‹ MélangesChapitre 7 sur 23 · LA CATHÉDRALE · texte numérisé non relu

LA CATHÉDRALE

C'est plutôt pour la commodité de la classification, que pour des raisons d'art positives et précises , que j'ai qualifié la Cathédrale de Nîmes de monument du moyen-âge. Dans la réalité , c'est un monument de tous les âges , qui n'a de caractère particulier que le grand nombre de ses restaurations successives. Mais il y a peu de monuments plus curieux à Nimes , sinon comme ouvrage d'art , — l'art ne s'y montre le plus souvent qu'à l'état de maçonnerie , — du moins conune monument historique. Les ruines romaines qu'on voit à Nîmes sont antérieures à l'existence française de la cité ; la Cathédrale porte au contraire la marque des crises les plus violentes de cette existence : presque toutes ses pierres ont été ébranlées tour à tour par le flux et le reflux des tempêtes religieuses du seizième et du dix-septième siècle.

La Cathédrale est bâtie sur les fondements d'un temple antique. Du côté du nord , la base du soubassement ou piédestal continu sur lequel rep\)se cette partie de l'édifice , est encore

entière et a gardé le caractère de son origine. Dans les différents travaux de réédifioation de la Cathédrale , on déccHiyrit des débris de statues , des instruments de sacriBoe et des mosaïques. Enfin 7 il y a moins de dix ans , en abaissant le sol devant la façade , on trouva des chapitaux c(»*inthleDs , ud reste d^attique, des chapitaux en marbre blanc ayant appartenu à des pilastres , et diverses autres reliques d ^architecture qui ne permettent pas de douter que la cathédrale n'ait été bâtie sur remplacement d'un édifice romain. Plusieurs inscriptions, découvertes successivement , ayant prouvé que Nimes possédait un temple dédié à Auguste , tous les historiens ont dû penser naturellement que les ruines de ce temple avaient servi de fondements à la Cathédrale. D'après ces liistoriens , et principalement le dernier de tous , Ménard , deux taureaux saillants en marbre décoraient le dessus de la petite porte du septentrion; ces taureaux furent détruits pai* cette pieuse et vandale raison qu'une église consacrée au vrai Dieu ne devait pas être souillée par un ornement rappelant le culte de païens. On sait d'ailleurs que la porte d'Auguste présente encore aujourd'hui , au sommet des deux principaux portiques , deux têtes de taureau en relief. Ne serait-ce pas là une preuve de plus en faveur de l'opinion populaire que tous les historiens et antiquaires de Nimes ont adoptée sur l'édifice primitif qui a servi d'emplacement à la Cathédrale?

Aucune donnée n'existe sur la forme de la première église qui prit la place et les fondations du temple antique. On sait seulement qu'en l'an 808 Charlemagne s'en déclara le protecteur , et qu'à cette époque elle était dédiée à la Vierge et à saint Bauzile.

En 1096, elle fut reconstruite et consacrée par le pape Urbain II. « Cet édifice , » dit Ménard , « avait une très-rbelle » forme et une vaste étendue ; il était construit en trois nefs

n qui formaient uu vaisseau de viagUhuit toises de loogueiir » 8iir ome de largeur ; un clocher de f<H*iiie carrée , très- » élevé et solidement bâti , accompagnait cet édifice ; il était » placé dans l'angle qui tourne vers le nord*. La plus haute » partie de ce clocher formait une terrasse agréable , entou- » rée d'une balustrade de pierre de taille , qu'on avait tra- » vaillée en ornements d'architecture faits à jour ^. On orna n le dessous de la façade de cette église de diverses repré- » sentations sculptées en demi-relief , dans le goût du temps , » dont les sujets étaient pris de TËcriture sainte , comme sont » la Création du monde , Adam chassé du Paradis terrestre , » Abel tué par son frère Caïn , l'Arche de Noé ^ Quant à la » position de l'édifice , on y avait suivi l'usage pratiqué dans » les temps priQuitifs du christianisme : la porte d'entrée était )» toornée au couchant , et l'autel placé au levant. »

Dans le mois de décemfot*e de l'an 1567, la démolition des

églises catholiques fut résolue par les protestants victorieux ,

et celle de la cathédrale adjugée au rabais dans la salle de

THôtel-de-Ville. On commença par le grand clocher dont

parle Ménard. « On voulait , » dit .cet historien , « l'abattre

»> par le pied , et déjà l'on avait écorné la première rangée

» de pierres qui y sont placées en saillie ; mais celui qui pré-

» sidait à la démolition s'étant , d'un coté , aperçu que la

» chute de ce bâtiment entraînerait celle des maisons voisi-

» nés, et, d'un autre côté, considérant qu'on pouvait faire

» usage du ctocher pour y placer des sentinelles , fit cesser

»> les ouvriers et leur fit démolir seulement le corps de Té-

» glise. Ces commencements de leur fureur paraissent encore

» Qu bas de ce clocher. »

* C'est celui qui existe aujourd'iiui.

Cette balustrade est détruite.

Une partie subsiste encore.

Sur la fia du règne de Henri lY , en i609 , les ca(h<^iques commeDcèrent à rebâtir la Cathédrale. L^évèque , le corps des chanoines et les habitants catholiques en firent les. frais ; les travaux durèrent jusqu^en 1621, Dans rintervafle, les chanoines de la Cathédrale célébraient le service divin dans un ancien réfectoire du couvent , converti en église provisoire. En 1 621 , les échafouds venaient à peine d'être enlevés , quand la Cathédrale , nouvellement rebâtie , fut détruite par les protestants , et , avec elle , Péglise provisoire qui en avait tenu lieu pendant douze ans.

Dans ce temps-là y Nimes était Uvrée au duc de Hohan y et travaillait à lui gagner le commandement de Tarmée de la Yalteline. Les jours de persécution avaient recommencé pour les catholiques. S^il est vrai que les chefs du parti protestant montraient de la modération et promettaient sûreté et assurance à ceux des cathotiques qui voudraient demeurer dans la ville , et pleine liberté d'en sortir s'ils s'y croyaient en danger, il est vrai aussi que le peuple s'échauffait de plus en plus contre ses anciens ennemis. On parlait de cathoUques blessés par des protestants , la veille de Noël , comme ils rentraient chez eux après avoir assisté à la messe de minuit. Les mots de Philistins^ de papistes, retentissaient de nouveau dans les inies y au passage des prêtres et des chanmnes. Les curés ne pouvaient sortir de la ville, pour enterrer les morts dans les cimetières , qu'avec des gardes et un laissez-passer des consuls qui indiquait le nombre de prêtres dont ils avaient permission de se faire assister. Mais cette dernià^e tolérance cessa bientôt tout-à-fait. Il leur fut défendu de sortir pour aller porter le viatique aux malades , défense qui pouvait paraître une persécution , quoique ce filt une simple mesure de

prudence des cmisuls : on voulait ôter à la populace toul pré** texte de violence , et retenir chez eux quelques prêtres fanatiques ^ jaloux de rechercher le martyre de quelque insulte publique dans les rues, et de se faire un titre des brutalités de la populace auprès du parti catfadique redevenu le plus fort.

Moies était alors gouvernée par une assemblée , ou Cercle , sous Finfluence et à la discrétion du duc de Rohan. Le Cercle délibéra de faire cesser dans la ville Texercice de la reUgion catholique , et de démoUr' la Cathédrale , pour en appUquer les matériaux à Tentretien des fortifications. Il décida , en outre , que les principaux cathoUques seraient arrêtés et tenus en prison. Le Conseil de ville , plus modéré que le Cercle y fit des représentations énergiques ; on craignait , avec raison , que , dans les villes où les religionnaires étaient en minorité , le parti catholique n'usât de représailles en les emprisonnant ou en faisant pis.

C'était une pitoyable situation que celle de Kimes à cette époque. D'après les règlements généraux de l'union des villes protestantes , outre les autorités électives et municipales , elle avait un gouverneur militaire , le baron de Brison , et cette assemblée ou Cercle pour y représenter l'Union protestante. Brison avait des partisans et des ennemis ; ceux-ci dans la bourgeoisie , toujours mal disposée pour l'autorité militaire ; ceux-là dans le peuple , qui lui tenait compte de quelques services rendus à la religion. Le Cercle et le Conseil de viUe n'étaient pas d'accord ; le Cercle s'entendait à mervdMe avec Brison , qui avait peu d'amis au Conseil de ville. Le Cercle ayant imposé a la ville un droit au profit de Brison , les consuls réclamèrent vivement , et allèrent jusqu'à sommer Brison de résigner son gouvernement. Celui-ci leur cria qu'ils voulaient livrer la ville au roi , que pour lui , il ne i"endrait pas sa charge et ne quitterait la ville que sur le bon plaisir du

peaple. Les deux partis se reocontr^nt dans les mes ; les consuls en chaperon , suivis d^une centaine d^habitaots armés ; Brison , tenant à la main une haUd>arde , et ayant avec lui quelques sddats. 11 y eut des pourparlers sur le ton de la menace. Les consids , voulant éviter une rixe à main armée, apaisaient d^eux-mémes leur suite ; mais Brison laissait la sienne s'édiauffer et crier à tue^^téte : Vive Brison ! Vive le gouverneur ! A la An , un coup de feu partit des rangs de ses soldats , et vint ifirapper mortellement Dortols , capitaine de quartier qui accompagnait les concis ; les bourgeois ripostèrent , et mirent en fuite Brison et sa troupe. L'un d'eux, ' plus animé que les autres , Jean Bournet , se détacha de ses amis , disant qu'il allait quérir des pétards pour faire sauter la maison du gouverneur; cette imprudence lui coûta la vie. Il avait à traverser des rues dont la populace était à Brison ; des hommes , des femmes s'ameutent autour de lui ; il parvient à leur échapper, s'élance dans une boutique voisine , la referme précipitamment et s'y barricade. Après un siège de trois heures , la boutique fut enfoncée , et le malheureux Bournet assommé , traîné dans les rues et mis en pièces. Quant aux consuls , ils avaient été obligés de reculer jusque dans l'Hôtel-de-Ville.

Cette victoire de la populace protestante ne présageait rien de bon aux catholiques. On reprit le projet de démoMon de la Cathédrale. Le lundi 29 novembre 1621, à deux heures après midi , des groupes de religionnaires s'assemblèrent en tumulte sur la place de Notre-Dame. C'étaient les travailleurs de boime volonté , qui venaient mettre à exécution l'ordonnance rendue par le Cercle. Cela se fit très -régulièrement et après un signal donné à son de trompe. Les travailleurs se précipitèrent dans l'église. On n'y avait pas encore dit te messe. Ils montèrent au haut do l'édifice , découvrirent le

toit, rompirent les voûtes et en emportèrent la charpente. Après le toit , ils attaquèrent le corps de Féglise , abattirent les muraîQes latérales , et mirent toat à ras-t^re , sauf lé mur où était la porte d^entrée , et le docher qu'ils laissèrent debout , parce qu^on en avait besoin pour y mettre des sentinelles.

Jjd même jour, ils allèrent se jeter sur Téglise provisoire qui servait alors de Cathédrale , et qui était peu éloignée de Notre-Dame. Le curé de la Cathédrale, nommé Richard de Beauregard , et les ecclésiastiques composant le chapitre , se préparaient à chanter vêpres , quand ils entendirent les cris de8 religiomiaires qui venaient démolir Téglise. Ils eurent le temps de sauver le saint sacrement , avec le saint ciboire , et une custode en forme de soleil , qui était un présent d^un grand personnage. Tout le reste fut pillé et pris. Les reHgionnaires renversèrent trois autels 3 brisèrent les tableaux , abattirent le dais sous lequel s^asseyait Févéque , et le fauteuil élevé d'où il dominait les stalles des chanoines ; ils enlevèrent les orgues. Après réglise , ils saccagèrent la sacristie. Vases sacrés , reliquaires , chasubles , ornements d'église , tout fut dispersé. On vit on des leurs , nommé Sanson , cordomiier, homme de peu, dit un des témoins , courir dans les rues , ayant sur sa tête la mitre épiscopale , et suivi d'une troupe de peuple qui l'applaudissait par des huées. Les témoins désignèrent une jeune fille qui avait emporté un crucifix « relevé en bosse , auquel manquoit ung bras. »

Le lendemain , qui était le jour de la Saiot-André , ils re* vinrent dans la même église , vers sept heures du matm , comme à une besogne régulière , dans un certain ordre , et se mirent en train de la démolir. Tout ce qui pouvait être de quelque usage fut enlevé avec précaution ; les portes , les châssis des fenêtres , les ferrures , les poutres , les tuiles ,

toutes ces choses furent emportées et sans doute emmagaânées pour servir à d^autres bâtisses. On n^avait laissé aux passions que les vitres et les dioses d^ornement et de luxe h casser et à saccager. C^^st même cette espèce de régularité dans ce désordre délibéré et arrêté en assemblée , qui me ferait douter des violations de tombeaux dont parlèrent les témoins à charge , dans Tenquéte qui en fut faite à Beaucaire dans la même année , témoins tous catholiques , et tous déclarant y non pas qu'us avaient vu ces profanations , mais qu^ils en avaient ouï parler. Quoi qu'il en soit , d'après la rumeur catholique , les religionnaires auraient ouvert les tombeaux de Téglise , pénétré dans le caveau des chanoines , et déterré le corps de Philippe Eyroux , second archidiacre, mort depuis à peine deux mois ; ils lui auraient enlevé son surplis , ses gants , son bonnet et tous ses autres vêtements , arraché la bague qu'il avait au doigt , et même , ajoutaient les oui-dire , ils auraient séparé là jambe du tronc , en voulant th'er ses bàs-de-chausse ; la bière même aurait été emportée avec le reste dû butia. 11 est vrai que PhiUppe Eyroux était fort haï du peuple. Deux mois avant sa mort , il avait été le sujet d'une sorte d'émeute nocturne ; ses fenêtres avaient été brisées à coups de pierres par des religionnaires qui lui criaient : Sors, capelan! Après ce coup , les mêmes hommes étaient allés à un moulin d'huile , tenu par un nommé Jehan Vian , catholique , et lui avaient déchiré son livre de comptes , où figuraient sans doute quelques-uns d'entre eux pour lui avoir fait presser des oBves.

Parmi les différents témoins interrogés par le juge de la sénéchaussée de Beaucaire sur cette double démolition , j'en trouve un qui dépose : « Qu'il a veu emporter le couvert et » rompre les voultres , et que ce lui a donné fort au cœur, » tant à cause que ladite église étoit grande et magniûque,

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» qu'à cause qu'il avoit aydé à y travailler, et avoit icelle ei^^ » tièrement blanchie. »

Un autre , que les démolisseurs « diarrioient du bois de la » dicte église dans leurs maisons, et rompoient à coups de » marteau les portraits de relief du portaU. »

Un troisième , « que tous les couverts des deux églises ont )) été abattus , les orgues , fmits baptismaux ^ benoictiers , au- » tels , retables , ornements et meubles d'églises , ravis et » emportés ou Tompus , les sépulcres ouverts , et dans iceux » commis plusieurs inhumanités; ainsi qu'il a ouï dire, » n'ayant osé sortir de sa maison pour voir les désordres , de » crainte de sa vie, n *

Un quatrième avait vu Tun d^eux porter dans ses bras « deux grosses pommes de pierre qui servoient d'ornement » à la dicte église , disant que les dictes pommes de pierre se- » roient bonnes pour servir de balles de canon. »

Enfin , par arrêt du conseil d'étot du^ 14 novembre i636 , le roi ordonna la réédification de la cathédrale aux frais des habitants du diocèse de Nimes , tant protestants que cathoUqoes. Ce grand travail fut terminé en l'an 1€4€. La nouvelle église conservait la même largeur, mais non pas la même étendue que l'ancienne. Le fronton , dont une partie existait encore, fut terminé; mais l'artiste chargé de ce détail ne chercha pas à inûter le» ornendents de ia partie existante , et suivit à cet égard son goût particulier. Dacs cette dernière reconstruction , on incrusta au-dessous de la corniche qui sur* montait la porte d'entrée les fragments d'une frise antique , représentant des griffons et des personnages d'un beau style. En 1823 , une partie de cette frise fat enlevée et remplacée par un fronton triangulaire du plus mauvais goût.

On peut voir, d'après tout cela , que les fondements de la Cathédrale sont de l'époque d'Auguste , que l'intérieur date

du dix-septième siède , et que ia façade est nue assez ridicule macédoine d'architecture romaine , d'arcMlechiredu onzième siècle , de restaurations du dix-septième siède et de mauvais goût contemporain ; assemblage qui n'offre rien de remarquable , si ce n'est , peut-être , la bdle couleur de la portiez qui date du onzième siècle.

Ce sont des passions religieuses sans police qui ont détruit la Cathédrale de Nimes ; c'est de la police sans passions religieuses qui l'a rebâtie. Il ne pouvait rien sortir de grand , ni pour l'histoire ni pour l'art , de cette double fortune.

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