TROISIÈME TABLEAU
Vingt ans après.
Le vils. Père, décidez-vous, il faut quitter Paris. On n'y peut plus vivre. L'ouvrage manque et lout y est cher.
La père. Mon enfant, lu ne sais pas ce qu'il en coûte d'abandonner le lion qui nous a vus naître.
Le fils. Le pire do tout est d'y périr de misère.
Le père. Va, mon fils, cherche une terre plus hospitalière. Pour moi je ne m'éloignerai pas de celle fosse où sont descendus ta mère, tes frères el les sœurs. Il me tarde d'y trouver enfin auprès d'eux le repos qui m'a été refuse dans cette ville de désolation.
Le fils. Du courage, bon père, nous trouverons du travail à l'é:ranger, eo Poitou, en Normandie, en Bretagne. On dit que toute l'industrie de Paris se transporte peu à peu dans ces loinlaines contrées.
Le père. C'est bien naturel. Ne pouvant plus nous vendre du bois et des aliments, elles ont cessé d'en produireau delà de leurs besoins; ce qu'elles ont de temps el de capitaux disponibles, elles le consacrent à faire elles-mêmes ce que nous leur fournissions autrefois.
Le fils. De même qu'à Taris on cesse de faire de beaux meubles et de beaux vêlements, pour planter des arbres, élever des pores et des vaches. Quoique bien jeune, j'ai vu de vastes magasins, de somptueux quartiers, des quais animés sur ces bords de la Seine, envahis maintenant par des prés et des taillis.
Le père. Pendant que la province se couvre de villes, Paris se Tait campagne. Quelle affreuse révolution! El il a suffi de trois échevins égarés, aidés de l'ignorance publique, pour attirer sur nous cette terrible calamité.
Ls fils. Contez -moi celle histoire, mon père.
Le père. Elle est bien simple. Sous prétexte d'implanter à Paris trois industries nouvelles et de donner ainsi de l'aliment au travail des ouvriers, ces hommes firent proliiher le bois, le beurre et la viande. Ils s'arrogèrent le droit d'en approvisionner leurs concitoyens. Ces objets s'élevèrent d'abord à un prix exorbitant. Personne ne gagnait assez pour s'en procurer, et le petit nombre de ceux qui pouvaient en obtenir, y mettant tous leurs profils, étaient hors d'étal d'acheter aulre chose; loules les industries p.ir cette cause s'arrêtèrent a la fois, d'autant plus vite que les provinces n'offraient non plus aucuns débouchés. La misère, la mon, l'émigration commencèrent à dépeupler Paris.
Le fils. Et quand cela s'arrêlera-t-il î
Le père. Quand Paris sera devenu une forêt et une prairie.
Le fils. Les trois échevins doivent avoir fail une grande fortune?
Le pèhe. D'abord, ils réalisèrent d'énormes profils; mais à la longue ils ont été enveloppés dans la misère commune.
Le fils. Comment cela est-il possible!
Le père. Tu vois cette ruine, c'était un magnifique hôtel entouré d'un beau parc. Si Paris eût continué a progresser, maître Pierre en tirerait plus de rentes qu'il ne vaut aujourd'hui eQ capital.
Le fils. Comment cela se peut-il puisqu'il s'est débarrassé de la concurrence?
Le père. La concurrence pour vendre a disparu, mais la con-
currence pour acheter disparaît aussi tous les jours et continuera de disparaître jusqu'à ce pe Paris soit rase campagne et que le taillis de maître Pierre u'ail pas plus de valeur qu'une égale superficie de taillis dans la forêt de Bondy. C'est ainsi que le monopole, comme toute injustice, porte en lui-même son propre châtiment.
Le fils. Cela ne me semble pas bien clair, mais ce qui est inco nies table c'est la décadence de Paris. N'y a-t-ïl donc aucun moyen de renverser cette mesure inique que Pierre et ses collègues firent adopter il y a vingt ans?
Le père. Je vais te confier mon secret. Je reste à Paris pour cela; j'appellerai le peuple à mon aille. Il dépend de lui de replacer l'octroi sur ses anciennes bases, de le dégager de ce funeste principe qui s'y est enté dessus et y a végété comme un fungus parasite.
Le fils. Vous devez réussir dès le premier jour.
Le père. Ohl l'œuvre est au contraire <iifiicile et laborieuse. Pierre, Paul et Jean s'entendent à merveille. Ils sont prêts à tout plutôt que de laisser entrer le bois, le beurre cl la viande à Paris. Ils ont pour eux le peuple même qui voit clairement le travail que lui donnent les trois industries protégées, qui sait à combien de bûclierons et de vachers elles donnent de l'emploi, mais qui ne peut avoir une idée aussi précise du travail qui se développerait au grand air de la liberté.
Le fils. Si ce n'est que cela, vous l'éclairerez.
Le pèue. Enfant, à Ion âge on ne doute de rien. Si j'écris, le peuple ne lira pas; car, pour soutenir sa malheureuse existence, il n'a pas Irop lie toutes ses heures. Si je parle, les échevins me fermeront la bouche. Le peuple restera donc longtemps dans son funeste égarement; les partis politiques qui fondent leurs espérances sur ses passions s'occuperont moins de dissiper ses préjugés que de les exploiter. J'aurai donc à la fois sur les bras les puissants du jour, le peuple et les partis. Oh! je vois un orage effroyable prêt à fondre sur la tête de l'audacieux qui osera s'élever contre une iniquité si enracinée dans le pays.
Le fils. Vous aurez pour vous la justice et la vérité. ; Le pèse. Et ils auront pour eui la force et la calomnie.
Encore, si j'étais jeune! mais l'Age et la souffrance ont épuisé mes forces.
Le fils. Eh bien, père, ce qui vous en reste, consacrez-le au service de la patrie. Commencez cette œuvre d ' affranchisse m en l et laissez-moi pour héritage le soin de l'achever.