V. — Voyons; j'attends encore une bonne raison
R. — Je suppose que l'étranger apprenne à cultiver un jardin, et que son île soit plus fertile que la nôtre. Vois-tu la conséquence?
V. — Oui. Nos relations avec l'étranger cesseront. Il ne nous prendra plus de légumes puisqu'il en aura chez lui avec moins de peine. Il ne nous portera plus de gibier, puisque nous n'aurons rien à lui donner en échange, et nous serons justement alors comme tu veux que nous soyons aujourd'hui.
R. — Sauvage imprévoyant ! Tu no vois pas qu'après avoir tué notre chasse en nous inondant de gibier, il luera noire jardinage en nous inondant de légumes?
V. — Mais ce ne sera jamais qu'autant que nous lui donnerons autre chose, c'est-à-dire que nous trouverons antre chose à produire avec économie de travail pour nous.
R. — Aube chose, autre chose ! Tu eu viens toujours là. Tu es dans le vague, ami Vendredi; il n'y a rien de pratique daus tes
La lutte se prolongea longtemps et laissa chacun, ainsi qu'il arrive souvent, dans sa conviction. Cependant, Robinson ayant sur Vendredi un grand ascendant, son avis prévalut, et quand l'étranger vint chercher la réponse, Robinson lui dit :
< Etranger, pour que votre proposition soit acceptée, il faudrait que nous Tussions bien sûrs de deux choses :
i La première, que votre île n'est pas plus giboyeuse que la nôtre ; car nous ne voulons lutter qu'à armes égales.
t La seconde, que vous perdrez au marché. Car, comme dans tout échange il y a nécessairement un gagnant et un perdant, nous serions dupes si vous ne réliez pas. .— Qu'avez-vous à dire?
i — Rien, dit l'étranger, i Et ayant éclaté de rire, il regagna sa pirogue.
— Le coule ne serait pas mal, si Robinson n'était pas si absurde.
— Il ne l'est pas plus que le comité de la rue Hauteville.
— Oh ! c'est bien différent. Vous supposez tantôt un homme seul, tantôt, ce qui revient au même, deux hommes vivant en communauté. Ce n'est pas là notre monde; la séparation des occupations, l'intervention des négociants et du numéraire changent bien la question.
— Cela complique en effet les transactions, mais n'en change pas la nature.
— Quoi ! vous voulez comparer le commerce moderne à de simples trocs?
— Le commerce n'est qu'une multitude de trocs; la nature propre du troc est identique à la nature propre du commerce, commeunpelit travail est de même nature qu'un grand, comme la gravitation qui pousse un atome est de même nature que celle qui entraîne un monde.
— Ainsi, selon vous, ces raisonnements si faux dans la bouche de Robinson ne le sont pas moins dans la bouche de nos prolcclionistes?
— Non; seulement l'erreur s'y cache mieux sous la complication des circoustances.
— Eh bien ! arrivez donc à un exemple pris dans l'ordre actuel des faits.
— Soît; en France, vu les exigences du climat et des habitudes, le drap est une chose utile. L'essentiel est-il d'en faire ou d'en atioir?
— Belle question ! Pour en avoir, il faut en faire.
— Ce n'est pas indispensable. Pour en avoir, il faut que quelqu'un le fasse, voilà qui est certain ; mais il n'est pas d'obligation que ce soit la personne ou le pays qui le consomme qni le produise. Vous n'avez pas fait celui qui vous habille si bien; la France n'a pas fait le café dont elle déjeune.
-- Mais j'ai acheté mon drap, et la France son café.
— Précisément, et avec quoi ?
— Avec de l'argent.
— Hais vous n'avez pas fait l'argent, ni la France non plus.
— Nous l'avons acheté.
— Avec quoi?
— Avec nos produits qui sont allés au Pérou.
-- C'est doue en réalité votre travail que vous échanger contre du drap, et le travail français qui s'est échangé contre du café.
— Assurément.
— Il n'est donc pas de nécessité rigoureuse de faire ce qu'on consomme?
— Non, si l'on fait nuire chose que l'on donne en échange.
— En d'autres termes, la France a deux moyens de se procurer une quantité donnée de drap. Le premier, c'est de le faire; le second, c'est de faire autre chose, et de (roquer celte autre chose à l'étranger conlre du drap. De ces deux moyens, quel est le meilleur?
— Je ne sais trop.
— N'est-ce pas celui qui, pour un travail déterminé, donne une plus grande quantité de drap?
— Il semble bien.
— El lequel vaut mieux pour une Dation, d'avoir le choix entre ces deux moyens ou que la loi lui en interdise un au risque de tomber justement sur le meilleur?
— Il me paraît qu'il vaut mieux pour elle avoir le choix, d'au ta ut qu'en ces matières elle choisit toujours bien.
— La loi qui prohibe le drap étranger décide donc que si la France veut avoir du drap, il faut qu'elle le fasse en nature, et qu'il lui est interdit de faire celte autre chose avec laquelle elle pourrait acheter du drap étranger?
— 11 est vrai.
— Et comme elle oblige à faire le drap et défend de faire l'autre chose, précisément parce que cette autre chose exigerait moins de travail (sans quoi elle n'aurait pas besoin de s'en mêler), elle décrète donc virtuellement que, par un travail déterminé, la France n'aura qu'un mètre de drap en le faisant, quand, pour le même travail, elle en aurait eu deux mètres en faisant l'autre chose.
■— Mais, pour Dieu! quelle autre chose?
— Eh! pour Dieu! qu'importe? Ayant le choix, elle ne fera nuire chose qu'autant qu'il y ait quelque autre chose à faire.
— C'est possible; mais je me préoccupe toujours de l'idée que l'étranger nous envoie du drap et ne nous prenne pas Vautre chose, auquel cas nous serions bien attrapés. En tous cas, voici l'objeciiou même à votre point de vue. Vous convenez que la France fera celle antre chose à échanger contre du drap, avec moins de travail que si elle eût fait le drap luimême?
— Sans doute.
— 11 y aura donc une certaine quantité de son travail frappée d'inertie?
— Oui, mais sans en être moins bien vêtue, petite circonstance qui fait toute la méprise. Robinson la perdait de vue; nos protectionisles ne la voient pas ou la dissimulent La planche naufragée frappait aussi d'inertie, pour quinze jours, le travail de Hobinson, en tant qu'appliqué à Taire une planche, mais sans l'en priver. Distinguez donc entre ces deux espèces de diminution de travail, celle qui a pour effet la privation, et celle qui a pour cause la satisfaction. Ces deux choses sont fort différentes, et si vous les assimilez, vous raisonnez comme Robinson. Dans les cas les plus compliqués, comme dans les plus simples, le sophisme consiste en ceci : Juger de l'utilité du travail par sa durée et son intensité, et non par ses résultats; et qui conduit à cette police économique : Réduire les résultait du travail dam le but d'en augmenter la durée et l'intensité.