LE TEMPLE I>E DIANE
A quelque distmoe de la source, à gauche se trouve un reste d^édifice conuu depuis longtemps sous le nom de Temple de Diane. La façade primitive n'existe plus , et I intérieur, qui servait de chapelle, en 1430, au mpnastère des religieuses de Saint-Sauveur, n'est plus aujourd'hui qu'une belle ruine où l'architecte trouve à peine assez de données pour des restaurations conjecturales.
Ce monument , enchâssé dans le roc , est ^tièr^nent con struit en pierres de taille posées à sec sur leur lit de carrière. On ne peut guère le décrire qu^en le restaurant par la pensée, c'est-à-dire en mêlant le passé au présent. Son plan est rectangulaire ; une porte à plein cintre en forme l'entrée. Douze niches , émt cinq sont pratiquées de chaque côté dans les deux parois du temple , et deux à droile et à gauche de la porte , en décorent l'intérieur. Qe» niches , surmontées de frontons alternativement circulaires ou triangulaires , renfermaient des statues. Seize colonnes d'ordre composite supportaient un entablement simple et élégant sur lequel posait une voûte à plein cintre , d'une forme légère et hardie. Le temple de Diane n'a plus d'autre voûte que le ciel. Au fond de l'édifice était apparemment la statue du dieu de la Fontaine , Nemausus , s'il est vrai, comme M. Pelet me parait l'avoir démontré ^ que ce temple se liât au vaste système des constrnctions des bains, et fît partie de cette province , pour parler comme Amnûen-Marcellin.
Encore au temps de Poldo d'Albenas , qui ^ décrit l'état des monuments de INimes au seizième siècle, l'intérieur de ce diarmant édifice était intact, sauf les statues profanes
qui avaient dû y être remplacées par des saints. Une gravure du livre de Poido me Ta montré dans toute la grâce de ses proportions , et m'a fait soupçonner toute la délicatesse de son architecture. Il y a peu de monuments plus regrettables que celui-là. En 991 , Tévéque de Nimes , Frotaire, le donna pour église à unmonastère de filles qu^il fonda auprès, et qui prit' le nom à" abbaye de Saint-Sauveur de la Fontaine, En 1 562 , De Jean , capitaine des protestants, pilla et dévasta Téglise, et en chassa les religeuses; quelques années après, les Nîmois, craignant que le maréchal de Bellegarde ne s'emparât de ce monument pour le fortifier , abattirent toute la partie qui fait face au midi et réduisirent Fédifice à un état de délabrement qui n'a fait qu'empirer depuis. Les guerres religieuses ont , sur plusieurs points de la France , continué l'œuvre des Barbares du cinquième siècle. Le présent est sans pitié pour le passé.
Le temple de Diane a un charme particulier de solitude et de tristesse. L'art qui rebâtit , recrépit, badigeonne, n'a plus rien à y faire et n'y touche plus. On le laisse là , seul , abandonné , ne se défendant plus que par le respect qu'il inspire ou par l'indifférence de ceux qui passent auprès. Une grille empêche les enfants , ces ennemis d'instinct de tout ce qui est vieux , d'y venir aider le temps à consumer ces restes, et de mettre des bâtons dans les crevasses pour disjoindre plus vite les murailles. Une espèce de cicérone , avec le chapeau à cornes de gardien officiel , vous ouvre cette grille et vous bredouille des explications qui n'ont aucun rapport avec les dernières découvertes de la science , et n'ont pas fait un pas depuis vingt ans. Pendant que la science dispute si ce monument n'a pas été dans l'origine un lavacrum , faisant partie du système général des bains , un lieu où l'on prenait des douches sudorifiques , l'imperturbable gardien vous montre la place
oà tes prêtres se cachaieiU pour faire' parler leurs dieux, le sanctuaire de la sibylle et Tabattoir où Ton immolait les bœufs du sacrifice. Des figuiers sauvages sortis d^entrè les fentes des murailles , et qui s^y nourrissent de cet imperceptible huxDus qu^engendrent toutes les ruines, versent leur pâle feuillage et leur ombre transparente sur les débris de chapiteaux et d^eotaUments qui gisent au pied des murs , comme s'ils voulaient votter ces irréparables destructions. Rien ne se peut voir de plus tCHichant que cette ruine , que la science de M. Pelet , malgré le nombre et la force de ses preuves , ne parviendra peut-être jamais à enlever au monde vague et mélancolique des conjectures.
LE POi^T DU GARD.
I^ merveille du Languedoc , le reste le mieux conservé de Tart vraiment romain , c'est TAquéduc ou Pont du Gard. Après deux heures de route à travers un pays riche , le long de coteaux tout argentés d'oliviers , on arrive sur les bords du Gardon , rivière capricieuse- qui passe sous le Pont du Gard. Ce merveilleux monument ne se montre aux yeux que quand on en est tout près. U est caché par des montagnes couvertes de chênes nains , arbre triste d'un vert noir , qui n'a besoin que d'un peu de terre végétale pour prospérer , c'est-à-dire pour languir pendant quelques années. Ces montagnes font un coude rentrant , à l'endroit même où le pont a été construit , et c'est ce qui fait qu'on ne le voit tout entier que quand on est au pied du monument. Il y a un moment toutefois où l'on aperçoit , par-dessus les arbres , une ou deux des arcades supérieures dont la courbure gracieuse et la belle couleur feuille-morte vous causent une sensation inexpri-
mable de surprise. Cela est si étrange , de trouver un monument hors de Fenceinte des villes , un édifice destiné à n'être point vu ; de Farchitecture pour les voleurs , les vagabonds et les loups ! car Taquéduc n'était , après tout , qu'un conduit d^eau , avant que les modernes y eussent accolé un grand chemin.
L'insuffisance des eaux de la Fontaine de Klmes , en été , dut inspirer aux fondateurs de la colonie Tidée de chercher par quels iiibyens on y pourrait suppléer. A sept lieues de Nîmes , la fontaine d'Eure fournissait à Uzès (Ugernum) une eau abondante et très-saine : on fit sept lieues d'aquéduc pour amener Feau d'Uzès à Nîmes. De tels travaux n'effrayaient pas les Romains. Une inscription découverte sur un aqueduc , qui n'est que la suite de celui du Gard , donne Fhonneur de cette magnifique construction au gendre d'Auguste , Agrippa , que ses goûts hydrauliques avaient fait qualifier de curator perpetuus aquarum, curateur perpétuel des eaux.
A trois lieues au nord-est de la ville , il fallait franchir une vallée de trois cents mètres de largeur , au fond de laquelle coule le Gardon , et faire passer de plain pied , du sommet d'une montagne à l'autre , à cent cinquante pieds en l'air , une rivière portée sur un pont.
On éleva un édifice de cent cinquante pieds de haut et de huit cents de long , et la rivière franchit la vallée. H faut dire de certains ouvrages des Romains ce qu'on a dit de ceux de Dieu : cela était parce qu'ils voulaient que cela fût.
Cet édifice , bâti en pierres de taille sans ciment , est formé de trois étages d'arcades superposées à plein cintre.
Le premier étage a six arcades ; c'est sous la seconde , du côté de la rive gauche , que coule le Gardon dans les eaux
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ordinaires. Cette arcade est plus grande que les cinq antres. La hauteur de l'étage est d'environ soixante pieds.
Le second rang se compose de onze arcades correspondant parfaitement à celles de Fétage inférieur , mais en re* traite sur 6es dernières , puisque leur épaisseur est moindre. La hauteur de ce second étage est la même que celle du premier.
L^étage supérieur , aussi en retraite sur celui du milieu , présente trente-cinq arcades égales , ayant environ douze pieds d^ouverture. C'est sur ce troisième rang que se trouvait Taquéduc. Des dalles de plus de six pieds de largeur et d'une seule pièce couronnent Tédifice , et recouvrent Faquéduc dont la hauteur et la largeur sont d'un peu plus de trois pieds. Sa forme est une voûte renversée. On peut se donner le plaisir d'y entrer et de cheminer en se baissant sous cette couverture de daUes, lesquelles sont percées, à des intervalles ^aux , d'ouvertures carrées par lesquelles la lumière pénètre dans l'aquéduc. Ceux qui ne craignent pas de se sentir à cent cinquante pieds en l'air , marchant sur des dalles de six pieds de large , au-dessus d'une rivière dont le lit est de roc vif, peuvent jouir de la vue d'un de ces beaux paysages sévères et ardents comme en offre la nature du Midi. De cette espèce de terrasse , où l'on peut se promener sans danger et qui devait servir de chemin aux gens de pied que leurs affaires conduisaient dans ce Ueu solitaire , on domine un magnifique horizon. Chose singuUère , on ne voit pas l'aquéduc avant d'y arriver ; et du haut de l'aquéduc on voit tout autour de soi à une immense distance. En aval et en amont, vous avez le Gardon, torrent fougueux en hiver ; en été , petit ruisseau méandreux , sonore , plein de caprices et de pouits de vue changeants. Il sort du vallon formé par les deux chaînes de collines , et s'avance librement dans la
plaine vei*s le Rhône qui doit rengloiilir. Son lit est tautôt un pavé de rochers légèrement bombés qui sonnent le creux conome une voûte , tantôt d^arides bruyères , tantôt de petits aii)ustes rabougris , qui plient la tète pendant les crues et la relèvent quand le soleil a changé le fleuve en ruisseau. Sous la principale arcade de Faquéduc, qu'il n^a même pas pu érailler encore , il est emprisonné entre deux murailles de roc sur leslqpielles pose Farcade , et qui contiennent, en été, toute la masse de ses eaux. Quand vous avez contemplé le paysage , un détail fort curieux attire vos regards. A vos pieds , sur ces dalles où vous êtes assis , sont gravées , au milieu d mscriptions dont quelques-unes ont plus de deux siècles ^ des figures à cheval , de marteaux et antres instruments grossièrement sculptés , du temps de nos pères , par des ouvriers appartenant aux confréries représentées par ces outils , et qu'apparenmient leur tour de France avait amenés au pont du Gard«^ Le& pluies de dix-huit siècles ont ridé cette pierre , mais ne Tont pas entamée. Des noms écrits au dix-septième siècle sont aussi lisibles que s% étaient d'hier. Le temps s'arrête devant les monuments romains que les hommes ont respectés. Qui peut dire combien d'années encore la civilisation peut prolonger la vie de l'aquéduc du Gard?
Voici le peu qu'on connaisse des destinées de ce monument , mis hors de service , comme tous les autres , par les mêmes Barbares et à la même époque. Le 6 mars 4430 , Charles VII le visita et y fit faire quelques réparations , nécessitées par des mondations récentes. Cent tr^te-quatre ans plus tard , le duc de Crussol y reçut Charles IX , et lui fit offrir des confitures par des jeunes filles en costume de nymphes. On peut voû* , à quelques pas du pont , la grotte d'où sortirent ces nymphes de l'invention du duc de Crussol.
Avant cette époque , et du temps de Poldo d^Albeuas , des échancrures avaient été pratiquées dans les pilastres du second étage pour faire un chemin de pied , et , d'après une gravure du temps que j'ai sous les yeux , des mulets chargés passaient sur le rebord du premier étage , sous ces échaacrures qui étaient profondes et qui devaient mettre en danger Tédifice. « Puisque nous avons fait mention du pont » du Gard , » dit Poldo , « faut entendre qu'il sert à présent » de pont , principalement le premier estage , lequel a esté » entrecoupé , et les pilastres tous éberchez d'un costé , telle- » ment qu'un mulet y peut passer tout chargé ; et ce a esté » fait pour la commodité des gens du pals , et pour abréger » le chemin de deux lieues , ou environ. »
Ces échancrures avaient fini par ébranler l'édifice et le faire surplomber du côté d'amcHit. £n 1699 , M. de Bâville , intendant du Languedoc , y envoya un architecte et un abbé, pour aviser aux réparations nécessaires , et l'an d'après , les états de la province arrêtèrent qu'on remplirait les coupures, ce qui sauva Tédifice. Toutefois les raisons de commodité dont parle Poldo d'Albenas étant les mêmes , ou plutôt devenant plus urgentes , à cause des intérêts de plus en plus.nombreux qui réclamaient un passage au pied de Taquéduc , en 1747 , on adossa au premier étage un poot destiné à toutes sortes de voyageurs et de transports. Une médaille frappée à o^te occasion porte cette légende : Nunc wtUius (maintenant phis utile). C'est vrai ; maison est f(»*cé de dire : Mainr tenafU moim becm. Il ne se peut rien voir de plus disgracieux que cette énorme excroissance de pierre qui est coUée au preoûer étage , et qui , en donnant une base monstrueuse à l'édifice , gâte son plus beau caractère , qui est la' légèreté. U faut passer du côté opposé à ce pont de raccord pour jouir de toute la beauté du monument , outre que la couleur
des pierres est plus belle et leur ton plus chaud de ce €^ié d^amont que du côté d^aval.
Le simple itinéraire de cet aqueduc effraie Pimagination. Tantôt il gravit les montagnes , ou s^y fraie un chemin dans le roc ; tantôt il longe les coteaux , suspendu çà et là sur d€s arcades semblables à cdles du troisième rang du pont du Gard , suivant toutes les sinuosités du sol , afin de garder son niveau ; ici , il perce les montagnes et ressort par les goi^es étroites qu'il franchit encore sur des arcades ; là , il traverse un étang aujourd'hui desséché ; ailleurs , dans une longueur de plus d'une lieue , il est plein jusqu'au bord d'une eau courante , et fournit à l'arrosage de plus de vingt jardins ; il passe sous des métairies , à travers des hameaux qui sont bâtis sur ses voûtes , sans s'en douter ; enfin il arrive à Nimes , et ses dernières traces se voient tout proche de la Fontaine , où il faut croire que devait être le principal réservoir. La longueur entière de ce travail de géants n'a pas encore été calculée ; mais on pourra se l'imaginer quand on saura qu'à deux lieues seulement de sa prise d'eau , il a déjà plus de quinze mille cinq cents mètres d'étendue.
M. Pelet parle de la restauration de cet aqueduc comme d'un travail très-praticable. « Deux milliOns.et demi , » diWl, » suffiraient pour donner à Nîmes toute l'eau dont elle a be- » soin , et pour conserver le plus beau monument romain du » Midi. La France , qui en est le vrai propriétaire , et le » monde savant venant en aide , ne pourrait-on pas garder » et utiliser le magnifique héritage des Romains? » Hélas! avec deux millions et demi on donnerait de l'eau à vingt provinces. Les puits artésiens ont détrôné les aqueducs , et l'art n'est plus seulement subordonné à l'utile , mais encore au bon marché. Les vœux de M. Pelet seront-ils entendus? J'ai peiu* que non. L'art ne doit plus guère compter sur des mil-
lions : c^est à peine s^il peut prétendre aux centimes addi* tionnels. Il vivote des relieCs des votes municipaux : c'est le tout.
Dans ces dernières années , les visiteurs du pont du Gard ont eu le spectacle d'une troupe de Bohémiens campés au ^ed du pont, sous la même grotte , j'imagine, d'où sortirent les nymphes qui allèrent au-devant de Charles IX , lui offrir des boites de confitures. Je n'ai pas été assez heureux pour voir le contraste de cette misère pittoresque avec . la grandeur de l'art romain ; le jour que j'aUai au pont du Gard , J'eus un spectacle moins piquant mais plus édifiant. C'était un bon prêtre de campagne , descendu de son mulet , et qui lisait son bréviaire , assis sur l'herbe , ayant à côte de lui un gros parapluie replié , son ombreUe de voyage , et son mulet , la l»îde traînante , qui humait l'ombre de la grotte. 11 ne leva pas les jeux pour nous voir passer. Des Bohémiens n'auraient pas été si réservés , si j'en dois croire ce qu'on m'a dit dans le pays de leur audace. Ce sont d'effrontés mendiants , qui savent voler au besoin ce qu'on ne leiu* donne pas , et qui demandât du ton de gens qui pren dront ce qu'on leur refuse: Us entrent deux dans une boutique, et, pendant que l'un marchande , l'autre vole. On sait leurs habitudes et on s'en méfie ; mais la crainte d'être volé n'est jamais si habile ni si ingénieuse que l'amour de vendre ; aussi beaucoup de marchands y sont pris. Si les Bohémiens voient manger un enfant sur le devant de la porte paternelle, ils vont lui prendre son morceau de pain : ils iront intrépidement jusque dans l'arrière-chambre tendre la main aux gens qui sont à table. Ils sont craints et tolérés : la superstition et la curiosite les protègent ; on aime à les voir s'en aller et à les voir revenir. Les petits enfants en ont grand'peur , parce qu'on les a souvent menacés des Boumians,
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Les mères , qui leur font ces menaces pour apaiseï* leurs cris , en ont plus peur encore , car les Bohémi^s passent pour enlever les enfants.
C'est dans les mois d'août et de septembre , aux fêtes de saint Roch et de saint Michel , qu'on voit arriver à Kimes ^ entassés sur de mauvaises charrettes traînées par des mules, ou chassant devant eux des troupes d'ânes et de petits mulets qu% vont vendre dans les foires , ces demi-sauvages , vrais enfants perdus de la Providence. Ils couchent à la belle étoile , ordinairement sous les ponts : leur quartier-général , à Nimes, est le Cadreau (en patois, tou Kadaraou) , petit pont jeté sur un ravin qui desc^d d'une coUine et sert de voirie publique. C'est là qu'on peut les voir demi nus^ sales, accroupis sur de la paille ou de vieilles bardes, et mangeant avec leurs doigts les chiens et les chats qu'ils ont tués dans leurs excursions crépusculaires. Dans les jours de foire , ils sont tour à tour marchands , maquignons et saltimbanques. Les jeunes filles , aux grands yeux bruns et lascifs , au visage cuivré , pieds nus , la robe coupée ou plutôt déchirée jusqu'au genoux , dansent devant la foule , en s'accompagnant d'un bruit de castagnettes qu'elles font avec leur menton. Ces filles , dont quelques-unes ont à peine seize ans, n'ont jamais eu d'innocence. Venues au monde dans la corruption , elles sont flétries avant même de s'être données, et prostituées avant la puberté. Ces Bohémiens parlent un espagnol corrompu. L'hiver , on ne les voit pas : où vont-ils? d'où viennent-ils?
L'hirondelle , D'où Tient-elle * ?
' DeBÉHAKCBRy Chantons.
Le pont du Gard était donc un monument destiné à n'être point vu y un conduit d'eau d'Uzès à Nimes : c'était de Tarcbitccture pour les voleurs , les vagabonds et les loups , s'il y en avait alors dans le Midi. Eh bien 1 dans ce monument qui n'alfichait aucune prétention , il y a plus de véritable art que dans bien des monuments modernes de vue et de parade. J'imagine que la construction de l'aquéduc du Gai*d a pu donner lieu . à une correspondance du genre de celle-ci entre l'empereur et le gouverneur de la province.
« Le gouverneur à l'empereur.
» Les habitants de Nîmes , sdgneur , manquent d'eau. Il » y en a de fort bonne et en grande abondance à seize milles »> de là , que Ton y pourrait conduire. J'ai donné des ordres » pour qu'on examinât s'il y avait quelque endroit favoraUe » & la construction d'un ouvrage solide. L'argent ne nous » manquera pas , si vous approuvez , seigneur , un projet » d'embellissement et de commodité pour la ville municipale, » qui a vraiment besmn d'eau. »
« L'empereur au gouverneur.
» Examinez avec soin , mon très-cher N. , s'il y a un lieu » propre à recevoir un aqueduc f'car il n'«st point douteux » qu'on doive fournir de Feau à la ville municipale de Nîmes, » si , par ses propres moyens , elle peut se procurer un » avantage qui doit beaucoup contribuer à son agrément et » à sa salubrité. »
Le gouverneur écrivit de nouveau qu'il avait trouvé l'emplacement et dressé les devis ; il pria l'empereur de faire remise aux Nimois de la somme annuelle qu'ils avaient l'habitude de lui offrir conune hommage de nouvelle année ; il
mit l'ai-chitecte et le fontoinier en demeure de commencer. Ceux-ci construisirent Taquéduc, donnèrent quittance, d tout fut dit « .
L^art était alors dans l'air, dans les mœurs, dans la vie domestique des nations , ou plutôt de celle qui les résumait et les absorbait toutes; Fart était la commodité, le comforlable : les architectes et les statuaii^es ne suffisaient pas au besoin universel ; Pline le jeune se plaint d'en manquer dans son gouvernement de Bithynie , et il en demande à Trajan ^ qui lui répond qu'il n'a qu'à bien chercher pour en trouver autour de lui. Je ne doute pas que presque tous les artistes de ce temps-là ne fussent en état de concevoir et d'exécuter ce que nous appelons un monument d'art. Les guerres et les renouvellements du monde ont dû détruire des centaines de monuments , comme ceux dont les ruines nous remplissent aujourd'hui de tant de respect et nous rappellent de ^ grands souvenirs de religion et d'art. La plupart étaient bâtis par des artistes sans nom, à peu près comme ces vieilles églises du moyen âge , dont l'architecte n'était pas plus connu que le maçon , parce que , dans ce temps de foi , personne ne se croyait inventeur dans un art où tout le monde était juge ou ouvrier. Au moyen âge , la foi élevait les églises et n'y mettait point de nom ; sous la Rome impériale , Fart , qui était la seule foi de cet âge , semait le monde de monuments , et n'y mettait point de nom. Chose étrange , on retire tous les jours du Rhône des canaux en plomb très-bien conservés , et qui sont marqués de l'étiquette et du nom du plombier qui les coula ; et les arènes , les temples , les arcs de triomphe , les
' Cette correspondance n'est pas si fictive qu'elle en a l'air. C'est la traduction presque littérale d'une correspondance du même genre entre Pline et Trajan , à l'occasion de la colonie de Sinosses.
théâtres , les aqaédacs sont des œuvres sans nom , impersonnelles ! Un plombier a pris toutes ses précautions pour se survivre; Fârchiteete qui a construit Taquédue du Gard doit rester à jamais inconnu ! J'en dirai autant des statuaires. Partout où vous faites des fouilles , vous' trouvez des débris de belles statues. J'ai vu à Arles , dans le jardin d'une école de petites filles , bâtie sur remplacement d'un théâtre , des torses, des tètes, des jambes dont les formes gracieuses font rêver d'admirables ensembles ; une poitrine de femme , entre autres, dont le sein plutôt voilé que couvert par les pUs de sa robe est aussi chaste que celui des vierges de Raphaël. Tout le monde avait donc du génie?— Oui; et c'est pour cela que personne n'a laissé de nom. Quand l'art est dans la foule , quand tout le monde y est connaisseur ou praticien , quand il suffit de naître sous un beau ciel et h une grande époque pour faire un monument , alors il n^y a plus d'artistes , il n'y a que des ouvriers.
J'ai senti les jouissances les plus vraies et les plus durables à l'aspect du pont du Gard. Cette grande construction solitaire , qui se cache dans le coude de deux montagnes , et franchit si hardiment de Fune à l'autre ; ces arcades immenses qui encadrent des horizons tout entiers , qui s'engendrent les unes les autres , jusqu'à cent cinquante pieds en l'air , et forment trois ponts superposés , non pour l'eau , mais pour Tair si pur et si transparent du Midi ; ce plein cintre si harmonieux , la création de l'art romain ; ce jaune d'or qui revêt toutes les pierres ; cette diversité infinie dans les détails et cette majestueuse unité dans l'ensemble ; cette petite rivià*e , si vialle et si fraîche , qui semblait en ce moment dormir et coulait comme une nappe d'huile sous l'immense aqueduc ; ces vignes semées çà et là tout à l'entour , et dont le feuillage
rolwsle et dmmo résistait sad , an miUea d'une veninre mourante , au soleil et au vent aride du nord ; ces deux dbaînés parallèles de montagnes, qui, toutes lourdes qa^elies sont , se recourbent et se plient au gré des détours de la petite rivière ; cette nature si singulière du Midi , où la fécondité se devine , et où Taridité se fait sentir ; ce point de la terre , unique par son originalité, où j ^imagine que Tarchitecte tel quel qui jeta d'une montagne à l'autre Taquéduc du Gard dut venir rêver quelquefois à son œuvre , si Ton rêvait dans ce temps-là ; ce ciel qui dore les pierres , et cet art qui n^était que la forme donnée aux choses de première nécessité ; toutes ces grandeurs de la nature et de Thomme , ont laissé dans ma pensée quelque chose de plus grave que des souvenirs d^une curiosité satisfaite. Il y a une mystérieuse éducation dans la contemplation de ces grandes harmonies ; et si cela ne donne pas le génie à qui ne Ta pas reçu du cid, cela entretient et perfectionne la sensibilité qui nous dédommage de n^avoir pas le génie.
L ampbithéathe.
L^époque précisé où fut fondé TAmphitliéâtre de Nîmes est un point d'archéologie très-débattu ; les uns veulent qu^Antonin Tait fait construire ; les autres , s'appuyant sur des débris d'inscription , lui donnent pour fondateur un des membres de la famille Flavienne , soit Yespasien , soit Titus , soit même ]>omitien. Entre les deux époques présumées, la différ^ce n'est que de smxante ans : « G^est peu , remarque M. Pelet , » dans l'âge d'un monument qui a déjà dix-huit siècles d'exis- » tence. »
FRANCri:. iU
L^Amphithéâtre , coastruit pour des jeux , des combats de gladiateurs et d^animaux , des naumachies , fut pour la première fois converti en citadelle par les Yisigoths , qui en flanquèrent la porte orientale de deux tours , aj^lées Tours des Yisigoths, lesquelles étaient encore debout en 1809. Charles Martel, en Tan 737, y assiégea les Sarrasins et y mit le feu. Après Texpulsion des Barbares, TAnq^ théâtre continua d'être un château fort. La garde en était confiée à des chevaliers qui y avai^t leurs logements et étaient liés entre eux par le serment de défendre ce poste jusqu'à la mort. Vaincue par la commane , cette caste abandonna d'abord ses anciens privilèges , puis , peu à peu , les maisons mêmes qu'elle occupait dans l'enceinte des Arènes , et qui furent désormais habitées par le petit peuple. Encore en 1809, une population de deux mille âmes était entassée dans l'Ami^Uiéâtre , lequel fut déblayé de ses hôtes et de leurs cabanes par les soins de M. d'Alphonse , préfet d'alors.
Je pense que quelques détails sur la grandeur et sur la C0mmadiié de cet édifice seront lus avec plus d'intérêt que d'arides renseignements architectoniques ; outre qu'ils seront compris de tout le mcmde.
La façade circulaire de l'Amphithéâtre est composée d'un rez-de-chaussée , d'un premier étage , et d'un attique qui en forme le couronnement. S(»xante portiques communiquent du rez-de-chaussée dans l'intérieur des Arènes. Un même nombre décore le prunier étage. L'attique s'élève au-dessus; tout autour sont, au nombre de cent vingt , des consoles ou saillies de pierre , percées de trous circulaires , où étaient enfoncées des poutres destinées à soutenir le velarium , rideau immense qu'on tendait sur l'Arène du côté ou plongeait le soldl. Un petit escalier, creusé dans l'épaisseur du mur, au-dessus
(le la porte do nord , était réservé aux esclaves commis à ce service.
Trente-quatre gradins , de quarante-neuf à dnquante oentimèti*es de haut , de soixante-quinze à quatre-vingts centimètres de large , et qui servaient a la fois de sièges et de inarciiepieds , montaient circulairement du podium jusqu'à Tattique. Ces trente-quatre gradins étaient divisés en quatre préciiicli&ns, figurant les rangs de loges dans nos théâtres^ et ayant chacune leurs issues ou vomitoires , et leurs galeries , sous lesquelles les spectateurs venaient s'abriter contre l'orage.
La première précinction , réservée aux principaux personnages de la colonie , n'avait que quatre gradins. Les places y étaient séparées , et chaque famille avait la sienne , marquée de son nom. On a retrouvé quelques lettres de ces noms. A la porte du nord était une loge de distinction pour la principale autorité du pays ; et une autre , en face , pour les prétresses. A ces deux loges répondaient , par un escalier, deux pièces voûtées , pour les cas de pluie.
La seconde précinction , séparée de la première par un mm* revêtu de dalles , était réservée à Tordre des chevaliers , et avait dix rangs de gradins , aiixquds on arrivait par quarante-quatre vomitoires.
Un marchepied peu élevé formait Tintervallede la seconde h la troisième précinction. Celle-ci comptait dix rangs de gradins et trente vomitoires. C'était la place du peuple , populus, fort différent de la populace , plebs , et des esclaves , auxquels était réservée la quatrième et dernière précinction.
Cette précinction se ccHnposait de dix gradins , dont le dernier s'appuyait contre Tattique. Un mur, de même forme et de même hauteur que le précédent , la séparait de la troisième.
Pour éviter les courants d'air, l'architecte avait eu soin de ne point placer les vomitoires , ou portes de sortie , en face des portiques , ou portes d'entrée. Des escaliers , dont le nombre était proportionné à celui des vomitoires , permettaient la précipitation sans amener Fencombreroent , outre que , par une admirable précaution , ces escaliers s'élargissent au fur et à mesure qu'ils descendent des précinctions supérieures , afin d'éviter toute cohue entre les arrivants et les sortants.
On ne saurait trop remercier M. Pelet de la peine qu'il a prise pour satisfaire la curiosité généralement manifestée par tous les visiteurs de cette belle ruine , sur le nombre de spec tateurs que pouvait renfermer son enceinte. '
D'après ses calculs , la première précinction contenait. . i ,568 places.
La seconde 5,513
La troisième 6,895
La quatrième 8,182
Nombre total de places sur les gradins. 21 ,95G.
Si l'on ajoute à cela les places qu'on pouvait prendre sdr les marchepieds de la troisième et quatrième précinctions , et celles des spectateurs qui, debout sur le dernier gradin , avaient le dos appuyé contre l'attique , le nombre total des places pouvait être de vingt-quatre mille deux cent neuf. Ne sont pas compris dans ce nombre ceux qui pouvaient , faute d'autres places , monter sur l'attique , à côté des poutres qui soutenaient le velarium , ou se tenir debout à l'entrée des cent vomitoires, comme ces curieux de nos théâti'es, qui regardent la pièce du fond des couloirs de l'orchestre , ou du
haut des escaliers qui conduisent aux galeries. Ce calcul n'a rien d'ari)ilrairc , si Ton remarque que les places étaient marquées non-seulement sur la pierre des gradins , mais même sur la paroi de Fattique , auquel étaient adossés les spectateurs qui se tenaieiit debout sur le dernier gradin.
De toute cette grandeur, il ne reste que la façade circulaire, 5 peu près complète , sauf une vaste brèche à la partie occidentale de rédiflce , dont Tattique , Tentablement qui le supportait, et toute la maçonnerie jusqu^à la clef, ou sommet des portiques du premier étage , ont disparu ; sauf encore la plupart des ornements et bas-reliefs qui décoraient cette façade. Dans Fintérieur, on pourrait dire que tout est consommé. Si Fon excepte une petite partie où les gradins ont été conservés , FAmphithéâtre n'a plus figure de monument: il faut Fœil de Fartiste , il faut Fimagination du voyageur pour comprendre que vingt-quatre mille spectateurs se sont assis là et y ont battu des mains au gladiateur tombant avec grâce sous le poignard de son compagnon d'esclavage ou sous la dent d'un tigre. Dans ces derniers temps , on avait ajouté à toutes les dévastations du temps et des hommes la souillure , le mot n'est pas trop fort , d'y faire camper de la cavalerie , qui s'en servait comme de latrines publiques. 11 fallait alors que le voyageur se fit autoriser par Fadministration pour aller voir à la hâte, et au risque d'être foulé sous les pieds deschevaux qui cavalcadaient dans l'intérieur de la galerie , cette grande relique du peuple-roi maculée par le fumier des liom mes et des chevaux.
On dit que cette profanation a cessé , et que nos soldats , dont on avait fait malgré eux des San'asins et des Vandales , ont évacué FAmphithéâtre. A la bonne heure ; mais il est bon de rappeler un tel fait , ne fût-ce que pour entretenir les scrnpules de l'autorité , dans le cas où l'ordre public aurait besoin
de plus de forces que n'en peuvent contenir les casernements réguliers de Nîmes.
De telles profanations sont jusqu'à un certain point réparables. La pluie du ciel lavera les immondices de nos cavaliers et réassainira F Amphithéâtre. Ce qui ne se répare point , c'est le vandalisme des recrépisseurs qui défigurent respectueusement une belle ruine et font de la barbarie selon les principes de Fart , à peu près conime ces médecins qui tuent le malade dans les règles. Il fallait , comme dit très-bien M. Pelet , conserver et non pas créer; il fallait guérir les blessures et respecter les cicatrices du colosse , et non pas faire des expériences et des projets de restauration sur son cadavre, tanqnam in anima vili. Nous n'aurions pas , il est vrai , une galerie toute neuve , des piiastres à vives arêtes , et beaucoup de maçonnerie blanche qui fait tache , sachez-le bien , sur la pieiTe noircie par dix-huit siècles : mais les deux tours des Yisigoths seraient encore debout ; les portiques paraîtraient croulants , mais ils seraient solides en réalité , par l'effet de soutiens qui se cacheraient modestement au lieu d'étaler un luxe ridicule d'architecture ; des arêtes écornées par le temps ou par les Barbares vaudraient bien des arêtes regrattées ou recollées à l'édifice, comme un nez de carton à un visage d'homme ; la mousse remplacerait bien le plâtre de la truelle municipale; et l'Amphithéâtre, sans donner plus d'inquiétudes à ceux qui ont peur de passer près des ruines, pourrait donner moins de regret à <ieux qui les respectent comme les plus belles pages de l'histoire des hommes.
Ce qui distingue ce niajestueux reste 4e l'architecture romaine , c'est la grandeur et la commodité , cette espèce de commodité que les Anglais appellent excellemment le crmfortabte.
La grandeur est presque la seule originalité de l'art romain;
mais cette originalité n'est inférieure à aucune autre. L'art grec ne lui a point fourni le modèle des amphithéâtres , parce que Tart grec n'avait point à convier des nations entières à un jeu de gladiateurs et de bêtes. Sauf quelques monuments élevés pour la représentation de la Grèce fédérative, ou pour loger quelque sacerdoce collectif , comme celui de Delphes , par exemple , les édiûces publics de chaque nation en particulier ne dépassaient pas les proportions de la nation. Les temples n'étaient pas toujours aussi grands que leurs dieux , témoin le Jupiter de Phidias , qui ne fut jamais logé à Taise que dans TOlympe d'Homère. La moitié d'un amphithéâtre romain de province aurait suffi pour contenu* tous les citoyens libres de Sparte ou d'Athènes. Les monuments gi'ecs n'étaient pas grands par le nombre des coudées de pierre , mais par la pensée. Comme travaux matériels, on les combinait avec la population , avec le revenu , avec les moyens financiers du pays ; mais comme travaux d'intelligence et d'art , i!s avaient toute la grandeur possible , parce qu'ils suffisaient à tous les besoins de la pensée pour laquelle on les avait exécutés. On eonçoit très-bien cette grandeur qui consiste dans la parfaite réalisation d'une idée morale. J'ai lu quelque part qu'au temps de Trajan les amateurs d'objets d'art faisaient le plus grand cas d'un Hercule en bronze , ouvrage d'un sculpteur grec , dont les proportions matérielles étaient si petites , qu'un bonime aurait pu l'emporter sous son manteau, et dont les proportions morales étaient si grandes , qu'il semblait remplir la salle où on lavait placé. Ce petit Hercule , de moins d'une coudée , égalait toutes les merveilles de sa fabuleuse histoire. Tel est l'art grec. Les Romains n'imitaient sa noble et gracieuse architecture que dans le décor de leurs jardins particuHers; des temples qui avaient suffi au culte de toute une nation , servaient de modèles à leurs chapelles domestiques ,
et plus d'un riche Romain avait dans l'enceinte de sa villa , et pour son dieu particulier , un édifice religieux où la déesse protectrice d'Athènes ne se serait pas trouvée h Tétroit.
L^architecture vraiment romaine prit la taille de la nation et lés proportions de son histoire. A mesure que les destinées de Rome se lièrent à celles du monde et que le cercle s'élargit pour recevoir et absorber les nations , son architecture grandit , mais d'une grandeur matérielle , et il fallut qu'elle rebâtit plusieurs fois son Capitole pour qiy) Tédifice fut toujours en harmonie avec son nom.- Mais ce fut surtout dans les édifices profanes que l'architecture devint gigantesque. Quand César voulut donner des jeux à Tunivers dans la personne de ces vaincus faits citoyens romains , qu'il avait ramenés avec lui de toutes' les parties du globe , il fallut bien , pour que tous ces échantillons du monde fussent assis et clos , que les amphithéâtres fussent grands comme des villes. Quand Titus fit égorger neuf mille bétes dans le Cirque , et Trajan ouze mille ; quand Probus fit courir mille autruches dans une forêt peuplée d^animanx de tous les pays ; quand ces empereurs firent battre des vaisseaux contre des vaisseaux , des crocodiles contre des crocodiles , des serpents géants contre (les serpents géants , il fallut bien que TAmphithéâtre eût rétendue d'une forêt et d'un lac , pour que tous ces. êtres vivants y pussent mourir, non d'étouffement , mais avec tous les4ionheurs du combat. Les grands édifices du vieil Orient , les monuments de Baby lone , de Memphis , furent surpassés ; le despotisme impérial fit remuer assez de pierres pour fatiguer trois siècles d'invasions barbares seulement à les renverser ; après quoi ces mêmes pierres , relevées de nouveau , servirent à ceindre de fortifications toute l'Europe féodale. I^ architectes étaient des empereurs et les maçons des arïîiées ; l'œuvre se ressentait de l'ouvrier. Les provinces firent
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Goinme Rome , les muuieipalités comme les métropoles ; toutes bâtissaient dans la pensée qu^elles représentaient et résumaient Funivers ; elles avaient des tliéâtres et des arènes sur le plan de ceux de César , comme si elles eussent pensé aussi à confier des représentants du monde à leurs fêtes.
Mais c^est surtout le comfortabte qui éclate dans ces grands monuments de l'art romain. Or , c'est par ce second caractère qu'on peut apprécier la grandeur d'une civilisation ; car la plus grande civilisation possible n'est que la. plus grande diffusion possible du bien-être ; tous les efforts de Fespèce humaine tendant à diminuer ses peines et à augmenter ses aises , ou peut-être , hélas ! à déplacer les unes et les autres.
L'artromain a résolu un problème d'architecturedont la réalisation , appliquée à nos besoins modernes , n'a pas encore été atteinte par nos artistes les plus ingénieux. Ce problème consiste à faire entrer sans encombre, dans un édifice donné, toute la foule qu'il peut contenir, et , ce qui est plus difficile, à l'en faire sortir sans l'étouffer ni l'écraser aux portes ; le tout sans gendarmes , ou avec le moins de gendarmes qu'il est possible. Il n'y a guère d'année où l'on n'entende parler en Europe de quelque théâtre incendié qui s'est abimé sur les spectateurs ; les accidents de ce genre sont fréquents , surtout en Angleterre , où l'on fait des théâtres de pâte et de carton bouilli , et où l'on souffle les édifices plutôt qu'on ne les bâtit. Ceux qui ne périssent pas dans la salle périssent aux portes , et il y a presque. autant de péril à sortir qu'à rester; car si l'on reste on est brûlé , et si l'on sort on est écrasé. Vous ne trouverez pas un recueil de bonnes actions à l'usage de l'enfance où ne figurent des personnes arrachées aux flammes d'un théâtre , principalement par des pompiers , dont le corps respectable pourrait remplir tous les ans de traits de ce genre une Morale en action. On n'a pas encore trouvé le moyen de
faille évacuer les salles de théâtre saus plus d'embarras que la peur et la précipitation n^en doivent mettre inévitablement dans un cas d'incendie , quelque nombreux que soient d'ailleurs les dégagements d'un édifice. Quant aux entrées , loin de les prodiguer, on supprime même une partie de celles que Tarchitecte n'a pas pu s'empêcher de pratiquer, et pour avoir des bureaux de moins , on laisse les gens s'étouffer à la porte , sans compter l'obstacle des employés de la force publique , qui figurent toujours là , soit pour augmenter la foule , soit pour en tenir Heu. Nous n'en sommes pas moins trèâ-civilises.
Dans les amphithéâtres romains , je sais qu'on n'avait pas a craindre les incendies par l'huile ou par le gaz , ni les chutes par défaut de soUdité des bois ; mais il n'était pas rare que les spectateurs eussent à se garantir des interapélies de l'air, d'un orage qui crevait sur l'amphithéâtre, d'une brise froide qui glissait le long des gradins et faisait grdotter sous sa tunique courte le peuple-roi , et sous leurs vêtements de pourpre les nobles spectateurs des gradins privilégiés. Dans ce cas , le spectacle était suspendu*; quarante mille spectateurs se levaient spontanément , rentraient dans les galeries par de nombreux vomitoires , et s'y abritaient contre l'orage ; tout le bruit avait passé de l'enceinte dans les galeries ; l'orage ne trouvait pas à mopiller une seule tête de ces quarante mille têtes , et dans ce monument , qui paraissait vide , s'agitait tout un monde. L'eau , tombant avec force sur des gradins unis et disposés en pente légère , s'écoulait par. d'innombrables rigoles dans les aqueducs souterrains ; quelques minutes* de soleil et de brise tiède séchaient ces gradins , le sable de l'arène buvait la pluie , les quarante mille spectateurs qui grondaient tout à l'heure dans l'intérieur de l'immense fourmiUère reparaissaient tous à la fois
et sans confusion par tous les yomitoii*es ; venaient d'abord toutes les têtes , puis tous les corps , et les gradins , garnis de nouveau , battaient des mains à la rentrée des acteurs , hommes ou bétes.
Le peuple était toujours libre de se retirer dans les galeries , excepté pourtant quand il plaisait à Tempereur de le lui défendre ; alors il fallait recevoir la pluie et encore battre des mains. Le seul préservatif était d'emporter un vêtement de dessus dont on se débarrassait après Forage, excepté encore quand il plaisait à Tempereur que le peuple et les courtisans grelottassent sous la pluie , pendant que lui la bravait sous son manteau de guerre ,. comme cela fut ordoimé un jour par Tempereur Domitien.
Ajoutez à toutes ces facilités merveilleuses de loconiotion une ventilation admirablement distribuée , douce , rafraîchissante; beaucoup d'air, etpointderf^wx atV«; beaucoup deventet point de vents coulis. On ne gagnait de rliumes à l'amphithéâtre que, quand il plaisait à l'empereur ; jnais ce n'était la faute ni de l'architecte ni de l'art romain. L'architecte et l'art avaient pourvu à • tout , sauf pourtant aux fantaisies de l'empereur. D'abord la disposition amphithéatrale faisait que chaque spectateur ne resph'ait pas l'air déjà respiré par les autres , à la différence de nos théâtres , où les émanations du parterre vont suffoquer les étages supérieurs. Chaque rang de gradins s'effaçant du rang inférieur , et faisant une circonférence distincte et isolée , avait sa part d'air comme sa part de ciel , et n'était pas plus gêné par ses voisins d'en bas que par ses voisins d'en haut. Ensuite la portion d'atmosphère qui était renfermée dans l'enceinte de l'Amphithéâtre se renouvelait de deux manières ; d'abord par le haut de l'édifice , vaste entonnoir où Tair descendait en plus grande quantité que n'en pouvaient consommer les spectateurs , ensuite par les
innombrables ouvertures pratiquées à l'extérieur, et qui semblaient percer le monument de part en part ; pleins-cintres toujours et partout , soit «omme portes d'entrée , soit comme fenêtres , et recevant sous leurs miUe couri)ures gracieuses un air qui pénétrait dans Tamphithéâtre par les vomitoires. Quand le temps était lourd , pour peu qu1l y eût un souffle dans le ciel, la forme circulaire de Tamphithéâtre empêchait que ce souffle ne se perdit ; car , comme il y avait des ouvertures sur tous les chemins des vents, ce petit souffle, au lieu de se briser contre des masses de pierres dosés, s'infiltrait sous les pleins-cintres , se répandait dans les galeries , et venait ressortir dans Fenceinte par les vomitoires , lesquels n'étaient jamais percés en face des ouvertures extérieures , précisément pour éviter les deux airs.
Enfin les spectateurs se défendaient du soleil sous un im^ mense velarium , lequel était repUé au quart , à la moitié , au trois quarts , sdlon Theure , de sorte qu'ils avaient de l'ombre sans cesser d'avoir de l'air. J'ai vu , à Nîmes , sur Tattique de T Amphithéâtre , les trous qui ont servi à fixer le velarium de Tancienne cité romaine. Et , comme la cité moderoie ne laisse rien sans emploi , elle a fourré dans ces trous de grands piquets bleus , d'où pendaient de petits paviDons tric(dores lors du dernier passage de M. le duc d'Orléans. Après le départ du prince on a enlevés les petits pavillons , mais on a laissé les butons bleus , sans doute pour l'éventualité de quelque nouvelle visite royale.
La carrière d'où ont été tirées les pierres de- l'Amphithéâtre de Nimes est située à une Ueue de la ville. On la voit encore dans l'état où l'ont laissée les Romains. Trois grands quartiers de rochers sont encore debout et coupés droit comme avec une immense scie. Les longues dalles qui servent de gradins , celles qui forment l'attique , et sur lesquelles
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quatre hommes pourraient marcher de fi^oiit , étaieut taillée:; d'un seul bloc dans cette carrière , et transportées à JNimes par un chemin qui porte encore le nom de chemin des Romains. Des trois quartiers de roche, Fun conserve encore une entaille de la longueur et de la largeur exactes d'un de ces gradins ; le temps n'a pas élargi cette entaille , et il a respecté la carrière encore plus que le monument. Je marchais vraiment sur une poussière romaine. .Tous les débris Aes pierres taillées sont accumulés là , et lorment une petite col- Une : car la sciure de tels monuments suffisait pour faire des collines. Le temps a vei*sé tant de pluie et de soleil sur ces débris qu'il en a fait comme une 'terre aride et friable , sur laquelle le vent sème quelques graines sauvages qui n'y trouvent pas de quoi fleurir. £n face de la carrière , on a découvert tout récemment un puits ; le puits où les ouvriers carriers venaient puiser de l'eau. C'est Teau de ce puits qui servait à rafraîchir les constructeurs de l'Amphithéâtre de Mimes , quand ils mangeaient leurs pastèques, vers la troisième heure , assis sur la pierre qu'ils venaient de couper dans la carrière , avec autant de symétrie que nous partageons une pomme en quatre. Un homme du pays a im^gia^^' d'étever auprès de ce puits un cabaret , où il vend aux passants de très-mauvais orgeat avec de l'eau très-fraîche du puits des Romains. Ce puits , tout à fait de circonstance , est construit avec autant d'art et de goût que ces magnifiques puits du moyen âge qui servaient à fournir de Feau à toas ces châteaux qu'on voit pendre du haut des montagnes , et qui coûtaient à faire percer un écu d'or de moins que tes châteaux.
On aimerait a se figurer , dans la vaste enceinte de T Amphithéâtre y une lutte à la manière antique , entre deux adversaires armés du gantdet ou tout luisants d'huile : ou tout
au moins quelque combat à la manière espagnole , entre un taureau vigoureux et terrible et le picador et le iaureador , Vun à pied , l^autre à cheval , tous deux revêtus d'un costume
éclatant , tous deux brillants , lestes , courageux , vrais ai*tistes en ce genre , et qui semblent jouer leur vie pour le plaiâr des dames , comme les chevaliers des anciens toui*oois. Mais il faut ici s^attendre à beaucoup moins ; les luttes de rArophithéâtrc de Nimes ne ressemblent pas aux luttes antiques , ni ses combats de taureaux à ceux de Séville ou de Bargos. N'allez pas y chercher la beauté grecque ni Tantiquité espagnole. Votre désappointement serait gi*and.
La lutte que les consuls de la cité du quinzième siècle encourageaient et récompensaient par le don d'une pièce de drap vert , n'a pas cessé d'être une coutume locale à Nimes, mais plus particulièrement dans les villages de son territoire. Le prix est voté par le conseil municipal de l'endroit : c'est d'ordinaire une monti*e ou une tasse d'argent. Dans un champ nouvellement moissonné , deux lutteurs , représentants de deux villages rivaux , cherchent à se renverser sur le dos ; on n'est vaincu que si le dos et la tête ont touché contre terre. La population des deux villages , rangée des deux côtés, assiste , avec toute l'anxiété de l'honneur local , aux alternatives de la hitte. Quand l'un des deux lutteurs est renversé, tout espoir n'est pas encore perdu ; si sa tête n'a pas touché, tout son village crie : « A pas touca! a pas touca!
( n'a pas touché t ) » La lutte continue alors et la fortune peut changer. Quelquefois il y a doute ; alors des deux cotés opposés s'élèvent des cris confus : « A touca l a pas touca! (Il a touché, il n'a pas touché.) » Des arbitres du choix des deux partis décident le point.
La musique des luttes c'est le tambourin et le hautbois. Le vainqueur traverse son village en triomphe , au son de ces
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instruments , précédé d'une bannière ornée de banilerolles d'où pendent les prix du combat. Ses amis rentourent en chantant ; les enfants déjà grands le regardent passer avec des laiTiies d'émulation. Le vaincu n'est point déshonoré ; il s'en retourne à son village , et songe à prendre sa revanche à la vogue prochaine : c'est le nom de la fête. Il y a des vogues où figurent jusqu'à huit lutteurs, autour desquels sont rassemblés huit villages.
C'est le dimanche , et dans les foires , que l'Amphithéâtre de Nîmes sert de champ-clos à des lutteurs. Mais c'est uu spectacle à peu près abandonné, La bourgeoisie ne se dérange pas pour si peu ; les dames de Nîmes ne veulent point froisser leur toilette du jour de foire en s'asseyant sur des gradins ruinés, ou sur la place de ces gradins. Quelques curieux de la classe ouvrière sont les seuls spectateurs. Il n'y a d'ailleurs rien de moins pittoresques que deux lourdeaux qui ôtent leur habit et se collettent comme les Auvergnats de Paris; que pas une main délicate n'applaudit, et dont le vainqueur n'est pas beaucoup plus intéressant que le vaincu. Nous ne sommes plus au temps où les consuls en chaperon assistaient au combat et proclamaient le vainqueur. Les juges des luttes d'aujourd'hui sont , j'imagine, quelques vieux lutteurs émérites des villages voisins , qui ont longtemps bu dans les cabarets les quelques paires de montres ou de tasses d'argent gagnées dans leur carrière.
Ce que sont ces luttes dégénérées à la lutte antique , les combats de taureaux de l'Amphithéâtre le sont alix combats de taureaux de l'Espagne. On lâche dans l'arène un taureau de la Camargue , maigre et efflanqué : il entre là , non pas en bondissant , non pas en roulant des yeux de sang, coiùnie les taureaux des descriptions espagnoles , mais comme il entrerait dans un pâtis. Cependant on parvient à le tirer de son
indiiflërenee. Des enfants armés de houssines de vignes, qulls appellent en leur patois badiganes , le frappent à coups redoublés , en Texcitant au combat , en le traitant de lâche sll paraît hésiter. Des hommes le poursuivent de sifflets aigus et perçants , que les échos de rAraphithéalre répètent et prolongent d'une façon lugubre. Enfin le pauvre animal s'émeut; il se jette à droite et à gauche, il bondit, il fait une poussière assez convenable. Après quelques toui's dansFarène, on le renverse et on le marque à la croupe de la lettre initiale de son propriétaire : c'est ce qu'on nomme une ferrade. Les taureaux qui ont pris le combat au sérieux , et qui ont jeté quelque malheureux enfant à six pieds en Tair avec leurs cornes , sont applaudis , aimés , admirés ; ceux qui ne peuvent pas se décider et qu'on n'excite ni avec des saiments de vigne , ni à coups de sifflets , sont poursuivis de cris outrageants , battus , hués , et leur maître forcé d'en amener d'autres plus courageux. En somme , lespicarfor* des combats de taureaux de Nîmes sont des polissons abandonnés de leurs mères ; et le§ (aureadors sont de malheureux arlisles assez peu différents , par leur consistance sociale , des Bohémiens dont nous avons déjà parlé.
LA MAISON-CARRËE.
La question de l'époque précise où fut fondé ce monument , le plus délicat et le mieux conservé de tous les monuments Bnciens , roule tout entière sur la différence de la lettre C à la lettre M. Voici comment : Un Nimois , antiquaire distingué et personnage considérable de la ville, M. Séguier, parvint à Ure sur la frise de la façade , en combinant la posi-
tion des troas avec le nombre des crampons qui avaient sen i h Ty fixer , rinscription suivante :
0. GAESARI. AVGVSTI. F. COS. L. CAE.SARI. AVCVSTI. F. COS. DESIGNATO. PRINCIPIBVS. IVVENTVTIS*.
Or , à Texception de la première lettre C , qui représenterait Caïus , toutes les recherches et combinaisons ultérieures ont confirmé l'inscription de M. Séguier. Mais des doutes ont été élevés sur ce C , non-seulement par tous les savants qui ont voulu s'assurer par eux-mêmes de la chose, mais par M. Séguier lui-même, qui s'était vu forcé d'avouer que cette lettre ne s'incrustait pas naturellement dans les frous creusés pour elle. M. Pelet a proposé sa lettre à lui; à force de recherches et de remaniements alphabétiques , il est parvenu à trouver que trous et crampons s'accommodaient à merveille de la lettre M. Si la découverte est vraie , la Maison-Carrée n'aurait plus été dédiéeà Caïus et à Lucius César, petis-fils d'Auguste et princes de la jeunesse , mais à Marcus- Aurelius (Març-Aurèle) et Lucius-Verus , fils adoptifs d'Antonin , désigné ici sous le nom commun des empereurs , Auguste. Des médailles donnant à chacun de ces deux princes en particulier le titre de prince de la jeunesse , pourquoi ne l'auraient-ils pas porté tous deux en commun? Marcus-Aurélius et Lucius-Verus furent tous deux consuls , et tous deux comblés d'honneurs par Antonin. D'ailleurs , l'architecture de la Maison-Carrée est d'une délicatesse et d'une recherche de décorations qui n'étaient guère dans le goût du siècle d'Auguste,
' A Caïus et Lucius César > fils d'Auguste^., consuls désignés , princes de la jeunesse.
mais qui rappellent parfaitement les raonnments de Topoqiie d'Adrien et d'Antonin.
Voilà où en est la question d^origine ; je ne fa donne pas comme résolue, mais comme posée d^une manière toute nouvelle par M. Pelet. Toutes les probabilités me paraissent de son côté. Dans cette hypothèse , Tépoque de la destination , sinon de la fondation de la Maison-Carrée , devrait être filée vers l'an 152 de Tère chrétienne.
Ce monument , que Tabbé Barthélémy , dans son voyage d'Anacharsis , appelle « le chef d'œuvre de Tarchitecture an- » cienne et le désçspoir de la moderne , » ce qui est peut-être exagéré , forme un carré long , isolé , d'où lui vient son nom de Maison-Carrée, L'entrée regarde le nord , et le fond le midi. Dix colonnes cannelées , d'ordre coriothien , dont six de front , et deux de chaque côté du portique , supportent un entablement richement décoré , et couronné par un fronton construit dans les proportions enseignées par Vitruve ^ c'està-dire ayant pour hdUteur la neuvième partie de sa largeur. Vingt autres colonnes , placées comme celles du péristyle , à quatre pieds de distance l'une de l'autre , et engagées à moitié dans les parois, enveloppent l'édifice tout entier. Ces quatre pieds représentant deux fois le diamètre d'une colonne , on peut, par uner addition facile ^ et que je laisse faire au lecteur, mesurer la longueur et la largeur de la Maison- Carrée par le nombre de ses colonnes. L'intérieur , ou l'aire, proprement dite , a huit toises de long , six de large et autant de haut. La hauteur de la porte est de six mètres quatre-vingttrois centimètres ; sa largeur de trois mètres vingt-cinq centimètres. La destruction de la toiture antique ne permet pas de dérider si le temple ne recevait du jour que par la porte , ou s'il eii recevait par le toit. La toiture moderne est percée d'une grande fenêtre carrée, ce qui fait ressembler l'aire à un atelier.
Il n'est pas donné à une description qui doit -être soni maire, et se garder surtout des mots techniques ,de rendre le détail des riches sculptures de la Maison-Carrée. Des feuîBes d'olivier et de chêne enveloppent les chapiteaux des colonnes; des tresses légères flottent le long de la porte d^entrée. Le luxe incroyable des ornements ne gâte point la grandeur ni la pureté des profils. La qualité de la pierre , semblable au marbre par la finesse du grain , se prétait à toutes ces délicatesse du ciseau , que Fart goUûque n'a point égalées , quoi qu'on ait pu dire. Le cardinal Albéroni disait de la Maison-Carrée qu'il la fallait enfermer dans un étui d'or. Le mot est juste. C'est un monument petit par sa masse , mais grand par ses proportions et son harmonie, que l'œil embrasse sans effort, et qui pourtant remplit l'imaginatioD. On dirait qu'il a été transporté là , tout fait , de l'atelier du sculpteur , à moindres frais d'hommes et de cabestans qu'il n'en a fallu pour retirer de la berge du Pont-Royal l'obélisque de Louqsor. Jean-Baptiste Colbert pensa sérieusement à en décorer Versailles , et envoya des architectes pour s'enquérir si ie transport en était praticable. Un homme plus grand que Jean-Baptiste Colbert , Napoléon , voulut aussi prendre la Maison-Carrée dans sa main et l'emporter à Paris , pour en décorer une des places de sa capitale. Mais le plus petit des monuments romains tenait assez pour résister même aux .architectes qui avaient fait Versailles , et n'être pas emporté même dans la main de Napoléon. La Maison-Carrée a été scellée en terre comme l'Amphithéâtre et le pont du Gard : il faudrait enlever le pays tout autour pour les avoir. Vous croyez qu'U suffirait d'un de ces mistral du Midi , qui balaient quelquefois les cheminées et les toitures , pour disperser cette gracieuse demeure de dieux tombés? Eh bien! le vent* des Barbares a soufflé sur la Maison-Carrée et elle est encore
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debout ; ils ont fait une vaste entaille à rAniphithoâtre ^ ils ont mis les bains à ras-terre , et c^est à peine s'ils ont écorné ce joyau de rarchitectnre antique.
Il faut dire que cette conservation a paru miraculeuse. D''après les fouilles qui ont été faites autour de la Maison- Carrée , il est prouvé que cet édifice était entouré d'un vaste porfique , et se liait à un monument de même forme y faisant face, à une distance qu'on a déterminée. Pourquoi donc , dans la destruction générale de Tensemble , cette seule partie a-t-elle été épargnée? Est-ce sa beauté qui Ta fait respecter, ou Tabsence des emblèmes de Tempire dans sa décoration extérieure ? Ou bien le monument aurait-il survécu et « serait-il resté entier à tels hasards , » comme parle le bon Poldo , « par le bénéfice du point de horoscope de sa bonne ♦> et fortunée fondation , sous quelque ascendant bien for- » tuné , par la quatriesme maison , ou lieu du ciel , et constin tutions des planètes ou fixes? )> Questions qu'on ne pourra jamais résoudre. Quant à moi , je pencherais pour Fexplication de Poldo, précisément parce qu'elle n'explique rien. J'aime mieux croire à l'effet d'une comlellalion et de la quatrième maison du ciel, qu'à un scrupule quelconque , elsurtout qu'à un scrupule motivé de ces démolisseurs du Nord , qui se poussaient péle-méle sur les monuments de l'ancien monde , sans regarder au fronton s'ils portaient l'emblème d'un prince , et si leura inscriptions étaient en grec ou en latin.
A défaut de Barbares , les nationaux se seraient chargés de consommer ces destructions , si ces hasards , si ces constellations dont parle Poldo , car je ne sais pas d'autre cause , n'eussent encore préservé la Maison-Carrée. L histoire de ce monument , c'est Thistoire des dangers de mort qu'il a courus jusqu'à nos jours. Dès les premiers temps du christianisme ]
la Maison-GaiTée fut convertie en une église dédiée à Saiot- Etienne , martyr. Au onzième siècle , on fit de PégUse un Hôtel-de-ViUe. L'intérieur fut divisé en plusieurs pièœs et coupé en deux étages ; des fenêtres furent percées dans les parois de la cella^ et des murs élevés contre les colonnes du péristyle ; on démolit Tancien perron. « J^ay ouy dire à nos » pères, » écrit Poldo d'Albenas, « qui par immémoriale attes- » tation le disoyent avoir ainsi appris des leurs ; que c'estoit » aussi , n^a pas trois ou quatre cents ans y la maison corn- » mune , et des consuls de la ville : qui par criées fut contre » le public et université adjugée à un particulier et créandier » de la ville. » Le particulier dont parle Poldo était sans doute un certain Pierre Boys , qui reçut la Mais(Hi-Carrée en échange d^un emplacement où fut construit le nouvel Hôtelde-Ville. Pierre Boys , usant et abusant de sa chose en propriétaire , dégrada le mur méridional en y adossant une maison a son usage. C'est contre ce Pierre Boys que Poldo d'Albenas , dont je pense qu'on me sait gré de citer souvent les naïves et intelligentes colères , s'écrie cicérùmennemeiU , pour me servir d'un mot du temps : « O maison antique ! do- » minée d'un fort dissenoblable et inégal dominateur! Et quant » à moy , si jamais j 'a vois audience au conseil du roy, ou au » roy mesme , je croy que donnant à entendre le faict , tel » qu'il est , la dedecoration que ce beau monument de l'an- » tiquité endure , et le tort qui lui est faict , il vengeroit eest » outrage et ne permettroît sur sa magesté (contre le public, » loix et meurs de toutes 1^ gens) qu'un occupateur trium- » phast (comme les Barbares de l'antique Rome) des restes » ou des despouiiles des ruines de nostre antique cité , et n'en- » dureroit , qu'après tant de démolitions qu'elle a souffertes , » encore on la veist continuellement ruiner et démdir , comme » l'on voit , endurant devant noz yeux telle mémoire de l'an-
» tiquité , et liea si sacré et puUicq , estte faict le domicile de » personne prioée et indeu détenteur. »
Un déienleur bien autrement barbare que Pierre Boys ^ le sieur Brueïs , seigneur de Saint-€haples , acquit de ce dernier la Maison*Garrée , et en fit une éciirie. U réunit les colomies du péristyle par une muraille en briques , et pour cela détrui-* sit plusieurs cannelures quigénaient sa bâtisse; H fit une coupure dans celles du milieu , pour élargir Feutrée de son écurie , et enfonça dans les murs des poutres pour soutenir des greniers^ des crèches et des mangeoii*es; enfin il pratiqua une entaille inclinée aux colonnes du péristyle pour y appendre i|ne sorte d'auvent , sous lequel il faisait remiser les bestiaux , les jours de foire ou de marché , quand Técurie avait duhroprplein.
En 1670 , les religieux Augustins Tachetèrent à la famille de ce Brueïs pour en faire une église. Une nef , un chœur , des chapelles , des tribunes prirent la place des greniers , des crèches et des mangeoires. Les religieux creusèrent des se-* pultures dans le massif qui supporte le péristyle. U existait déjà sous le temple un caveau avec un puits antique au milieu ; ils joignir^t ce caveau aux nouvelles sépultures par un couloir de communication étroit et irréguUer. Cette maçonnerie souterraine ébranla Tédifice. En outre , la voûte de la nouvelle égUâe menaçait d'écraser le mur du côté de Test. Des ' r^arations faites à temps prévinrent une ruine totale. En 1789, Id lUaison-Carrée fut enlevée aux retigieux Augustins pour être affectée au service de Tadminisùration centrale du département. Ce fut là le dernier de tous ses dangers : depuis lors la Maison-Carrée a été Tobjet d'un soin constant ^ sinon toujours très-édairé. Débarrassée des maisons qui l'étouffaient , entourée d'une grille qui la protège , seule au mUieu d'une place publique , d'où elle peut être vue commodément sous
toutes ses faces , oa doit croire qu^elIe est désormais à l^abri de toute profanation , et enlevée aux vandales de localité , qui , dans beaucoup de villes , se sont chargés d'achever tout ce qui n^avait été qu^estropié par les Vandales du cinquiàne siècle. On peut trouver à redire à Tinscription dorée sur marbre noir qui apprend aux passants que c^est là le Musée, et qui n^est guère en harmonie avec le monument ; on peut se plaindre qu^au lieu de consacrer exclusivement ce Musée à des choses d^antiquité , on en ait livré les longues murailles à de médiocres peintures , dont quelques-unes , pour dire la vérité ^ sont de pdntres nlmois : mais que sont de petits manques de goàt , de Fargent mal dépensé , et , si vous voulez , un intérieur misérablement décoré , auprès de ces outrages , de ces destructions dont je viens de faire le triste récit, et qui inspiraient à Poldo d^Alfoenas ces touchantes paroles : « Je ne » vueil (veux) plus par ce petit discours de nostre ville faire i) de complainctes de ses ruines ; car, si à chacune chose qui » mérite regret , ie Tescrluois tel que ie le sens , tous mes es- » crits seroyent rempUs de tristes élégies , ne pouuant passer » par nulle mette (ruelle) d'icdle , qui ne m'en donne Tocca- » sion , pour voir tant de fragments de son antique noblesse » espars et rompus , tant de colomnes de toutes ordonnances » et grandeurs , tant de maii)res , tant dinscriptions , taot » d'aigles sans testes , tant de couronnes , tant de statues , que » les voyant , et remémorant quelle a esté nostre cité ^ et » quelle à présent est , cest amour de la patrie me cause en » Timagination une semblable peine comme si ie la voyois » encore aujourd'huy , voire à toutes heures , saccager, démott.lir et rompre ces grands et magnifiques ouvrages et basti- » ments de noz ancestres. Mais ie me conteoteray et pacifie- » ray ma douleur en baisant et admirant ses funèbres reliques » et cendres , et de tant qu'en moy sera , leur rendray la
» iuste et dermère piété de nourrisson et enfant crffid^ax , » pour en célébrer et faire viure la mémoire tant qu'il plaira » au iugement des doctes et au temps que ces escrit^ ayent vie » et mémoire. »