‹ Mélanges d'art et de littératureChapitre 20 sur 24 · MUSÉE ROYAL · texte numérisé non relu

MUSÉE ROYAL

Jetons un premier coup d’œil sur l’Exposition, en épargnant aujourd'hui les considérations générales au lecteur empressé de recueillir des jugements, pouréla-, blir le sien sur les tableaux les plus remarquables quÊ ont appelé déjà son attention. Ce premier aperçu n’ira pas au fond des questions ; c’est l’expression simple et sans art d’une première impression.

11 paraît que, cette année, il existe deux partis trèsviolents parmi les gens qui se mêlent de juger le Salon. La guerre est déjà commencée. Les Débats vont être classiques, c’est-à-dire ne jurer que par David, et s’écrier : Toute figure peinte doit être ta copie d'une statue, et le spectateur admirera, dùt-il dormir de»

\U MÉLANGES D’AIlT ET DE I.ITTÉUATÜIIE.

bout. Le Constitutionnel, de fon côté, fait de belles phrases un peu vagues, c’est le défaut du siècle ; mais enfin il défend les idées nouvelles. Il a l’audace de prétendre qu’il doit être permis à l’art de faire un pas, même après M. David, et que ce n’est pas le tout pour un tableau que de présenter une grande quantité de beaux muscles dessinés bien correctement ; c’est une étrange prétention de vouloir que l’école française soit immobilise'e comme un coupon de rente, parce qu’elle U eu le bonheur de produire le plus grand peintre du dix-huitième siècle, M, David.

Ce qui m’a frappé, dès mon entrée dans la grande salle d’exposition, c’est une espèce de duel entre deux réputations à peu près du même genre, entre deux peintres aimés du public, et qui font beaucoup d'argent, MM. Granetet Horace Vernet. Le Cardinal Aldobrandini, de M. Granel, se présente à côté d’une bataille de M. Horace Vernet.

La pose du Dominiquin tenant à la main un immense chapeau est tout à fait gauche ; ce grand homme a les manières d’un paysan grossier ; le cardinal est |)resque ridicule, et le spectateur le moins attentif peut saisir ce ridicule ; il n’a qu’à regarder les mains du cardinal. Est-ce ainsi que les mains d’homme paraissent à la distance où le peintre nous a placés? Cela est peint comme la fresque que l’on voit à cent pieds de distance. On peut dire que les visages n’ont pas figure

humaine; il est incroyable qu’un homme d’esprit, qu’un homme d’un grand talent se trompe à ce point ; redemandons des capucins àM. Granet.

J’ai vu deux ou trois mille batailles en peinture ; j’en ai vu deux ou trois en réalité, et cela me suffît pour proclamer un chef-d’œuvre, celle de M. Horace Vernel, à côté du tableau de M. Granet. 11 y a plus de vérité et de nature, dans le ciel seulement de ce tableau, que dans vingt paysages consacrés par l’admiration des connaisseurs.

Au-dessus de cette bataille, il y a un Cardinal interrogeant Jeanne d' Arc datis^sa prison, tableau qui fera un nom à son auteur. Le cardinal, vêtu de rouge et commodément assis au fond de cette froide prison, a toute l’insensibilité, toute l’astuce désirables. La pauvre Jeanne d’Arc, au contraire, enchaînée sur son lit de douleur, proteste de la vérité de ses réponses, avec toute la franchise et la chaleur d’une âme héroïque. Le mouvement de cette figure fait un beau contraste avec l’air excessivement fin de l'interrogateur.

En entrant dans le grand salon, vous trouverez à droite, contre la porte, d’abord un portrait un peu matériel de M. Gros, et, plus loin, la tète d’une mère recevant les caresses de son fils. Je recommande ce second tableau à toutes les mères. Celle-ci s’appelle An*dromaque, et son fils Astynnax. Quel délicieux sourire chea la mère ! comme il a bien tout le sérieux d’un at*

lâchement profond, et quel joli contraste avec la gaieté de l’cnfanl 1 Les classiques de la peinture diront que ce tableau est cotonneux^ que les formes d’une femme, placée derrière, ne sont pas bien choisies ; mais regardez cette tète de mère à six pas de distance, et vous pleurerez avec moi la mort du grand peintre qui lit apparaître en France ces sortes de têtes I

Cherchez un autre tableau de Prudhon, un Christ sur la croix.

Une toile immense représente des Romains rendant les derniers devoirs aux ossements laissés dans une vallée de la Westphalie par les légions de Varus. Voilà un tableau qui sera loué par le Journal des Débats.

Il y a des parties superbes dans la Sainte Geneviève distribuant ses biens aux pauvres pendant une famine^ tableau de M. Schnetz. Voilà un peintre qui a de la couleur; quel dommage que cette toile soit frappée du grand défaut de l’école française, le manque de clair-obscur! Ajoutez à ce tableau de grandes ombres et de grandes parties claires, comme dans la Communion de saint Jérôme du Dominiquin, et mille spectateurs s’y arrêteront. Mais je vois dans M. Schnetz tout le fond d’un grand peintre ; il a la vérité, et ce n’est pas peu dire par le temps qui court. Voyez son Pâtre dans la campagne de Rome.

Je parlerai de portraits : M. Belloc a peint S. A. R. madame la duchesse de Berri avec une grande légèreté

de touche et de formes. Le portrait de M. Lanjuinais par M. Rouillard est fort bon. J’ai été \ivement touché par la Jeune fille soignant sa mère malade, de M. Scheffer (galerie d’Apollon). Un petit tableau de M. Gudin représente avec une effrayante vérité les vagues d’une mer en courroux. Encore une fois, honneur à la vérité ! nous en avons un pressant besoin dans l’état actuel de notre école ; mais le public pardonnerait-il à qui oserait la dire?

'Je me suis bien gardé, en entrant au Louvre, d’acheter le livret qui révèle le sujet des tableaux et qui donne le nom des auteurs. Je voulais que mes yeux, indépendants des vaines réputations, ouvrages du temps passé que je n’estime guère, ne fussent attirés que par le vrai mérite.

M. Sigalon, jeune homme inconnu jusqu’ici, se présente avec un tableau qui peut commencer une haute renommée. En présence du féroce Narcisse, affranchi de Néron, une empoisonneuse fait sur un esclave V essai du poison qui doit faire périr le noble Britannieus. Ce tableau frappe et entraîne d’abord. Le Narcisse est d’une grande beauté; les formes de l'esclave qui

meurt sont mesquines ; la poili ine surtout me semble pauvre; cela rappelle les figures de grande dimension du Poussin. Le fond du paysage à droite est confus. L’empoisonneuse est bien ; le crime doit, en effet, se trahir par des contorsions, chez un sexe éminemment mobile. Cette figure rappelle la Meg-Mérillies' de Walter Scott. HJ. Sigalon a manqué de goût, en présentant à nu la poitrine de ce personnage; il faut laisser ces horreurs à Rubens.

Une toile immense, signée Abel de Pujol, présente Gemanicus rendant les derniers devoirs aux ossements des Romains qui périrent avec Variis. Voilà l’école française telle qu’elle était il y a deux ans. Un soldat romain, caché dans les bois, rapporte à Germanicus l’aigle de sa légion. On ne devinerait jamais le costume qu’a choisi ce soldat qui cache sa vie depuis si longtemps dans les forêts si froides de la Westphalie. Il est entièrement nu; car il faut du nu aux élèves de David. Germanicus se fait remarquer par un air sentimental qui peut être fort touchant aujourd’hui, mais qui, par malheur, n’était pas encore inventé du temps de Tibère. D’ailleurs, il s’agit ici d’une cérémonie religieuse,’ c’est-à-dire de tout ce qu’il y avait de plus simple et de plus imposant chez le peuple-roi. On trouve des parties supérieurement dessinées dans ce tableau ; il y en a d’assez bien peintes ; peu de personnes le regardent.

Si un génie venait nous offrir de nous faire apparaître la cour de Louis XIV, avant les désastres de la guerre de la Succession, au moment où la puissance de ce grand roi faisait trembler l’Europe, quel Français ne courrait pas contempler avec avidité les traits de ce monarque qui changea le caractère de son peuple? Quel Français ne brûle pas de connaître les hommes illustres qui aidèrent Louis XIV à être le plus (frand roi du monde? Le talent de M. Gérard vient d’accomplir ce miracle. Ce peintre célèbre nous montre Louis XIV disant à ses courtisans : « Messieurs,’ voici le roi d’Espagne. »

Toutes les tètes françaises de ce beau tableau sont des portraits ; et cependant, grâce au pinceau de M. Gérard, toutes atteignent à la noblesse de l’histoire. Dans quelque partie du palais du roi que ce bel ouvrage trouve sa place, il attirera les regards. C’est une bonne fortune pour un cœur français que de trouver réunis, par un grand maître, les portraits de tous ces hommes célèbres, Villars, d’Aguesseau, Berwick, ' Bossuet, Torcy, Boileau, etc., etc., qui, dès notre plus tendre jeunesse, firent palpiter nos cœurs au souvenir du grand siècle et du grand roi.

Le public fait foule devant une Bataille de M. Horace Vernet ; on admire son magnifique portrait du maréchal Gouvion-Saint-Cyr ; cela est peint avec une facilité étonnante, deanne d'Arc Jnterrogée par un

cardinal, une Andromaqne de Prudhon , plusieurs marines de Vcrnet, ont un grand succès. H y a un Massacre de Scio, de M. Delacroix, qui est en peinture ce que les vers de MM. Guiraud et de Vigny sont on poésie, l’exagération du triste et du sombre. Mais le public est tellement ennuyé du genre académique et des copies de statues si à la mode il y a dix ans, qu’il s’arrête devant les cadavres livides et à demi terminés que nous offré le tableau de M. Delacroix.

Ce n’est qu’en sortant du Salon, les yeux fatigués de tant de couleurs crues, que j’ai ouvert le livret, et aj)pliqué des noms aux jugements qu’on vient de lire.

Mais qui êtes-vous, me dira-t-on, pour oser parler des arts avec si peu de modestie et un ton si tranclianl? Êtes-vous un artiste ? avez-vous fait vos preuves au Salon par deux ou trois tableaux sifflés ? En ce cas, je vous écouterais avec une sorte de respect. — D y a quelque trente années, plus ou moins, répond l’auteur du présent article, que je naquis sur les bords si vantés du Rhin, non loin de Coblence. Je fus élevé pour une profession qui a des rapports intimes avec le dessin, et de bonne heure je partis pour Rome. Je devais y passer quinze mois, je m’y suis oublié dix ans. Devenu indépendant, j’ai résolu de voir ce Paris que l’amabilité de ses habitants et les agréments de sa littérature ont placé si haut dans l’estime de l’Europe, et qui, dans le fait, en est la seule capitale. A peiiio

SALON DE 182i,

arrivé depuis quelques mois, on m'offrit de juger l’exposition de 1824 dans un journal. Je m’enquiers du nombre des abolmés de ce journal, et nullement de ses doctrines politiques, car j’ai des opinions tranchantes sur toutj^e dois cet aveu sincère au lecteur ; c’est là le principal défaut qui me rend peu agréable dans le monde, et je n’ai nulle envie de m’en corriger. Satisfait de mon humble fortune, plein d’orgueil et ne demandant rien, je ne ménage que ce que j’aime, et je n’aime que le génie. — Vous n’aimez donc personne? s’écrie-t-on de toutes parts. — Pardonnez-moi : j’aime les jeunes peintres qui ont du feu dans l’âme, de la franchise dans l’esprit, et qui n’attendent pas, en secret, leur fortune et leur avancement futur des soirées ennuyeuses qu’ils vont passer chez madame une telle, ou de la partie de whist qu’ils ont quelquefois l’honneur de faire avec monsieur un tel. Du reste, je n’ai pas l’honneur de connaître personnellement un seul des peintres dont je vais parler; je sais qu’en général les artistes, en France, ont un caractère fort estimable ; il y a de l’indépendance dans leur conduite, de l’esprit, beaucoup d’esprit dans leurs discours, et peut-être plus de sensibilité dans leurs âmes qu’on n’en voit paraître dans leurs tableaux.

Après cette déclaration sincère, je prie l’amourpropre des 1152 artistes qui ont exposé cette année, de considérer qu’un feuilleton n’est pas un livre. Cba-

cun de ces messieurs méprise sincèrement le talent de mille de ses collègues 'au moins ; je suis moins coupable, mes préventions sont moins vastes, mais le livre où j’écris est bien court.

Nous sommes à la veille d’une révolution dans les beaux-arts. Les grands tableaux composés de trente figures nues, copiées d’après les statues antiques, et les lourdes tragédies en cinq actes, èn vers, sont des ouvrages fort respectables sans doute; mais, quoi qu’on en dise, ils commencent à ennuyer, et, si le tableau des paraissait aujourd’hui, on trouve-

rait que ses personnages sont sans passion, et que par tout pays' il est absurde de marcher au combat sans vêtements. — Mais tel est pourtant l’usage dans les bas-reliefs antiques ! s’écrient les classiques de la peinture, ces gens qui ne jurent que par David, et ne prononcent pas trois mots sans parler de style. — Et que me fait à moi le bas-relief antique ! tâchons de faire de la bonne peinture moderne. Les Grecs aimaient le nu ; nous, nous no le voyons jamais, et je dirai bien plus, il nous répugne.

Négligeant les clameurs du parti contraire, je vais dire au public, avec franchise et simplesse, ce que je sens sur chacun des tableaux qu’il honorera de son attention. Je donnerai les raisons de ma façon de voir particulière. Mon but est de faire en sorte que chaque spectateur interroge son âme, se détaille sa propre

manière de sentir, et parvienne ainsi à se faire un jugement à lui, une manière de voir modelée d’après son ptippre caractère, scs goûts, ses passions dominantes, si tant est qu’il ait des passions, car malheureusement il en faut' pour juger des arts. Détourner également les jeunes peintres de l’école de David et de l’imitation d’Horace Vernet, voilà mon second objet ; c’est l’amour de l’art qui m’inspire.

L’homme éminemment raisonnable, l’esjmt juste , a toute mon estime dans la société ; il sera excellent magistrat, bon citoyen, bon mari, estimable enfin de toutes les manières, et je lui porterai envie partout, excepté dans les salons de l’exposition. C’est le jeune homme à l’æil hagard, aux mouvements brusques, à la toilette un peu dérangée dont j’aime à suivre la conversation au Louvre. Je viens de surprendre ce matin vingt jugements sur autant de tableaux marquants, que, sans la peur de passer pour un homme qui entend trop bien, je me serais hâté de recueillir sur mes tablettes. Les mêmes idées me reviendront peut-être, mais jamais je n’aurai le secret de les exprimer avec ce feu et ce bonheur.

Je suis allé, il y a huit jours, dans la rue Godot -de- Mauroi pour chercher un appartement. J’ai été frappé de rexi<,mïlé dos pièces ; et, comme c’était précisément ce jüur-là qu’on m’avait proposé d’écrire sur la peinture dans le Journal de Paris, l’esprit préoccupé de l’honneur insigne que j’allais avoir de parler au public le plus difficile de l’Europe, j’ai pris dans mon portefeuille une note que j’ai faite de la hauteur et de la largeur des tableaux les plus célèbres. Comparant les dimensions de ces tableaux avec celles des chambres fort petites que le propriétaire me faisait parcourir : « Le siècle de la peinture est passé, me suis-je dit à moi-même en soupirant; il n’y a plus que la gravure qui jvuisse prospérer. Nos mœurs nouvelles, en abattant les hôtels, en démolissant les châteaux, rendent impossible le goût des tableaux ; la seule gravure est utile au public, et, par conséquent, peut être encouragée par lui, » Le propriétaire m’a regardé d’un air étonné ; j’ai compris que j’avais parlé haut, et sans doute il me prenait |'our un fou. Je me suis hâté de le quitter. A peine rendu à moi-même, une autre pensée m’a frappé. Le Guide, l’un des coryphées de l’école de Bologne, celui de tous les grands peintres d’Italie dont

les télés sc sont peut être le plus rapprochées de la beauté grecque, le Guide était joueur, et, vers la fin de sa carrière, il faisait jusqu’à trois tableaux en un jour. Cent sequins et quelquefois cent cinquante étaient le prix qu’il en retirait. Plus il travaillait, plus il avait d’argent.

A Paris, plus un peintre travaille, plus il est pauvre. Pour peu qu’un jeune artiste ait d’amabilité, et, en général, les jeunes artistes sont aimables ; ils aiment la gloire avec tant de naïveté, et ils avouent cet amour avec tant de grâce ! pour peu, dis-je qu’un jeune peintre ait d’esprit de conduite, il parvient facilement, dans l’intervalle d’une exposition à l’autre, à former quelque liaison avec les rédacteurs d’un journal ; il expose, et, quelque dénués de tout mérite que soient ses tableaux, quelque air gauche qu’aient ses héros, il a lui-même Pair si poli, on le verrait si malheureux d’entendre la vérité, qu’il trouve toujours quelque bon journal qui le loue et le trompe. 11 voit donc ses ta-. Idéaux annoncés avec emphase; ce sont de petits chefsd’(puvre, mais jamais ils ne sont achetés. Or, pour faire un tableau, il faut des modèles, c’est une dépense plus considérable qu’on ne croit; il faut des couleurs, des toiles, enfin il faut vivre. Un jeune peintre de l’école actuelle ne peut satisfaire à ces premières conditions de son art qu’en faisant des dettes, toujours acquittées avec honneur — c’est une justice que je rends

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avec plaisir au caractère de ces jeunes gens — mais enfin, ce jeune peintre, réduit à rapporter ses tableaux chez lui après l’exposition, ne vit que d’illusions, de privations, d’espérances déçues ; un beau jour, il découvre un moyen sûr d’avoir quelque aisance, c’est de ne plus travailler.

Certes, voilà une circonstance bien extraordinaire dans l’histoire de l’art, et de laquelle l’on ne se douterait guère à voir le ton emphatique des feuilletons ordinaires sur l’exposition. Là, comme partout, l'hypocrisie dans les idées conduit au malheur dans la vie réelle. Mais le jeune peintre, qui vient de s’enrichir'en jetant ses pinceaux par la fenêtre, a trente ans ; mais la plus belle moitié de sa vie a été j)crdue, ou du moins consacrée à acquérir un talent qu’il abandonne; que faire? que devenir? Ma plume se refuse à énumérer les tristes réponses à ces questions. ■ • •

Voilà le funeste résultat des encouragements excessifs accordés à la peinture par le budget du ministère de l’intérieur ; voilà ce que produisenten partie, contre l’intention même qu’on se propose, les concours académiques, les voyages à Rome. Je vois partout dans ces concours des artistes âgés, gravement occupés à juger si des jeunes gens ont plus ou moins bien imité leur propre manière de peindre. Vingt élèves de David sont rassemblés pour examiner le tableau d’un jeune homme. Si, comme Prudhon, ce jeune peintre a du

génie et dédaigne de copier David, dont la manière ne satisfait pas aux besoins de son âme, les élèves de David, constitués en dignité, déclarent, par un arrêt unanime et assurément fort respectable aux yeux du public, que Prudhon n’a aucun talent. Voyez, dans un autre genre, le cas que fait le public des discours et poèmes que l’Académie française ne se lasse pas de couronner chaque année; qui les lit? qui s’en occupe? quelle place les discours couronnés depuis cinquante ans tiennent-ils dans les bibliothèques? Cependant, il me semble que messieurs de l’Académie française valent messieurs de l’Académie des beaux-arts. La seule différence, c’est que le public y voit clair en littérature. Et, d’ailleurs, un public spirituel et malin, un public français se moquera toujours de juges appelés à prononcer dans leur propre cause. Des académiciens cherchent toujours à voir dans les ouvrages d’un jeune candidat, s’il travaille dans leur système, s’il imite leur manière; or, le génie n’imite personne, et des académiciens moins que personne.

Vous voyez le ridicule fondamental de tous ces concours dans lesquels une collection d’artistes de cinquante ans est appelée à juger les ouvrages des jeunes gens. Aussi l’opinion publique n’intervient guère dans ces jugements ; mais, quand on le voudra sincèrement, on trouvera un moyen raisonnable de l’interroger. Alors aussi, on Ironvern des acheteurs pour les tableaux

couronnés. Dans l’élat actuel des choses, le public n’aime que le genre de peinture qu’il peut juger librement.

Au fait, quel est le seul peintre qui, en 1824, s’enrichisse par son talent et d’une manière absolument indépendante du budget de l’État? M. Horace Vernet. Est ce un bien, est-ce un mal pour l’école française? C’est ce que nous examinerons un jour. En attendant, osons être sincère, les circonstances sont graves pour l’art ; sachons ne reculer devant aucune vérité, quelque peu flatteuse qu’elle soit pour le public en général, ou pour des particuliers fort connus.

J’espère qu’on ne fera pas à mon raisonnement la mauvaise chicane de lui opposer les peintres de portraits. Il faut à la vanité d’une ville de 720,000 habitans un certain nombre de ces' artistes ; et c’est une chose agréable dans le monde de montrer son portrait fait par un peintre célèbre. Il me semble qu’on ne peut guère se dispenser en se mariant d’avoir le portrait en miniature de sa femme, et, dès qu'on arrive à une place ayant un costume un peu brillant, il faut bien se faire peindre à l’huile. Voyez plutôt ce digne magistrat tout couvert d’un rouge éclatant dont M. Rouillard a entrepris de transmettre les traits à la postérité. Dans cinquante ans, ce portrait garnira les murs paisibles du quai de l’Institut, où je me procure souvent, pour la modique somme de cinq francs, les plus belles notabi-

lités du siècle de Louis XV. Grâce à son étonnant cos* tume, et grâce aussi au talent de M. Rouillard, ce portrait pourra bien se payer vingt francs en 1880 ; mais on sent qu’il serait ridicule à moi de le considérer comme objet d’art, et surtout comme objet d’art destiné à faire plaisir aux yeux. J’en reviens donc à ma proposition : le seul Horace Vernet donne des jouissances réelles au public de 1824, puisque c’est le seul dont on se dispute les tableaux. MM. Gros, Guérin, Girodet, etc., ou bien n’ont plus à s’occuper de leur fortune, ou c'est au trésor de l’État qu’il vont toüclier le prix de leurs beaux ouvrages. C’est, au contraire, chez des particuliers riches qu’un peintre comme le Dominiquin, comme Raphaël, comme Rembrandt, qui aurait su deviner le vrai goût de son siècle, irait toucher le prix de ses tableaux. ’

Procès de l’école de David. — M. Steiibe — M. Cogniel — M Auvray.

Jetez en prison l’homme le plus ordinaire, le moins familiarisé avec toutes les idées d’art et de littérature, en un mol un de ces oisifs ignorants qui se rencontrent en si grand nombre dans une vaste capitale, et, dès qu’il sera revenu de la première peur, déclarez-lui

qu’il aura sa liberté, s’il est 'eaétat d’exposer au Salon une figure nue, parfaiteriient dessinée d’après le système de David. Vous serez tout étonné de voir le prisonnier à l’épreuve reparaître dans le monde au bout (le deux ou trois ans; C’est (jne le dessin correct, savant, imité de l’antique, comme ' l'entend l'école de David, est une science exacte, de. même nature que l’arithmétique, la géométrie, la trigonométrie, etc., c’est-à-dire qu’avec une patience infinie, et le brillant génié de Barême, on parvient en’ deux ou trois ans à connaître et à pouvoir reproduire avec le pinceau la conformation et la position exacte des cent muscles qui couvrent le corps de l’homme. Pendant les trente années qu’a duré le gouvernement tyrannique de David, le public a été obligé de croire, sous peine de mauvais goût, qu’avoir eu la patience nécessaire pour acquérir la science exacte du dessin, c'était avoir du génie. Vous souvient-il encore des beaux tableaux de figures nues de madame*** ? Le dernier excès de ce système a été la Scène du déluge par M. Girodet, que l’on peut aller voir au Luxembourg. • ’ ’ .

Mais je reviens au prisonnier que nous avions jeté dans une tour du Monl-Saint-Michel. Dites-lui : « Vous serez libre quand vous saurez rendre d’une manière reconnaissable pour le public le désespoir d’un amant qui vient de perdre sa maîtresse, ou la joie d’un bon père qui voit reparaître son fils qu’il croyait mort ; »

Kil

et le malheureux se trouvera par le fait condamné à une prison perpétuelle. C'est que, malheureusement pour beaucoup d’artistes, les passions ne sont pas une science exacte^ à laquelle le plus ignorant puisse. atteindre. Pour être en état de peindre les passions, il faut les avoir vues, avoir senti leur flamme dévorante. Remarquez bien que je ne dis pas que tous les gens passionnes sont de bons peintres; je dis que tous les grands artistes ont été des hommes passionnés. Et cela est également vrai dans tous les arts, depuis le Giorgione mourant d’amour à trente-trois ans, parce que Morto de Feltres, son élève, lui a enlevé sa maîtresse, jusqu’à Mozart, qui meurt parce qu’il s’imagine qu’un ange, caché sous la figure d’un vieillard vénérable, Ta appelé au ciel.

L’école de David ne peut peindre que les corps ; elle est décidément inhabile à peindre les âmes.

Voilà la qualité, ou plutôt l’absence de qualité qui empêchera tant de grands tableaux portés aux nues depuis vingt ans d’arriver à la postérité. Ils sont bjen peints, ils sont savamment dessinés, à la bonne heure ; mais ils ennuient. Or, dès que l’ennui paraît dans les beaux-arts, tout est fini.

Essayez de passer devant Ayar et Ismaël chassés par Abraham, tableau du Guerchin, dans la galerie de Florence, vous êtes arrêté ; vous vous sentez saisi par une émotion profonde. Le Guerchin n’est cependant

qu’un pauvre peintre du second ordre, et même l’un de ceux que j'ai vus le plus méprisés par la sulfisance orgueilleuse et le dédaigneux sourire des élèves de David. Je vais donner des armes contre moi; j’avouerai que, dans le tableau que je cite, et dont la gravure se trouve partout, le petit Ismaël est vêtu à l’espagnole ; quel pêché irrémissible contre le costume I II y a plus, on ne voit pas une seule figure nue dans ce tableau ; tout le monde est vêtu. Mais jamais aucun peinlie vivant n’a fait d'yeux comme ceux de la pauvre Agar, qui jette un dernier regard sur Abraham, avec un reste d’espoir que peut-être il la rappellera.

On va crier à l’injustice, au dénigrement : eh bien, cherchez au Salon de cette année quelque tableau qui exprime d’une manière vive et reconnaissable pour le public une passion du cœur humain, ou quelque mou vement de l’âme 1 C’est une expérience fatale que j’ai tentée hier samedi avec trois amis. Dès que l’on considère l’exposition actuélle sous ce point de vue, dans quel abandon ne se trouve-t-on pas au milieu de deux mille tableaux? Je demande une âme à la peinture, et ce peuple de figures, de tant de nations différentes, de tant de formes diverses, pour l’invention desquelles on a misa contribution l’histoire, la fable, les poëme.s d’Ossian, les voyages de M. de Forbin, etc., etc., tout cela, dès que je cherche une âme, n’est plus à mes yeux qu’un vaste désert d'hommes.

Je distingue de loin des figures qui se livrent à une action propre à éveiller tous les sentiments passionnes qui, dans le courant de la vie habituelle, dorment au fond du cœur de l'homme ; je m’approche, je trouve des personnages impassibles, à peu près comme le Roinulus du tableau des Sabines de M. David. Cet homme combat pour son trône et pour sa vie ; il se rencontre les armes à la main vis-à-vis du rival qui veut lui arracher l’un et l’autre, et pourtant il ne songe qu’à faire le beau, à nous montrer ses beaux muscles, et à déployer de la grâce à lancer un trait. Il n’y a pas un de nos soldats qui, en se battant obscurément, pour être estimé de sa compagnie, et sans nulle haine personnelle assurément contre l’ennemi qu’il attaque, n'ait vingt fois plus d’expression. Romulus devrait nous présenter l’idéal de l'homme passionné pour le pouvoir, se battant pour tout ce qu’il avait de plus cher : eh bien, sous le rapport de l’âme, il est audessous de la réalité la plus vulgaire ; Romulus n’a d’idéal que dans la forme de ses beaux muscles correctement imités de l’antique.

Qu’on ne s’y trompe point, c’est uniquement par politesse, et pour ne point affliger les amis d’artistes fort estimables personnellement, que je suis allé chercher mes exemples si loin et dans les œuvres d’un grand peintre qui ne lira pas le présent article. J’aurais pu choisir mes citations plus près de moi ; mais

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le lecteur saura faire l’application de ce que j'ai dit à ce qu’il voit ailleurs, et je suis heureux de donner ainsi à ma critique une forme inofîensive pour des artistes qui ont pu se tromper cette année, sans nous faire entièrement désespérer de leur avenir.

Veut- on savoir ce qu'on trouve sans cesse au Salon de cette année au lieu de l’expression? L’imitation de Talma.

Qu’est-ce , par exemple , ce Serment des trois Suisses, jurant la liberté de leur patrie,* par M. Steube? Je trouve un effet de' lune et de brouillard dans les hautes montagnes assez bien imité, je le dis avec plaisir; mais rien au monde de plus facile que de telles imitations; la raison en est fort simple; nous avons observé l’effet de lune que nous présente M. Steube, huit ou dix fois en notre vie; le souvenir qui nous en reste est bien confus, c’est pour cela précisément que, pour peu que cet effet soit rendu avec quelque mérite, nous crions au miracle. Quetrouvé-je dans les figures des trois héros suisses? Mon cœur est-il touché par quelque chose de vrai et de pris réellement dans la nature? Hélas ! non ; je ne vois que la copie d'une imitation. Ces trois héros, qui se dessinent noblement, ne sont que trois copies de Talma pris dans des rôles différents. Talma, faisant ces gestes, qui à la scène ne durent qu'une seconde, serait superbe ; ces gens-ci, faisant à demeure les gestes fugitifs de Talma, n’ont l’àir qile

d’histrions. Je n’y vois nulle simplicité, nulle naïveté. Je conçois qu’on s’égare dans notre siècle en voulant peindre des héros ; mais enfin M. Steube n’a donc jamais lu Plutarque?

Voulez-vous deux autres copies de Talma, mais en grand ? Allons voir Menus à Carthage, par M. Cogniel. L’envoyé du préteur Sextilius et Marius ne sont encore que deux êtres dominés par l’enthousiasme tragique, et qui ne songent qu’à être bien applaudis du parterre. Tout ce qui est simple, tout ce qui est naïf, est soigneusement évité par le grand acteur cherchant à imiter la nature, et il a raison. Le simple et le naïf sont, au contraire, les trésors de la peinture.

Désirez-vous un autre Talma, mais moins bien imité? Je vous le présente dans le Saint Louis prisonnier, de M, Auvray. Il est copié sur Lafon, dans le Louis IX de M. Ancelot.

Je pourrais citer vingt tableaux de ce genre, par exemple, et pour le dernier, le Grand Condé prisonnier à Vincennes, et arrosant des œillets (galerie d’Apollon). Ce héros est tellement occupé à regarder le ciel d’un air tragique, et comme Talma dans OEdipe, qu’il n’aperçoit pas que la main qui gagna des batailles arrose le sable de l’allée et non pas le vase d’oeillelSé

Dlgitlzed

MM. Cogniel, Thomas, Lethiers, Schcffcr, Hayez, Schnalz. i

En vérité, si j’avais l’honneur d’être le public, je ne croirais pas à la moitié des louanges que distribuent aux tableaux exposés cette année les articles sur le Salon, je disinême les articles les plus véridiques, même ceux du Journal de Paris. J’avais écrit hier que tel portrait fort en vue n’en était pas moins fort mauvais.

J’envoie mon article aux amis qui ont la bonté de corriger les fautes de langue, qu’en ma qualité de £ra- ^

bançon élevé en Italie, je laisse échapper trop souvent, Je reçois en réponse ce matin une mercuriale de trois pages. D’abord, le personnage dont je me suis avisé de critiquer le portrait a toutes les vertus ; il vient d’éprouver des malheurs fort cruels, et rien au monde ne serait plus barbare que de l’affliger en ce moment.

En second lieu, le peintre qui a fait le portrait est aussi un homme doué de toutes les vertus ; avec le produit de son pinceau, il vient au secours de ses frères et smurs, dont il a un grand nombre. Ce qui achèverait de caractériser le mauvais procédé le plus condamnable, c’est que la femme de ce peintre est en couches dans ce moment. Critiquer le portrait fait par son mari, ce serait certainement la tuer. Ce qu’il y a encore de plus

piquant pour le public, qui voudrait cependant arriver à la vérité, c’est que ce peintre dont le livret m’a appris le nom, ayant un cousin qui insère des articles dans un journal accrédité, a été, dans ce journal, l’objet des louanges les plus exagérées et les plus ridicules. Tout ce que j’obtiens enfin avec beaucoup de peine, c’est de ne pas être obligé de louer les tableaux d’enseigne dont cet artiste vertueux a couvert les murs du Salon.

Je disais dans un dernier article que la plupart des peintres ne possèdent que l’habileté de la main, et, n’ayant du reste aucune sensibilité, au lieu d’observer dans la vie réelle, sur les places publiques et dans les salons, les gestes qui peignent les passions, transportent sans façon dans leurs tableaux les admirables poses de Talma. Quelques personnes m’ont reproché de n’avoir pas rendu justice au Marius de M. Cogniet; j’ai revu ce tableau avec un certain plaisir, car il a des parties bien exécutées ; mais il manque de naturel, il ne jette pas le spectateur dans la rêverie ; il me semble que, malgré le segnius irritant Animas d’Horace, j’aimerais mieux lire dans Plutarque le mot célèbre de .Marius.

Les louanges du public m’ont indiqué un épisode du Massacre (les innocents, la figure d’une mère qui cherche à sauver son fils de la rage .des bourreaux en l’empêchant de jeter fies cris. Ce tableau de M. Cogniet

Oigitized t,

porte le n“ 354. Je m’approche, j’examine beaucoup, je trouve un pastiche des Carraches, ou, si l’on veut, le portrait d’une excellente actrice qui joue fort bien le désespoir maternel. Si j’avais du génie, je dirais ce qui manque à ce tableau ; simple amateur, je ne puis que mettre la main sur mon cœur, et dire : « Non, il ne bat pas. » 11 y a quelques mois, au contraire, que j’allai voir la Famille du malade^ petit ouvrage sans conséquence, exposé il y a deux ans par feu Prudhon. A peine deux minutes s’étaient écoulées, que je me suis senti tout ému; j’étais venu pour observer le faire de Prudhon, sa manière de rendre la couleur, le clairobscur, le dessin ; je n’ai pu penser qu’au désespoir de celte pauvre famille. Tel est l’effet électrique de la vérité^ et voilà ce qui manque essentiellement à l’époque ^ actuelle : la vérité dans la peinture des sentiments du cœur.

J’ai cherché au Salon Bussy le Clerc et Achille de Harlay par M. Thomas. La suite de jolies esquisses que ce peintre publie sous le titre d'Un an à Rome , m’avait disposé favorablement. J’attendais beaucoup de son tableau, et surtout quelque chose de la pantomime vraie des peuples du Midi. Ce tableau, peint avec talent, n’est encore qu’une scène de tragé* die dérobée au Théâtre-Français. Achille de llarlay a même l’air d’un mauvais acteur ; au lieu d’intrépidité et de fidélité au devoir, j'aperçois plutôt dans celte tète

de la morgue et de la vanité, et, par-dessus tout, l’air d’agir pour des spectateurs, de jouer la comédie, en un mot.

J’espérais beaucoup de M. Lethiers. J’ai longtemps admire, à Rome, son beau tableau.de la Mort des fils de Brttlus^ maintenant au Luxembourg. Ce grand ouvrage, dont l’ordonnance a peut-être quelque chose de froid, est rempli d’ailleurs de (êtes superbes, copiées sur la nature à Rome. La vérité, au moins dans la forme des têtes et dans l’expression des reganls, ayant bien réussi à M. Lethiers, j'espérais trouver ce genre de mérite fort estimable dans son tableau, la Fondation du collège de France par François I®‘. J’ai été saisi d'abord par l’air commun que le peintre a donné à ce prince si brave et si galant. François P'' avait la tournure d’un soldat et un peu de la Ggure lourde que l’on reproche quelquefois aux hommes de fort grande taille ; mais certes il était bien loin de l’expression insignifiante que le peintre lui a donnée; le reste du tableau n’a rien de remarquable.

* J’arrive avec plaisir à M. Scheffer ; j’ai quelque honte de toujours blâmer. L’on m’a dit que les amateurs mettaient un très-haut prix aux tableaux de cet artiste. C’est beaucoup à mes yeux. 11 paraît que M. Scheffer a su deviner le goût du public. Tout le inonde dit qu'il n’a pas assez terminé son tableau de Gaston de Foijc tué à Ravenne ^ et je suis de l’avis

no mélanges D’ARt Et üE LIÏTÉRA tüRE»

de tout le monde. Ce n’est pas' que j’eusse voulu que les armes qui couvrent Bayard, Lautrec, la Palisse, etc., fussent traitées avec trop de soin, cela jetterait du froid. Mais le peintre est tombé dans l’excès contraire. Les armures de son tableau sont rendues avec une brosse tellement rapide et négligée, qu’au lieu de songer à la bataille de Ravenne, on pense beaucoup trop au peu de moments que le peintre a donnés à son tableau. Toutefois, cet ouvrage attache, si l’on excepte le personnage théâtral du futur Léon X, qui certes n’allait pas à la bataille dans ce costume, et n’avait pas cette mine contrite. Jean de Médicis était un grand seigneur, et non un obscur vicaire de campagne. Les têtes de ce tableau intéressent; il y a de la vérité et de l’esprit. Quel dommage que le peintre n'ait pas songé à nous montrer à nu la poitrine de Gaston de Foix I Les amis de ce prince, au moment où ils trouvent son corps dans un fossé, auraient fait ôter sa cuirasse et découvert sa poitrine pour vérifier si l’on sent encore quelque mouvement près du cœur ; rien n’est plus naturel que cette idée ; un beau torse bien peint reposerait l’œil fatigué de tant de ferraille. Tel qu’il est, ce tableau sort de la ligne ordinaire, et l’on peut concevoir de grandes espérances de l’auteur. Son genre me semble se rapprocher de celui de M. Rayez, de Venise, le premier peintre d’Italie en ce moment.

Malgré les défauts choquants de la Mort de Gaston

SALON DE 182t.

(le Foîx, j’aimerais mieux avoir fait cet ouvrage que vingt tableaux comme Ayamemnon né(iU(jcant les pré- (Uclions de Cassandre. C’est la vérité trop vraie opposée à l’abus du style. L' A(jainemiion n’est encore qti’une scène de théâtre.

Je parlerai fort au long, dans un prochain article, de M. Schnetz, celui des jeunes peintres qui me semble l’emporter sur ses rivaux. Je prie le lecteur de chercher dans les petits salons, voisins de l’escalier par lequel on descend aux sculptures, la Jeune paysanne romaine assassinée par son amant. Cela est tout à fait dans le genre de Michel-Ange de Caravage quand il est excellent. 11 faut voir le Pâtre dans la campaijne de Rome, près de la voie Appienne, et la Femme du britjand qui s’enfuit avec son enfant. La sage vigueur qui distingue ces deux derniers tableaux est ce qui me porte à assigner le premier rang dans mon opinion à M. Schnetz. On m’assure que ce jeune artiste a peint à Rome tous les tableaux qu’il a exposés cette année; c’est pour cela probablement que ses tons de chair sont trop bruns. M. Schnetz aura copié trop exactement ses modèles. Travaillant pour des yeux français, il aurait dû se rapprocher des tons de chair que l’on voit à l’École de natation. Pour peu que les tableaux de M. Schnetz poussent au noir en vieillissant, ils perdront beaucoup <le leur effet.

MM. Iloraco Vernet, Vigneron, Sigalon. — Éiolc de France à Rome; projet de réforme.

On vient de changer de place cent cinquante tableaux environ de l’exposition de cette année. Les hasards de cette nouvelle distribution ont produit un de ces rapprochements qui doublent les plaisirs des gens de goût. VExécution militaire y de M. Vigneron, peint avec beaucoup d’esprit le sang-froid d’un brave soldat qui, au moment où il va être fusillé, et déjà à genoux pour recevoir la mort, éloigne de la main son chien fidèle pour le soustraire à l’effet des balles. Ce tableau, qui presque tous les jours intercepte le passage dans la galerie d’Apollon, près le globe terrestre, a le bonheur de se trouver à côté d’un charmant portrait de femme, l’un des meilleurs de M. Horace Vernet, auquel je reprocherai seulement de n’y avoir pas mis plus de finesse et de soin. Une telle figure valait bien la peine, ce me semble, qu’on prolongeât pendant une séance ou deux le plaisir de la voir. Celte tête offre la réunion, si rare partout ailleurs que dans les romans, de la sensibilité du Nord et de l’esprit du Midi, qui ajoute tant de grâce à la sensibilité, en faisant qu’elle ne s’exerce que sur les

sujets dignes d’intéresser. Le plaid écossais^ qui forme une partie de l’ajustement de la jolie femme que M. Horace Vernet a eu le bonheur de recevoir dans son atelier, la singulière manière dont son anneau est retenu par une petite chaîne, tout me semble indiquer une compatriote de Walter Scott.

Cette tète offre, selon moi, le portrait de l’âme qu’il faut pour sentir tout ce que la dernière pensée du brave soldat de M. Vigneron a de touchant dans sa simplicité. Pour les gens qui ont l’âme faite d’une certaine manière, le portrait de M. Horace Vernet double l’effet du tableau de M. Vigneron. L’un de mes regrets, c’est que le hasard n’ait pas donné h ce peintre plus de force dans le clair-obscur et le coloris; une idée aussi heureuse méritait d’étre rendue avec plus de vigueur. Si M. Vigneron est encore jeune, je prendrai la liberté de lui conseiller d’aller passer six mois à Venise, ou du moins d’étudier la manière dont le Canaletto a su peindre la lumière.

Suivant mes idées, peut-être un peu chimériques dans ce siècle, les beaux-arts ne devraient jamais chercher à peindre les malheurs inévitables de l’humanité. Ils ne font qu’en augmenter l’effet, et c’est un triste succès. Le tableau de M. Vigneron est un drame comme la Pie voleuse ; cela est bon pour émouvoir les âmes vulgaires et les Allemands. La véritable tragédie, le Guillaume Tell de Schiller, par e.xemple, est desli-

née à donner des émotions aux classes plus éclairées . de la société.

Deux tableaux ont un grand succès à cette exposition, à cause de la pensée : le Soldat mourant, de M. Vigneron, et le Narcisse de M. Sigalon. — Sous les traits de l’esclave dont une affreuse douleur agile les membres palpitants, c'est le noble Britannicus ‘ que nous voyons expirer; c’est un jeune empereur qui empoisonne son frère que nos yeux aperçoivent sous la toge de Narcisse. Cet admirable début d’un jeune homme qui naguère encore faisait vivre sa famille en brochant à la hâte quelques enseignes pour les marchands de la rue Saint-Honoré, ce tableau si original n’a point quitté sa place , il est au-dessqs de la porte de la galerie d’Apollon.

On a dit que, sous le règne de Néron, l’empoisonneuse ordinaire de l’empereur ne devait point être réduite à habiter une caverne. Cette raison ne vaut pas pour la peinture. Voilà l’une des faussetés qui sont nécessaires à cet art. H lui faut un corps hideux et a demi nu pour rendre l’âme de Locuste ; il lui faut aussi le pinceau heurté de Salvator Rosa. Ce mot indique un autre reproche quej’ai ouï faire à M, Sigalon.

On aurait voulu que ce jeune homme, qui, grâce à Dieu, ne copie encore personne, eût le pinceau lisse, et rivalisant pour ainsi dire avec la porcelaine, ce que je reproche au Saint Étienne de M. Mauzaisse. On est

allé jusqu’à blâmer le geste convulsif de Locuste. On s’appuie sur une de ces vérités philosophiques que le peintre, qui n’a que les mouvements du corps pour rendre ceux de l’âme, doit avoir le génie de mépriser Il est incontestable qu'un être de longue main endurci dans le crime, ne fait pas de gestes convulsifs à la vue d’une chose aussi simple qu’un esclave que l’on fait mourir. A Rome, sous les empereurs et avant le triomphe de la religion chrétienne, faire mourir un esclave, c’était comme, dans le Paris d’aujourd’hui, faire abattre un chien de basse-cour dont les cris incommodent. Admettez ce beau raisonnement, bien digne des gens de lettres qui, l’on ne sait pourquoi, se donnent la mission de porter des jugements sur les arts, et vous aurez un ouvrage estimable comme cent autres tableaux dont les hommes froids ont tapissé le Salon. Ces artistes ont beaucoup d’esprit, sans doute; mais il ne sc trouve pas dix spectateurs pour s’arrêter devant leurs ouvrages, tandis que M. Sigalon sera peut-être un grand peintre, précisément parce qu’il a eu le courage de repousser toute cette demi-philosophie qui empoisonne les arts. Son âme lui a dicté impérieusement cette vérité pittoresque, qu’il fallait que sa Locuste fût d’abord une femme aux traits hideux, et qu’ ensuite elle fût à demi folle par l’effet du crime. Locuste commet le crime, mais, si j’ose parler ainsi, son âme en éprouve le contre-coup ; c’est qu’autrefois elle eut un

cœur susceptible d’emotions nobles et tendres. Voilà les personnages qu’il faut à la peinture, et cette vérité de sentiment manque presque entièrement, à des peintres célèbres de l'époque actuelle.

Une autre critique du tableau de M. Sigalon me parait excellente. Il ne fallait pas faire de l’esclave qui meurt un ignoble infortuné. Nos yeux, attristés par la figure de Locuste, demandaient à M. Sigalon un adolescent d’une beauté frappante. Il y a une femme noyée dans le Déluge de M. Girodet qui toujours m’a fait le plus vif plaisir; c’est qu’elle est fort belle, et la beauté ôte Vhorreur à ma sensation : il ne me reste que de la douleur noble et un peu consolée, la seule que les beaux-arts doivent chercher à produire. Je demande pardon aux âmes prosaïques d’avoir parlé un instant ce langage. En méprisant le beau y M. Sigalon a partagé l’un des torts des peintres de 1824.

Toutes les fois qu’un peintre le peut sans choquer son sujet, il doit nous présenter le plus haut degré de beauté auquel il puisse atteindre. Voilà l’un des reproches que je compte faire à M. Horace Vernet, non que l’auteur de la Barrière de Clichy doive faire des Apollons du Belvédère dans les petites figures de ses batailles, mais il pourrait offrir quelquefois dans ses premiers plans le portrait d’un de ces beaux jeunes gens que l’on remarque souvent parmi les sous-offieiers de nos régiments. A voir plusieurs des ouvrages

de M. Horace Vernct, la Bataille de Jeinmapes, par exemple, on dirait que ce peintre aime le laid. Je ne demande pas du beau idéal, je demande la figure du général Hoche, du général Debelle, du général Colbert, qui, dans leur temps, ont fait l’admiration de l’armée.

On m’a raconté qu’il y a quelques années, M. Sigalon s’obstinant à voir la nature à sa manière et à ne pas copier son maître, celui-ci le renvoya de son atelier, en lui conseillant de demander une place dans les Droits réunis. Je voudrais que cette anecdote fût vraie, elle serait fort utile au peuple des connaisseurs, et je me tiendrais pour assuré que M. Sigalon sera un grand peintre. Il serait à désirer que ce jeune homme eût assez de fortune pour aller passer un an à Venise ; il y acquerrait le sentiment de la couleur. H vivrait au milieu d’une population qui, n’ayant pas à s’occuper de politique, parle sans cesse des arts, et estime avant tout la couleur. Voilà l’avantage du voyage en Italie. J’oserais encore faire une recommandation à M. Sigalon ; ce serait, une fois hors de France, de n’adresser jamais la parole à aucun Français, sous quelque pré- ^ texte que ce fût.

Les élèves de l’École des beaux-arts à Rome, de mon temps (il y a bien des années), ne voyaient point la société italienne, et, dit-on, se réunissaient entre eux pour maudire les artistes italiens avec toute la verve

du no rivalité malheureuse. L’un de ces messieurs me disait en parlant de Canova et en ricanant : U ne soit DOS faire un homme. L’Académie de France forme comme une oasis dans Home; les élèves vivent entre eux ; rien n’est mortel, pour un jeune artiste qui .arrive à Rome comme la société de ses camarades, et quelquefois comme les conseils de M. le directeur. Il faut du courage au jeune Français qui arrive h Rome, n’y connaissant personne, pour ne pas céder à l’agrément delà société des jeunes artistes qui se réunissent au café de la via Conüotti. Il serait diflicilc de trouver ailleurs plus d’amabilité, plus d’esprit, plus de véritable bonté envers les pauvres arrivants, toujours un peu dépaysés les premiers jours. Ce que j’abomine ici, ce sont leurs doctrines sur la peinture, je tiens leurs maximes mortelles pour les arts. Je proposerai au premier connaisseur qui exercera quelque influence sur le ministère des beaux-arts, de supprimer l’École de Rome, d’accorder 5,000 francs par an aux élèves qu’on envoie en Italie, en leur imposant pour toute obligation celle de passer un an à Venise, un an à Rome, six mois à Florence et six mois à Naples. Les élèves continueraient à envoyer des tableaux à Paris.

J’ai voulu énoncer une idée utile rpii m’attirera des injures aujourd’hui, et qui sera peut-être prise en considération dans vingt ans d’ici. Un des favoris de la fortune a, dit-on, acheté 6,000 francs le tableau de

Digitiz^ by Go o^l (

N. Sigalon. Je voudrais que ce millionnaire eût l'idée d’acheter au même prix les deux premiers tableaux que M. Sigalon fera à Rome, et qu’il priât le jeune artiste d’aller sur-le-champ les commencer. .M. Sigalon a un autre parti â prendre ; c’est de rester à Paris, et de s’enrichir en faisant le portrait. Il aura, dans dix ans, vingt mille livres de rente peut-être, et, dans trente ans, l’on parlera de lui comme nous parlons aujourd’hui de MM. Lagrenée, Carie Vanloo, Fragonard, Pierre, et autres héros des Salom de Diderot. Veutil rester pauvre et aller à la gloire, qu’il parte pour Rome. II y verra les originaux des tètes que nous admirons dans le Brutus de M. Lethiers et la Sainle Geneviève de M. Schnetz.

M. Delacroix et \c Journal des Débats. — M. Le Prince. — M. Drolliii" — M. Navez, de Bruxelles. — M. Dupavillon.

J’ai beau faire, je ne puis admirer M. Delacroix et son Massacre de Scia. Cet ouvrage me semble toujours un tableau destiné originairement à représenter une peste, et dont l’auteur, sur les récits des gazettes, a fait un Massacre de Scio. Je ne puis voir, dans le grand cadavre animé qui occupe le milieu de la composition, qu’un malheureux pestiféré qui a tenté

sur lui-même l’extirpation du bubon pestilentiel. C’est ce qu'indique le sang qui parait sur le côté gauche de cette figure. Un autre épisode, que tous les jeunes élèves ne manquent jamais de placer dans leurs tableaux de la peste, c’est un enfant qui demande du lait au sein de sa mère, déjà morte ; il se trouve à l’angle droit du tableau de M. Delacroix. Un Massacre exige impérieusement un bourreau et une victime. Il fallait un Turc fanatique, beau comme les Turcs de M. Girodet, immolant des femmes grecques d’une beauté angélique et menaçant un vieillard, leur père, qui, aprè.s elles, va tomber sous ses coups.

M. Delacroix, ainsi que M. Schnelz, a le sentiment de la couleur ; c’est beaucoup dans ce siècle dessinateur. Il me semble voir en lui un élève du Tintoret ; ses figures ont du mouvement.

Le Journal des Débats d’avant-hier prétend que le Massacre de Scio est de la poésie shakspearienne. II me semble que ce tableau est médiocre par la déraison, au lieu d’être médiocre par l’insignifiance, comme tant de tableaux classiques que je pourrais citer, et que je me garderai d’attribuer à l’école d’IIomère, dont les mânes doivent cire bien effrayés d’apprendre ce que l’on dit, ce que l’on fait en leur nom. M. Delacroix a toujours cette immense supériorité sur tous les auteurs de grands tableaux qui tapissent les grands salons, qu'au moins le public s’est beaucoup occupé de son ouvrage.

SALUN I»E

Cela vaut mieux que d’ètre prône dans trois ou quatre journaux tenant aux vieilles idées, et travestissant les nouvelles, faute de pouvoir les réfuter.

Ce malin, en traversant la galerie d’Apollon, j’ai entendu une jolie voix dire d’un ton pénétré et sans trop d’affectation : « C’est charmant ! » J’ai regardé ; on parlait de la Promenade de Saint-Preux et Julie sur le lac de Genève (quatrième volume de VHélo'ise). Ce tableau de M. Le Prince est, dans le fait, fort joli. L’effet de la brume sur le lac, l’effet de l’eau sur la rame du batelier, sont rendus avec une vérité parfaite. Le mouvement des deux figures est indiqué avec beaucoup d’esprit. Saint-Preux est bien cet homme hors de lui et agité de mille mouvements passionnés que Rousseau décrit avec tant d’éloquence dans une des lettres les moins affectées de son fameux roman. Je suis moins content de la figure de Julie. La Julie de M. Le Prince est une jeune fille étonnée de ce qu’ello entend. Madame de Wolmar cherchait, au contraire, à calmer les mouvements furieux de l’homme qu’elle a tant aimé.

Je voudrais bien, pour voir, comme ditOronte du Misanthrope, que quelqu’un de ces artistes, qui se croient de grands peintres, parce qu’ils dessinent correctement de grandes figures nues, entreprît le sujet esquissé par M. Le Prince, et nous présentât, an bout du bateau et dans ce frôle esquif, Saint-Preux regardant Julie et mé-

18‘2 MÉLANGES D’AllT ET DE LITTÉRATÜRE

ditant de la saisir à bras-le-corps, el de se précipiter avec elle dans les flols. Le sujet est généralement connu, avantage insigne pour un peintre. Tout ce qui sait lire à Paris serait juge compétent. Le Dominiquin l’eût entrepris avec courage ; mais je crains bien qu’aucun des grands peintres vantés dans les petits journaux n’ose l’aborder. Il est plus facile, selon moi, de dessiner un bras ou une jambe du grand personnage transversal du Délufje, de M. Girodet, que de faire les yeux de Saint-Preux regardant Julie et méditant le funeste dessein que j’ai indiqué plus haut. Quand la peinture de l’âme de Saint-Preux serait, pour la difficulté, au-dessus du dessin correct d’une cuisse, il me semble que les grands peintres dessinateurs devraient traiter un sujet passionné, ne fût-ce que pour fermer la bouche à certains indiscrets qui, ainsi que moi, font plus que douter de leurs talents en ce geni e. Cela vaudr ait mieux que de faire un appel à Vhonneur national, et de prétendre que nous cherchons à déprécier le mérite absent.

M. David a fait de l’école française actuelle la première école de l’Europe ; ce grand peintre, si remarquable par la force de caractère qui lui donna le courage de mépriser le genre des Lagreiiée et des Vanloo, fut inventeur, et, comme tel, sa gloire ne périra jamais. Mais les artistes qui le suivent aujourd’hui sous le rapport du dessin, ne sont que des copistes, el je

SALON ÜE 1824.

crains bien que la postérité ne les relègue au rang des Yasari et des Santi di Tito, qui jouent auprès de Michel- Ange le rôle qu’ils font à l’égard de M. David.

Nous sommes à la veille d’une révolution dans les arts, et je n’en veux pour preuve que les louanges que j’entendais donner ce matin au tableau de M. Drolling, la Séparation d’Hécube et de Pohjxène., sujet pris de la tragédie d’Euripide, intitulée Hécube. — Tous les curieux arrêtés devant ce tableau louaient l’expression de la tête de Polyxène. En effet, cette jeune fille envisage la mort d’un œil ferme , cette tète est fort belle et fera vivre le tableau. Personne ne parlait des jambes ni des bras nus d’Ulysse, qui, en dépit de la beauté idéale des formes cherchées par les élèves de David, n’a guère l’air d’un roi. Si je ne me trompe, les figures des deux suivantes d'Hécube sont empruntées à quelque tableau du Guide.

Il est une chose dont nos artistes en réputation sont presque aussi avares que de la peinture des affections de l’âme : c’est la beauté. Jamais le laid n’a été en aussi grand honneur que dans la présente exposition. Je n'en veux pour preuve que la figure de cette sainte princesse de Pologne qui dépose sa couronne avant que d’entrer à l’église, au grand déplaisir d’une autre princesse qui raccompagne et qui fait des yeux terribles. C’est un grand tableau placé vis-à-vis le Philippe V de M. Gérard.

Cette absence locale de beauté me fait recomman-

m MÉLANGES D’AllT ET DE LlTTÈRATüHE.

der à rattention du lecteur une petite toile portant le n* 1249. C’est un tableau de M. Navez, de Bruxelles, assez mal à propos nommé une Sainte Famille. Mais il y a une tête de la plus rare beauté, et belle sans être copiée d’une statue grecque, et belle sans affectation; Placée dans l’une des salles tendues en toile verte, celte figure céleste console un peu la vue affligée de je ne sais combien de maussades portraits.

A la vue de ces étranges figures, on en cherche bien vite les noms dans le livret; l’on voudrait connaître les gens assez courageux pour se faire peindre avec de telles physionotnies ; mais on ne trouve que des initiales, et l’on oublie le ridicule, faute de pouvoir lui donner un nom.

La fermeture du Musée m’a conduit rue d’Amboisc, n“ 7 ;j’y ai trouvé V Agamemnon deM. Dupavillon. C’est un grand tableau tout à fait dans le système de M. David, et auquel on a refusé les honneurs de l’exposition.

Agamemnon est sur son trône. Clytemnestre soutient sa fille presque évanouie et regarde le roi des rois. Achille, furieux, sort delà tente du chef des Grecs, en brandissant son épée, et la menace à la bouche. Il n’y . a que quatre personnages, tous animés yar unepassiou violente. Celte figure d’Achille, vue par le dos ei de profil, se détache admirablement sur le ciel, et sur un lointain fort agréable.

lies parties nues de ces figures, le torse d’Agamem< non, et tout le corps d’Âchille rappellent souvent le pinceau deM. David. Ces figures, changées en marbre, feraient de belles statues ; mais les tètes n’ont aucune expression, et l’on peut dire qu’Iphigénie est laide. Je ne sais pourquoi le peintre a donné des mains de nègre au roi des rois. Tout est de convention dans ce tableau, comme dans V Iphigénie de Racine, et l’on ne peut pas excuser le peintre sur ce que souvent Agamemnon tuait de sa main le chevreau destiné à son repas du soir.

Tel qu’il est, ce tableau eût attiré tous les yeux à l’exposition. 11 y eût été le représentant de l’école de David, telle qu’elle fut dans ses beaux jours. Ce tableau eût trouvé un grand succès, parce qu’il représente une idée. C’est une scène extrêmement touchante, elle parle a tous les cœurs de mère ; la tragédie de Racine fait qu’elle est intelligible pour tous. Enfin , malgré les nombreux défauts de l’école de David, malgré des héros négligeant de prendre des vêtements sous le ciel souvent froid de la Grèce, et portant dans ce siècle plus qu’à demi sauvage des casques ou des draperies dont la fabrication suppose le talent des meilleurs ouvriers de Paris, ce tableau eût complètement effacé V Assomption de M.Blondel, le Martyrede saint Étienne de M. Mauzaisse, le Mariage de la Vierge^ la Transfigurattouj et vingt autres ouvrages qui, suivant moi.

ont plus de mérite, mais dont les auteurs n’ont pas pris un sujet aussi profondément lié aux sentiments les plus intimes du cœur humain. M. du Pavillon, dans la petite brochure qui m’a conduit rue d’Amboise, n° 7, prétend que ce tableau a été repoussé, parce que son Achille offre une réminiscence du Romulus de M. David. L’administration u’a, suivant moi, qu’une manière victorieuse de répondre à M. du Pavillon, c’est de lui accorder une place au Louvre, où peut-être il sera .sifflé.

MM. Paulin Guérin, Rouillard, Destouches, Riesencr, Hersent. — roi-traits de sir Thomas Lawrence. — Paysage de M. Constable. — MM. W’atdet, Couder, Drolling.

La plupart des portraits de l’e.xposition ont l’air de jouer la comédie. Le défaut le plus ennuyeux de notre civilisation actuelle, le désir de faire e/’/’et,asauté à pieds joints, des salons du faubourg Saint-Honoré, aux salons du Louvre. Le beau garçon qui a l’air franc, ouvert, impossible à étonner, reçoit des compliments sur l’air militaire de sa figure, et voilà qu’à force d’études devant sa psyché, il parvient à sc donner l’air terrible d’un tambour-major de mauvaise humeur. Un homme de quarante ans a reçu du ciel l’air simple et réfléchi qui convient à son âge; on lui en fait compliment, et,

quinze jours après, je le rencontre avec la mine d’Iléraclitc. Je m’empresse de lui demander quel malheur lui est donc arrivé; il me répond du ton de Talma dans Hamlet : « Aucun I »

Je compte que ce petit préambule va m’épargner la triste nécessité de faire de mauvais compliments à plusieurs peintres remplis de talent, qui me répondraient, s’ils étaient sincères : « Que voulez-vous ! les hommes qui viennent se faire peindre aujourd’hui ont plus de prétention que les femmes. Le goût du siècle est de faire elfet, et le mien est d’avoir une voiture le plus tôt que je pourrai. »

Une des meilleures têtes d'hommes de l’exposition est celle d’un architecte, par M. Paulin Guérin. Ce portrait est dans le grand salon au-dessous de l’admirable portrait de M. le Dauphin, par M. Horace Vernet. Mais pourquoi l’architecte, dont la tête est si bien peinte, voulait-il, ce jour-là, avoir tant de génie?

M. Rouillard est peut-être le meilleur peintre de portraits de l’exposition; sa couleur a plus de solidité que celle de M. Vernet; il y a de l’esprit et beaucoup de feu dans ses tableaux; que ne puis-je y trouver quelque simplicité et un peu de naturel I Probablement, si je lisais mon article à M. Rouillard, il me répondrait : « Si je donnais à mes portraits la simplicité de ceux de Raphaël, au lieu de dix-huit ouvrages, je n’en aurais pas eu quatre à envoyer au Salon. » Le por-

188 MÉl.AîvGES D’ART ET DE LITTÉRATURE.

trait (l’un magistrat en robe rouge est fort bien ; les divers rouges sont rendus avec beaucoup d’habileté. Un acteur jouant le roi des rois, dans VIphigénie en Aulkle de Racine, pourrait venir prendre des leçons de ce beau portrait. Il y a plus de naturel dans le portrait de M. le baron Pasquier, mais beaucoup moins de talent ; le peintre a oublié de faire des ombres dans la ligure. Je trouve de la vérité dans le portrait de M. le comte Lanjuinais ; il y a aussi beaucoup de caractère, il y en aurait davantage selon moi, et beaucoup moins suivant le vulgaire des amateurs, si le modèle n’avait pas l’air tl’assnrer sa contenance^ comme on dit au théâtre, pour faire quelque belle réponse énergique.

Le chef-d’œuvre de M. Rouillard est, ce me semble, le portrait n“ 1 492 . C’est un homme d’une taille élevée, en habit noir, et avec le grand cordon de la Légion d’honneur. La tète est d’une vérité parfaite; il est impossible qu’un tel portrait ne soit pas frappant de ressemblance. L’on voit que le peintre a saisi un heureux moment, un moment d’inspiration du modèle. M. Rouillard a aussi plusieurs portraits de jeunes militaires fort remarquables. Celui de M. de Mézy est fait avec une grande habileté. J’aurais désiré que, pour imiter le fameux sonnet de Lope de Véga sur les règles d’Aristote, M. Rouillard eût exposé son propre portrait peint avec le naturel et la simplicité du portrait de Léon X

SiLON DE i82i.

par Raphaël. Léon X était un souverain puissant; il avait toujours été un fort grand seigneur, et toutefois il se fil peindre d’un air simple et bonhomme, et ne chercha point à donner une idée de son caractère par une mine frappante; c’est que Léon X était un Médicis, et que son siècle était celui de Raphaël, de Michel-Ange et du Titien ; c'est que la plupart de nos portraits de cette année auraient passé dans ce grand siècle pour des caricatures exécutées avec beaucoup de finesse.

Un portrait toutefois mérite une haute exception : c’est une tête d’homme dans la galerie d'Apollon, du côté des fenêtres. L’auteur se nomme Destouches, et, si j’étais assez heureux pour avoir un ami qui désirât mon portrait, c’est, sans contredit, à M. Destouches que je m'adresserais; je le prierais de me faire tel qu’il me voit, et absolument tel que son excellent portrait n“ 513. Je trouve dans cette petite toile un mérite inconnu en France depuis la mort de Prudhon, c’est le clair-obscur, chose aussi rare dans notre école d’aujourd’hui que V expression juste des mouvements de l’âme.

A côté de cet excellent portrait de M. Destouches, j’ai été frappé du regard d’une jeune femme avec des rubans bleus, par M. Riesener. Ce regard est enchanteur, oh ne peut pas le quitter ; il a tant de naturel, que le peintre l’a peut-être saisi par hasard;

mais, si M. Riesener fait tout ses portraits avec ce bonheur, je conseillerais aux femmes qui ont plus de physionomie que de beauté de s’adresser à lui. Ce qui manque le plus, suivant moi, dans l’exposition des portraits de cette année, ce sont les bons portraits de femme, peints d’un air vraiment féminin, et, par exemple, comme les épaules de l'Andromaque de Prudlion.

M. Hersent a de beaux portraits, fort soignés, celui de M. de Richelieu et un portrait de femme récemment placé à l’entrée de la grande galerie; mais tout cela est un peu froid et un peu vide d’expression.

Quelque mauvais que soit le portrait de M. de Richelieu, par sir Thomas Lavrrence, il a un peu plus de physionomie que celui de M. Hersent. La manière de M. Lawrence est la charge de la négligence du génie. .l’avoue que je ne conçois pas la réputation de ce peintre. Il a cela de bon pour nous, qu’il cherche à rendre les apparences de la nature par des moyens absolument opposés à ceux des peintres français. Ses figures n’ont pas l’air faites de bois (passez-moi ce terme d’atelier) ; mais, en vérité, elles ont bien peu de mérite. La bouche de son portrait de femme a l’air d’un petit morceau de ruban rouge collé contre la toile. Et c’est avec un (aient de cette force que l’on se place en Angleterre à la lêlc des arts! 11 faut que M. Lawrence ait bien du savoir-faii e, ou que nos voisins de Londres

SALON DK 1824.

soient bien peu connaisseurs. Certainement, M. Horace Vernet n’excelle pas dans ses portraits de femme, il ne sait pas rendre la nuance de la peau ; il peint les femmes du même mouvement de pinceau que les hommes, et toutefois son portrait de femme qui a la tête dans l'ombre, placé à côté de celui de M. Lawrence, à gauche de la porte de la grande galerie, est cent fois supérieur à l'ouvrage du peintre anglais.

Si le premier peintre de portraits de Londres est assez médiocre et tout à fait dans le genre de Carie Vanloo, en revanche les Anglais nous ont envoyé cette année des paysages magnifiques, ceux de M. Constable. Je ne sais si nous avons rien à leur opposer. La vérité saisit d’abord et entraîne dans ces charmants ouvrages. La négligence du pinceau de M. Constable est outrée, et les plans de ses tableaux ne sont pas bien observés, d’ailleurs il n’a aucun idéal ; mais son délicieux paysage, avec un chien à gauche, est le miroir de la nature, et il efface tout à fait un grand paysage de M. Walelet, qui est placé tout près dans le grand salon.

Le succès de la superbe tête de M. Drolling, Poly- ■xène, augmente tous les jours; ce matin, c’était de l’enthousiasme. Voilà enfin une tête exprimant un mouvement de l'âme d’une manière que le public reconnaît. Comparez ce succès à celui de la femme de Léonidas, de M. Couder, ou à celui d’une grande

U'2 MÉLANGES D’ART ET DE LITrÉUATURE.

Madeleine pénitente, deux tableaux qui avoisinent celui de M. Drolling, et vous verrez que, quoi qu'on die, le siècle des beaux muscles est passé.

HM. Schnetz, Ingres; madame Hersent, MM. Léopold Robert, Granet, Caminadc. — De la beauté grecque en France.

Sixte-Quint, l’un des plus grands princes qui aient occupé la chaire de Saint-Pierre, était enfant, et gardait des troupeaux de porcs dans la campagne, lorsqu’une diseuse de bonne aventure prédit qu’il serait pape. Cette anecdote est fort célèbre en Italie. Ce trait, peu connu en France, forme le sujet de l’admirable tableau de M. Schnetz, à droite en entrant dans le grand salon. La mère du jeune Sixte tient l’enfant sur ses genoux, et présente sa main a la devineresse. L’on ne saurait trop louer le naturel de la pose du. futur Sixte-Quint, à demi effrayé par l’aspect de la diseuse de bonne aventure. On voit que la mère dit à celle-ci ; Vous croyez donc qu'il sera pape? Le doute et l’espoir rendent cette figure charmante, il me semble que ce dernier ouvrage a marqué la place de M. Schnetz, et que cette place est la première.

Pourquoi la mère de Sixte-Quint n’cst-elle pas plus

belle? M. Schnetz, en s’éloignant des formes que son modèle lui présente, craint-il de tomber dans l’affectation et la copie de l’antique? II lui était si facile de donner une bouche plus fraîche à cette jeune femme. M. Schnetz manquerait-il du sentiment de la beauté? S’il craint de s’égarer en idéalisant, que ne copie-t-il du moins trois ou quatre belles têtes que tous les artistes connaissent à Rome? J’ai vu au Monte-Pincio, à Rome, madame la marquise Flo..., de Pérouse; il n’y a rien au Salon de cette année d’aussi beau que cette tête. Notre école, si forte pour idéaliser la forme des muscles, ne peut parvenir seulement à faire des têtes aussi belles que la nature. Toutes les madones de Raphaël ne sont que des portraits idéalisés. La jeune femme de M. Schnetz aussi est un portrait; mais il lui a laissé ses défauts. Les grands ouvrages de M. Schnetz, la Bataille de Rocroy surtout, indiquent que ce peintre manque du sentiment du clairobscur. Je l'invite à regarder le Corrége, et, si c’est trop exiger d’un peintre français, à aller souvent au Vatican voir la Communion de saint Jérôme^ du Domini quin.

Tout près du jeune Sixte-Quint, de M. Schnetz, j’ai découvert deux petits tableaux de M. Ingres. Dans la Mort de Léonard de Finci, les amateurs trouveront une tête de François qui est au nombre des plus belles têtes historiques que l’on voie celte année

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au Salon. L’expression de la douleur s’unît à la plus parfaite ressemblance, et voilà le François P' que les peintres en porcelaine devront copier désormais lorsqu’ils reproduiront celte anecdote, qui n’a que le défaut d’étre inexacte. On trouve dans les Histoires de la peinture, la lettre par laquelle Melzî, l’ami de Léonard, annonce la mort de ce grand homme à un frère qu’il avait à Florence. François P' versa des larmes en apprenant la mort de Vinci : voilà tout.

Dans un autre petit tableau de M. Ingres, Henri IV jouant avec ses enfants^ la reine et l’ambassadeur espagnol sont bien. M. Ingres, qui dessine supérieurement, et qui peint avec finesse, devrait traiter ces sortes de sujets historiques dans la proportion du Louis XIV bénissant son arrière-petit-fils^ de madame Hersent. Je n’aime pas que Louis XIV mourant ait la plaque de son ordre sur sa robe de chambre; c’est un petit raffinement qu’il faut laisser aux vanités bourgeoises. Du reste, ce charmant ouvrage de madame Hersent fait la critique de la Dernière bénédiction^ de M. Bourlier, et autres immenses tableaux qui rappellent les figures de cire de Curtius. Lorsqu’il s’agit d’une cérémonie, d’une action dont tous les mouvements sont connus d’avance, l’habit moderne ne peut pas supporter d’autres proportions que celles qu’a employées madame Hersent. La fîgure du jeune Louis XV, âgé de cinq ans, est séduisante*

Il y a foule presque tous les jours devant le Marinier improvisateur à Vile d’ Ischia, de M. Léopold Robert. Tous les personnages de ce joli tableau se donnent (les grâces; ce n’est point là la rudesse napolitaine, qui passe tous les récits qu’on en pourrait faire. C’est précisément parce qu’il ne joue jamais la comédie, parce que jamais il ne songe à être bien, à imiter un certain modèle, que le paysan napolitain est si précieux pour les artistes. Avez- vous à rendre le désespoir de cette mère à qui l'on vient d’enlever ses deux enfants, allez à Naples étudier une mère italienne.

Je n’aime pas le ciel du tableau de M. Robert. En revanche, j'admire beaucoup la Mort du brigand. Voilà la nature , et la nature passionnée , ne songeant pas à être de bon ton. Ce tableau a, de plus, tous les mérites physiques de la peinture. Je suis lâché que les deux personnages, le brigand, qui meurt d’un coup de feu reçu dans la poitrine, et sa maîtresse au désespoir, soient dans d’aussi petites |)roportions. Les petites proportions sont un cache-sottise pour ces peintres vantés qui ne font qu’indiquer la forme, qui ne savent pas faire les muscles d’un bras ou d’une jambe, et dont les tableaux se contentent d’esquisser une situation pathétique comme une lithographie. M. Léopold Robert est infiniment au-dessus de ces prétendus peintres; il peut et il doit, pour l’iniérét

de sa gloire, prendre les proportions du Poussin. Je suis fâché que M. Robert, ainsi que M. Schnetz dans sa Sainte Geneviève^ ait fait des chairs couleur de suie. Je sais bien que cela est naturel dans la campagne de Rome, mais c’est un accident désagréable.

Dès que l'on veut parler des arts d’une manière un peu précise, en français, l’on tombe dans un grand embarras. Parmi cette foule de tableaux réunis au Musée, deux seulement me semblent avoir de l’air. La phrase que je viens de hasarder est italienne, et je ne sais comment m’expliquer à Paris, sans encourir le blâme des personnes qui tiennent à se servir de bons termes. Vous êtes vis-à-vis un tableau. Indépendamment de tout raisonnement, votre œil vous avertit que le personnage que le peintre a mis dans le second plan, est à huit ou dix pieds plus loin de vous que celui qu’il a placé sur le premier. La présence de l'air entre ces personnages et vous est évidente à vos sens. Eh bien, deux tableaux me semblent remplir d’une manière frappante cette grande condition de la peinture, où triompha jadis Paul Veronèse. C’est d'abord la vue de la Villa Aldobrandini de M. Granet , et ensuite le Mariage de la Vierge de M. Gaminade. Si ce dernier tableau est fait pour être placé dans quelque cathédrale de la Champagne, il y aura un succès pyramidal. Partout ailleurs, la laideur native des têtes pourrait être un obstacle. Si l’on peut ou-

blier ce défaut, qui fait mal aux yeux quand l’on a vu Rome, cet ouvrage peut être placé au nombre des meilleurs tableaux d’église de l’exposition.

Avec le talent rare que je trouve à M. Caminade pour rendre l’effet de l’air, je voudrais qu’il eût occasion d’employer pour ses tableaux des modèles nés en Italie, et qui ont les parties osseuses de la tête disposées autrement que ceux qu’il a choisis pour le Mariage de la Vierge. Le grand prêtre, par exemple, qui lève les yeux au ciel, a tout le caractère de tête d’un tabellion de village. Quant au mouvement de ce personnage, il est admirable ; je l’ai vu dans le Mariage de la Vierge de Raphaël, au musée de Breva, à Milan. Il y a de jolis enfants dans le tableau de M. Caminade ; eh bien, on sent qu’en grandissant, ils deviendront laids. C'est, encore une fois, que les parties osseuses de la tète ont une forme kalmouke^ et non pas grecque. Mais, me direz-vous, quoi de plus injuste pour nos jolies femmes, nées ainsi que nous en France, que d’aller chercher le modèle de la beauté idéale à cinq cents lieues de notre patrie, sous un autre climat, dans les montagnes de l’Âttique?

A cela je n’ai rien à répondre. C’est, en effet, une furieuse infidélité à Vhonneur national que d’admirer avant tout la tête de l’Apollon du Belvédère, ou celle du Jupiter Mansuetus. Cela me rappelle une jolie fable d’Helvétius sur une population de bossus, habitant uhe

île de l’Atlantique, et se révoltant en masse contre tout navigateur droit et bien fait qui abordait chez eux.

La présente question tenant à la haute métaphysique et à la physiologie, sciences que des menteurs nous disent tous les jours être fort obscures, j’ai cherché pour ma pensée une forme tellement vulgaire, que, quoi que fassent les gens qui ont intérêt à chasser de l’empire des arts les idées claires, on ne puisse pas accuser celle-ci d’obscurité.

Remarquez que, si mes critiques n’étaient pas fondées, le public les aurait oubliées en ftioins de huit jours. Les critiques terribles sont celles qui font dire à tout le monde : « Ehl mon Dieu, il y a bien longtemps que je pensais ainsi ; il y a des années qu’en voyant les tableaux à figures nues des élèves de M. David, je pensais que c’étaient des bas-reliefs grecs copiés, et que ce n’est pas de ce style que peignirent jadis le Doininiquin, Paul Véronèse et Lesueur. »

MM. Chauvin, Constable, Turpin de Crissé, Boyenval, Saint-Évro.

Il règne cette année une maladie épidémique parmi les paysagistes du Salon. Beaucoup de ces messieurs ont entrepris de faire des sites d’Italie, et tous ont

donné à leurs prétendus paysages le ciel de la vallée de Montmorency, en choisissant, il est vrai, le moment où il va y avoir de l'eau, comme on dit à Paris. A Rome, la superbe promenade du Pincio, faite par les Français aux dépens de deux ou trois jardins de moines, était fort à la mode de mon temps ; c’est le bois de Boulogne du pays. L'un des paysages qui m’ont le plus frappé au Salon, c’est la Vue de Rome, prise de Monte-Pincio. Le livret m’apprend que l'auteur se nomme M. Chauvin. Il est impossible de trouver un dessin plus exact que celui de ce paysage, et, en même temps, une couleur plus étrangement fausse. C'est encore le ciel de la vallée de Montmorency étendu sur les monuments de Rome. Cette dégradation d’une chose si belle donne de l’humeur. C’est comme le portiait fort ressemblant d’une femme chérie, que le peintre aurait recouvert des marques de la petite vérole.

M. Chauvin peint en conscience, et a beaucoup de talent: c'est pour cela que je l’ai choisi pour objet de ma critique ; mais comment peut-il trouver vrai ce qui me semble si faux? Il y a un arbre célèbre à Rome connu de tous les artistes, c’est le pin des jardins Colonne : on voit cet arbre monumental au côté droit du tableau de M. Chauvin, près d’une tour que le peuple a nommée la tour de Néron. Eh bien, cet arbre célèbre a un feuillage noir, et, d’après les lois

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de l’optique, qui est une science exacte comme le dessin, il est impossible que ce pin ne soit pas noir; le peintre a cependant trouvé le secret de le faire vert clair, et cela, par un grand soleil, circonstance qui noircit toujours le feuillage des arbres vus dans le lointain. Quant au ciel de Rome, je n’en parlerai pas ici ; la critique de mauvaise foi aurait trop beau jeu à m’accuser d’exagération; j’en appelle seulement à tous les voyageurs qui, du portail de Saint-Jean de Latran ou de la tour du prieuré de Malte, ont eu le bonheur de voir les tombeaux et les fraginents d’aqueduc qui marquent la voie Âppienne.

J’ai cherché la Vue du lac de Varèse, par M. Chauvin. Les amateurs de toutes les croyances conviennent que ce lieu est le plus beau de la terré; on peut en voir une description fort agréable dans le Journal des Débats du 29 juillet 1825. Eh bien, M. Chauvin a couvert ce beau lac de la brume de Paris ; malheureusement, son tableau est fort ressemblant, et l’on s’écrie : « Comment peut-on recevoir une impression si faible d’une chose aussi belle I » Ce qui rend si admirables les paysages des lacs de la Lombardie, c’est précisément la couleur des arbres sous un beau ciel . Dès le mois de mai, il n’y a plus de verdure à Naples ni dans le midi de l’Italie.

J’ai loué de verve le paysage de M. Constable; c’est que la vérité a pour moi un charme qui saisit d’abord.

qui entraîne à l'instant. Les amateurs de l'école de David préfèrent hautement les paysages de M. Turpin de Crissé, et surtout celui qui nous montre Apollon chassé du ciel. Je ne dirai rien de l’idée si vieille de nous présenter encore Apollon et les Muses , c’est mal connaître le dix-neuvième siècle. Ce qui m’a frappé, c’est que les amateurs de l’ancien goût français louent les paysages de M. Turpin de Crissé, comme ayant de la vérité. Je commencerai par dire que la perfection du paysage, selon moi, serait de dessiner les sites d’Italie comme M. Chauvin, et de les peindre avec la naïveté de couleur de M. Constable. Revenant à la grande question de la vérité^ telle que l’entendent encore certains critiques, en arrière du siècle, je citerai deux romans généralement connus. Dans la Prison d’Êdimbourg, Walter Scott peint une jeune fille, la touchante Jeanny Deans, qui obtient du souverain la grâce de sa jeune sœur Ëffie, condamnée à mort. Voulez-vous savoir ce que les partisans du goût suranné auraient fait de ce sujet? La célèbre madame Coltin se charge de la réponse : on en eût fait une Élisabeth ou les Exilés en Dans ce dernier tableau, tout est

noble, tout est d’une pièce; rien ne s’écarte de ces ennuyeuses convenances que vous savez par cœur, tandis que le vif plaisir (jueme fit autrefois la Prison d’Édimbourg vient peut-être de me faire citer ce roman hors de propos. Cet exemple dit tout à qui peut comprendre.

Le feuillé des paysages de M. de Crissé manque évidemment de vérité et d’énergie ; car il peut y avoir de V énergie, de la grâce^ de la magni^cence dans le feuillé d’un groupe d’arbres. Lorsqu’on entre aux Tuileries par le pont Tournant, l’on peut voir au delà du grand bassin, à gauche de la grande allée, un groupe de marronniers qui évidemment a de la magnificence. Eh bien, les personnes qui ont une âme faite pour goûter la peinture, ne retrouveront jamais ce genre de sensation dans les paysages de M. de Crissé. Dans les tableaux de l’ancienne école, les arbres ont du style; ils sont élégants, mais ils manquent devérité. M.Constable, au contraire, est vrai comme un miroir; mais je voudrais que le miroir fût placé vis-à-vis un site magnifique, comme l’entrée du val de la Grande-Chartreuse, près Grenoble, et non pas vis-à-vis une charrette de foin qui traverse à gué un canal d’eau dormante.

Il y a une vue du château de Chambord, par M. Boyenval, qui, suivant moi, est assez remarquable. Le ciel est mauvais par un défaut contraire aux ciels de M. Chauvin : celui-ci est trop bleu; mais M. Boyenval a rendu avec vérité l’effet de la lumière sur un édifice dont les murailles sont propres, et d’un style à demi gothique ; or, c’est beaucoup que d’exceller dans un genre quelque peu important qu’il soit. M. Boyenval doit être un artiste judicieux; il s’est garanti d’un certain effet chatoyant que les gens qui

achètent des gravures sans s’y connaître admirent dans les gravures anglaises. On peut voir un exemple frappant de cet effet puéril si à la mode à Londres, dans les cheveux du portrait de femme de l’étonnant sir Thomas Lawrence. Dans un beau portrait gravé de la princesse Charlotte d’Angleterre, l’effet chatoyant est porté jusqu’aux dernières limites du ridicule. 11 se remarque dans beaucoup de tableaux que les journaux voudraient nous faire admirer, mais il est plus sensible dans les gravures. Si le public s’apercevait de ce ridicule, les artistes cesseraient d’y tomber, et même de le rechercher. Voilà, pour le dire en passant, à quoi sont bonnes les dissertations sur les arts; elles révoltent toujours l’artiste, l’effet est sûr, mais elles éclairent le public; et, parmi les peintres, il n’est point d’orgueil qui résiste aux dédains du public. Il faut, pour résister à l’opinion des contemporains, avoir la conscience du talent; or, après le génie, rien n’est plus rare.

Je parcourais hier tristement, dans la galerie d’Apollon, cette série de petits tableaux maniérés, affectés, loués par les petits journaux, et dans lesquels il n’y a réellement rien qui vaille que la bordure, lorsque j’ai été tiré de mon spleen par un tableau qui m’a semblé une escjuisse de Paul Véronèse, et, d’après ma manière de sentir, cet éloge est immense. Ce petit tableau, d’un pied carré, représente deux matelots

20i MÉLANGES D’ART ET DE LITTÉRATURE.

qui, à peine échappés au naufrage et sortis des vagues, regardent cette mer cruelle qui vient de leur tout enlever, et à (jui ils ont à grand’peine arraché leur vie. M. Saint-Êvre a eu le génie de peindre un des plus beaux vers du Dante. Il est vrai que l’affreuse terreur qui vient seulement d’abandonner les traits de ces malheureux matelots, d’ailleurs gens du commun, ne les rend pas gracieux. Je ne dissimulerai pas que des personnes de la société, lesquelles, il est vrai, n’ont jamais vu de tableaux, et à qui j’avais indiqué celui-ci, l’ont trouvé repoussant, et ma recommandation fort singulière. Je ne prétends donc m’adresser ici qu’à cette partie du public qui a quelque habitude de trouver du plaisir à regarder les productions des arts. Je ne doute pas que ce fort petit tableau ne laisse une impression profonde. J’y blâmerai une faute de dessin ridicule dans le bras d’un des matelots qui semble enflé; mais peut-être c’est une grâce que M. Saint- Evre a voulu placer dans son tableau. Je n’en serais pas étonné ; ce pein're semble pousser l’amour du laid bien plus loin que M. Horace Vernet lui-méme.

La Paysanne dans un cimetière m’a fait réelle ment horreur par sa laideur. Le tableau de Job avec ses amis m’a un peu consolé du supplice que la paysanne venait d’infliger à mes yeux. Cette paysanne est réellement pour moi de la musique de Gluck , expressive si l’on veut, mais que rien au monde

ne pourrait me forcer à entendre deux fois. Après cette paysanne dans un cimetière, il ne reste plus qu’à représenter une guillotine en action.

Le talent de M. Saint-Èvre est d’autant plus remarquable, qu’il est le contraire de celui de tous les jeunes peintres qui se sont fait un nom à cette exposition. Il me semble voir une vigueur et une vérité qui sont presque aussi rares, parmi les peintres, que la sincérité et la candeur dans notre société hypocrite du dix-neuvième siècle.

Pour faire preuve moi-même d’une sincérité foi t imprudente, je pense que M. Saint-Èvre occupera dans l’opinion des amateurs une des premières places après M. Schnetz. Je lui vois pour concurrents MM. Sigalon, Robert, Delacroix, Delaroche. Je conseillerai à tous CCS messieurs, qui ne brillent pas par l’étude du beau idéal, de se présenter à l’exposition prochaine, avec un grand tableau de figures nues, dans le système de M. David.

MM. üirodel-Trioson, Scheffer. Philippique du Morning Chronicle contre l’école française.

Assurément ce que la peinture peut désirer de mieux dans le genre du portrait, c’est d’être appelée à trans-

mettre à la postérité les traits de ces bommes qui se sont fait un nom par beaucoup d’énergie et un grand caractère. Le paysan Cathelineau et M. le marquis de Bonchamps, généraux vendéens, dont M.Girodet-Trio> son vient d'exposer les portraits dans la grande galerie du Musée, étaient une bonne fortune pour le peintre. Jamais un grand talent n’eut une plus belle occasion de faire preuve d’énergie et d’esprit. Oserai-je dire que M. Girodet a manqué à sa fortune, et que ce grand peintre vient d’imposer une tâche bien pénible aux personnes chargées de tenir registre de l’opinion du public? • .

Excepté dans les accessoires,rendus avec plus d’esprit que de talent, il faut avouer que ces deux portraits sont à une distance immense du génie qui a créé Atala au tombeaUy et les autres chefs-d’œuvre de M. Girodet. Les amateurs se plaignent souvent de l’absence totale de dair-obseur ; c’est l’un des défauts capitaux de celte école française, qui, dans ce moment, est, sans contredit, la première du monde, M. Girodet-Trioson semble avoir compris cette critique avec son esprit plutôt qu’avec son talent. Il a outré le dair-obscur à un tel point, que le portrait de M. de Bonchamps semble être un ancien tableau dont la couleur a poussé au noir. Il est impossible^ dans une ligure représentée en plein air, que les ombres aient la couleur noire à lacjuclle le désir de produire de l’effet a entraîné

M. Girodet. M. de Bonchamps vient d’élre blessé au bras droit, et il s’apprête à écrire ; il est tout près des coups de fusil; Tattention profonde, le génie mili* taire d’un général doivent être excités au plus haut degré, et le peintre nous présente M. de Bonchamps avec un air calme et presque riant.

Et qu’on ne s’y trompe pas, le calme de l’illustre Vendéen n’cst nullement le sang-froid du génie qui a pris son parti ; ce n’est point cette nuance d’expression que le pinceau rapide de M. Horace Vernet a saisie avec tant de bonheur dans l’admirable portrait de M. le maréchal Gouvion-Saint-Cyr. Lo calme de M. de Bonchamps est celui d’un bon jeune homme, serein et tranquille, qui se promène paisiblement dans son parc, une cravache à la main. On doit la vérité à un grand peintre; ce contre sens est peut-être l'un des plus frappants du Salon de cette année. Le portrait du général Cathelineau est mieux, mais l’expression n’est que celle d’un paysan en colère. Je ne retrouve point cet air profondément religieux et simple à la fois, qui avait fait surnommer M. Cathelineau le Saint d'Anjou. La figure du général Desaix, par exemple, avait éminemment cette expression. Dans sa Révolte du Caire ^ M. Girodet a su peindre avec un grand talent, l’œil de l’homme qui se bat pour une cause qu’il croit sacrée. Les accessoires du portrait de M. Cathelineau sont fort bien, c’est que le genre du portrait exige un

clair-obscur un peu renforcé pour tous les accessoires ; il faut qu’on les voie, mais qu’on ne les aperçoive que lorsqu’on les cherche. Cette qualité essentielle manque entièrement à M. Schnetz; dans les meilleurs tableaux de ce jeune peintre, la Diseuse de bonne aventure, par exemple, les moindres accessoires usurpent une part de rattenlion de l’œil.

M. Girodet a exposé un portrait de jeune homme dans le grand salon, près de la Bataille de Montmiraily dans lequel la moitié de la figure n’est pas dans l’ombre, mais est noire. Il est beaucoup de sujets historiques, tous ceux du genre profondément tragique : V Assassinat de Montereau, les États de Blois, le Dialogue de Rébecca et du farouche Templier au haut de la tour dans Ivanhoe, etc., etc., dans lesquels ce clair-obscur forcé ne serait presque pas un défaut. Mais, dans le portrait, qui doit briller par le naturel et la vérité, cette manière est intolérable. Au reste, avoir manqué quelques portraits, n’est d’aucune consé- (]uence pour la réputation de M. Girodet; c'est Voltaire qui laisse échapper de sa plume facile une lettre dénuée de grâce.

J’ai remarqué à côté des portraits de M. Girodet un grand tableau de M. Scheffer : Saint Thomas d’Aquin prêchant la confiance dans la bonté divine durant la tempête. Ce tableau m’a rappelé Restout, un peintre célèbre de l’école française avant la Renais-

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sance de l’art par M. David. M. Scheffer me semble avoir des défauts contraires à ceux des élèves de ce grand peintre. Non -seulement il ne cherche pas aux dépens de toute raison à étaler des personnages nus, mais, quand par hasard il a une partie nue à traiter, il ne sait pas la rendre. Ce n’est point la négligence d’un grand peintre, du Tintoret par exemple, qui outre quelquefois la forme à force de la bien connaître. C’est le tâtonnement d’un artiste qui ne connaît pas à fond la position, la forme et l’action de chaque muscle. Si on laissait passer, sans les critiquer avec sévérité, des tableaux tels que le Saint Thomas, de M. Scheffer, dans lesquels il n’y a réellement de bon qu’un certain feu pittoresque et de l’esprit, l’école aurait bientôt rétrogradé au point où elle en était , avant (jue M. David la fit passer, du dernier rang qu’elle occupait en Europe, au premier.

A propos de notre incontestable supériorité sur les autres écoles, je citerai un manifeste sanglant contre les peintres français, qui se trouve dans le Morniny Chronicle du 23 octobre dernier. 11 faut bien passer un peu d’humeur aux gens qui mettent de Vhonneur national à admirer les portraits de M. Lawrence et les grands tableaux d’histoire de M. West, à peu près de même force. L’auteur de la philippique que je dénonce au public de Paris est l’un des hommes de lettres les plus distingués du Parnasse anglais. Sans

doute, il exagère lorsqu’il place, en quelque sorte, M. Delacroix au-dessus de M. Girodet; mais il y a souvent de la raison et du goût dans sa «ritique. J’y ai remarqué un dilemme assez pressant. M, W. H. dit aux peintres qui ne savent que copier des statues grecques : « Si vous n’altérez pas la pureté de l’antique, votre tableau n’est qu’une copie comme la Ga~ latée de M. Girodet dans le tableau de Pygtnalion (galerie deM. deSommariva). Si vous entreprenez de rendre la passion, les têtes de vos personnages seront en contraste perpétuel avec les corps, car la première condition de la statuaire antique était le calme profond, sans lequel, chez les Grecs, il n’y avait point de beau idéal. » Je voudrais voir traduire en français cette diatribe du Mormtuj Chronide, et surtout qu’on y répondit , mais par de bonnes raisons et non pas en nous partant encore de l’éternelle jalousie des perfides Anglais.

A propos de brochures à faire sur la peinture, on dit que les peintres qui étaient à la mode il y a vingt ans, et qui se voient désertés par l’inconstante déesse, se sont réunis , et, se constituant bravement juges et parties, on fait un pamphlet dans lequel on dit beaucoup de mal des jeunes peintres dont le public s’obstine à regarder les ouvrages. Cela s’appelle défendre les bons principes^ la pureté du grand stigle, la gloire de l'école nationale., etc. , etc. ; pou importe le degré

d’hypocrisie, pourvu q<ie le pamphlet soit bien écrit. Il parait que ces messieurs prirent, il y a vingt ans, la mode pour de la gloire ; ce sont deux choses un peu différentes. L’on n’a qu’à se demander, la main sur la conscience, par quels moyens on obtint jadis cette prétendue gloire ! combien elle a coûté d’articles de journaux, de dîners, de visites, de billets du matin aux journalistes, etc., etc. Demandez plutôt à l’immortel auteur A’Ipsihoé.

MM. Mauzaisse, Heym, Caminade, Longhi, Anderloni, Caravaglia, Picot, Pallière, Roger, du P.avilIon, L. Robert, Rayez, Dejuinne,

Du pré, Orsel.

II serait mal à moi de passer sous silence une foule de tableaux estimables auxquels il ne manque, pour atteindre à la gloire, que d’avoir paru aux expositions qui ont lieu actuellement à Berlin, à Londres et à Milan.

J'aime beaucoup, par exemple, le Saint Étienne de M. Mauzaisse. En deux jours de temps, M. Gros en ferait un tableau fort remarquable, et i]ui, à Londres, passerait pour un Titien. Il y a des négligences de détail ; mais ce tableau est facilement compris, et lo personnage principal ne manque ni de résignation

ni (le beauté. On peut reprocher au portrait de Henri IV, par M. Mauzaisse, que Henri IV a un air de bonhomie qui n’est pas l’air de bonté d’un roi. La critique reprendra des négligences dans le cheval ; MM. Vernet nous ont rendu difSciles ; mais ce portrait a de l’effet vu de loin ; dans une grande salle, il paraîtra superbe, surtout s’il est placé dans quelque province éloignée, peu accoutumée à voir des tableaux. Paris maintenant absorbe tout, attire tout à lui, l’esprit comme l’argent des provinces, et c’est un grand malheur ; le reste de la France s’appauvrit au physique et au moral.

M. Hayez vient d’exposer une toile immense. Jérusalem est incendiée; les soldats romains massacrent les familles juives qu'ils trouvent réfugiées dans le temple. On remarque d’abord un fort beau groupe. Une femme et son enfant sont foulés aux pieds par le cheval d’un soldat romain ; le mari de cette femme essaye de saisir par la bride le cheval du Romain, qui lui porte le coup mortel. H y a une faute de perspective aérienne dans les jambes de l’homme qui veut arrêter le cheval ; l’enfant est excellent. Le soldat, pris dans un bas-relief antique, a bien le sang-froid qu’en pareille occurrence l’histoire nous montre chez les Romains. L’homme n’existait pas, pour ainsi dire, dans l’ancienne civilisation. Tuer un barbare pour un Romain patriote était un acte d’une beaucoup moindre

SALON f)E 1824,

importance que tuer une bête de somme appartenant à l’armée. La femme juive et son enfant me paraissent copiés du Doininiquin% Éloigné de ma collection de gravures, je ne me hasarderai pas à indiquer le tableau du grand maître. Dernièrement, j’ai dit que M. Caminade, dans son fort joli tableau du Mariage de la Vierge^ avait copié un grand prêtre de Raphaël. Je suis sûr d’avoir vu cette figure dans un ouvrage célèbre, mais enfin ce n’est pas dans le Mariage de la Vierge^ qui est à Milan, et dont M. Longhi vient de donner une excellente gravure, qui rappelle bien la sécheresse de la première manière de Raphaël. J'indiquerai aux gens opulents qui meublent des appartements les gravures de MM. Anderloni et Caravaglia, élèves de M. Longhi. Les ouvrages de ces deux artistes, qui auront un nom européen dans peu, doubleront de prix d’ici à vingt ans ; tandis qu’une autre mode succédant à celle des effets chatoyants, les gravures anglaises, recherchées aujourd’hui, ne vaudront bientôt plus dans le commerce que ce qu’elles valent aux yeux des gens de goût.

M. Picot est un peintre rempli de grâces, mais dont les connaissances anatomiques ne sont peut-être pas au niveau de l’époque. Peut-être ce jeune artiste ne s’est-il pas assez appliqué à connaître la forme, la position, l’office des muscles qui couvrent le corps de l’homme. Son tableau de cette année, Céphale et

ProcriSj me semble inférieur à sa charmante Psyché de la dernière exposition. M. Picot est un poète aimable auquel il ne faut pas demander du tragique. Les jambes de Cépliale et de Procris, surtout celles de Cépbale qui fait effort, manquent de détails, de muscles. On a dit que Cépbale avait l’air fâché d’un homme qui vient de casser un beau vase de porcelaine ; il fallait le dernier degré du désespoir. La Délivrance de saint Pierre^ de MM. Picot et Pallière, est un 'ouvrage rempli de cette grâce qui fit jadis la réputation du Guide.

M. Roger, jeune peintre qui travaille dans le genre de M. Horace Vernet, a envoyé de Rome un charmant petit tableau ; ce sont des Chevaux préparés pour la course. Il y a de la couleur, de l’expression, et même du clair-obscur dans ce petit ouvrage. M. Roger a peutêtre mieux réussi que M. Horace Vernet lui-même à rendre l’énergie sauvage des Romains de la basse classe. Espérons que M. Roger étudiera le dessin, et arrivera à faire aussi bien que M. Léopold Robert. Je ne dissimulerai pas à M. Roger qu’il y a de la mollesse dans son Intérieur d’un bâtiment pendant un orage. Cela ressemble un peu trop aux tableaux que les marchands de lithographies commandent aux jeunes peintres.

On m’avait beaucoup vanté la sublime beauté d’un tableau de M. Léopold Robert , annoncé sous le

n“ 1449, el qui représente des ReîUjieuses de Vordre de Sainte-Thérèse, effrayées du pillage de leur couvent par des Turcs. On disait que ce tableau ne serait pas exposé ; on lui reprochait trop de feu et de vérité.

« Honneur, me disais-je, au jeune peintre que de tels défauts éloignent du Salon I » Hélas ! j'ai vu le tableau ce matin, et je regrette qn’il n’ait pas partagé le sort* de V Iphigénie de M. du Pavillon ! Ces deux religieuses son peintes grossièrement, el ne m’ont fait aucune impression. Celle qui soutient l’autre est mal dessinée. M. Robert a le même défaut que M. Granet dans son tableau du Dominiquin ; il peint de petites figures qu’on regarde de fort près , sans se donner la peine d’y mettre de détails. Les doigts de la religieuse qui s’évanouit ont la roideur de la convulsion, ce qui est fort bien, mais, du reste, ne présentent pas forme humaine. J’ai remarqué, de M. Robert, une nouvelle Mort d'un brigand, dans le grand salon, auprès du Louis XIV de madame Hersent. Ce petit tableau me semble bien inférieur au premier. Ici, la maîtresse du brigand n’est pas au désespoir. Du reste, ce petit tableau fait paraître bien pâles tous ses voisins. MM. Robert, Roger et quelques autres jeunes peintres feront tomber, d’ici à peu d’années, la mode des gravures.

Il faudrait que ces messieurs apprissent à traiter des nuances de passion plus délicates que celles qui se rattachent à la* mort d’un brigand. Ils devraient se rap-

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procher des proportions employées par M. Ilayez, Il n’est bruit en Italie que du tableau de ce jeune Vénitien, exposé à Milan, et qui représente le Comte de Carmagnola allant à la mort, et recevant les derniers adieux de sa femme et de ses filles. Il faut convenir que ce sujet intéresse plus que la Mort d'un brigand, ou qu’une Halte de pèlerines dans la campagne de Rome. Toutes les lettres s’accordent à porter aux nues le tableau du peintre vénitien, et à placer ce jeune artiste bien au-dessus de Cammunicini et de Benvenutti, peintres en grand renom, qui, chargés d’honneurs à Florence et à Rome, voient les suffrages du public se retirer de leurs ouvrages, comme certains grands peintres de Paris. La couleur et le clair-obscur sont les parties brillantes de l’ouvrage de M. Rayez, qui est déparé par quelques fautes de dessin choquantes. L’expression des ])crsonnages est vive et profonde : on sent que ce peintre a de l’âme.

Je voudrais pouvoir donner les mêmes louanges à M. Dejuinnc, qui vient d’exposer un immense tableau représentant la Famille de Priam. Le cadavre d’Hector ne porte point l’empreinte des fureurs d’Achille. Pourquoi ravir au vieil Homère ces beautés sublimes qui n’ont d’autre défaut que de nous avoir été expliquées au collège par des pédants? Le vénérable Priam, que nous apercevons près du cadavre d’Hector, n’est donc pas allé baiser les mains qui avaient tué son fils?

Fidèle au système de l’école de Qavid , M. Dejuinne n’a donné aucune expression à Andromaque, et a placé à côté d’elle un bel homme entièrement nu, mais dont les deux jambes ne semblent pas appartenir au même corps. L’ensemble de ce tableau fait plaisir, et l’auteur possède plusieurs parties de la peinture.

Que ne puis-je louer un tableau de M. Dupré, jeune artiste français qui est à Rome, et qui sait faire respecter ces beaux noms à'artiste et de Français ? Je trouve de la sécheresse et de la froideur dans son ^bleau de Camille s’insurgeant contre les Gaulois occupés à peser la rançon des Romains. M. Üupré, qui a exposé, cette anné^, d’excellentes Vues de la Grèce, pleines de caractère, a l’amc qu’il faut pour profiter des têtes superbes que l’on trouve à Rome, et qui ont fait la fortune du Brutus de SI. Lethière. Certainement un Romain contenant à peine sa fureur a une autre expression que celle qu'il a donnée à Camille. Demandons à M. Dupré, pour la prochaine exposition, un tableau du moyen âge ; demandons-Iui un peu de clair-obscur ; conjurons-le, au nom de la vraie gloire, qu’il est fai' pour apjirécier, de regarder quelquefois la Communion de saint Jérôme, du Domiiiiquin. Les chairs de M. Dupré, comme celles de M. Sclmel'A, ont Hair d’être laites de quelque substance dure.

La Mort d'Abel, de M. Orsel, autic ienne peintre

travaillant à Rome (e’est de Rome, cette année, que nous sont venus les meilleurs tableaux), n’est pas sans mérite. Ce qui frappe au premier coup d’œil dans ce tableau, c’est que tout y est gris comme dans les Sabines^ de M. David. Cela suffit pour beaucoup de gens qui passent aux tableaux voisins ; mais, comme ces tableaux sont fort mauvais, je suis revenu à celui de M. Orsel. Caïn est peint d’après Talma ; une barbe ridicule dérobe l’expression de la figure d’Adam ; Abel a une figure belle et plate ; mais la douleur d’Ève est bien celle d’une mère. Elle dit à Adam : « Ne maudis pas ton fils Caïn, c’est moi qui suis la source de tous ces maux. » On voit que le peintre s’est servi, comme M. Schnetz, de la figure d’une jeune femme de Sonino, qui, depuis deux ans, sollicite à Rome la liberté de son mari. Il y a dans ce tableau un laurier qui est tout au plus à dix pas du spectateur; ce qui n’a pas empêché M. Orsel de donner à ses feuilles le gris clair que nous avons reproché à M. Chauvin. C’est en traitant le coloris de cotte manière que l’on fait prendre la fuite aux spectateurs. Ce tableau est fort bien dessiné.

MM. Raucli, Ficck, Fielding, Ingres ; Procès de l’école de David.

Je suis entré à l’Exposition ce matin, par la salle des statues, sur lesquelles je cherche à préparer un article. J’ai remarqué sur le palier du bel escalier du Louvre, deux candélabres de marbre donnés à madame de la Rochejaquelein, par les officiers de l’armée prussienne. Oserai-je dire que je trouve de la poésie dans ces candélabres? Pardonnera-t-on à l’iiomme qui, malgré les meilleures intentions du monde, n’a pas pu être ému par tant de grands tableaux, ouvrages des peintres français, cet aveu peu patriotique, qu’il a été touché par l’œuvre de deux sculpteurs allemands, MM. Rauch et Ficck? Rien ne dépite l’artiste savant qui n’a pas d’âme, comme la forme de l’éloge que j’emploie en ce moment; c’est avec plaisir que j’aurais évité cette forme, mais elle est nécessaire à ma pensée. J’ai été touché surtout des portraits des héros vendéens. Supposez ces bas-reliefs placés dans l’église gothique de la Vendée où reposent les restes de ces guerriers illustres, voyez-les éclairés par le demi-jour de l’église de Saint-Florent, par exemple, et vous concevrez mon émotion, vous la partagerez. Cette émotion sera utile

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à VOS progrès dans les beaux-arts; vous verrez ncltement pourquoi M. Girodet n’a pu produire avec son pinceau savant l’effet que MM. Rauch et Fieck, sculpteurs allemands, ont atteint par des ouvrages où je pourrais reprendre plusieurs défauts.

Ces artistes que je ne connais point, et dont jamais, je crois, je n’ouïs parler, ont su ne pas sortir de cette * modestie raphaélesque, de celte tranquillité des statuaires grecs sans laquelle il n’y a rien de sublime en sculpture. Cet art divin ne peut exprimer que les habi^ tndes de Vâme, et, toutes les fois que vous représentez, meme correctement, une passion passagère, les habitudes constantes de l*àme étant nécessairement éclipsées, ce n’est plus de la sculpture que vous faites. M. Rauch, le plus habile, ce me semble, des deux sculpteurs étrangers, dessine fort mal les poignets de ses figures. Cette petite incorrection dans des figures de femmes, d’ailleurs charmantes, est venu troubler mon plaisir. Quel dommage que la science manque aux artistes qui ont de l’âme! Je voudrais que M. Raucli fut chargé de faire un tombeau pour lord Ryron.

J’ai fort peu de considération pour l’aquarelle, c’est un pauvre genre; mais l’apologue aussi est peu de chose comparé au poème épique, et toutefois la Fontaine est immortel comme Homère. Dans les beauxarts, où la médiocrité n’est rien, il faut exceller n’im- ])orle par quel moyen. Je ne dis pas que raquarellc de

M. Fielding qui représente Macbeth et Banco arrêtés sur la bmyère par les trois sorcières soit un petit ouvrage parfait comme telle fable de la Fontaine ; mais je me détermine à en parler, parce que, depuis quinze jours que j’ai découvert ce tableau, à l’extrémité des salles de l’industrie, tout près des candélabres prussiens, je ne puis jamais quitter l’exposition sans aller le revoir.

Ce petit ouvrage sans conséquence représente parfaitement cette scène de sorcières que les protecteurs des idées surannées reprochent si souvent à Shakspeare. Je vois dans celte aquarelle une haute leçon de poésie; voilà comment il faut présenter les choses surnaturelles à l’imagination. Pendant la tempête, on aperçoit les sorcières dans un nuage noir assez, distinctement pour prononcer qu'elles existent, et pas assez pour que l'œil puisse détailler les parties de ces corps formés d’air, et qui vont se résoudre en air aussitôt que l’inquiète ambition de Macbeth les pressera de questions. Dans un an, je me souviendrai encore de cette pauvre petite aquarelle de deux pieds carrés, et j’aurai oublié, ainsi que le public, ces immenses tableaux à l’huile qui tapissent le grand salon; c'est ainsi qu’une petite fable de la Fontaine l’emporte sur une tragédie de La Harpe. Dans les arts, il faut toucher profondément, et laisser un souvenir; ce n’est pas le temps, c’est la manière qui ne fait rien à l’affaire.

m MÉLANGES D’ART ET DE LITTÉRATURE.

J'allais au Louvre pour juger de l’impression que le public du samedi reçoit des tableaux ; je voulais aussi voir un ouvrage nouveau dont on dit beaucoup de bien : le tableau de M. Ingres qu’on vient seule-ment de placer dans le grand salon, et qui représente Louis XIH meltant la France sous la protection de la sainte Vierge. C’est, selon moi du moins, un. ouvrage fort sec, et, de plus, un cenlon des ancienspeintres d'Italie. La Madone est belle sans doute, mais c’est d’une sorte de beauté matérielle qui exclut l’idée de la divinité. Ce defaut, qui est de sentiment, et non pas de science^ éclate encore davantage dans la figure der l’Enfant Jésus. Cet enfant, qui, d’ailleurs, est fort, bien dessiné, est tout ce qu’il y a de moins divin au monde. La physionomie céleste, l’onction indispensable dans un tel sujet manquent entièrement aux personnages de ce tableau.

Le livret annonce que M. Ingres habite Florence. Comment, étudiant les peintres anciens, M. Ingresn’a-t-il pas vu les tableaux de ira Bartolommeo, eelui-là même qui enseigna Je clair-obscur à Raphaël? Les ouvrages de ce moine, qui ne sont pas rares à Florence, sont des modèles d’onction. Veut-on savoir pourquoi? Fra Bartolommeo, touché des prédications deSavonarole, abandonna l’exercice de son art, craignant de se damner. Comme il était l’un des premiers peintres de son -siècle, et je crois do tous les siècles, au bout de

quatre ans le supérieur de son couvent lui ordonna de peindre de nouveau, et fra Bartolommeo, par esprit d'obéissance^ se remit à faire des chefs-d’œuvre. Voilà, ce me semble, tout le secret de la supériorité du quinzième siècle sur le nôtre. On vient d’inventer, il y a deux mois, un canon à vapeur qui lancera à une lieue de distance vingt boulets par minute. Nous triomphons dans les arts mécaniques, dans la lithographie, dans le diorama ; mais tous les cœurs sont froids, mais la passion sous toutes les formes ne se trouve plus nulle part, et, je crois, moins encore en peinture que partout ailleurs. Aucun tableau de l’exposition n’a le feu que l’on trouve dans un opéra de Rossini.

Je me hâte de quitter cette digression qui aura scandalisé les peintres savants, pour revenir à M. Ingres, qui est lui-même l’un des grands dessinateurs de notre école. Comment M. Ingres, qui est homme d’esprit, n’a-t-il pas vu que moins l’action d’un tableau religieux est touchante par elle-même, plus l'onction est nécessaire au peintre pour nous mettre sous le charme? Les anges qui écartent un grand voile aux deux côtés du tableau de M. Ingres sont peints d’une manière fort sèche ainsi que leurs draperies; le petit' nuage sur lequel pose la Vierge est de marbre; il y a une crudité générale dans la couleur. • -

Le mouvement de la figure de Louis XIII est fort

vif; mais rien ne nous indique le chef d’un grand empire implorant la bonté divine pour ses innombrables sujets. La petite moustache espagnole du principal personnage, qui est presque tout ce qu’on aperçoit de la figure, produit un effet assez mesquin. Voilà bien des critiques accumulées sur l’ouvrage de M. Ingres, et cependant je considère le Fœu de Louis XIII comme l’un des meilleurs tableaux d’église de l’exposition. Il gagne beaucoup à être revu ; il gagnera plus encore à être placé dans une église, et à être regardé forcément pendant une heure de suite. Je trouve dans cet ouvrage une profondeur de science et d’attention qui prouve que M. Ingres est dévoué à la peinture et exerce son art en conscience. Ce tableau est précieux, surtout en ce moment, où tant de jeunes peintres semblent travailler uniquement pour donner des sujets aux graveurs lithographes. Si le peintre eût été doué du feu

céleste nécessaire pour mettre un peu d’àme et d’ex-

pression dans la figure de la Madone, il eût pu facilement attirer l’attention du public. Pour peu que nous cherchions à méditer sur les ouvrages des peintres qui brillèrent il y a vingt ans, nous arrivons toujours à cette vérité désagréable, et sur laquelle je n’aime point à revenir : l’école de M. David, fort habile à représenter les muscles qui couvrent le corps humain, est ho: s d'état de faire des têtes exprimant avec justesse un sentiment donné.

Exhortons M. Ingres, et les peintres ses contemporains, à traiter des sujets historiques qui n’exigent pas une grande profondeur d’expression. Sans s’écarter des annales de Louis XIII, M. Ingres pouvait représenter ce roi si brave à l’attaque de la Brunette, au moment où Bassompierre lui dit : « Sire, les violons sont prêts; quand Votre Majesté voudra, le bal commencera. »

J’ai trouvé une naïveté charmante dans un petit tableau qui nous montre un Jeune Savoyard malade. J’ai cherché. le nom de l’auteur, il a gardé l’anonyme, ce qui me fait présumer que nous devons cet aimable ouvrage à une jeune femme. J’oserais conseiller à l’auteur de mettre un peu plus de hardiesse dans ses lumières et dans ses ombres; à l’exemple de Rembrandt, il faudrait que toute la lumière de ce joli tableau fût concentrée sur la hgure du jeune Savoyard ; le spectateur remarquerait davantage sa touchante expression.

Il me reste à parler dans mes prochains articles des miniatures et des statues. J’éprouve à ce sujet un embarras singulier ; j’ai trop à louer les miniatures, j'ai trop à blâmer les statues. On ne fait nulle part en Europe la miniature comme en France; les noms de MM. Saint-Augustin, et de mademoiselle Lisinka Rue (madame de Mirbel), sont aussi connus à Vienne et à Berlin qu’à Paris. Presque tous les peintres en miniature qui ont exposé cette année méritent des

louanges; si je veux être juste, il faudra parler de tout le monde; il n’en est pas de même pour les statues. Je ne sais comment faire pour éviter le reproche d’être un ennemi des arts et des artistes^ titre décerné cette année, unanimement, à toutes les personnes qui, sans avoir jadis exposé de mauvais tableaux, ont osé exprimer une opinion sur le Salon.

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