‹ MélangesChapitre 10 sur 23 · MAISON CENTRALE · texte numérisé non relu

MAISON CENTRALE

En regardant du haut de la colline de la Tour-Magne , d'où le panorama de Nimes est le plus beau et le plus complet , on peut voir, à gauche , parmi les premières maisons de cette partie de la ville , s'élever un massif de bâtiments , sans architecture proprement dite , mais dont l'aspect est sévère : c'est la maison de détention de Nimes , dite Maison Centrale , parce qu'elle reçoit des prisonniers de tous les pays environnants. Cette maison date de ces derniers temps. Elle est bâtie un peu à l'écart , sur une petite colline , et dans l'emplacermnt même de la forteresse élevée par Louis XIV, pour assurer l'exécution des édits royaux contre les protestants. Conome autrefois la forteresse , la Maison Centrale domine la ville. Le peuple d'aujourd'hui peut voir la prison du haut de ses greniers , comme le peuple du dix septième siède pouvait voir la forteresse , avec ses créneaux et ses meurtrières , et

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ses canons incessammeat braqués sur la ville. Les édifices les plus apparents sont presque toujours ceux que rhomme bâtit contre Thomnie ; je ne pourrais pas vous montrer, du baut de la Tour-Magne , une cheminée ou une girouette appartenant à quelque maison de consolation et de bienfaisance. Ce sera un genre d'architecture tout neuf pour Tage d'or qui , dii-on , doit venir quelque jour.

Des constructions et des réparations récentes faites à la Maison Centrale permettent d'y enfermer onze cents prisonniers hommes faits , et environ cent jeunes garçons au-dessous de seize ans , lesquels occupent une division spéciale. Cette séparation est dans le règlement ; mais , dans Tusage , bon nombre de ces enfants travaillent dans les ateliers des honmies faits. J'en ai vu qui avaient à peine douze ou quatorze ans , quelques-uns avec des figures déterminées et tout un avenir de brigandage sur le Iront ; d'autres , ayant des traits indécis , une petite voix douce ; pauvres êtres qui achèvent de se corrompre dans cette société impie , et boivent , avec l'air de la prison , des paroles infâmes qui font épanouir les mauvais gei*mes et sécher les bons. Pdurquoi la séparation des enfants et des hommes faits n'a-t-elle pas heu le jour comme la nuit? Si les actes se font la nuit , les paroles se disent le jour ; â le crime ne se consomme pas , il se projette et se marchande peut-être. Pourquoi n'enferme-t-on pas les hommes faits dans une maison et les enfants dans une autre? Certes , je trouve fort absurde qu'on rejette sur la société toute la faute du mal qui se commet dans son sein ; mais je crois qu'on peut l'accuser à bon droit de la plupart des rechutes , d'empêcher les résipiscences et de corrompre par le mode d'application ceux qu'elle devrait amender par la peine.

Dans cette prison , d'ailleurs , les corps sont bien soignés sinon les âmes. L'air y est pur ; les dortoirs , les ateliers , les

réfectoires sont spacieux. Les cours ou préaux sont assez vastes pour la liberté des membres. Une des vanités de Fadministration , et cette vanité est bien fondée , c'est la propreté. Les longs dortoirs sont , conmie me disait un employé, à s'y mirer. Je les ai vus , et si vous ne songiez pas à ce que doit être le sommeil sur ces planches recouvertes d'une paillasse et d'une couverture , vos scrupules hygiéniques auraient de quoi 8e rassurer. Je m'attendais à suffoquer de mauvais air, dans ces longues salles de travail , où sont placés en rang , devant leurs métiers , cent prisonniers en chemise , faisant toutes sortes de tissus ; je n'ai suffoqué que de dégoût moral et de cette terreur vague qu'éprouve malgré lui un homme libre , un curieux , qui a tous les biens en apparence , au milieu de cent sauvages qui ont les mains libres , et auxquels il suppose que tout en lui fait envie , son vétenoient , sa montre , son oisiveté , sa curiodté qu'il a beau faire la plus compatissante qu'il peut , et qui ne leur en parait que plus insolente. Et quand je lisais , affichées sur les piliers , les pancartes où est écrit le code draconien de la maison , et ces châtiments si durs réservés aux moindres infractions disciplinaires , — car pour celui dont l'état naturel et en quelque sorte l'état d'innocence est d'être puni , toute peine ne peut être qu'un supplément de peine , et pour l'homme déjà prisonnier la prison ne peut plus être qu'un cachot , avec la pierre pour lit , — je ne trouvais dans ce bon témoignage que se rend à elleméiïie l'administration de son extrême propreté qu'une amère ironie.

Toutefois , même sous le rapport de l'hygiène , tout n'est pas à admirer dans la Maison Centrale. Les pièces et ateliers des premiers étages sont sans doute très-sains ; mais on n'en feai pas dire autant de ces espèces de caves souterraines , en fornaede ^leries , qui s'étendent sous le rez-de-chaussée , et

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OÙ travaillent , sans mr et presque sans jour, les prisonniers cordonniers et cardeurs de laine. Dès les premiers degrés de l'escalier obscur qui conduit à ces galeries , et d^où s^échapf^e, comme par un soupirail , un air fétide et étouffent , le cœur me manquait C'est chose borriWeà voir, les cardeurs de laine surtout. Figurez-vous des hommes demi-nus , haletants ^ courl>és sur de longues tables et battant la laine des deux mains , dans un nuage de cette poussière grasse et piodieuse <]ui s'échappe de la laine cardée , le front souiHé d'une sueur qui ne coule pas , mais qui , m^ée à cette poussière , forme comme une boue immonde. Ces malheureux ont une haute paie , me disait-on ; mais ils vivent peu. Ne pourrait^oa pas les payer moins et les faire vivre pkis? N'y a4-il pas quelque arrière-cour retirée oii on pourrait les faire travailler sous un hallier, au moins dans les beaux jours de Tété , et ne vaudraitil pas mieux quUls eussent moins d'argent à donner à la cantine en échange de son mauvais vin , et qu'en sortant de prison ils né l'ctrouvassent pas en même temps la liberté et l'hôpital?

La Maison Centrale est régie par un directeur responsaUe , lequel est lui-même subordonné au préfet du département. Un entrepreneur fournit , moyennant un prix de journée convenu , la nourriture , l'habillement , les objets de literie , et tout ce qui concerne la vie matérielle des condamnés. L'entreprise de ces diverses fournitures s'adjuge sous Ja condition de remplir un cahier des charges rédigé par l'administration , laquelle doit en surveiller l'accomplissement. On sait les avantages et les abus de cette sorte d'institution. Dans les prisons , comme à l'armée , il faut que l'entrepreneur s'enrichisse sur le morceau de pain et sur les bardes du prisonnier; de là , sans doute , bien des infractions , sinon à la lettre , du moins à l'esprit du cahier des charges. Cela peut se dire d'ail-

Jeui*s de toutes les prisons auxquelles on [K)urvoit par la voie des fournissenrs. L^administration doit avoir rœilsur Tentreprenear, et empêcher des gains infâmes sur la vie et la santé de ces mallieureux. Mais cette surveillance est-elle soutenue? La pitié est difficile dans ces maisons du crime , et il faudrait de la pitié pour aiguiser la surveiUance. Par malheur, quand oa voit ces. êtres effrontés on stupides , en qui le besoin de mal faire est v^nu d'une nature mauvaise ou d'une ignorsfflce incurable , cea visages , la plupart informes , que l'intelligence n'a pas dégrossis , où TœO est éteint , le front bas , et toute la partie qui passe pour réfléchir Tâine , déprimée et petite , tandis qoe la partie iirférieure , où Ton place les appétits brutaux , est quelquefois monstrueuse , la sympathie se retire ; on se surprend à penser qu'il vaudrait mieux que de tels élres ne fussent pas en vie ; et , si l'on est préfet ou inspecteur, on croit remplir bien mieux son devoir en s'assurant si les gardiens font bien la ronde , et si le mur d'enceinte est assez haut , qu'en salant regarder si le pain du fournisseur est de lK)nne farine , et ses souliers de vrai cuir et non de carton , comme certains entrepreneurs en fournissaient à nos conscrits de 92.

Un grand nomI»*e des prisonniers de la Maison Centrale n'ont méfait que par ignorance : ne rien savoir et avoir besoin de tout , cela explique Men des crimes. J'en ai vu qui paraissaient avoir été trouvés dans les bois ; ils avaient à peine plus d'inteiltgence que les bêtes , et ne comprenaient rien aux choses les plus simples. 11 y en a qui sont aussi difformes de corps que d'esprit. On me montra un détenu âgé de seize ans à peine , enfermé là pour vagabondage et vol , lequel n'avait pas de quoi loger un cœur et une poitrine dans son buste étroit et bombé , et paraissait bégayer plutôt que parler. 11 s'en trouve de plus jeunes encore que des vices précocos et

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une intelligence singulière pour faire la guerre à la société ont mis , au sortir de Tenfanoe , sous les verrous ; ils font frémir de maturité et d^efbxttterie ; on croit lire sur leurs fronts à peine épanouis tout un avenir de crimes. D'autres sont si stupides , qu^on ne saurait dire s^ils ont eu la connaissance du mal et du bien , et si leur état n'est pas fdatot uo<> monstrueuse innocence qu^une maHoe volontaire.

Je ne voudrais pas que , dans Tapprédation des délits qui entraînent la prison , on substituât aux préventions de la loi les atténuations périlleuses d'une physiologie incertaine ; mais on ne peut trop demander aux gouvernements , aux magistrats , à répoque tout entière , un système pénitentiaire où la science du physiologie soit consultée , et où Ton ne traite pas ces pauvres et hideuses ébauches d'hommes , brutes à visage humain , comme ces criminels qui ont employé à mal une bonne organisation , et ont tourné leur discernement contre la société qui les châtie. On peut demander au moins , pour ces deux classes de coupables , deux prisons séparées, afin que ce ne soient pas des natures corrompues qui se chargent de dégrossir des natures informes , et que le vice réfléchi et calculé n'apprenne pas son industiie au vice d'instinct. Du reste , dans tous les ateliers de la Maison Centrale , je ne sache pas que j'aie entendu un mot de français. Étrange civilisation , que ceUe où le criminel ne sait môme pas la langue du juge qui l'a Irappé!

En cas de délabrement d'estomac , il y a des infirmeries bien aérées pour les malades ; il y a un médecin , il y a on chirurgien en permanence ; il y a un apothicaire à demeiu^e pour la confection des médicaments.

1 ous les prisonniers y sans exception , sont tenus à un travail proportionné à leur force et à leur âge. Un certain nombre est employé par l'entrepreneur au service de la maison ;

les autres s'occupent de travaux de tissage et fabriquent les étoffes de soie et de coton. Nos belles danoes se parent quei« quefois des tissus légers fabriqués dans cette prison par ces mains rudes et calleoses , qui auparavut c^t fût jouer les fausses clefe , et queiques^unes le poignard. U y a là des tailleurs , des cord(Muners et d^autres professions usuelles. L^entreprmeur se paie de ses fournitures sur les journées des prisQûniers. Les prix de tnm^-d^œuvre sont tarifés par le préfet , sur Tavis de la chambre de commerce , et établis suivant le salaire des ouvriers ISntcs.

Les détins reçoivait les secours^ les coosolatioiis de ki rdigiott qu'ils professent. Il y a un vicaire de la paroisse voisine pour les catholiques y et tin pasteur pour les prolestants. Le service des deux cultes se fait régulièrenient dans TiMérieur de la prison. EnlGn , et grâce à Timpiilsion vigoiareuse donnée par M. Guizot à rinstinii^tîcMi (Nrimaire * , il vient d'être créé dans la Maisc» Centrale une éede où les détenus reçoivent des leçons de lecture , d'écriture et de cftlcuL Tous sont libres , aucun n'est contraint d'y assister ; et pourtant le bienfait de ce coaunencement d'instruction serait si grand , qu'on ne désapprouverait pas qu'il fût imposé à tous comme un travail , plutôt que conseillé simplement comme un emploi facultatif de ces heures de loisir que le prisonnier aime mieux employer aux promenades*, aux propos grossiers et aux tristes gourmandises du préau. Dans ce cas , il faudrait que l'heure consacrée à l'école primaire fût comptée au prisonnier comme celle du travail manuel , et que ses récréations lui fussent fidèlement conservées pour l'exercice du corps. Mais ces malheureux profiteraient-ils de ce bienfait

^ Cela a éié écrit en f i$3î>.

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forcé , et cela d^aillears ne rognerait-il pas de beaucoup les bénéfices de l'entrepreneur?

Représentez-vous une société gouveniée avec douceur, oii le travail est régulier, le pain à peu près suffisant , le vêtement passable , le coucher sain , la liberté de conscience respectée , l'instruction facultative , les lois sévères , mais les législateurs indulgents ; où la vie matéridle est satisfaite et la vie morale ébauchée : où enfin il y a de tout dans une certaine mesure , excepté la liberté et l'innocence , voilà la Maison Centrale. Et il faut trouver cela beau , même ea l'absence d'améliorations plus désirables que possibles , quand on sait quel a été , jusqu'à ces derniers temps , le régime des prisons , combien le progrès a été lent dans cette partie des institutions sociales , et que de souffrances ont été endurées dans l'ombre avant que la civilisation fit prévaloir, dans la répression des crimes , cet axiome : la sodélé se défend , sur celui-là : la société se venge. Sous ce rapport , la Maison Centrale fait honneur à la ville de Nîmes.

SOUVENIRS

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