LE JARDIN DE LA FONTAINE
J'ai peu de choses à dire de ce jardin , auquel je donne un peu arbitrairement le nom de monument , et dont j'ai déjà ci-dessus mentionné l'origine et le caractère , à l'article des
Bains. Ce qu^il y a d'architecture est de mauvais goût , ainsi que je Tai dit. Cda seùt tout ensemble le bastion et le boudoir, le pire des mélanges qui se puisse voir. Quant au jardin , il est petitement découpé et dessiné précieus'ement ; on était à cent ans de Le Nôtre. Mais il y a de beaux marronniers , qui dcmn^t beaucoup d^omln*e , et , à rentrée , grand nombre de lauriers^roses qui ont là le ciel sinon les rosées de TEurotas. C'est le rendez-vous de ce qu'on appelle en tout pays le beau monde. On s'y porte en foule à certaines saisons et à certains jours , afin d'y changer la firaicbeur en chaleur et l'oxygène en azote. Le Jardin de la Fontaine est une promenade délicieuse en hiver; pendant que nous grelottons dans le jardin des Tuileries , mal défendus de la bise par des arbres nus et des branches dépouillées , les Nimois , abrités contre le vent d'est par la colline d'où sort la Fontaine , reçoive dans les allées de ce jardin un soleil aussi doux que celui de Pise , et ont en janvier ce que nous attendons encore en mai.
C'est du pied des collines calcaires dont la chaîne embrasse Nimes du côté du midi , que sort la beDe fontaine qui a donné son nom à ce jardin , et qui y répand une douce fraîcheur. Le bassin , qui a ^iviron soixante-douze pieds de diamètre et vingt pieds de profondeur, est creusé par la nature , en forme de cône renversé , dans un roc vif d'un grain aussi fin et aussi serré que le marbre. L'eau tantôt jailUt à gros bouillons du fond de ce cône , tantôt en sort mollement , et s'épanche en cercles égaux du centre à toutes les rives. On peut voir, à travers cette eau si pure , dont le poète Ausone a chanté la transparence * , le gravier calcaire qui lui sert de lit. Quelques herbes d'un beau vert foncé traînent sur ce gravier leurs
' Ausoniiovdo nobdium urbium, ^III^ 25.
longues feuilles , et tapissent les bords de la fontaine. Dans les longues sécheresses de Tété , la fontaine de Kimes fournit à peine de quoi mouiller le fond des canaux qui amènent ses eaux dans Tintérieur de la ville ; et encore arrive-t-il que ce peu d'eau s'évapore , à cause de la largeur des canaux et de la longueur du chemin. Dans la saison des {dnies , ou quelquefois dans des crues suintes , après un orage dans les vallons qui dominent la ville du côté du nord-ouest ^ elle devient , en peu d'heures , une rivière abondante et impétueuse , et le jet d'eau s'élève souvent à quelques pieds au-dessus de sa surface ; mais elle pa'd alors de sa pureté si vantée : elle devient trouble , jaunâtre ^ argileuse , et elle roule dans ses flots le sable arraché aux collines.
Un embellissement qui ne date que de quelques années a donné un attrait de plus au Jardin de la Fontaine. Au-dessus de la source , le coteau était inculte et aride ; un des derniers préf^s de Nîmes fit serpenter une allée le long de ce coteau jusqu'au sommet , et dans les massifs qui séparaient chaque sinuosité de Tallée , il planta des arbres verts , dont l'ombre éternelle devait être bienfaisante en été et agréable à l'oril en hiver. C'est là que vont chuchoter dans l'ombre crépusculaire les amants de la garnison , et c'est là aussi que Taile àes grandes chauves-souris du Midi venait effleurer mes cheveux ou frôler étourdiment ma main , quand je retendais pour accompagner une exclamation de plaisir sur le charme d'une soirée du Languedoc. L'homme qui a fait cette jolie promenade et qui a planté ces arbres ne peut pas venir se promener sous leur ombre ; il est exilé. Un caprice de la fortune le fit ministre , d'horticulteur qu'il était , et de la même main qui disposait les plantations du coteau de la Fontaine , il signa les ordonnances de juillets Cet honame , c'est M. d'Haussez ! - De jolies maisons ^ avec des toits à l'italienne , couronnent le
coteaa ; à droite , un chemin pierreux conduit à la Tour- Magne , grand débris qui domine le paysage.
Pendant mon séjour à Nimes, un malheureux se noya dans la fontaine ; j'arrivai comme on venait de Ten retirer. Si la civilisation avait mis un morceau de pain au bord de cette fontaine , peut-être me serais-je rencontré avec ce pauvre homme dans une des aUées du jardin , au lieu de heurter son cadavre. Quelle injure pour notre civilisation , qu'un pauvre choisisse pour mourii* la place où ses privilégiés viennent respirer le frais du soir ! Placé entre la promenade et la prison , le malheureux a mieux aimé mourir sur la promenade que vivre déshonoré dans la prison. Paix donc à sa fosse qui n'a pas été bénie !