Mélanges d'économie politique par m. Fr. Bastiat
Ce n'est pas un combat que j'engage avec les proiectionisies. C'est un principe que j'essaye défaire pénétrer dans l'esprit des hommes sincères qui hésitent parce qu'ils dnulent.
Je ne suis pas de ceux qui disent : La protection s'appuie sut des intérêts. Je crois qu'elle repose sur des erreurs, ou, si l'on veut, sur des vérités incomplètes. Trop de personnes redoutent la liberté pour que cette appréhension ne soit pas sincère.
C'est placer haut mes prétentions, mais je voudrais, je l'avoue, que ce livre devint comme le manuel des hommes qui sont appelés à prononcer entre les deux principes. Quand on ne s'est pas familiarisé de longue main avec la doctrine de la liberté, les sophismes de la protection reviennent sans cesse à l'esprit sons une forme ou sous une autre. Pour l'en dégager, il faut à chaque fois un long travail d'analyse, et ce travail, tout le monde n'a pus le temps de le faire; les législateurs moins que personne. C'est pourquoi j'ai essuyé de le donner tout fait.
Mais, dira-f-on, les bienfaits de la liberté sont-ils donc si cachés qu'ils ne se montrent qu'aux économistes de profession ?
Oui, nous eu convenons ; nos adversaires dans la discussion
■iUMRI d'wusumil roUTUlUB. I. I
ont sur nous un avantage signale. Ils pcuveul en quelques mots exposer une vérité incomplète; el, pour montrer qu'elle est incomplète, il nous Huit île longues et arides dissertations.
Cela tient a la nature des choses. La protection réunit sur un point donné le bien qu'elle fait, et infuse dans la masse le mal qu'elle inflige. L'un est sensible à l'œil extérieur, l'autre ne se laisse apercevoir que par l'œil de l'esprit. C'est précisément le contraire pour la liberté.
Il eu est ainsi de presque toutes les questions économiques.
Dites : Voici une machine qui a mis sur le pavé trente ouvriers;
Ou bien : Voici un prodigue qui encourage toutes les industries ;
Ou encore : La conquête d'Alger a doublé le commerce de Marseille:
Ou enfin : Le budget assure l'existence décent mille familles; Vous serez compris de tous; vos propositions sont claires, simples et vraies eu elles-mêmes. Déduisez-en ces principes : Les machines sont un mal;
Le luxe, les conquêtes, les lourds impôts sont un bien ;
Kt votre théorie aura d'autant plus de succès que vous pourrez l'appuyer de [ails irrécusables.
Mais lions, nous ne pouvons nous eu tenir à une. cause et à son effet prochain. Nous savons que cet effet même devient cause à sou tour, l'our juger uue mesure, il faut doue que nous la suivions à travers l'enchaînement des résultats, jusqu'à l'effet détiniiif. fit, puisqu'il faut lâcher le granit mot, nous sommes réduits a mitonner.
Mais aussitôt nous voilà assaillis par celle clameur ; Vous êtes des théoriciens, des métaphysiciens, des idéologues, des utopistes, des humilies à principes ! El loules les préventions du public se tournent contre nous.
Que faire donc? Invoquer la patience cl la bonne foi du lecteur, et jeter dans nos déductions, si nous en sommes capables, une clarté si vive que le vrai et le faux s'y montrent à nu, afin que la victoire, une fois pour toutes, demeure à la restriction ou à la liberté.
■ J'ai à faire ici une observation essentielle.
Quelques cxtrails de ce travail oui paru dans le Journal des Économistes.
Dans une critique, d'ailleurs irès-bienvcillanle, que M. le vicomte de Romand a publiée (voir le Moniteur industriel des 15 et IS mai 1815), il suppose que je demande la suppression des douanes. M. de Romand se trompe. Je demande la suppression du régime protecteur. Nous ne refusons pas des taxes au gouvernement; mais nous voudrions, si cela est possible, dissuader les gouvernés de se taxer les uns les autres. Napoléon a dit : « La douane ne doit pas être un instrument fiscal, mais un moyen de protéger l'industrie. > Nous plaidons le contraire, et nous disons : ■ La douane ne doit pas être aux mains des travailleurs un instrument de rapine réciproque, mais die peut être une macliine liscale aussi bonne qu'une aulrc. > Nous sommes si loin, ou, pour n'engager que moi dans la lutte, je suis si loin de demander la suppression des douanes, que j'y vois pour l'avenir l'ancre de salut de nos finances. Je les crois susceptibles de procurer au trésor des rcfdtes immenses, el, s'il faut dire toute ma pensée, à la lenteur que mettent à se répandra les saines doctrines économiques, à la rapidité avec laquelle uoire budget s'accroît, je compte plus, pour la réforme commerciale, sur les nécessités du trésor, que sur la force d'une opinion éclairée.
Mais enfin, me dira-t-on, a quoi coucluei-vousV Je n'ai pas besoin de conclure. Je combats des sopbismes, voilà tout.
Mais, poursuil-on, il ne suffit pas de détruire, il faut édifier. Je pense que détruire une erreur, c'est édifier la vérité contraire.
Après cela, je n'ai pas de répugnance à dire quel est mou vœu. Je voudrais que l'opinion fût amenée à sanctionner une loi de douanes, conçue à peu près en ces termes :
Les objets de première nécessité payeront un droit ad valo-
Les objets de convenance Les objets de luxe. . .
de
15 ou 20 °/„
Encore, ces distinctions sont prises dans un ordre d'idées entièrement étrangères à l'économie politique proprement dite, et je suis loin de les croire aussi utiles et aussi justes qu'on le suppose communément. Mais ceci n'est plus de mon sujet.
Qu'est-ce qui vaut mieux pour l'homme et pour la société, l'abondance ou la disette?
Quoi! s'écriera-t-on, cela peut-il faire une question? A-t-ou jamais avancé, esl-il possible de soutenir que h disette est le fondement du bien-être des hommes?
Oui, cela a été avancé; oui, cela a été soutenu; on le soutient tous les jouis, et je ne crains pas de dire que la théorie de la disette est de beaucoup la plus populaire. Elle défraye les conversations, les journaux, les livres, la tribune, et, quoique cela puisse paraître extraordinaire, il est certain que l'économie politique aura rempli sa tache et su mission pratique, quand elle aura vulgarisé et rendu irréfutable cette proposition si simple : < La richesse des hommes, c'est l'abondance des choses, i
N'entenrt-on pas dire tous les jours ; i L'étranger va nous inonder de ses produits > 7 Donc on redoute l'abondance.
M. de Saint-Cricq n'a-l-il pas dit : i La production surabonde r ? Donc il craignait l'abondance.
Les ouvriers ne brisent ils pas les machines? Donc ils s'effrayent de l'excès de la production ou de l'abondance.
M. llugeaud n'a-t-il pas prononce ces paroles : « Que le pain soit cher, et l'agriculteur sera riche > ? Or le pain ne peut être cher que parce qu'il est rare; donc M. Bugcaud préconisait la
SI. d'Argout ne s'est-il pas fait un argument contre l'industrie sucrière de sa fécondité mÊmcîNe disail-il pas : i La betterave n'a pas d'avenir, et sa eullure ne saurait s' étendre, parce qu'il suffirait d'y consacrer quelques liectares par département pour
pourvoir à toute la consommation de la France > ? Doue, à ses yeux, te bien est dans la stérilité, dans la ilïsellc; le mal, dans la ferlililé, dans l'abondance.
La Presse, le Commerce cl la plupart des journaux quotidiens ne puulicnt-ils pas un ou plusieurs articles chaque malin pour démontrer aux chambres cl au gouvernement qu'il est d'une saine politique d'élever léiïblitfivement le prix de toutes choses par ]' opération des tarifs'/ Les trois pouvoirs n'obienipùrciil-ils pas tous les jours à celle injonction de la presse périodique? Or les tarifs n'élèvent les prix des choses que parce qu'ils en diminuent la quantité offerte sur le marché. Donc les journaux, les chambres, le ministère, niellent en pratique la théorie de la disette, cl j'avais raison de dire que celle théorie est de beaucoup la plus populaire.
Comment est-il arrivé qu'aux yeux des travailleurs, des puhlicistes, des hommes d'Étal, l'abondance se soil montrée redoutable et la disette avantageuse? Je me propose de remontera la source de cette illusion.
On remarque qu'un homme s'enrichit en proportion de ce qu'il lire un meilleur parti de son travail, c'est-à-dire de ce qu'il vend à plus kaai prix. Il vend à plus haut prix à proportion de la rareté, du la disette du genre de produit qui fait l'objet de son industrie. On en conclut que, quant à lui du moins, la disette l'enrichit. Appliquant successivement ce raisonnement à tous les travailleurs, on en déduit la théorie de la disette. De là on passe à l'application, et, afin de favoriser ions les travailleurs, ou provoque artificiellement la cherté, la disette de toutes choses par la prohibition, la restriction, la suppression des machines et autres moyens analogues.
Il en est de même de l'abondance. On observe que, quand nu produit abomle, il se vend à bas prix; donc le producleur gagne moins. Si tous les producteurs sont dans ce cas, ils sont tous misérables; donc c'est l'abondance qui ruine la société. El comme toute conviction cherche à se traduire en fait, on voit, dans beaucoup de pays, les lois des hommes lutter contre l'abondance des choses.
Ce sophisme, revêtu d'une forme générale, ferait peut-être
peu d'impression; mais, appliqué à un ordre particulier do Tails, à telle ou telle industrie, à une classe dounée de travailleurs, il est extrêmement spécieux, et cela s'explique. C'est un syllogisme qui n'est pas faux, mais incomplet. Or, ce qu'il y a de vrai dans un syllogisme est toujours et nécessairement présent à l'esprit, illais l'incomplet est une qualité négative, une duunée absente dont il est fort possible et même fou aisé de ne pas tenir compte.
L'Iiomuie produit pourconsommcr.il est à lu fois producteur et cou somma leur. Le raisonnement que je viens d'établir ne le considère que sous le premier de ces points de vue. Sot» le second, il aurait conduit à une conclusion opposée. Ne pounaitou pas dire, eu effet :
Le consommateur est d'autant plus riche qu'il achète luuies choses à meilleur marché; il acheté les choses à meilleur marché eu proportion de ce qu'elles abondent; donc l'abondance l'enrichit; cl ce raisonnement, étendu à tous les consommateurs, conduirait à la théorie de l'abondance!
C'est la notion imparfaitement comprise de l'échange qui produit ces illusions. Si nous consultons notre intérêt personnel, uuus re cou naissons distinctement qu'il est double. Comme vendeur*, uous avons intérêt à la cherté et par conséquent à lu rareté; comme acheteurs, au bon marché, ou, ce qui revient au même, à l'abondance des choses. Nous ne pouvons donc point baser un raisonnement sur l'un ou l'autre de ces intérêts, avant d'avoir reconnu lequel des deux coïncide et s'identifie avec l'intérêt général et permanent de l'espèce humaine.
Si l'homme était un animal solitaire, s'il travaillait exclusivement pour lui, s'il consommait directement le fruit de son labeur, eu un mut, t'il n'échangeait pas, jamais la théorie de la disette n'eût pu s introduire dans le momie. Il serait trop évident que l'abondance lui serait avantageuse, de quelque part qu'elle lui vint; soit qu'elle lut le résultat de sou industrie, d'ingénieux outils, de puissantes machines qu'il aurait inventées; soit qn'd la dût à la fertilité du sol, à la libéralité de la nature, ou même à une mystérieuse invation de produits que le flot aurait apportés du dehors cl abandotmés sur le rivage.
— p ynitj u, Goog le
Jamais l'homme solitaire n'imaginerait, pour donner de l'encouragement, pour assurer un aliment à son propre travail, do briser les instruments qui l'épargnent, de neutraliser la fertilité du sol, de rendre à la mer les biens qu'elle lui aurait apportés. 11 comprendrait aisément que le travail n'est pas un but, mais un moyen ; qu'il serait absurde de repousser le hut, de peur de nuire au moyen. Il comprendrait que, s'il consacre deux heures de la journée à pourvoir à ses besoins, toute circonstance (machine, fertilité, don gratuit, n'importe) qui lui épargne une heure de ee travail, le résultat restant le même, met cette heure à sa disposition, et qu'il peut la consacrer à augmenter son bien-être; il comprendrait, en un mot, qu'épargne de traval' ce n'est aulre chose que progrès.
Mais l'échange trouble notre vue sur une vérité si simple Dans l'état socjal, et avec la séparation des occupations qu'il amène, la proïluciion et la consommation d'un objet ne se confondent pas dans le même individu. Chacun est porté a voir dans sou travail non plus un moyen, maïs un but. L'échangi: crée, relativement à chaque objet, deux intérêts, celui du producteur et celui du consommateur, et ces deux intérêts sont toujours immédiatement opposés.
11 est essentiel de les analyser et d'en étudier la nature.
Prenons un producteur quel qu'il soit; quel est son intérêt immi'itini? H consiste en ces deux choses : 1" que le plus petit nombre possible de personnes se livrent au même travail que lui; 2" que le plus grand nombre possible de personnes recherchent le produit de ce genre de travail ; ce que l'économie politique exprime plus succinctement en ces termes : que l'offre soit très-reslreiuie et la demande très-étendue; en d'autres termes encore : concurrence limitée, débouchés illimités.
Quel est l'intérêt immédiat du consommateur? Que l'offre du produit dont il s'agit soit étendue cl la demande restreinte.
Puisque ces deux intérêts se con [redisent, l'un d'eux doit nécessairement coïncider avec l'intérêt social ou général, et l'autre lui est antipathique.
Mais quel est celui que la législation doit favoriser, comme
étant l'expression du bien public, si tant est qu'elle eu doive favoriser aucun V
Pour le savoir, il suflit de rechercher ce qui arriverait si les désirs secrets des hommes étaient accomplis.
En tant que producteurs, il faut bien eu convenir, chacun, de nous fait des vœux antisociaux. Soinmes-nous vignerons, nous ne serions pas fâchés qu'il gelai sur toutes les vignes du monde, excepté sur la mitre: c'est la théorie de la disette. Sommesnous propriétaires de forges, uous désirons qu'il n'y ait sur le marché d'autre fer que celui que nous y apportons, quel que soit le besoin que le public en ait, et précisément pour que ce besoin, vivement senti et imparfaitement satisfait, détermine à nous en donner un haut prix ; c'ett encore la théorie de la disette. Sommes-nous laboureurs, nous disons avec M. Bugeaud : Que le pain soit cher, c'est-à-dire rare, et les agriculteurs feront bien leurs affaires; c'est toujours la théorie de la disette.
Sommes-nous médecins, nous ne pouvons nous empêcher de voir que certatues améliorations physiques, comme l'assainissement du pays, le développement de certaines vertus morales, telles que la modération et la tempérance, le progrés des lumières poussé au poiut que chacun sut soigner sa propre santé, la découverte de certains remèdes simples et d'une application facile, seraient autant de coups funestes portes à notre profession. Eu tant que médecins, nos vœux secrets sont antisociaux. Je ne veux pas dire que les médecins forment de tels vœux. J'aime à croire qu'ils accueilleraient avec joie une panacée universelle; mais, dans ce sentiment, ce n'est pas le médecin, c'est l'homme, c'est le chrétien qui se manifeste ; il se place, par une louable abnégation de lui-même, au point de vue du consommateur. En tant qu'exerçant une profession, en tant que puisant dans celte profession son bien-être, sa considération et jusqu'aux moyens d'existence de sa famille, il ne se peut pas que ses désirs, ou, si l'on veut, ses intérêts, ne soient antisociaux.
Fabriquons-nous des étoffes de coton, nous désirons les vendre au prix le plus avantageux pour nous. Nous consentirions volontiers à ce que toutes les manufactures rivales fussent
interdites, ei si lions n'osons exprimer publiquement ce vœu ou en poursuivre la réalisation complote avec quelques chances de succès, nous y parvenons pourtant, dans une certaine mesure, par des moyens détournés : par exemple, en excluant les tissus étrangers, afin de diminuer la quantité offevfe, et de produire ainsi, par l'emploi de la force et à notre profit, la rareté des vêlements.
Nous passerions ainsi tuutes les industries en revue, et nous trouverions toujours que les producteurs, en tant que tels, ont des vues antisociales, i Le marchand, dit Montaigne, ne Tait Lien ses afl'aires qu'à la débauche de la jeunesse; le laboureur à la cherté des blés; l'architecte à la ruine des maisons; les officiers de la justice aux p roc cz et aux querelles des hommes. L'honneur même et praciiquc des ministres de la religion se lire de nos Ire mort et de nos vices. Nul médecin ne prend plaisir à la santé de ses amis mêmes, ni soldats à la paix de ta ville; ainsi du reste. >
Il suit de là que, si les vœux secrets de chaque producteur élaiciLt n'élises, le monde rétrograderait rapidement vers la barbarie. La voile proscrirait la vapeur; la rame proscrirait la voile, et devrait bientôt céder les transports au chariot, celui-ci au mulet, et le mulet au porleballe. La laine exclurait le coton, le coton exclurait ta laine, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la disette de toutes choses eût fait disparaître l'homme même de dessus la surface du globe.
Supposez pour un moment que la puissance législative et la force publique fussent mises à la disposition du comité Minière!, et que chacun des membres qui composent celle association eut la faculté de lui faire admettre et sanctionner une petite loi ; est-il bien malaisé de deviner à quel code industriel serait soumis le public?
Si nous venons maintenant à considérer l'intérêt immédiat du consommateur, nous trouverons qu'il est en parfaite harmonie avec l'intérêt général, avec ce que réclame le bien-être de l'humanité. Quand l'acheteur se présente sur le marché, il désire le trouver abondamment pourvu. Que les saisons soient propices à toutes les récoltes; que des inventions de plus en
plus merveilleuses mettent à sa portée un plus grand nombre de produits el de satisfactions: que le temps et le travail soient épargnés; que les distances s'effacent; que l'esprit de paix et de Justice permette de diminuer le poids des taxes; que les barrières de toutes natures tombent, en tout cela l'intérêt immédiat du consommateur suit parallèlement la même ligne que l'intérêt public bien entendu. 11 peut pousser ses vœux secrets jusqu'à la chimère, jusqu'à l'absurde, sans que ses vœux cessent d'être humanitaires. Il peut désirer que le vivre et le couvert, le toit et le foyer, l'instruction el la moralité, la sécurité et la paix, la force et la santé, s'obtiennent sans efforts, sans travail et sans mesure, comme la poussière îles chemins, l'eau du torrent, l'air qui nous environne, la lumière qui nous haigne, sans que la réalisation de tels désirs fût en contradiction avec le bien de la société.
On dira peut-être que, si ces vœux étaient exaucés, l'œuvre du producteur se restreindrait de plus en plus, et finirait par s'arrêter faute d'aliment. Mais pourquoi? Parce que, dans cette supposition extrême, tous les besoins el tous les désirs imaginables seraient complètement satisfaits. L'homme, comme la toute-puissance, créerait toutes choses par un seul acte de sa volonté. Veut-on bien me dire, dans cette hypothèse, en quoi la production laborieuse serait regrettable?
Je supposais tout a l'heure une assemblée législative composée de travailleurs, dont chaque membre formulerait en loi son vœu secret en tant que producteur, et je disais que le code émané de cette assemblée serait le monopole systématisé, la théorie de la disette mise en pratique.
De même, une chambre où chacun consulterait exclusivement sou intérêt immédiat de consommateur aboutirait a systématiser la liberté, la suppression de toutes les mesures restrictives, le renversement de toutes les barrières artificielles, en un mot, à réaliser la théorie de l'abondance.
Il suit delà:
Que consulter exclusivement l'intérêt immédiat de la production, c'est consulter un intérêt antisocial;
Que prendre exclusivement pour base l'intérêt immédiat de
la consommation, ce sérail prendre pour base l'intérêt général.
Qu'il me sait permis d'insister encore sur ce point de vue, au risque de me répéter.
Un antagonisme radical existe enlre le vendeur et l'acheteur.
Celui-là désire que l'objet du marché soit raie, peu offert, à un prix élevé.
Celui-ci le souhaite abondant, très-offert, à bas prix.
Les lois, qui devraient être au moins neutres, prennent parti pour le vendeur contre l'acheteur, pour le producteur contre le consommateur, pour la cherté contre le bon marché (1), pour la disette contre l'abondance.
Elles agissent, sinon intentionnellement, du moins logiquement sur cette donnée : Vue nation eu riclie quand elle manque de tout.
Car elles disent : C'est le producteur qu'il faut favoriser en lui assurant un bon placement de son produit. Pour cela, il faut en élever le prix ; pour en élever le prix, il faut en restreindre l'offre; et restreindre l'offre, e'est créer la disette.
Et voyez : je suppose que dans le moment actuel, où ces lois out toute leur force, on fasse un inventaire complet, non en valeur, mais en poids, mesures, volumes, quantités, de tous les objets existants en France, propres à satisfaire les besoins et les goûts de ses habitants, blés, viandes, draps, toiles, combustibles, denrées coloniales, etc.
Je suppose encore que l'on renverse le lendemain toutes les barrières qui s'opposent à l'introduction en France des produits étrangers.
Enfin, pour apprécier le résultat de cette réforme, je suppose que l'on procède trois mois après à un nouvel inventaire.
N'est-il pas vrai qu'il se trouvera en France plus de blés, de bestiaux, de draps, de toiles, de fer, de houilles, de sucres, etc., lors du second qu'à l'époque du premier inventaire?
(1) Nous n'avons pas en français un substantif pour exprimer l'idée opposée (i telle île chmê (cheapness). Il est asseï remarquable ipte l'in-iuirl populaire exprime celle idée parcelle périphrase : marché avantageux, 4on
implique tout un système économique opposé au leur.
Cela est si vrai que 110s tarifs protecteurs n'ont pas d'aulre but que d'empêcher toutes ces choses de parvenir jusqu'à nous, d'en restreindre l'offre, d'en prévenir la dépréciation, l'abondance.
Maintenant, je le demande, le peuple est-il mieux nourri, sous l'empire de nos lois, parce qu'il y a moins de pain, de viande et de sucre dans le pays? Est-il mieux vêtu, parce qu'il y a moins de fil, de toiles cl de draps? Est-il mieux chauffé, parce qu'il y a moins de houille? Est-il mieux aidé dans ses travaux, parce qu'il y a moins de fer, de cuivre, d'outils, de machines ?
Mais, dit-on, si l'étranger nous inonde de ses produits, il emportera notre numéraire.
Et qu'importe? L'homme ne se nourrît pas de numéraire, il ne se vêl pas d'or, il ne se chauffe pas avec de l'argent. Qu'importe qu'il y ait plus ou moins de numéraire dans le pays, s'il y a plus de pain aux buffets, plus de viande aux crochets, plus de linge dans les armoires, et plus de bois dans les bûchers?
Je poserai toujours aux lois restrictives ce dilemme :
On vous convenez que vous produisez la disette, ou vous n'en convenez pas.
Si vous en convenez, vous avouez par cela même que vous faites au peuple tout le mal que vous pouvez lui faire. Si vous n'en convenez pa9, alors vous niez avoir restreint l'offre, élevé les prix, et, par conséquent, vous niez avoir favorisé le producteur.
Vous êtes funestes on inefficaces. Vous ne pouvez être utiles.
L'obstacle pris pour la cause, — la disette prise pour l'abondance, — c'est le même sophisme sous un autre aspect. Il est bon de l'étudier sous toutes ses faces.
L'homme est primitivement dépourvu de tout.
Entre son déiiûnieul et la satisfaction de ses besoins, il existe
une multitude d'obstacles que le travail a pour but de surmonter. Il est curieux de rechercher comment et pourquoi ces obstacles mêmes à son bien-être sont devenus, à ses yeux, la cause de son bien-être.
J'ai besoin de me transporter à cent lieues. Mais eulre les points de départ cl d'arrivée s'interposent des montagnes, des rivières, des marais, des forêts impénétrables, des malfaiteurs, eu un mot, des obstacles ; cl, pour vaincre ces obstacles, il faudra que j'emploie beaucoup d'efforts, ou, ce qui revient au même, que d'autres emploient beaucoup d'efforts, et m'en lassent payer le prix. 11 est clair qu'à cet égard j'eusse été dans une condition meilleure, si ces obstacles n'eussent pas existé.
Pour traverser ta vie et parcourir cette longue série de jours qui sépare le berceau de la tombe, l'homme a besoin de s'assimiler une quantité prodigieuse d'aliments, dose garantir contre l'intempérie des saisons, de se préserver ou de se guérir d'une fouie de maux. La faim, la soif, la maladie, le chaud, le froid, sont autant d'obstacles semés sur sa route. Dans l'état d'isolement, il devrait les combattre tous par la chasse, la pêche, la culture, le filage, le tissage, l'architecture, et il est clair qu'il vaudrait mieux pour lui que ces obstacles n'existassent qu'à un moindre degré ou même u'extstassent pas du tout. En société, il ne s'attaque pas personnellement à chacun de ces obstacles, mais d'antres le font pour lui ; et, en retour, il éloigne un des obstacles dont ses semblables sont entourés.
11 est clair encore qu'en considérant les choses en masse, il vaudrait mieux, pour l'ensemble des hommes ou pour la société, que les obstacles fussent aussi faibles et aussi peu nombreux que possible.
Mais si l'on scrute les phénomènes sociaux dans leurs détails, et les sentiments des hommes selon que l'échange les a modifiés, on aperçoit bientôt comment ils sont arrivés à confondre les besoins avec la richesse et l'obstacle avec la cause.
La séparation des occupations, résultat de la faculté d'échanger, fait que chaque homme, au lieu de lutter pour son propre compte avec tous les obstacles qui l'environnent, n'en combat I. a
qu'un; le combat non pour lui, tuais au profit de ses semblables, qui, à leur tour, lui rendent le même service.
Or, il résulte de li que cet homme vuiL la cause iiiiiin'-iliiiie de sa richesse dans cet obstacle qu'il fait profession de combattre pour le compte d'autrui. Plus cet obsiacle est grand, sérieux, vivement senti, et plus, pour l'avoir vaincu, ses semblables sont disposés à le rémunérer, c'est-à-dire à lever en sa faveur les obstacles qui le gênent.
TJn médecin, par exemple, ne s'occupe pas (le faire cuire son pain, de fabriquer ses instruments, de lisser ou de confei liiinner ses babils. D'autres le font pour lui, et, eu retour, il combat les maladies qui affligent ses clients. Plus ces maladies sont nombreuses, intenses, réitérées, plus on consent, plus on est forcé même à travailler pour son utilité personnelle. A son point de vue, la maladie, c'est-à-dire un obstacle général au bien-être des hommes, est une cause de bien-élrc individuel. Tous les producteurs font, eu ce qui les concerne, le même raisonnement. L'armateur tire ses profils de l'obstacle qu'on nomme diltance; l'agriculteur, de celui qu'on nomme faim; le. fabricant d'étoffes, de celui qu'on appelle froid; l'instituteur vil sur Yignorance, le lapidaire sur la vanité, l'avoué sur la cupidité, le notaire sur la mauvaise foi possible, comme le médecin sur les maladies des hommes. Il esi dune très-vrai que chaque profession a un intérêt immédiat à la continuation, à l'extension même de l'obstacle spécial qui l'ail l'objet de ses efforts.
Ce que voyant, les théoriciens arrivent, qui fondent un système sur i es sentiments individuels, et disent : I.e besoin, c'est la richesse; le travail, c'est la richesse : l'obstacle au bicn-élre, c'est le bien-être. Multiplier les obstacles, c'est donner de l'aliment à l'industrie.
Puis surviennent les hommes d'État. Ils disposent de ta force publique, et quoi de plus naturel que de la faire servir à développer, à propager les obstacles, puisque aussi bien c'est développer et propager la richesse? Ils disent, par exemple : Si nous empêchons le fer de venir des lieui où il abonde, nous créerons chez nous un obstacle pour s'en procurer. Cet obstacle, vivement senti, déterminera à payer pour en être affranchi.
— îs —
Un certain nombre de nos concitoyens s'attachera à le combattre, et cet obstacle fera leur fortune. Plus même il sera grand, plus le minerai sera rare, inaccessible, difficile à transporter, éloigné des foyers de consommation, plus cette industrie, dans toutes ses ramifications, occupera de bras. Excluons donc le fer étranger; créons l'obstacle, afin de créer le travail qui le combat.
Le même raisonnement conduira à proscrire les machines.
Voilà, diia-t-on, des hommes qui ont besoin de loger leur vin. C'est uu obsiacle; et voici d'autres hommes qui s'occupent do le lever eu fabricant des tonneaux. Il est donc heureux que l'obstacle existe, puisqu'il alimente une portion du travail national et enrichit un certain nombre de nos concitoyens. Mais voici venir une machine ingénieuse qui abat le chêne, l'cquarrit, le partage en une multitude de douves, les assemble et les transforme en vaisseaux vinaires. L'obstacle est bien amoindri, et avec lui la fortune des tonneliers. Maintenons l'un cl l'autre par une loi. Proscrivons la machine.
Pour pénétrer au fond de ce sophisme, il suffit de se dire que lu travail humain n'est pas un bul, mais un moyen. H ne reste jamais sans emploi. Si un obstacle lui manque, il s'attaque à uu autre, et l'humanité est délivrée de deux obstacles par la même somme de travail qui n'eu détruisait qu'un seul. — Si le travail des tonneliers devenait jamais inutile, il prendrait une autre direction. — Mais avec quoi, demande l-«n, serail-il rémunéré ? Précisément avee ce qui le rémunère aujourd'hui; car, quand une niasse de travail devient disponible par la suppression d'un obstacle, une masse correspondante de rémunération devient disponible aussi.— Pour dire que le travail humain finira par manquer d'emploi, il faudrait prouver que l'humanité cessera de rencontrer des obstacles. — Alors le travail ne serait pas seulement impossible, il serait superflu. Nous n'aurions plus rien à faire, parce que nous serions tout-puissants, et qu'il nous suffirait de prononcer un fiai pour que tous nos besoins et tous nos désirs fussent satisfaits.
m. imoiir, uitiiTiT.
iNous venons de voir qu'entre nos besoins et leur satisfaction s'interposent des obstacles. Nous parvenons ù les vaincre ou à les affaiblir par l'emploi de nos facultés. On peut dire d'une manière très-générale que l'industrie est un effort suivi d'un résultai.
Mais sur quoi se mesure notre bicn-élrc, notre richesse? Estce sur le résultai de l'effort? est-ce sur l'effort lui-même; — Il existe toujours un rapport entre l'effort employé cl le résultat obtenu. — Le progrès consisle-t-il dans l'accroissement relatif du second ou du premier terme de ce rapport?
Les deux ihèses ont été soutenues; elles se partagent, en économie politique, le domaine de l'opinion.
Selon le premier système, la richesse est le résultat du travail. Elle s'accroît à mesure que s'accroît le rapport du résultat à l'effort. La perfection absolue, dont le type est en Dieu, consiste dans l'éloignemeut infini des deux termes, en ce sens, effort nul, résultat infini.
Le second professe que c'est l'effort lui-même qui constitue et mesure la richesse. Progresser, c'est accroître le rapport de l'effet au résultat. Son idéal peut être représenté par l'effort à la fors éternel cl stérile de Sisyphe (1).
.Naturellement, le premier accueille tout ce qui tend à diminuer la peine cl a augmenter le produit : les puissantes machines qui ajoutent aux forces je l'homme, l'échange qui permet de tirer un meilleur parti des agents naturels distribués à diverses mesures sur la surface du globe, l'intelligence qui trouve, l'expérience qui conslatc, la concurrence qui stimule, etc.
Logiquement aussi le second appelle de ses vœux tout ce qui a pour effet d'au g mon 1er la peine ei de diminuer le produit : privilèges, monopoles, reslrictions, prohibitions, suppressions de machines, stérilité, elc.
(I) Par te mol if. iimij [nimiï li> I cri fur <k' mm - ioniser m, pour abréger, luini désignons ilûiis la tulle ce système loue le nom de liiyphiimc.
11 esl bon île remarquer que la pratique universelle des hommes esl toujours dirigée par le principe rie la première doctrine. On n'a jamais vu, on ne verra jamais un travailleur, qu'il Boit agriculteur, manufacturier, négociant, artisan, militaire, écrivain ou savant, qui ne consacre toutes les forces de son intelligence à faire miens, à faire plus vile, à faire plus économiquement, en un mot, à faire plus avec moins.
La doctrine opposée esl à l'usage des théoriciens, ries députés, des journalistes, des hommes d'Étal, des ministres, des hommes enfin dont le rôle eu ce monde est de faire des expériences sur le corps social.
Encore faui-il observer qu'en ce qui les concerne personnellement, ils agissent, comme lout le monde , sur le principe : obtenir riu travail la plus grande somme possible d'effets utiles.
On croira peul-êlrc que j'exagère, cl qu'il n'y a pas de vrais sisyphistes.
Si l'on veut dire que, dans la pratique , on ne pousse pas Je principe jusqu'à ses plus extrêmes conséquences, j'en conviendrai volontiers. Il en est même toujours ainsi quand on part d'un principe faux. 11 mène bientôt à des résultats si absurdes et si malfaisants qu'on est bien forcé de s'arrêter. Voilà pourquoi l'industrie pratique n'admet jamais le sisyphisme : le châtiment suivrait de trop près l'erreur pour ne pas la dévoiler. Mais, eu matière d'industrie spéculative, telle qu'en font les théoriciens et les hommes d'Étal, on peut suivre longtemps un faux principe avant d'être averti de sa fausseté par les conséquences compliquées auxquelles d'ailleurs on est étranger; et quand enfin elles se révèlent, on agit selon le principe opposé, on se contredit, cl l'on cherche sa justification dans cet axiome moderne d'une incomparable absurdité : En économie politique, il n'y a pas de principe absolu.
Voyons donc si les deux principes opposés que je viens d'établir ne régnent pas tour a tour, l'un dans l'industrie pratique, l'autre dans la législation industrielle.
J'ai déjà rappelé un mot de M. Hugeaud ; mais dans M. Jlugcaud il y a deux hommes, l'agriculteur et le législateur.
Comme agriculteur, M. Bugeaud teud de lotis ses efforts a.
celte double lin : épargner du travail, obtenir du pain à bon marché. Lorsqu'il préfère une bonne charrue à une mauvaise; lorsqu'il perfectionne les engrais; lorsque, pour ameublir son sol, il substitue, autant qu'il le peut, l'action de l'atmosphère à celle de la herse ou de la houe, lorsqu'il appelle à son ai Je tous les procédés dont la science et l'expérience lui ont révélé l'énergie et la perfectiou, il n'a et ne peut avoir qu'un but : diminuer le rapport de l'effort au résultat. Nous n'avons même point d'autre moyen de reconnaître l'habileté du cultivateur et la perfection du procédé, que de mesurer ce qu'ils ont retranché à l'un et ajouté à l'autre, et cummc tous les fermiers du inonde agissent sur ce principe, on peut dire que l'humanité entière aspire, saus doute pour sou avantage, à obtenir soit le pain, soit tout autre produit , à meilleur marché, à restreindre la peine nécessaire pour en avoir à sa disposition une quantité donnée.
Celte incontestable tendance de l'humanité une fois constatée devrait suffire, ce semble, pour révéler au législateur ie vrai principe, et lui indiquer dans quel sens il doit secOuder l'industrie (si tant est qu'il outre dans sa mission de la seconder), car il serait absurde de dire que les lois des humilies doivent opérer eu sens inverse des lois de la Providence.
Cependant on a entendu M. Hugeaud, député, s'écrier : * Je ne comprends rien à la théorie du hon marché; j'aimerais mieux voir le pain plus cher et le travail plus abondant. » Et en conséquence le député de la Dordogue vole des mesures législatives qui ont pour effet d'entraver les échanges, précisément parce qu'ils nous procurent indirectement ce que la production directe ne peut nous fournir que d'une manière plus dispendieuse.
Or, il esi bien évident que le principe de M. Bugeaud, député, est diamétralement opposé à celui de 11. Bugeaud, agriculteur. Conséquent avec lui-même, il voterait contre loulo restriction à la chambre, ou bien il transporterait sur sa ferme le principe qu'il proclame à la tribune. On le verrait alors semer sou blé sur lu champ |e plus Stérile, car il réussirait ainsi à travailler beaucoup pour obtenir peu. On le verrait proscrire la
charrue, puisque la culture à ongles satisferait son double vœu : le pain plus cher et le travail plus abondant.
l.a restriction a pour but avoué et pour effet reconnu d'augmenter le travail.
Elle a encore pour but avoué cl pour effet reconnu de provoquer la cherté, qui n'est autre chose que la rareié des produits. Donc, poussée à ses dernières limites, elle est le sisyphùme pur, tel que nous l'avons défini : travail infini, produit nul.
M. te baron Charles llupin, le (lambeau de la pairie, dit-on, dans les scienecs économiques, accuse les chemins de fer de nuire à la navigation, et il est certain qu'il est dans la nature d'un moyen plus parfait de restreindre l'emploi d'un moyeu comparativement plus grossier. Hais les railways ne peuvent nuire aux bateaux qu'en anirant à eux les transports; ils ne peuvent les attirer qu'en les excctitaiil ;i meilleur marché, et ils ne peuvent les cxéeuier à meilleur marché qu'en d minuant le rapport de l'effort employé au résultai obtenu, puisque c'est cela même qui constitue le bon marché. Lors donc que M. le baron Dupiu déplore celte suppression de travail pour un résultat donné, il est dans la doctrine du sisyphisme. Logiquement, comme il préfère le bateau au rail, il devrait préférer le char au bateau, le Ml au char et la hotte à tous les moyens de transport connus, car c'est celui qui exige le plus de travail
i Le travail constitue la richesse d'un peuple, > disait M. de Saint-Cricq, ce ministre du commerce qui a tant imposé d'entraves au commerce. Il ne faut pas croire que c'était là une proposition elliptique signifiant : i Les résultais du travail constituent la richesse d'un peuple. « Non, cet économiste entendait hien dire que c'est Y intensité du travail qui mesure la richesse, et la preuve, c'est que, de conséquence en conséquence, de restriction en restriction, il conduisait la France, et il croyait bien faire, à consacrer un travail double pour se pourvoir d'une quantité égale de fer, par exemple. En Angleterre, le fer était alors à 8 fr.; en France, il revenait à 1G fr. En supposant la journée du travail à 1 fr., il est clair que la France pouvait, pur voie de l'échange, se procurer un quintal
de fer avec ImU journées prises sur l'ensemble du travail national. Grâce aux mesures restrictives de M. de Saint-Cricq, H fallait à la France seize journées de travail pour obtenir un quintal de fer par la production directe. — Peine douLIc pour une satisfaction identique, donc richesse double; donc encore, la richesse se mesure non par le résultat, niais par l'intensité dit travail. N'est-ce pas là le sisypliisme dans toute sa pureté?
El afin qu'il n'y ait pas d'équivoque possible, M. le ministre a soin de compléter plus loin sa pensée, et de même qu'il vient d'appeler richesse l'intensité du travail, on va l'entendre appeler pauvreté l'abondance des résultats du travail ou des choses propres à satisfaire nos besoins, t Partout, dit-il, des machines oui pris la place des bras de l'homme; partout la production surabonde: partout l'équilibre entre la faculté de produire et les moyens de consommer est rompu, i On le voit, selon M. de Saint-Cricq, si la France était dans une situation critique, c'est qu'elle produisait trop, c'est que son travail était trop intelligent, trop fructueux. Nous étions Irop bien nourris, trop bien vêtus, trop bien pourvus de toutes choses; la production trop rapide dépassait Ions nos désirs, il fallait bien mettre un terme à ce fléau, et pour cela nous forcer par des restrictions à travailler plus pour produire moins.
J'ai rappelé aussi l'opinion d'un autre ministre du commerce, M. d'Argout. Elle mérite que nous nous y arrêtions un instant. Voulant porter un coup terrible a la betterave, il disait: i Sans doute la culture de la betterave est utile, mais cette ultfiii! est limitée. Elle ne comporte pas les gigantesques développements que l'on se plaît à lui prédire. Pour en acquérir la conviction, il suffit de remarquer que cette culture sera nécessairement restreinte dans les bornes de la consommation. Doublez, triplez si vous voulez la consommation actuelle de la France, vaut trouverez toujours qu'une très-minime portion tlu sol suffira aux besoins de cette consommation, (Voilà, certes, un singulier grief!) En voulez-vous la preuve'! Combien y avait-il d'hectares plantés en betterave en 1828? 5,1 50, ce qui équivaut à 1, lOSiO" du sol cultivable. Combien y en a-t-il, aujourd'hui que le sucre indigène a envahi le tiers delà consommation î 16,700 hec-
tares, soit 1; 1918 e «lu sol cultivable, ou 45 centiares par commune. Supposons que le sucre indigène ail déjà envahi toute la consommation, nous n'aurions que 18,000 heciares de cullivés en lietleravc, ou 1/689= du sol cultivable (I).»
Il y a deux choses dans celte citation : les faits el la doctrine. J.es fails tendent à établir qu'il faut peu de terrain, de capitaux et de main-d'œuvre pour produire beaucoup de sucre, et que chaque commune de France en serait abondamment pourvue en livrant a la culture de la betterave un hectare de son territoire. — La doctrine consiste à regarder cette circonstance comme funeste, et à voir dans la puissance même el la fécondité de la nouvelle industrie la limite de son utilité.
Je n'ai point a me constituer ici le défenseur de la betterave ou le juge des faits étranges avancés par M. d'Argout (2). Mais il vaut la peine de scruter la doctrine d'un homme d'État à qui la France a confié pendant longtemps le sort de son agriculture et de son commerce.
J'ai dit en commençant qu'il existe un rapport variable entre l'effort industriel et son résultat; que l'imperfection absolue consiste en un effort infini sans résultat aucun : la perfection absolue, en un résultat illimité sans aucun effort; et la perfectibilité, dans la diminution progressive de l'effort comparé au résultat.
Hais SI. d'Argout nous apprend que ta mort est là où nous croyons apercevoir la vie, et que l'importance d'une industrie est en raison directe de son impuissance. Qu'attendre, par exemple, de la betterave? Ne voyez vous pas que 48,000 hectares de terrain, un capital et une main-d'œuvre proportionnés suffiront à approvisionner de sucre toute la France? Donc, c'est
(Il 11 est jusle de dire que M. d'Argout menait ecl clronge langage dans ta bouche des adversaires de la hrllcravc. Mais il se l'appropriait formellemeol el le sanctionnai! d'ailleurs par lu loi mime ù laquelle il servait de juslificaliou.
(Sj A supposer que iB.OOO a uO.UOn hectares suffisent a alimenter la consommation itcludle, il en faudraii tS0,0u0 pour une consommai ion Iriple que M. d'Argout admet comme possible. — De plus, si la bclleinvc cuirait dans un ossuleninil de si* ans, elle un: ope rail -ui'n'-sivcuicnl SQil.OOO hectares, uu 1/ôSt du sol Dullimble.
là une industrie d'une utilité limitée; limitée, bien entendu, quant au travail qu'elle exige, seule manière dont, selon l'ancien ministre, une industrie puisse être utile. Celte utilité serait bien plus limitée encore si, grâce à la fécondité du sol ou à la richesse de la betterave, nous recueillions sur 2i,000 bectares ce que uous ne pouvons obtenir que sur -18,000. Oh ! s'il fallait vingt fois, cent fois plus de terre, de capitaux et de bras jjour arriver an même résultat, a la bonne heure! On pourrait fonder sur la nouvelle industrie quelques espérances, et elle serait digne de toute la protection de l'État, car elle offrirait un vaste champ au travail national. Mais produire beaucoup avec peu! cela est d'un mauvais exemple, et il est bon que la loi y mette ordre.
Mais ce qui est vérité à l'égard du sucre ne saurait être erreur relativement au pain. Si donc futilité d'une industrie doit s'apprécier, non par les satisfactions qu'elle est en mesure de procurer avec une quantité de travail déterminée, mais, au contraire, par le développement de travail qu'elle exige pour subvenir à une somme donnée de satisfactions, ce que nous devons désirer évidemment, c'est que chaque hectare de terre produise peu de blé, et chaque grain de blé peu de substance alimentaire; en d'autres termes, que noire territoire soil infertile; car alors la masse de terres, de capitaux, de main-d'œuvre qu'il faudra mettre en mouvement pour nourrir la population, sera comparativement bien plus considérable; on peut même dire que le débouché ouvert au travail humain sera en raisou directe de cette infertilité. Les vœux de MM. Itugeaud, Saiul- Crïcq, Dupin, d'Argoul, seront satisfaits; le pain sera cher, le travail abondant, et la France sera riche, riche comme ces messieurs l'entendent.
Ce que nous devons désirer encore, c'est que l' intelligence humaine s'affaiblisse et s'éteigne; car, tant qu'elle vit, elle cherche incessamment à augmenter le rapport de la /in au moyen et du produit à la peine. C'est même en cela, et exclusivement eu cela qu'elle consiste.
Ainsi le sisijphisme est la doctrine de tous les hommes qui ont été chargés de nos destinées industrielles. Il ne serait pas
juste de leur en faire un reproche. Ce principe ne dirige les ministères que parce qu'il règne dans les chambres; il ne règne dans les chambres que parce qu'il y est envoyé par le corps électoral, et le corps électoral n'en est imbu que parce que l'opinion publique en est saturée.
Je crois devoir répéter ici que je n'accuse pas des boni mes tels que MM. Ilugeaud, Oupiii, Saiul-Cricq, d'Àrgout, d'être absolument, et en toutes circonstances, sùyphittes. A coup sûr ils ne le sont pas dans leurs transactions privées; à coup sur chacun d'entre eux se procure, par «oie d'échange, ce qu'il lui en conterait plus cher de se procurer par voie de production directe. Mais je dis qu'ils sont ùtypkisUê lorsqu'ils empêchent le pays d'en faire autant.
On dit... mais, pour n'être pas accusé de mettre des sophismes dans la bouche des protectionistes, je laisse parler l'un de leurs plus vigoureux athlètes.
i On a pensé que la protection devait être chez nous simplement la re pré se n la Lion de la différence qui existe entre le pris de revient d'une denrée que nous produisons et le prix de revient de la denrée similaire produite chez nos voisins... Un droit protecteur calculé sur ces bases ne fait qu'assurer la libre concurrence...; la libre concurrence n'existe que lorsqu'il y a égalité de conditions et de charges. Lorsqu'il s'agit d'une course de chevaux, on pèse le fardeau que doit supporter chacun des coureurs, et on égalise les conditions ; sans cela, ce ne sont plus des concurrents. Quand il s'agit de commerce, sï l'un des vendeurs peut livrer à meilleur marché, il cesse d'être concurrent et devient monopoleur... Supprime! cette protection représentative de la différence dans le prix de revient, dès lors l'étranger envahit votre marché, et le monopole lai est acquis (1). »
(11 H. le vicomte de Romand.
« Chacun doit vouloir pour lui, comme pour les autres, que ia production du pays suit protégée contre la concurrence étrangère, toutes les fois que celle-ci pourrait fournir- les produits à plu» bas prix (1).
Cet argument revient sans cesse dans les écrits de l'école proicclioniste. Je me propose de l'examiner avec soin, c'est-àdire que je réclame l'attention et même la patience du lecteur. Je m'occuperai d'abord des inégalités qui tiennent à la nature, ensuite de celles qui se rattachent à la diversité des taxes.
Ici, comme ailleurs, nous retrouvons les théoriciens de la protection placés au point de vue du protecteur, taudis que nous prenons en main la cause de ces malheureux consommateurs dont ils ne veulent absolument pas tenir compte. Ils comparent le champ de l'industrie au turf. Mais, au turf, la course est tout à la fois moyen cl but. Le public ne prend aucun intérêt à la lutte en dehors de la lutte elle-même. Quand vous lancez vos chevaux dans l'unique but de savoir quel est le meilleur coureur, je conçois que vous égalisiez, les fardeaux. Mais, si vous aviez pour but de faire parvenir au poteau une nouvelle importante et pressée, pourriez-vous, sans inconséquence, créer des obstacles à celui qui vous offrirait les meilleures conditions de vitesse? C'est pourtant là ce que vous faites eu industrie. Vous oubliez son résultat cherché, qui est le bien-être ; vous en faites abstraction, vous le sacrifiez même par une véritable pétition de principe.
Mais, puisque nous ne pouvons amener nos adversaires à notre point de vue, plaçons-nous au leur, et examinons la question sous le rapport de la production.
Je chercherai a établir :
1° Que niveler les conditions du travail, c'est attaquer l'échange dans sou principe;
2° Qu'il n'est pas vrai que le travail d'un pays soit étouffé parla concurrence des contrées plus favorisées;
3" Que, cela fut-il exact, les droits producteurs n'égalisent pas les conditions de production ;
(I) Mathieu «k Duuibasle.
Que la liberté nivelle ces conditions autant qu'elles peuvent l'être ;
5° Enfin, que ce sont les pays les moins favorisés qui gagnent le plus dans les échanges.
I. Niveler les conditions du travail, ec n'est pas seulement gêner quelques échanges, c'est attaquer l'échange dans son principe, ear il est fondé précisément sur celle diversité, ou, si on l'aime mieux, sur ces inégalités de fertilité, d'aptitudes, de climats, de température, que vous voulez effacer. Si la Guicnne envoie des vins à la Bretagne, et la Bretagne des blés à la Guicnne, c'est que ces deux provinces sont placées dans des conditions différentes de production. Y a-t-il une autre loi pour les échanges internationaux? Encore une fois, se prévaloir coutre eux des inégalités de conditions qui les provoquent el les expliquent, c'est les attaquer dans leur raison d'être. Si les protectionistes avaient pour eux assez de logique et de puissance, ils réduiraient les hommes, comme des colimaçons, à l'isolement absolu. II n'y a pas, du reste, un de leurs sophismes qui, soumis à l'épreuve de déductions rigoureuses, n'aboutisse à la destruction et au néant.
II. Il n'est pas vrai, en fait, que l'inégalité des conditions entre deux industries similaires entraîne nécessairement la chute de celle qui est la moins bien partagée. Au turf, si l'un des coursiers (Mgue le prix, l'autre le perd; mais, quand deux chetaux travaillent à produire des utilités, chacun en produit dans la mesure de ses forces, et de ce que le plus vigoureux rend plus de services, il ne s'ensuit pas que le plus faillie n'en rend pas du tout. — Ou cultive du froment dans mus les déparicmeots de la France, quoiqu'il y ail entre eux d énormes différences de ferliliié; et si par hasard il eu esi uu qui n'eu cultive pas, c'est qu'il n'es) pas bon. même pour lui, qu'il en cultive. De même, l'analogie nous dit que, sous le régime de la liberté, malgré de semblables différences, on produirait dn froment dans tous les royaumes de l'Europe, et s'il en était un qui vint à renoncer à
meilleur emploi, de ses terres, de ses capitaux et de sa maind'œuvre. El pourquoi la fertilité d'un département ne paralyse- 1. 3
— 2fi —
t-clle pas l'agriculteur du département voisin moins favorisé ? Parce que les phénomènes rcmicriiiiim:* oui une souplesse, une élasticité, cl, pour ainsi dire, des ressources de nheltemenl qui paraissent, échapper eniièrement à l'école proteciinuiste. Elle nous accuse d'être systématiques; mais c'est elle qui esl systématique au suprême degré, si l'esprit de système consiste à échalaiirter des raisonnements sur un fait et non sur l'ensemble des faits. — Dans l'exemple ci-dessus, c'est la différence dans la valeur des terres qui compense la liitlérencc de leur fertilité. — Votre champ produit trois lois plus que le mien. Oui : mais il vous a coûté dii fois davantage, cl je puis encore lutter avec vous. — Voila tout le mystère. — Et remarquez que la supériorité sous quelques rapports amène l'infériorité à d'autres égards. — C'est précisément parce que votre sol est plus fécond qu'il est plus cher, en sorte que ce n'est pas accidentellement. mais néces$airement, que l'équilibre s'établit ou tend à s'établir: et peut-on nier que la liberté ne soit le régime qui favorise le plus celle tendance?
J'ai cité une branche d'agriculture; j'aurais pu aussi bien citer une branche d'industrie. Il y a des tailleurs à Quimper, ei cela n'empêche pas qu'il y en ait à Paris, quoique ceui-cï payent bien autrement cher leur loyer, leur ameublement, leurs ouvriers et leur nourriture. Mais aussi ils ont nue bien autre clientèle, et cela sufill, non seulement pour rétablir la balance, mais encore pour la faire pencher de lenrcoté.
Lors donc qu'on parle d'égaliser les conditions du travail, il faudrait au moins examiner si la liberté ue fait pas ce qu'on demande à l'arbitraire.
Ce nivellement naturel des phénomènes économiques est si important dans la question et en itiéiim ii>ni|>s si propre à nous faire admirer la sagesse providentielle qui préside au gouvernement égalitaire de la société, que je demande la permission de m'y arrêter un instant.
Messieurs les protectionistes, vous diles : Tel peuple a sur nous l'avantage duhon uiarchédela bouille, du fer, des machines, des capitaux; nous ne pouvons lutter avec lui.
Cette proposition sera examinée sous d'autres aspects. Quant
à présent, je me r eu ferme dans la question, qui est de savoir si, quand une supériorité et une infériorité sont en présence, elles ne portent pas en elles-mêmes, celle-ci la force ascendante, celle-là la force descendante, qui doivent les ramener à un juste équilibre.
Voilà deux pays, A et B. - A possède sur B toutes sortes d'avantages. Vous en concluez que le travail se concentre en A et que B est dans l'impuissance de rien faire. A, dites-vous, vend beaucoup plus qu'il n'achète ; B achète beaucoup plus qu'il ne vend. Je pourrais contester, mais je me place sur votre terrain.
Dans l'hypothèse, le travail est irès-demandé en A, et bientôt il y renchérit.
Le fer, la houille, les terres, les aliments, les capitaux sont Irès-demandés en A, et bientôt ils y renchérissent.
Pendant ce temps-là, travail, fer, houille, terres, aliments, capitaux, tout est très-délaissé en B, et bientôt tout ; baisse de prix.
Ce n'est pas tout. A vendant toujours, B achetant sans cesse, le numéraire passe de B en A. [I abonde en A, il est rare en B.
Mais abondance de numéraire, cela veut dire qu'il en faut beaucoup pour acheter toute autre chose. Donc, en A, à la cherté réelle qui provient d'une demande très-aclivc, s'ajouie une cherté nominale due à la surproportion des métaux précieux.
Barété de numéraire, cela signifie qu'il eo faut peu pour chaque emplette. Donc en B, un bon marché nominal vient se combiner avec le bon marché réel.
Dans ces circonstances, l'industrie aura toutes sortes do motifs, des moiifs, si je puis le dire, portés à la quatrième puissance, pour déserter A et venir s'établir en B.
Ou, pour rentrer dans la vérité, disons qu'elle n'aura pas attendu ce moment, que les brusques déplacements répugnent à sa nature, et que, dès l'origine, sous un régime libre, elle se sera progressivement partagée et distribuée entre A et B, selon les lois de l'offre et de la demande, c'est-à-dire selon les lois de lajustice ctde l'utilité.
El quand je dis que, s'il était possible que l'industrie se con-
centrât sur un point, il surgirait dans son propre sein et par cela même une force irrésistible de décentralisation, je ne fais pas une vaine hypothèse.
Écoutons ce que disait un manufacturier à la chambre do commerce de Manchester (je supprime les chiffres dont il appuyait sa démonstration) :
i Autrefois nous exportions des étoffes; puis cette exportait lion a fait place à celle des fils, qui sont la matière première « des étoffes; ensuite à celle des machines, qui sont les instrut nicnts de production du fil; plus lard, à celle des capitaux, « avec lesquels nous construisons nos machines;el enfin, à celle < de nos ouvriers cl de notre génie industriel, qui sont la i source do nos capitaux. Tous ces éléments de travail ont clé ■ les uns après les autres s'exercer là où ils trouvaient à le t faire avec plus d'avantages, là où l'existence est moins chère, • la vie plus facile, et l'on peut voir aujourd'hui en Prusse, en t Autriche, en Saxe, en Suisse, eu Italie, d'immenses nianul'act turcs fondées avec des capitaux anglais, servies par des i ouvriers anglais et dirigées par des ingénieurs anglais. >
Vous voyez hien que la nature ou plutôt la Providence, plus ingénieuse, plus sage, plus prévoyante que ne le suppose voire étroite cl rigide théorie, n'a pas voulu cette concentration de travail, ce inonopo'e de toutes les supériorités dont vous arguez, comme d'un fait absolu et irrémédiable. Elle a pourvu par des moyens ausi simples qu'infaillibles à ce qu'il y eût dispersion, diffusion, solidarité, progrès simultané; toutes choses que vos lois restrictives paralysent autant qu'il est en elles, car leur tendance, en isolant les peuples, est de rendre la diversité de leur condition beaucoup plus tranchée, de prévenir le nivellement, d'empêcher la fusion, de neutraliser les contre-poids el de parquer les peuples dans leur supériorité ou leur infériorité respective.
III. Eu troisième lieu, dire que, par un droit protecteur, on égalise les conditions de production, c'est donner une locution fausse pour véhicule à une erreur. Il n'est pas vrai qu'un droit d'entrée égalise les conditions de production. Celles-ci restent après le droit ce qu'elles étaient avant. Ce que h' droit égalise
Ioul au plus, ce soul les conditions de la vente. Ou dira peut-ÈIre que je joue sur les mois, mais je renvoie l'accusation à mes adversaires. C'est à eus de prouver que production et vente sont M'iiuuvmcs, sans quoi je suis fondé à leur reprocher, sinon de jouer sur les termes, du moins de les confondre.
Qu'il me soit permis d'éclairer ma pensée par un exemple.
Je suppose qu'il vienne à l'idée de quelques spéculateurs parisiens de se livrer à la production des oranges. Ils savent que les oranges de l'orlugal peuvent so vendre à Paris 10 centimes, taudis qu'eux, à raison des caisses, des serres qui leur seront nécessaires, à cause du froid qui contrariera souvent leur culture, ne pourront pas exiger moins d'un franc comme prix rémunérateur. Ils demandent que les oranges de Portugal soient frappées d'un droit de 90 centimes. Moyennant ce droit, les conditions de production, disent-ils, seront égalisées, et la chambre cédant, comme toujours, à ce raisonnement, inscrit sur ce tarif un droit de 90 centimes par orange étrangère.
Eli bien ! je dis que les conditions de production ne sont nullement changées. La loi n'a rien ôlé à la chaleur du soleil de Lisbonne ni à la fréquence ou ù l'intensité des gelées de Paris, La maturité des oranges continuera a se faire naturellement sur les rives du Tage et artificiellement sur les rives de la Seine, c'est- à-dire qu'elle exigera beaucoup plus de travail humain dans un pays que dans l'autre. Ce qui sera égalisé, ce sont les conditions de la vente : les Portugais devront vendre leurs oranges a 1 franc, dont 00 centimes pour acquitter la taxe. Elle sera payée évidemment par le consommateur français. Et voyez la bizarrerie du résultat. Sur chaque orange portugaise consommée, le pays ne perdra rien; car les 90 cent, payés en plus par le consommateur entreront au trésor. Il y aura déplacement, il n'y aura pas perle. Mais, sur chaque orange française consommée, il y aura 90 centimes de perle ou à peu près, car l'acheteur les perdra bien certainement, et le vendeur, bien ceriainement aussi, ne les gagnera pas, puisque, d'après l'hypothèse même , il n'en aura tiré que le prix de revient. Je laisse aux proleclionisies le soin d'enregistrer la conclusion.
IV. Si j'ai insisté sur celte distinction entre les conditions de
production et les conditions de vente, distinction que messieurs les prohibitionistes trouveront sans doute paradoxale, c'est qu'elle doit m'amener à les affliger encore d'un autre paradoxe lue» plus étrange, et c'est celui-ci : Voulez-vous égaliser réellement les conditions de production? Laissez l'échange libre.
Oh! pour le coup, dira-t-on, c'est trop fort, et c'est abuser des jeux d'esprit. Eh bien! ne fût-ce que par curiosité, je prie messieurs les protectionistes de suivre jusqu'au bout mon argumentation. Ce ne sera pas loug. — Je reprends mon exemple.
Si l'on consent à supposer, pour un moment, que le profit moyen et quotidien de chaque Français est de un franc, il s'ensuivra incontestablement que pour produire directement une orange en France, il faudra une journée de [ravail ou l'équivalent, tandis que, pour produire la contre-valeur d'une orange portugaise, il ne faudra qu'un dixième de cette journée, ce qui ue veut dire autre chose, si ce n'est que le soleil fait à Lisbonne ce que le travail fait à Taris. Or, n'esl-il pas évident que, si je puis produire une orange, ou, ce qui revient au même, de quoi l'acheter, avec un dixième de journée de travail, je suis placé, relativement à celte production, exactement dans les mêmes conditions que le producteur portugais lui-même, sauf le transport, qui doit être à ma charge? Il est donc certain que la liberté égalise les conditions de production directe uu indirecte, autant qu'elles peuvent être égalisées, puisqu'elle ne laisse plus subsister qu'une différence inévitable, celle du transport.
J'ajoute que la liberté égalise aussi les conditions de jouissance, de satisfactions, de consommations, ce dont on ne s'occupe jamais et ce qui est pourlaut ressentie!, puisqu'en définitive la consommation esi le but final de tous nos efforts industriels. Grâce à l'échange libre, nous jouirions du soleil portugais comme le Portugal lui-même ; les habitants du Havre auraient à leur portée, tout aussi bien que ceux de Londres, et aux mêmes conditions, les uvauiages que la nature a conférés à Newcasile sous le rapport miuéralogique.
V. Messieurs les protectionisles, vous me trouvez en humeur paradoxale. Eli bien! je veux aller plus loin encore. Je dis, et je le pense très -sincèrement, que, si deux pays se îrouveut placés dans des conditions de production inégales, c'est celui des deux qui est le moins favorisé île la nature qui a le plus à gagner à la liberté des échanges. — Pour le prouver, je devrai m'écarter un peu de h forme qui convient à cet écrit. Je le ferai néanmoins, d'abord parce que louie la question est là, ensuite parce que eela me fournira l'occasion d'exposer une loi économique de la plus haute importance, et qui, bien comprise, me semble destinée à ramener à la science toutes ces sectes qui de nos jours cherchent dans le pays des chimères celte harmonie sociale qu'elles n'ont pu découvrir dans la nature. Je veux parler de la loi de la consommation, que l'on pourrait peutêtre reprocher à la plupart des économistes d'avoir beaucoup trop négligée.
La consommation est la (m, la cause finale de tous les phénomènes économiques, et c'est en elle par conséquent que se trouve leur dernière et déiiuilive solution.
Rien de favorable ou de défavorable ne peut s'arrêter d'une manière permanente au producteur. Les avantages que la nature et la société lui prodiguent, les inconvénients dont elles le frappent, glissent sur lui, pour ainsi dire, et tendent insensiblement à aller s'absorber cl se fondre dans la communauté, la communauté considérée au point de vue de la consommation. C'est là une loi admirable dans sa cause et dans ses elfeis, et celui qui parviendrait à la bien décrire aurait, je crois, le droit de dire : ° Je n'ai pas passé sur celte terre sans payer mou tribut à la société. >
Toute circonstance qui favorise l'œuvre de la production est accueillie avec joie par le producteur, car l'effet immédiat est de le meure à même île rendre plus de servît es à la communauté et d'eu exiger une plus grande rémunération. Toute circonstance qui contrarie la production est accueillie avec peine par le producteur, car Veffct immédiat est de limiter ses services et par suite sa rémunérât ion. Il fallait que les biens et les maux immédiats des circonstances heureuses ou funestes fussent le
loi du producteur, afin qu'il fût invinciblement porté à rccltercber les unes et à fuir les autres.
De même, quand un travailleur parvient ù perfectionner son industrie, le bénéfice immédiat du perfectionnement est recueilli par lui. Cela était nécessaire pour le déterminer à un travail intelligent; cela était juste, parce qu'il est juste qu'un effort couronné de succès apporte avec lui sa récompense.
Mais je dis que ces effets bons et mauvais, quoique permanents en eux-mêmes, ne le sont pas quant au producteur. S'il en eut été ainsi, un principe d'inégalité progressive, cl, partant, infinie, eût été introduit parmi les hommes, et c'est pourquoi ces biens et ces maux vont bientôt s'absorber dans les destinées générales de l'humanité.
Comment cela s'opère-l-il ? — Je le ferai comprendre par quelques exemples.
Transporlons-uous au xiir siècle. Les hommes qui se livrent à l'art do copier reçoivent, pour le service qu'ils rendent, une rémunération gouvernée par le taux général des profits. — Parmi eux, il s'en rencontre un qui cherche et trouve le moyeu de multiplier rapidement les exemplaires d'un même écrit. Il invente l'imprimerie.
D'abord, c'est un homme qui s'enrichit, et beaucoup d'autres qui s'appauvrissent. A ce premier aperçu, quelque merveilleuse que soit la découverte, on hésite à décider si elle n'est pas plus funeste qu'utile. 11 semble qu'elle introduit dans le monde, ainsi que je l'ai dit, un élément d'inégalité indéiinie. Cutlemberg fait des profits avec son invention et étend sou invention avec ses profils, et cela sans terme, jusqu'à ce qu'il ait ruiné tous les copistes. — Quant au public, au consommateur, il gagne peu, car Gutlemberg a soin de ne baisser le prix de ses livres que tout juste ce qu'il faut pour sous-vendre ses
Mais la pensée qui mit l'harmonie daus le mouvement îles corps célestes a su la mettre aussi daus le mécanisme interne de la société. Nous allons voir les avantages économiques de l'invention échapper à l'individualité et devenir, pour toujours, le patrimoine commun des masses.
En cffel, le procédé finît par être connu. Giiltembetg n'est plus le seul a imprimer; d'autres personnes t'imiteni. Leurs profits sont d'abord considérables. Elles sonl récompensées pour être entrées les premières dans la voie de l'imitation, el cela était encore nécessaire, afin qu'elles y fussent attirées et qu'elles concourussent au grand résultat définitif vers lequel nous approchons. Elles gagnent beaucoup, mais elles gagnent moins que l'inventeur, car la concurrence vient de commencer son œuvre. Le prix des livres va toujours baissant. Les bénéfices di's imitateurs diminuent à mesure qu'on s'éloigne du jour de l'invcnlion, c'est-à-dire à mesure que l'imitation devieul moins méritoire, flientot la nouvelle industrie arrive à son état normal; eu d'autres termes, la rémunération des imprimeurs n'a plus rien d'rvrrplmnnrl, et, comme autrefois celle des scribes, elle n'est plus gouvernée que par le taux général des profit*. Voilà donc la production, en tant que telle, replacée comme au point île départ. — Cependant l'invention n'en est pas moins acquise; l'épargne du temps, du travail, de l'effort pour un résultat donné, pour un nombre déterminé d'exemplaires, n'en est pas moins réalisée. Mais comment se manifcsie-t-clle ? Par le bon marché dos livres. Et au profit de qui? Au profit du consommateur, de la société, de l'humanité. — Les imprimeurs, qui désormais n'ont plus aucun mérite exceptionnel, ne reçoivent pas non plus désormais une rémunération exceptionnelle. Comme hommes, comme consommateurs, ils sont sans donte participants des avantages que l'invention a conférés a la communauté. Mais voilà tout. En tant qu'imprimeurs, en lant que producteurs, ils sont rentrés dans les conditions ordinaires de tous les producteurs du pays. La société les paye pour leur travail, el non pour l'utilité de l'invention. Celle-ci est devenue l'héritage commun et gratuit de l'humanité entière.
J'avoue que la sagesse et la beauté de ces lois me frappent d'admiration el de respect. J'y vois le saint-si monisme : A chacun selon ta capacité, ii chaque, capacité teton ses œuvres. ~ J'y vois le communisme, c'est-à-dire la tendance des biens a devenir le commun hérilajii' des hommes; — mais un sainl-simn-
nisme, ud communisme réglés par la prévoyance Infinie, et non point abandonnés à la fragilité, aux passions et à l'arbitraire des hommes.
Ce que j'ai dit de l'imprimerie, on peut le dire de Ions les instruments de travail, depuis le clou et le marteau jusqu'à la locomotive et au télégraphe électrique. La société jouit de tous par l'abondance de ses consommations, et elle en jouit gratuitement, car leur effet est de diminuer le prix des objets, et toute celte partie du prix qui a été anéantie, laquelle représente bien l'œuvre de l'invention dans la production, rend évidemment le produit gratuit dans eette mesure. Il ne reste h payer que le travail humain, le travail actuel, et il se paye, abstraction faite du résultat du à l'invention, du moins quand elle a parcouru le cycle que je viens de décrire et qu'il est dans sa destinée de parcourir. — J'appelle chez moi un ouvrier, il arrive avec une scie, je lui paye sa journée à deux francs, et 11 me fait vingt-cinq planches. Si la scie n'eût pas été inventée, il n'en aurait peut-être pas fait une, et je ne lui aurais pua moius payé su journée. L'utilité produite par la scie est donc pour moi un don gratuit de la nature, ou plutôt c'est une portion de l'héritage que j'ai reçu en commun, avec tous mes frères, de l'intelligence de nos ancêtres. — J'ai deux ouvriers dans mon champ. L'un tient les manches d'une charrue, l'autre le manche d'une béehe. f.e résultat de leur travail est bien difl'érent, mais le prix de la journée est le même, parce que la rémunération ne se proportionne pas à l'utilité produite, mais à l'effort, au travail exigé.
J'invoque la patience du lecteur et je le prie de croire que je n'ai pas perdu de vue la liberté commerciale. Qu'il veuille bien seulement se rappeler la conclusion à laquelle je suis arrivé : La rémunération ne te proportionne pas aux utilités que le producteur porte sur le marché, mais à son travail (1).
J'ai pris mes exemples dans les inventions humaines. Parlons maintenant des avantages naturels.
(I) Il est vrai tjuc le travail ne reçoit pas une rémunération uniforme. I] y en n de plus ou moius intense, dangereux, habile, etc. La concurrence
Dana loul produit la nalure cl l'homme concourent. Mais h part d'utilité qu'y met la nature est toujours gratuite. II n'y a que celte portion d'utilité qui est due au travail humain qui fait l'objet de l'échange et par conséquent de la rémunération. Celle-ci varie sans doute beaucoup à raison de l'intensité du travail, de son habileté, de sa promptitude, de son à-propos, du besoin qu'on eu a, de l'absence momentanée de rivalité, etc., etc. Mais il n'eu est pas moins vrai, en principe, que le concours des lois naturelles appartenant à tous n'entre pour rien dans le prix du produit.
Nous ne payons pas l'air rcspirable, quoiqu'il uous soit si utile que, sans lui, uous ne saurions vivre deux minutes. Nous ne le payons pas néanmoins, parce que la nature nous le fournit sans l'intervention d'aucun travail humain. Que si nous voulons séparer un des gaz qui le composeut, par exemple pour faire une expérience, il faut nous donner une peine, ou, si nous la faisons prendre à un autre, il faut lui sacrilier une peine équivalente que nous aurons mise dans un autre produit. Par oit l'on voit que l'échange s'opère entre des peines, des efforts, des travaux. Ce n'est véritablement pas le gaz oxygène que je paye, puisqu'il est partout à ma disposition, mais le travail qu'il a fallu accomplir pour le dégager, travail qui m'a été épargné et qu'il faut bien que je restitue. Dira-l-on qu'il y a autre chose à payer, des dépenses, des matériaux, des appareils? Hais encore, dans ces choses, c'est du travail que je paye. Le prix de la houille employée représente le travail qu'il a fallu faire pour l'extraire et la transporter.
Nous ne payons pas la lumière du soleil, parce que la nature nous la prodigue. Mais uous payons celle du gaz, du suif, de l'huile, de la cire, parce qu'il y a ici un travail humain à rémunérer; et remarquez que c'est si bien au travail cl non à l'utilité que la rémunération se proportionne, qu'il peulfort bien arriver qu'un de ces éclairages, quoique beaucoup plus ioteuse qu'un autre, coule cependant moins cher. Il suffît pour cela que la
établi! pour chaque catégorie un prii courant, et «'est de ce prix variable qqeje parle.
même quantité de travail humain en fournisse davantage.
Quand le porteur d'eau vient approvisionner ma maison, si je le payais à raison de l'utilité absolue de l'eau, ma fortune n'y stillii ai t pas. Mais je le paye à raison de la peine qu'il a prise. S'il exigeait davantage, d'au 1res la prendraient, et, eu définitive, au besoin, je la prendrais moi-même. L'eau n'est vraiment pas la matière de notre marclié, mais bien le travail t'ait à l'occasion de l'eau. Ce point de vue est si important ci les conséquences que j'en vais tirer si lumineuses, quant à la liberté des échanges internationaux , que je crois devoir élucider encore ma pensée par d'autres exemples.
La quantité de substance alimentaire contenue dans les pommes de terre ne nous coûte pas fort cher, parce qu'on eu obtient beaucoup avec peu de travail. Nous payons davantage le froment, parce que, pour le produire, la nature exige une plus grande somme de travail humain. 11 est évident que, si la nature faisait pour celui-ci ec qu'elle fait pour celui-là, les prix terniraient à se niveler. Il n'est pas possible que le producteur de froment gagne d'une manière permanente beaucoup plus que le producteur de pommes de terre. La loi de la concurrence s'y oppose.
Si, par un heureux miracle, la fertilité de toutes les terres arables venait à s'accroître, ce n'est point l'agriculteur, mais le consommateur qui recueillerait l'avantage de ce phénomène, car il se résoudrait en abondance, en bon marché. H y aurait moins de travail incorporé dans chaque hectolitre de blé, et l'agriculteur ue pourrait l'échanger que contre un moindre travail incorporé dans tout autre produit. Si, an contraire, la fécondité du sol venait tout à coup à diminuer, la part de la nature dans la production serait moindre, celle du travail plus grande, et le produit plus cher. J'ai donc eu raison de dire que c'est dans la consommation, dans l'humanité que viennent se résoudre, à la longue, tous les phénomènes économiques. Tant qu'on n'a pas suivi leurs effets jusque-là, tant qu'on s'arrête aux cfléls immédiats, à ceux qui affectent uu homme ou une classe d'hommes, en tant que producteurs, on n'est pas économiste, pas plus que celui-là n'est médetiu qui, au lieu de suivre
dans tout l'organisme les effets d'un breuvage , se bornerait à observer, pour le juger, comment il affecte le palais ou le gosier.
Les régions tropicales sont très-favori s é es pour la production du sucre, du café. Cela veut dire que la nature Tait la plus grande partie de la besogne et laisse peu à faire au travail. Mais alors oui recueille les avantages de cette libéralité de la nature? Ce ne sont point ces régions, car la concurrence les amène à ne recevoir que la rémunération du travail; mais c'est l'humai] i lé, car le résultat de celle libéralité s'appelle bon marché, et le bon marché appartient à tout le monde.
Voici une zone tempérée où la bouille, le minerai de fer, sont à la surface du sol, il ne faut que se baisser pour en prendre. D'abord, les habitants profiteront de celle heureuse circonstance, je le veux bien. Mais bientôt, la concurrence s'en mêlant, le prix de la bouille et du fer baissera jusqu'à ce que le don de la nature soit gratuitement acquis a tons, et que le travail humain soit seul rémunéré, selon le taux général des profits,
Ainsi les libéralités de la nature, comme les perfectionnements acquis dans les procédés de la production, sont on tendent sans cesse à devenir, sous la loi de la concurrence, le patrimoine commun et •/ratuit des consommateurs, des niasses, de l'humanité. Donc , les pays qui ne possêdenl pas ces avantages ont tout à gagner à échanger avec ceux qui les possèdent, parce que l'échange s'accomplit entre travaux, abstraction faile des ulililés naturelles que ces travaux renferment; et ce sont évidemment les pays les plus favorisés qui ont incorporé dans un travail donné le plus de ces utilités naturelle!. Leurs produits, représentant moins de travail, sont moins rétribués; en d'autres termes, ils sont à meilleur marché, et si toute la libéralité de la nature se résout en froii marché, évidemment ce n'est pas le pays producteur, mais le pays consommateur, qui eu recueille le bienfait.
Par où l'on voit l'énorme absurdité de ce pays consommateur, s'il repousse le produit précisément parce qu'il est à bon marché; c'est comme s'il disait : « Je ne veux rien de ce que la nature donne. Vous me demander un effort égal à deux
mluTCIS D'LCOnOXIL rOLUIQÏE. I. *
pour me donner uu produit que je ne puis créer qu'avec une peiue égale à quatre; vous pouvez le faire, parte que chei vous la nature a fait la moitié Je l'œuvre. Eii bien! moi je le repousse, et j'attendrai que votre climat, devenu plus iuclément, vous force à me demander une peine égale à quatre, afin de traiter avec vous sur le pied de l'égalité, n
A est un pays favorisé. Et csi un pays maltraité de la nature. Je dis que l'échange est avantageux à tous deux, mais surtout à It, parce que l'êcLangc ne consiste pas en utilité* coulra utilités, mais en valeur contre ruieur. Or, A met plus a* milité* sous (o même valeur, puisque l'utilité du produit embrasse ce qu'y a mis la ualure et ce qu'y a mis le travail, tandis que la valeur ne correspond qu'à ce qu'y a mis le travail. Donc B fait un marché tout à son avantage. En acquitfantau producteur de A simplement son travail, il reçoit par-dessus le marché plus d'utilités naturelles qu'il u'eu donne.
l'osons la régie générale.
Échange, c'est troc de valeurs, cl la valeur étant réduïle, par la concurrence, à représenter ilu travail, échange c'est Iroc de travaux égaux. Ce que la nature a fait pour les produits échangés est donné de part et d'autre gratuitement et par-dessus le marché, d'où il suit rigoureusement que les échanges accomplis avec les pays les plus favorisés de la nature sont les plus avantageux.
La théorie dont j'ai essayé, dans ce chapitre, de tracer les lignes et les contours, demanderait de grands développements. Je ne l'ai envisagée que dans ses rapports avec mou sujet, la liberté commerciale. Mais peut-être le lecteur attentif y aura* t-il aperçu le germe fécond qui doit dans sa croissance étouffer au-dessous de lui, avec la protection, le fouriérisme, le saiutsimooi.smc, le communisme, cl toutes ces écoles qui oui pour objet d'exclure du gouvernement du monde la loi de la concurrence. Considérée au point de vue du producteur, la concurrence froisse sans doute souvent nos intérêts individuels et immédiats. Hais, si l'on se place au point de vue du but général de tous les travaux, du bien-être universel , en un mot, de la consommation, ou trouvera que la concurrence joue, dans le
monde moral, le même râle que l'équilibre dans !e monde matériel. Elle esi le fondement du vrai communisme, du vrai socialisme, de cette égalité de bien-être et de conditions si désirée de nos jours; et si lant de pnblieistés sincères, tant de réformateurs de bonne foi les demandent à Yarbiiraire, c'est qu'ils ne comprennent pas la liberté.