Charles-Augustc, a payé cinq mille francs une embrice (tuile) sur laquelle Raphaël avait peint le portrait embelli d’un jeune homme. Les cheveux sont fort longs, divisés au milieu du front, le nez long, l’expression de la fin d’un sourire mélancolique. Cet ouvrage est probablement de l’an 1500.
On montre plusieurs petits tableaux copiés par Raphaël, d’après les ouvrages de son maître.
Le Pérugin, alors au faîte de sa célébrité, fut appelé
à Florence. Raphaël fit quelques excursions dans les environs de Pérouse ; il alla, dit-on, à Città di Cas- Ifllo.
Raphaël fit, à dix-sept ans, le tableau de Saint Nicolas de Tolentino; il faut étudier cet ouvrage au Vatican. Si l’on n’y lisait pas le nom de Raphaël, on le croirait, à la première vue, du Pérugin. Le style est tout à fait celui du maître ; mais l’élève a déjà plus d’audace dans la composition. Le Pérugin, comme tous ses contemporains, aurait placé la Madone sur un trône et tout autour des saints debout, ayant l’air de ne pas se voir entre eux. Raphaël a représenté saint Nicolas, couronné par la Vierge et par saint Augustin, qu’une nuée soutient. Le Père éternel paraît au haut du tableau ; deux anges qui l’accompagnent tiennent des légendes qui publient les louanges de saint Nicolas.
C’est dans celte partie de l’art qu’un homme d’esprit peut aider au grand peintre, et, comme le dix-neuvième siècle a plus d’esprit que le quinzième, c’est dans la composition qu’il a été donné aux gens d’esprit, nos contemporains, de l’emporter un peu sur les grands hommes de la vieille Italie.
Ce fut aussi à Citfà di Caslello, et en 1500, que Raphaël peignit un Christ en croix ; deux anges reçoivent dans des calices le sang qui s’échappe des plaies du Sauveur. Ce tableau est à Rome chez M. le cardinal Fesch. La beauté de la Madone qui est dans ce tableau.
VIE DE RAPHAËL
remporte de beaucoup sur tout ce qu’a jamais fait le Pérugin.
L’ Assomptioiiy tableau peint vers cette époque, pour une grande dame, Madeleine degli Oddi, à son retour de Paris, n’a point repris la route de Pérouse, mais est resté au Vatican.
Nous voici arrivés au premier ouvrage de Uaphaël, généralement connu : le Mariage de la sainte Vierge^ qui est au musée de Brera, à Milan, et qui a été fort bien gravé par Longhi. 11 est triste pour un écrivain de disserter sur un tableau dont le lecteur ne peut se former d'idée nette ; aucunes paroles, ce me semble, fussent-elles assemblées par J. -J. Rousseau, ne peuvent décrire un tableau ; la plus mauvais^ gravure bat le meilleur écrivain. Si l’on peut ajouter une foi 'entière à la date qui se voit sur le joli temple au fond du tableau, Raphaël avait vingt et un ans quand il le fit (1504). C’est une copie d’un tableau exécuté par le Pérugin, en 1495, pour la cathédrale de Pérouse. Chez Raphaël, le grand prêtre n’est pas exactement vu de face, comme dans le tableau du Pérugin ; il est un peu tourné vers la Vierge. Les savants font remarquer que ces deux tableaux représentent tous les prétendus une baguëtte de bois à la main, et celle de Joseph seulement fleurie^ circonstance qui ne se trouve nullement mentionnée dans les saintes Écritures ; ce n’est qu’une tradition. Mais qu’importe le sujet à un grand peintre?
Il paraît qu’à cette époque, Raphaël croyait encore que ce fût une beauté d’avoir les yeux petits et le visage large, à peu près à la chinoise. La couleur est meilleure que da:is beaucoup de tableaux peints plus tard ; la couleur fut toujours la partie faible de Raphaël. Le Sposalizio est peint sur une toile très-flne, collée sur bois.
Nous n’entreprendrons point de décrire les tableaux dont les gravures sont chez tous les marchands d’estampes. Si le lecteur n’aime pas assez Raphaël pour chercher à voiries gravures de ses tableaux, pourquoi lire cette notice ?
Un peintre peut entreprendre plusieurs tableaux à la fois, on finir un ouvrage longtemps après l’avoir commencé. Ainsi, l’ordre chronologique qui porte tant de lumière dans les faits purement historiques, n’est pas exactement applicable aux beaux-arts.