‹ Mélanges d'économie politique par m. Fr. BastiatChapitre 10 sur 47 · QUATRIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

QUATRIÈME TABLEAU

L'agitation.

Jacques Bonuouke. Parisiens, demandons fa réforme de l'octroi; qu'il soit rendu à sa première destination. Que tout citoyen soit libre d'acheter du bois, du beurre et de la viande où bon lui semble.

Le peuple. Vive, vive la liberté!

Pieere. Parisiens, ne vous laissez pas séduire à ce mot Que vous importe la liberté d'acheter si vous n'en avez pas les moyens! Et comment en aurez-vous les moyens si l'ouvrage vous manque? Paris peut-il produire du bois à aussi bon marché que la forêt de lïondy? de la viande à aussi bas prix que le Poitou? du beurre à d'aussi bonnes conditions que la Normandie? Si vous ouvrez la porte à deux battants à ces produits rivaux, que deviendront les vachers, les bûcherons et les charcutiers? Ils ne peuvent se passer de protection.

Le peuple. Vive, vive la protection I

Jacques. La protection ! mais vous protége-l-on, vous, ouvriers? Ne vous faites-vous pas concurrence les uns aux autres? Que les marchands de bois souffrent donc la concurrence à leur tour! Ils n'ont pas le droit d'élever par la lot le prix de leur bois, à moins qu'ils n'élèvent aussi, par la loi, le taux des salaires. N'éles-vous plus ce peuple amant de l'égalité ?

Le peuple. Vive, vive I'écalité !

Pierre. N'écoutez pas ce factieux, nous avons élevé le prix du bois, de la viande et du beurre, c'est vrai; mais c'est pour pouvoir donner de bons salaires aux ouvriers. Nous sommes mus par la charité.

Le peuple. Vive, vive la chamté !

Jacques. Faites servir l'octroi, si vous pouvez, à hausser les

salaires, ou ne le faites pas servir à renchérir les produits. Les Parisiens ne demandent pas la charité, mais la justice. Le peuple. Vive, vive la justice!

Pierre. C'est précisément la cherté des produits qui amènera par ricochet la cherté des salaires.

Le peuple. Vive, vive la cherté!

Jacques. Si le beurre est cher, ce n'est pas parce que vous payez chèrement les ouvriers ; ce n'est pas même que vous fassiez de grands profils, c'est uniquement parce que Paris est mal placé pour cette industrie, parce que vous avez voulu qu'on fît à la ville ce qu'on doit faire à la campagne, el à la campagne ce qui se faisait à la ville. Le peuple n'a pas plus de travail, seulement il travaille a autre chose. 11 n'a pas plus de salaires, seulement il n'achète plus les choses à aussi bon marché.

Le peuple. Vive, vive le bon marché!

Pierre. Cet homme vous séduit par ses belles phrases. Posons ta question dans toute sa simplicité. N'esl-ii pas vrai que si nous admettons le beurre, le bois, la viande, nous en serons inondés, nous périrons de pléthore? Il n'y a donc d'autre moyen, pour nous préserver de cette invasion de nouvelle espèce, que de lui fermer la porte, et pour maintenir le prix des choses que d'en occasionner artificiellement la rareté.

Quelques vois fort rares. Vive, vive la rareté !

Jacques. Posons la question dans toute sa vérité. Entre tous les Parisiens, on ne peut partager que ce qu'il y a dans Paris; s'il y a moins de bois, de viande, de beurre, la part de chacun sera plus petite. Or il y en aura moins si nous les repoussons, que si nous les laissons entrer. Parisiens, il ne peut y avoir abondance pour chacun qu'autant qu'il y a abondance générale.

Le peuple. Vive, vive I'abondakce!

Pierre. Cet homme a beau dire, il ne vous prouvera pas que vous soyez intéressés a subir une concurrence effrénée.

Le peuple. A bas, a bas la concurrence !

Jacques. Cet homme a beau déclamer, il ne vous fera pas goûter les douceurs de la restriction.

Le peuple. A bas, à bas la restriction!

Pierre. Et moi je déclare que si l'on prive les pauvres vachers et porchers de leur gagne-pain, si on les sacrifie à des théories, je ne réponds plus de l'ordre public. Ouvriers , méfiez-vous de cet homme. C'est un agent de la perfide Normandie, il va Chercher ses inspirations à l'étranger. C'est un traître, il faut le pendre.

Le peuple garde le silenec.

Jacques. Parisiens, tout ce que je dis aujourd'hui, je le disais il y a vingt ans lorsque Pierre s'avisa d'exploiter l'octroi à son profit et à voire préjudice. Je ne suis donc pas un agent des Normands. Pendez-moi si vous voulez , mais cela n'empêchera pas l'oppression d'être oppression ; amis, ce n'est ni Jacques ni Pierre qu'il faut tuer, mais la liberté si elle vous Tait peur, ou la restriction si elle vous fait mal.

Lb peuple. Ne pendons personne et affranchissons tout le monde.

— Qu'est-ce que la restriction?

— C'est une prohibition partielle.

— Qu'est-ce que la prohibition ?

— C'est une restriction absolue.

— En sorte que ce que l'on dit de l'une est vrai de l'autre?

— Oui, sauf le degré. Il y a entre elles le même rapport qu'entre l'arc de cercle et le cercle.

— Donc, si la prohibition est mauvaise, la restriction ne saurait être bonne?

— Pas plus que l'arc ne peut être droit si le cercle est courbe.

— Quel est lo nom commun à la restriction et à la prohibition?

— Protection.

— Quel est l'effet définitif de la protection?

— D'exiger des hommes an plat grand Iramiff pour an mlmt résultat.

— Pourquoi les hommes sont-ils si attachés au régime prolecteur ?

— Parco que la liberté devant amener un même résultat pour an moindre travail, cette diminution apparente de travail les effraye.

— Pourquoi dites-vous apparente?

— Parce que tout travail épargné peut être consacré à outre

— A quelle autre chose?

— C'est ce qui ne peut êlre précisé et n'a pas besoin de l'être.

— Pourquoi?

— Parce que, si la somme des satisfactions de la France actuelle pouvait être acquise avec une diminution d'un dixième sur la somme de son travail, nul ne peut préciser quelles salis factions nouvelles elle voudrait se procurer avec le travail resté disponible. L'un voudrait être mieux vëiu, l'autre mieux nourri, celui-ci mieux instruit, celui-là plus amusé.

— Expliquez-moi le mécanisme et les effets de la protection.

— La chose n'est pas aisée. Avant d'aborder le cas compliqué, il faudrait l'étudier dans le cas le plus simple.

— Prenez le cas le plus simple que vous voudrez.

— Vous rappelez-vous comment s'y prit Robinson, n'ayant pas de scie, pour faire une planche?

— Oui, il abattit un arbre, et puis avec sa hache taillant la lige à droite' et à gauche, il la réduisit à l'épaisseur d'un madrier.

— Et cela lui donna bien du travail ï

— Quinze Jours pleins.

— Et pendant ce temps de quoi vécut-il ?

— De ses provisions.

— Et qu'avinl-il à la hache?

— Elle en fut tout éraoussée.

— Fort bien. Mais vous ne savez peut-être pas ceci : au moment de donner le premier coup de hache, Robinson aperçut une planche jetée par le flot sur le rivage.

— Oh! l'heureux à-propos! 11 courut la ramasser?

— Ce fut son premier mouvement ; mais il s'arrêta, raisonnant ainsi :

< Si je vais chercher celle planche, il ne m'en coûtera que la fatigue de la porter, ic lemps de descendre et rcmonlcr la falaise.

< Hais si je fais une planche avec ma hache, d'abord je me procurerai du travail pour quinze jours, ensuite j'userai ma hache, ce qui me fournira l'occasion de la réparer, el je dévorerai mes provisions, troisième source de travail, puisqu'il faudra les remplacer. Or, le travail c'est la richesse. 11 est clair que je me ruinerais en allant ramasser la planche naufragée. Il m'importe de protéger mon travail personnel, et même, à pré sent que j'y songe, je puis me créer un travail additionnel, en allant repousser du pied cette planche dans la mer ! >

— Mais ce raisonnement était absurde I

— Soit. Ce n'en est pas moins celui que fait toute nation qui se protège par la prohibition. Elle repousse la planche qui lui est offerte eu échange d'un petit travail, aQu de se donner un travail plus grand. Il n'y a pas jusqu'au travail du douanier dans lequel elle ne voie un gain. Il est représenté par la peine que se donna Robiuson pour aller rendre aux flots le présent qu'ils voulaient lui faire. Considérez la nation comme un être collectif, et vous ne trouverez pas entre son raisonnement et celui de Robinson un atome de différence.

— Robinson ne voyait-il pas que le temps épargne il le pouvait consacrer à faire autre chose?

— Quelle autre chose?

— Tant qu'on a devant soi des besoins et du temps, on a toujours quelque chose a faire. Je ne suis pas tenu de préciser le travail qu'il pouvait entreprendre.

— Je précise bien celui qui lui aurait échappé.

— Et moi je soutiens que Robinson, par un aveuglement incroyable, confondait le travail avec son résultat, le but avec les moyens et je vais vous le prouver...

— Je vous en dispense. Toujours est-il que voilà le système restrictif ou prohibitif dans sa plus simple expression. S'il vous parait absurde sous celte forme, c'est que les deux qualités de

producteur et de consommateur se confondent ici dans le mime individu.

— Passez donc à un exemple plus compliqué.

— Volontiers. — A quelque temps de là, Robinson ayant rencontré Vendredi, ils se lièrent et se mirent à travailler en commun. Le malin, ils chassaient pendant six heures, et rapportaient quatre paniers de gibier. Le soir ils jardinaient six heures, et obtenaient quatre paniers de légumes.

Un jour une pirogue aborda l'Jïe du Désespoir. Un bel étranger en descendit et fut admis à la table de nos deux solitaires. Il goûta et vanta beaucoup les produits du jardin, et avant de prendre congé do ses hôtes, il leur tint ce langage :

i Généreux insulaires, j'habite une terre beaucoup plus giboyeuse que celle-ci, mais où l'horticulture est inconnue. Il me sera facile de vous apporter tous les soirs quatre paniers da gibier, si vous voulez me céder seulement deux paniers de légumes. >

A ces mois, Robinson et Vendredi s'éloignèrent pour tenir conseil, et le débat qu'ils eurent est trop intéressant pour que je ne le rapporte pas ici in extento.

Vendredi. — Ami, que t'en semble?

Robinson. — Si nous acceptons, nous sommes ruinés.

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